‹ Histoire de la RussieChapitre 89 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

geait à la fois de sa femme et du (ils illégitime qui monterait après lui sur le trône. Il partit mystérieusement pour Schliisselbourg.

Le grand écuyer Alexandre Narischkin, l'aide de camp allemand Sternberg, le ministre de la police RorfT, et le conseiller d'État Wolkoff, étaient les seuls confidents du but de ce voyage.

L'empereur, suivi de ces familiers, présenta lui-même au commandant de la forteresse un ordre de sa propre main, qui ordonnait à cet officier de laisser pénétrer les cinq étrangère dans la prison d'Ivan. Le commandant, à qui l'empereur était inconnu, obéit à cet ordre ; la prison du prince s'ouvrit, les visiteurs entrèrent. Le cachot étroit, profond, ténébreux, obstrué à sa seule lucarne par une pile de bois à brûler qui en obscurcissait encore le demi-jour, était la tombe d'un vivant, plus que la prison d'État d'un prétendant, innocent de son origine.

Pierre s'était confondu à dessein, sans aucune marque distinctive de son rang, dans le groupe ; il avait voulu éprouver si le jeune prisonnier se tromperait à l'apparence, ou s'il soupçonnerait en lui la souveraineté empreinte, par l'habitude de régner, sur le visage des princes. Narischkin, jeune, beau, élevé de taille, noble de figure, revêtu d'un magnifique uniforme, s'avançant le premier, devait naturellement paraître le chef de l'empire aux yeux d'Ivan.

La nature, le sang, ou la ressemblance avec les princes de sa maison, dépeints à son enfance par sa mère, inspirèrent mieux le prisonnier. Il considéra un instant d'un

œil hagard les cinq étrangers qui venaient tout à coup troubler le silence de son cacliot; puis se jetant sans hésiter aux pieds de l'empereur :

« Tsar, lui dit-il en joignant les mains, vous êtes ici comme partout l'empereur et le maître. Je ne veux pas vous importuner par une longue prière; mais adoucissez la rigueur de mon sort. Je gémis depuis bien des années dans ce ténébreux cachot : la seule grâce que je vous demande est de me permettre de respirer, de temps en temps, un air plus libre. »

Pierre parut attendri de ces paroles. « Levez-vous, prince, dit-il à Ivan en le frappant légèrement sur l'épaule; n'ayez aucune inquiétude pour l'avenir. J'userai de tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour rendre votre situation plus" douce. Mais dites-moi, prince, vous souvenez-vous de tous les malheurs que vous avez éprouvés depuis votre première jeunesse?

» — Je n'ai presque aucune idée de ceux qui ont assailli mon enfance, répondit Ivan ; mais du moment où j'ai commencé à sentir mon infortune, je n'ai pas cessé de mêler mes larmes à celles de mon père et de ma mère, qui n'étaient malheureux qu'à cause de moi ; et ma plus grande peine était de voir les mauvais traitements qu'ils souffraient quand on nous transportait d'une prison dans l'autre.

» — Et d'où provenaient ces mauvais traitements? demanda le tsar.

» — Des officiers qui nous conduisaient, et qui étaient presque toujours les plus inhumains des hommes, répondit Ivan.

» — Vous rappelez- vous les noms de ces officiers? dit Pierre.

» — Hélas! reprit le jeune prince, nous n'étions pas curieux de les apprendre. Nous nous contentions de

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