LIVRE TROISIÈME
secours de Marie-Thérèse avec quarante mille Russes, et reconquérait la Silésie sur le roi de Prusse. Apraxin pouvait entrer, après sa victoire, dans Berlin. Un ordre secret de Bestuchef l'arrêta dans sa marche, et le fit replier vers la Courlande. Le général Fermer, qui succéda à Apraxin, vainquit les Prussiens dans une grande bataille ; il se retira pour cause d'infirmités. Soltikof le remplaça, battit une armée prussienne, et bientôt après triompha du grand Frédéric lui-même (12 août 1759). Les Russes ne profitèrent pas de leurs victoires. Ces ménagements inexpliqués de la Russie pour le grand Frédéric étaient une flatterie de Bestuchef au grand-duc Pierre, héritier de l'empire. Ce prince, fanatique d'admiration pour le héros de la Prusse, dont il avait fait son modèle, déplorait la politique de l'impératrice, et entretenait des relations secrètes avec Frédéric.
Bestuchef, quoique ennemi de Frédéric et peu disposé à complaire au grand -duc, témoin de l'affaiblissement d'Élisabeth et prévoyant sa mort prochaine, n'osait s'exposer au ressentiment du futur empereur. Cette complaisance, lâchement découverte à l'impératrice par le grand-duc lui-même, aurait coûté la vie du premier ministre sous un règne moins clément. Elisabeth, indignée de l'ordre de retraite envoyé par Bestuchef à Apraxin, lui imputa à trahison ce qui n'était que faiblesse. Le grand chancelier, arrêté, jugé, condamné à avoir la tête tranchée, reçut à la fois sa sentence et sa grâce. On le relégua, pour toute peine, dans un village des environs de Moscou.
Woronsof lui succéda; il était le père de la maîtresse du grand-duc. La grande-duchesse, déjà soupçonnée et accusée par son mari de relations criminelles avec Poniatowski, se sentit abandonnée de toute la cour; ses entrevues nocturnes avec Poniatowski furent surprises.
Poniatowski, déguisé, reconnu et arrêté la nuit dans les jardins d'Oranienbaum, fut menacé du supplice par le mari outragé; l'intercession de la comtesse Woronsof, maîtresse du grand-duc, obtint son élargissement; le grand-duc feignit d'avoir tout ignoré.
Elisabeth, attendrie par les aveux et les repentirs de la grande-duchesse, s'attacha de plus en plus au fils de cette princesse, le jeune Pétrowitz. Elle parut un moment décidée à le faire proclamer par les soldats héritier du trône, au préjudice de son père. Le comte Ivan Schouvalof, favori nouveau de l'impératrice, était le ressort caché de cette faction de cour, qui voulait éloigner du trûne l'héritier naturel. 11 convoitait pour lui-môme, après la mort d'Elisabeth, la présidence d'un conseil de régence. Woronsof luttait en faveur du grand-duc contre le parti de la grande-duchesse et de Schouvalof. Dans des conciliabules secrets entre Woronsof, sa fille et le grand-duc, il fut arrêté que, dans le cas de mort prévue de l'impératrice, Pierre se ferait proclamer empereur, répudierait sa femme, déclarerait son fils illégitime, et épouserait Romanowna Woronsof, sa favorite. L'ambassadeur d'Angleterre devait fournir au grand-duc les premières sommes nécessaires à la solde et aux gratifications des soldats.
Pendant que ces plans s'ourdissaient à Oranienbaum, résidence du grand-duc, des plans contraires se tramaient à Péterhof, résidence ou plutôt exil de la grande-duchesse. Un homme d'audace mesurée, de génie froid, de discrétion impénétrable, était l'âme de ce second con-