LIVRE QUATRIÈME
au contraire, que le prisonnier de Schliisselbourg fût transporté immédiatement à Kexholm, autre îlot fortifié du lac Ladoga. La fortune qui poursuivait Ivan depuis sa naissance faillit l'engloutir, pendant cette translation, dans les flots soulevés du lac Ladoga.
Ce voyage, ces paroles ambiguës, cette prison, dont la construction pressée de Schliisselbourg était démentie par la translation d'Ivan dans un autre séjour et par son adoption indiscrètement annoncée aux familiers de Pierre, inspirèrent à Catherine la terreur et la résolution nécessaires pour prévenir par un complot le complot qui s'ourdissait si ouvertement contre elle-même.
L'isolement, le silence, l'oubli, les larmes, les dévotions dans lesquelles elle vivait en apparence ensevelie à Péterhof, n'étaient que des voiles. Ses nuits, dérobées à ses surveillants, rachetaient l'inaction de ses jours; sous l'apparence de la résignation, de l'étude, et d'un deuil simulé de l'absence de Poniatowski, rappelé en Pologne, elle cachait à tout le monde ses amours avec le plus beau et le plus brave des officiers de l'artillerie de la garde russe, Grégoire Orlof.
Grégoire Orlof, remarqué par elle entre tous ses camarades à une revue, et admis à des entretiens secrets dans une maison d'emprunt des environs de Péterhof, avait ignoré longtemps lui-même le nom et le rang de la femme mystérieuse qui ne lui dévoilait que son amour.
Ce ne fut que plusieurs mois après ces entrevues nocturnes que, passant à cheval, dans une cérémonie militaire, devant l'empereur et l'impératrice, réunis ce jour-
là sous le même dais, il reconnut sa souveraine dans son amante. Il trembla de terreur et frémit d'orgueil; mais l'orgueil et l'amour l'emportèrent sur l'effroi. Orlof s'enveloppa d'un plus impénétrable mystère, et il ajouta au culte pour la femme le fanatisme du dévouement pour la sûreté ou pour la vengeance de l'impératrice.
Grégoire Orlof, maintenant aide de camp du prince Pierre Schouvalof, grand maître de l'artillerie, qui avait été flatté d'avoir dans son état-major le plus beau de tous les Russes, n'était que le fils aîné d'un de ces strélitz dont la tête était tombée sous la bâche de Pierre le Grand. Deux de ses frères, presque aussi remarquables que lui par leur stature, par leur force et par leur intrépidité soldatesque, servaient comme simples soldats dans les gardes. Une femme de chambre, confidente de l'impératrice à Péterhof, Ivanowna, était seule complice de ces amours. La princesse Daschkof, sœur de la maîtresse de Pierre III, la comtesse Woronsof, et amie passionnée de la tsarine, ignorait elle-même ce nouvel amour.
Pendant que Bestuchef, l'ancien chancelier disgracié, Kyrille Razomouski, hetman des Cosaques, Wolkonski, le neveu de Bestuchef, et Panin , gouverneur du tsarewitz, conspiraient, à l'instigation de Catherine , pour détacher la noblesse, le clergé, les troupes, de la cause de Pierre, et pour tourner toutes les faveurs du peuple vers la tsarine, reléguée et menacée à Péterhof, Grégoire Orlof conspirait dans les casernes avec ses frères et avec les mécontents de l'armée, humiliés de la préférence montrée aux Allemands par le tsar germanique. Orlof assu-