LIVRE TROISIÈME
ciliabule. Cet homme, jusque-là dans l'ombre, était le comte Panin, porté depuis au premier rang des hommes d'État de la Russie.
Panin, fils d'un aventurier italien venu de Lucques à Moscou sous Pierre le Grand, était resté étranger aux factions du gouvernement et de la cour. Élevé pour la diplomatie, qui aiguise l'esprit et polit les mœurs, ministre de Russie à Stockholm, rappelé pour son mérite par l'impératrice et nommé par elle gouverneur du jeune Pétrowitz, fils du grand-duc, Panin n'avait pas tardé à se dévouer par prévision et par attrait au parti de la grande-duchesse, et à conquérir sur elle l'ascendant d'une haute intelligence sur une femme entourée de basses médiocrités. Confident de l'inimitié mutuelle de la femme et du mari, complice muet de la double intrigue qui se nouait autour de la grande-duchesse et autour du grand-duc, Panin conçut un troisième plan, qui consistait à réconcilier dans le même intérêt politique le grandduc et sa femme, à enlever pour jamais l'élection turbulente et capricieuse des tsars à l'armée, à attribuer au sénat le droit de ratifier l'avènement régulier à la couronne, à limiter le despotisme des empereurs par une constitution aristocratique, et à importer en Russie les institutions de l'Angleterre comme un élément d'ordre, de liberté et de civilisation.
Dans cette pensée, Panin emplova son habileté et son éloquence sur le favori de l'impératrice Schouvalof et sur le confesseur de cette princesse, pour la rapprocher du grand-duc et de sa femme, qu'elle écartait avec la même répugnance de son lit de mort. Le grand-duc et la grande-duchesse, politiquement réconciliés, parurent ensemble au palais, s'agenouillèrent au pied du lit de l'impératrice mourante, et reçurent ses pardons et ses bénédictions sur leurs têtes : « Je vous ai toujours aimés,
leur dit la miséricordieuse impératrice, et je meurs en vous souhaitant la concorde et la prospérité, gages de votre bonheur et de celui de la Russie. ■
La mort surprit sur ses lèvres cette vertu du pardon, que pendant vingt ans de règne avaient contre-balancée ses faiblesses de cœur, ses excès de tempérament (janvier 1762). De ce règne féminin l'amour avait été le seul vice : il avait amolli l'empire, mais il avait détendu la férocité des mœurs et des gouvernements de Pierre le Grand. La Russie devait à Elisabeth ses premières traditions d'humanité ; sa mémoire mérita des Russes le pardon qu'elle avait prodigué pendant sa vie.