LIVRE QUATRIÈME
dains de la Russie. Il ne répondait à ces ambassadeurs que par des apothéoses du grand Frédéric et par des dédains pour leurs représentations; il annonçait hautement l'envoi d'une seconde armée de vingt mille Russes, envoyée au roi de Prusse pour contraindre Marie-Thérèse et Joseph II à renoncer au recouvrement de la Silésie, arrachée par Frédéric à l'Autriche.
Ses indiscrétions domestiques n'amassaient p&s contre lui moins de haines et de complots que ses indiscrétions politiques. Il parlait presque ouvertement de répudier Catherine, de faire prouver et déclarer à sa honte l'illégitimité de son fils le tsarewitz, et d'épouser la comtesse Woronsof, devant laquelle il s'abaissait quelquefois en public jusqu'à l'oubli de toute dignité.
Dans cette pensée, il rappela de Madrid, où il était ambassadeur, le premier favori de Catherine, le prince Alexis Soltikof, et l'accabla tour à tour de caresses et de menaces, pour lui arracher l'aveu juridique de ses relations criminelles avec la tsarine et de sa paternité du tsarewitz. Catherine et ses partisans, informés des obsessions de Pierre pour obtenir ce témoignage, tremblèrent que l'ambition ou la terreur ne parvînt à desceller les lèvres de Soltikof.
Comme si Pierre eût voulu à dessein intimider jusqu'à la terreur sa femme, et la pousser à la feinte ou au crime par les menaces suspendues sur sa tête, il affecta tout à coup de chercher dans tout l'empire et de présenter luimême aux Russes un héritier du trône de Russie, plus légitime que le fds de Catherine et que lui-même. Il
donna à cette recherche assez de mystère pour éveiller la curiosité inquiète de sa cour, et assez de publicité pour laisser transpirer le mystère.
Cet héritier légitime du trône de Russie existait dans le malheureux Ivan VI, orphelin précipité du trône dans les cachots avec la régente Anne, sa mère, grandi à l'ombre des voûtes de la prison d'État de Schlusselbourg, sur le lac Ladoga, et expiant, pendant les vingt années du règne d'Élisabeth, sa naissance par son éternelle captivité. Promené d'abord avec sa mère Anne et avec son père, le prince de Brunswick, de Moscou à Riga, de Riga dans la ville glaciale d'Oranienbourg; arraché ensuite à sa famille captive par un moine russe, qui voulait le sauver et le réserver pour le trône dans quelque asile d'Allemagne; reconnu et arrêté à Smolensk, au moment où il touchait à la liberté ; ramené au monastère de \ aidai, dans les forêts qui entourent Moscou; conduit de là secrètement à Pétersbourg, devant l'impératrice Élisabeth, qui pleura de tendresse en le revoyant ; ses seize ans, son innocence, sa beauté, ses malheurs, sa ressemblance avec Catherine lro, dont ses cheveux, ses yeux, son teint, sa voix, retraçaient l'image, ne purent racheter, aux yeux d'Élisabeth, le danger de sa liberté. Il n'y avait pour cet adolescent que le cachot ou le trône sur la terre. Élisabeth ne pouvait lui rendre le trône : le cachot de l'île de Schlusselbourg redevint son éternel séjour. 11 y languissait depuis six autres années, quand Pierre III, moitié par pitié, moitié par animosité contre sa femme, et peut-être dans le vague désir d'adopter pour son successeur un prince si cher aux vieux Russes, songea à visiter le malheureux Ivan.
Pierre III n'espérait plus avoir d'enfant, même en épousant la comtesse Woronsof : la nature semblait refuser toute fécondité à ses amours ; cette adoption le ven-