LIVRE QUATRIÈME
d'une nymphe charmante, qui, d'une main qu'elle tient avancée, présente des chaînes de fleurs, et de l'autre, qu'elle tient derrière elle , cache une torche enflammée. »
Une telle femme n'avait pas hesoin de l'intérêt que l'exil et la persécution attachent aux victimes pour enlever le cœur des soldats ; son seul aspect les embauchait à sa cause.
Un soir qu'elle traversait une galerie obscure du palais de Péterhof, où elle était plus captive que tsarine, sous la garde des détachements de troupes, une sentinelle lui ayant porté les armes, elle s'arrêta, et lui demanda comment elle l'avait reconnue ?
« Notre mère, lui répondit le soldat dans le style oriental de sa race, qui ne te reconnaîtrait pas? Tu éclaires tous les lieux où tu passes. »
Elle envoya une pièce d'or au soldat.
Elle s'étudiait à leur plaire et à répandre parmi eux la renommée de sa familiarité maternelle, en causant avec les sentinelles et en leur donnant sa main à baiser. La pitié qu'elle provoquait autour d'elle par le bruit des dangers dont elle était menacée, par l'affectation de tristesse et par des larmes feintes, répandues et mal dérobées devant la cour, portaient jusqu'à l'attendrissement et jusqu'à l'indignation le sentiment public qui s'élevait en sa faveur et contre son mari. Des rumeurs exagérées, habilement semées dans la capitale, par ses partisans, sur les scandales de la cour d'Oranienbaum, sur la prochaine répudiation, sur le mariage du tsar avec la corn-
tesse Woronsof, préparaient le peuple à tout croire, à tout craindre, et à tout oser.
Orlof accréditait ces bruits, vrais ou faux, parmi les soldats des deux régiments et de l'artillerie en garnison Pétersbourg. Son ami Bébikof et ses deux frères étaient les agents cachés, mais actifs, de la sédition. Nommé trésorier de l'artillerie par le crédit de l'impératrice, il puisait largement dans la caisse de ce corps les sommes nécessaires pour corrompre par la licence ceux que les sentiments désintéressés ne suffisaient pas à embaucher. Les popes, achetés par la haine du luthéranisme et par l'intérêt de la religion nationale, prêchaient à voix basse aux soldats l'insurrection pour la religion.
Ces manœuvres d'Orlof, ces corruptions, ces prédications avaient déjà conquis à la cause encore vague de la tsarine des compagnies entières du régiment des gardes d'Ismaïlof ; les soldats avaient prêté un à un serment, sur les images saintes, de mourir pour la tsarine ou pour son fils. Le colonel de ce régiment, Kyrille Razomouski, hetman des Cosaques , était le seul oflîcier étranger encore au complot. Orlof, qui connaissait l'influence de ce chef deini-harhare des hordes de l'Ukraine sur les troupes, lui demanda hardiment un entretien secret au nom de l'impératrice.
Razomouski, flatté et enivré de la confiance que la tsarine lui témoignait, et se croyant le chef d'un complot dont il n'était que l'instrument principal dans l'armée, jura de garder le secret, et d'entraîner la garde et les Cosaques au premier signal de Péterhof. Avec l'hypocrisie perfide où les races barbares voient la supériorité de la dissimulation sur la vérité, Razomouski continua de fréquenter, d'aduler et d'endormir la cour allemande d'Oranienbaum, se réservant de se venger de la servilité par la trahison.