‹ Histoire de la RussieChapitre 85 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

en quelques jours tous les augures que ses nombreux ennemis en avaient répandus dans la nation; il parut digne du trône en y touchant.

II oublia tous les ressentiments que les favoris et les ministres du règne précédent avaient mérités de lui. Ce même Alexis Razomouski, favori d'Elisabeth, à qui Pierre, alors grand-duc, avait envoyé un jour un coussin de couleur de sang surmonté d'une hache, comme symbole de la vengeance qu'il se réservait après son avènement, fut maintenu dans sa dignité et dans sa fortune. Ivan Schouvalof, dernier favori d'Élisabeth, auteur avec Panin de la réconciliation au lit de mort de l'impératrice, fut récompensé avec munificence; les prisonniers d'État des règnes d'Anne et d'Élisabeth furent rappelés de la Sibérie.

Biren, l'amant de l'impératrice Anne et le bourreau de la noblesse moscovite, reçut la permission de vivre à Pétersbourg, et bientôt après l'investiture de sa souveraineté de Courlande. Corrigé par l'adversité, Biren gouverna en père jusqu'à sa mort cette principauté, qu'il avait conquise au prix du sang de vingt mille Russes livrés à la hache. Le vieux et perfide maréchal Munich, âgé de quatre-vingt-deux ans, patriarche de l'armée, de l'intrigue et de la gloire, rentra dans Pétersbourg, précédé de ses lils et de trente-deux de ses petits-fils, qui étaient allés au-devant de son traîneau pour lui faire cortège. Il parut devant l'empereur, revêtu de la même peau de mouton qui lui servait de costume dans les steppes de la Sibérie.

• J'espère, lui dit Pierre, que, malgré votre grand âge, vous pourrez servir encore la Russie et moi?

• — Puisque Votre Majesté, répondit le vieux maréchal, me fait passer des ténèbres à la lumière, et me rappelle du fond d'une caverne aux marches d'un trône,

elle me trouvera toujours prît à donner mon reste de vie pour son service. Ni le long exil ni les rigueurs des climats de la Sibérie n'ont amorti l'ardeur que j'ai autrefois montrée pour les intérêts de la Russie et pour la gloire de ses souverains. »

Ces retours d'illustres victimes, ces pardons des offenses personnelles, ces spectacles des vicissitudes du sort, transformées en grâces par la clémence du prince, la déclaration d'affranchissement de la noblesse russe de toute servitude, la liberté de voyager et de séjourner hors de l'empire donnée à tous les nobles, l'abolition du tribunal secret d'État, qui, semblable à l'inquisition d'Espagne, jugeait, condamnait, exécutait sur l'indice d'un seul délateur; enfin, le rapprochement de sa femme, jusque-là écartée ou négligée à Pétersbourg, et la bonne intelligence apparente qui semblait régner entre les deux époux, rassérénaient complètement les premiers mois du règne.

L'aide de camp de l'empereur et son ami, Goudowitz, était l'inspirateur de ces heureux commencements. Il voulait démentir, à force de magnanimité et de bienfaits, les sinistres préventions que Catherine, aidée de ses partisans, avait artificieusement répandues dans l'opinion contre le caractère et contre le règne de son mari.

Ces préventions achevaient de se dissiper par des réformes dans l'administration de la justice, par des visites fréquentes de l'empereur aux établissements publics d'arts, de sciences, de manufactures, par des encouragemenls aux savants et aux artistes qui illus-

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