‹ Histoire de la RussieChapitre 79 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

dorée par son frère, haïssait le grand -duc en le caressant.

In autre enfant de l'Ukraine, favori du grand-duc, nommé Goudowitz, et devenu son aide de camp, aspirait à supplanter Kyrille dans le titre d'hetman des Cosaques. Kyrille, tremblant que la faveur du grand-duc pour Goudowitz ne le dépossédât de la dignité de chef de sa horde, complota avec Hestuchef, Schouvalof, nouveau caprice de l'impératrice, la princesse Daschkof et quelques autres femmes de la cour d'Elisabeth , la perte du grandduc dans l'esprit de sa tante. On lui peignit ce jeune prince comme abruti par l'ivrognerie ; on l'enivra à dessein par un criminel subterfuge, pour le faire surprendre chancelant et balbutiant après un repas, par la tsarine. Convaincue ainsi par ses propres yeux des vices de son successeur, elle lui retrancha les traitements qu'elle lui faisait pour sa table et pour ses palais à Pétersbourg. Il s'éloigna de plus en plus d'une cour où il ne comptait que des ennemis; il s'enferma avec quelques familiers dans l'ancienne maison de campagne de Menchikof, à Oranienbaum, sur le golfe de Finlande, dont l'impératrice lui avait fait présent. Il y vécut en prisonnier d'État volontaire, plus qu'en prince destitué du trône ; aigri contre la cour, livré à des adulateurs ou à des traîtres, infatué d'une puérile manie d'imitation du grand Frédéric, recrutant , habillant, exerçant dans la tactique prussienne une poignée de soldats qui jouaient avec lui à la guerre et aux conquêtes dans les jardins de sa forteresse.

L'habileté et les charmes de son épouse, la princesse d'Anhalt, contrastaient de plus en plus avec la rusticité

ŒUVR. COMPL. — XXXI. il

soldatesque de son mari. L'impératrice Elisabeth lut témoignait autant d'attachement qu'elle nourrissait de dégoût pour le prince héréditaire. Un seul titre manquait à sa faveur, c'était celui de mère d'un prince, gage de la transmission de l'empire au sang des Romanof.

Une inlrigue du palais, plus digne de l'anecdote que de l'histoire, entre le jeune et beau Soltikof, chambellan du grand-duc, et la grande-duchesse, corrigea la stérilité de la princesse. Un chirurgien, aposté par Soltikof, opéra pendant une ivresse la guérison de l'infirmité naturelle du grand-duc, qui séparait les deux époux. La princesse devint mère. La rumeur publique l'accusa d'intelligence avec le chambellan, pour attribuer à son mari la paternité d'un fils de Soltikof.

L'impératrice, quoique livrée de jour en jour davantage aux dérèglements qui avaient succédé en elle à sa passion pour Razomouski, s'indigna, et menaça la grande-duchesse. Les protestations d'innocence et les larmes fléchirent Elisabeth. Soltikof fut arraché aux délices d'Orarienbaum, et relégué avec le titre de ministre de Russie à Stockholm. La grande-duchesse parut longtemps inconsolable de son absence et le pleura secrètement, jusqu'à l'apparition d'un jeune Polonais à la cour de Russie.

Ce Polonais était Stanislas Poniatowski, que l'amour de Catherine éleva au trône de Pologne, et que l'indifférence en précipita. Son histoire est celle de presque tous les parvenus de cette race héroïque, spirituels aventuriers qui montent et descendent au gré des mobilités de leur caractère et des vicissitudes incessantes de leur grande et inconstante patrie.

Page 1