‹ Histoire de la RussieChapitre 84 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Les conseils de l'an in avaient amorti, dans un intérêt commun d'avènement pacifique à l'empire, l'inimitié de la grande-duchesse et du grand-duc. Il y eut une trêve dans leur haine mutuelle, qui empêcha les deux factions de se combattre sur le cercueil d'Élisabeth. Le grandduc sentit qu'il avait besoin du génie supérieur et des grâces habiles de sa femme pour dompter les antipathies de cour, de sénat, d'armée, qui répugnaient à sa proclamation au trône. La grande-duchesse espéra que le besoin qu'il avait d'elle pour gouverner le subjuguerait et l'enchaînerait à sa domination, et que si elle ne régnait plus dans son cœur comme épouse, elle régnerait au moins comme premier ministre dans son gouvernement. Plus homme d'État qu'épouse et que mère, cette espérance lui suffisait; l'ambition était sa première passion, l'amour n'était que la seconde.

Dans cette espérance, elle concourut successivement, pendant les dernières heures de la vie d'Elisabeth, à toutes les mesures qui pouvaient préparer l'avènement

sans résistance de son mari au trône. Aussi habile à écrire qu'à combiner les plans politiques, elle rédigea de sa propre main les proclamations et les manifestes que l'empereur son mari devait adresser au peuple russe, au clergé et à l'armée, en succédant à sa tante. Consultée par lui sur les plans constitutionnels de Panin, qui voulait que Pierre III reçût le trône du sénat, pouvoir civil, au lieu de le tenir, comme ses prédécesseurs, du droit à la succession et de l'acquiescement de l'armée, Catherine, avec l'instinct du despotisme qui se détruit en se limitant, répondit, par une lettre raisonnée et confidentielle à l'empereur, qu'il ne fallait rien innover de restrictif au pouvoir absolu et d'offensant pour l'armée, et monter au trône selon les anciennes traditions de l'empire.

Ce prince, convaincu, par un entretien avec son confident Troubetzkoï, des périls des nouveautés proposées par Panin et de la sagesse des conseils de sa femme, écarta l'idée de subordonner son droit dynastique au contrôle du sénat, et de limiter par des lois écrites la loi vivante en sa personne. Il monta à cheval suivi de ses aides de camp, et se présenta au peuple et aux troupes, qui le saluèrent sans hésitation et sans murmure de leurs acclamations.

« Si tu as bien soin de nous, lui crièrent les soldats, nous te servirons aussi fidèlement que nous avons servi notre bonne mère, la tsarine Élisabeth. »

Le nouvel empereur prit le nom de Pierre III, nom cher à la mémoire des Russes. Son règne de six mois, secrètement influencé par les conseils de Panin, démentit

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