LIVRE TROISIÈME
niatowski. Le crédit des Czartorisky fit le reste. Malgré la loi constitutionnelle, qui interdisait à un Polonais de représenter la Saxe, et à un Saxon tfe représenter la Pologne, le comte de Bruhl, dans l'intérêt de sa cour, dérogea à cette loi, et nomma le jeune Polonais ministre de Saxe et de Pologne à Pétersbourg. Les patriotes polonais s'élevèrent en vain contre celte violation de pacte entre la république et le royaume de Saxe. Les Czartorisky, appuyés par l'Angleterre et par la Prusse, dédaignèrent ces clameurs : ils voyaient dans l'amour de la grande-duchesse pour leur neveu le gage d'un trône pour leur maison.
A son retour à Pétersbourg, Poniatowski trouva la grande-duchesse plus éprise que jamais, le grand -duc presque insouciant des infidélités de sa femme, asservi lui-môme à la comtesse Woronsof, maîtresse sans beauté et sans génie, mais plus appropriée à ses goûts soldatesques par sa complaisance à ses vulgaires caprices de chasse, de guerre et de vin. Il trouva l'impératrice Elisabeth elle-même presque abrutie par l'excès des plaisirs, détournant ses regards de désordres qui n'égalaient pas les siens, et plongée tous les soirs dans une double ivresse, sur laquelle on tirait le rideau des appartements intérieurs du palais.
Il faudrait remonter jusqu'à la peinture des avilissements des Césars romains dans Suétone pour retracer les scènes nocturnes des salles et des alcôves de la vieille impératrice. La superstition et la débauche s'y mêlaient comme les affaiblissements de l'esprit à des surexcita-
tions physiques. Après avoir passé des heures entières, comme Louis XI, à genoux devant des images, objets de terreur et d'idolâtrie, elle se relevait du pavé de son oratoire pour s'asseoir à des festins avec ses femmes et ses familiers. Ses esclaves, accoutumées aux fréquentes ivresses dans lesquelles le vin égarait sa raison, se contentaient de faufiler les robes dont elles la vêtaient le matin, afin de la déshabiller d'un coup de ciseau au gré de son impatience, et de la porter à moitié endormie sur sa couche, où le réveil la ranimait pour d'autres dévotions et d'autres orgies.
Sa bonté seule ne se démentait jamais, même dans Tivresse ; ses désordres n'étaient que les excès d'une tendresse féminine qui pardonnait tout aux autres, comme elle se pardonnait à elle-mOmc. Bestuchef, les Razomouski et leur faction gouvernaient l'empire pendant cette seconde enfance de leur souveraine. Le peuple, qui ne voyait Élisabeth qu'à travers le prestige de la mémoire de Pierre le Grand, et qui n'en recevait que des bienfaits, vénérait en elle la mère de l'empire, ou jetait sur ces scènes scandaleuses le manteau de la compassion et du respect.
La politique tracée par Pierre le Grand était encore la loi des ministres. Les coure de Pétersbourg, de Vienne et de Saxe étaient liguées, en 1748, contre les ambitieux empiétements du grand Frédéric en Sibérie et en Pologne. Ce prince, allié avec l'Angleterre contre les Autrichiens et les Saxons, les battait à la fois en Bohême et à Pirna. Apraxin, général d'Élisabeth , marchait au