LIVRE QUATRIÈME
prince Georges de Holstein, son oncle et général de sa garde allemande, Catherine ne se leva pas avec les autres convives pour répondre au toast de son mari, offensant pour les Russes. Pierre, échauffé par l'ivresse, s'indigna de cette immobilité de l'impératrice, et murmura à demi-voix contre elle le mot le plus outrageant qu'un homme puisse adresser à une femme. L'impératrice l'entendit, rougit de honte, pleura de rage, et se plaignit à voix basse à son chambellan favori, Strogonof, qui assistait au festin derrière son fauteuil. L'empereur, offensé de cet entretien et de ces larmes, ordonna à Strogonof de sortir de la salle, et de se rendre à la prison militaire de Pétersbourg. Les Russes, spectateurs de ces outrages, s'attendrissaient pour l'impératrice, et méprisaient un prince à la fois brutal et timide, qui ne savait ni répudier ni respecter son épouse; les fautes mêmes de Catherine , excusées à leurs yeux par sa jeunesse et par sa beauté, leur semblaient justifiées par la grossièreté soldatesque du tsar allemand, et par le scandale public de ses amours avec la comtesse Woronsof.
Catherine, habile à tourner en popularité pour ellemême cette pitié des Russes, affichait ses larmes plus qu'elle ne les cachait à la cour. Ses artifices de conduite, poussés jusqu'à la plus abjecte hypocrisie, cherchaient dans les superstitions même du peuple un intérêt et une faveur qu'elle opposait perfidement à l'irréligion de son mari. Rien qu'elle n'eût d'autre foi et d'autre culte dans son âme que le culte de l'ambition et du plaisir, et le mépris des superstitions nationalps, elle simulait la dévotion grecque, chère au peuple russe. On la voyait tous les jours visiter les églises, adorer les reliques, honorer les popes, affecter le zèle des autels, édifier les fidèles par ses dons et ses pèlerinages aux monastères, et se jusœuvn. compl. — xxxi. 12
tifier des fautes qu'on lui imputait par l'appareil d'une sainteté publique qui la défendait contre les soupçons de la foule.
Le contraste de cette régularité apparente avec les opinions luthériennes attribuées à son mari, avec les scandales de sa cour d'Oranienbaum, pleine d'orgies, de schisme, de comédiennes et d'ivresse, reportait sur Catherine l'intérêt et le fanatisme, qui s'éloignaient chaque jour davantage de son mari. Toute la conduite de la tsarine n'était qu'une conspiration muette contre son époux.
La politique du tsar n'offensait pas moins les Russes que ses mœurs et sa religion ne blessaient leurs superstitions et leur orgueil national. Il avouait tout haut, dans l'indiscrétion de l'ivresse, qu'il avait communiqué secrètement au roi de Prusse, pendant la guerre de l'impératrice Elisabeth contre ce prince, les plans de campagne de la Russie contre le grand Frédéric. Il évacuait les provinces de la Prusse rovale, conquises et occupées par les armées russes; il ordonnait à son général Tzernitschef, qui commandait les trente mille Russes auxiliaires prêtés à l'Autriche pour combattre les Prussiens, de quitter l'armée autrichienne et de rentrer immédiatement en Pologne. Passant sans ménagement et sans transition du camp de la coalition contre Frédéric dans le camp de ce prince ennemi de la Russie, il plaçait sous ses ordres le corps d'armée qui le combattait la veille.
L'Autriche, la France, l'Angleterre, protestaient en vain par leurs ambassadeurs contre ces revirements sou-