‹ Histoire de la RussieChapitre 90 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

rendre grâce au ciel, à genoux, lorsque ces monstres étaient relevés par des officiers moins féroces.

» — Quoi ! s'écria l'empereur, vous n'en trouvâtes jamais d'humains?

» — Un seul mérita d'être distingué de ce troupeau de tigres, dit Ivan ; il emporta notre estime et nos regrets. Ses bontés, ses attentions généreuses, ne sortiront jamais de ma mémoire.

» — Et vous ne savez pas non plus le nom de ce brave homme? demanda vivement le tsar.

• — Oh! pour celui-là, je m'en souviens bien, repartit Ivan ; il s'appelait Korff. »

Ce même baron de Korff était, comme on Ta déjà vu, de la suite du tsar. Il fondait en larmes en écoutant ces détails; et le tsar, qui n'était pas moins attendri que lui , le prit par le bras et lui dit d'une voix étouffée : « Baron, voilà comme un bienfait n'est jamais perdu! *

Pour se remettre de son émotion, Pierre sortit avec Korff, Narischkin et Wolkoff, et laissa le baron d'Ungern-Sternberg seul avec Ivan.

« Comment êtes-vous donc venu ici, prince? lui dit alors Ungern-Sternberg.

» — Qui peut, répliqua Ivan, prendre assez de sûreté contre les razboïniks? Un jour, un ordre de je ne sais qui arrive dans la prison où j'étais avec mes parents. Les razboïniks se jettent au milieu de ma famille, et m'arrachent à ceux que je connaissais seuls au monde, et qui seuls avaient ma tendresse et ma confiance, je veux dire mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. Oh! combien je les ai pleurés! et combien ils doivent eux-mêmes, s'ils vivent encore, pleurer la mort de leur fils et de leur frère !

» — Quel croyez-vous que sera le sort de notre nouvel empereur? demanda le baron.

i — Si j'en juge d'après l'idée que je me suis formée des Russes, il ne sera pas plus heureux que le mien. Mon père et ma mère m'ont souvent répété que les princes étrangers seront toujours haïs et détrônés par les perfides et orgueilleux Russes. »

Le tsar rentra alors avec Narischkin, KorfT, Wolkoff, et accompagné cette fois du commandant, auquel il dit, en présence d'Ivan : « Je vous ordonne de donner, dès ce moment, au prince tous les secours qu'il vous demandera, et de le laisser en tout temps se promener dans l'enceinte de la forteresse. Je vous enverrai , par écrit, des ordres plus détaillés, d'après lesquels vous réglerez désormais votre conduite à l'égard de sa personne sacrée. »

En sortant de la chambre d'Ivan, l'empereur parcourut l'intérieur de la forteresse; et, après avoir examiné un terrain qui lui parut propre à la construction d'un édifice pour loger le prisonnier, il donna ordre au commandant d'y mettre des ouvriers, et il ajouta : « Je veux que ce soit un pavillon dans lequel il y ait neuf croisées de front, et que du reste de l'emplacement on lui fasse un jardin où il puisse prendre l'air, et trouver quelque adoucissement à la rigueur qui oblige à le tenir enfermé. Dès que le pavillon sera achevé, je viendrai moi-même y installer le prince. »

Le tsar ne parla ainsi au commandant de Schliisselbourg que pour qu'on ne pénétrât point ses véritables intentions; car quel besoin aurait-il eu, autrement, de donner ordre qu'on construisît une nouvelle prison pour celui à qui il destinait le trône?

Cette prison était celle qu'il destinait à sa femme et à son fils. Les indiscrétions qui lui échappèrent à son retour à Pélersbourg ne laissèrent que trop pour lui transpirer celte préméditation de sa visite à Ivan. Il ordonna,

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