LIVRE QUATRIÈME
Ce même Passek, qui, dans l'exaltation et dans l'impatience de sa haine, avait épié le tsar dans les jardins d'Oranienbaum pour le poignarder au bras de sa maîtresse, avait fait confidence du complot d'enlèvement à un soldat de sa compagnie des gardes. Le soldat, irrité d'une peine disciplinaire que Passek venait de lui infliger injustement, se vengea en allant dénoncer la conspiration à la police. A dix heures du soir, le 8 juillet 1762, Passek fut arrêté, et un courrier expédié dans la nuit à Oranicnbaum pour informer l'empereur de la révélation du soldat.
Le moindre fil coupé rompt la trame du complot le mieux ourdi. L'empereur averti, en arrivant inopinément le lendemain dans sa capitale et en devançant les conjurés par la promptitude de sa justice, ne laissait d'option à sa femme et à ses complices qu'entre la fuite, le supplice ou le suicide.
Une précaution digne de Venise , suggérée à la princesse Daschkof par un Italien, le Piémontais Odart, son familier, prévint cette catastrophe. Par les conseils et par les soins d'Odart et de la princesse , un espion avait été attaché aux pas de chacun des chefs de la conjuration, afin que leurs démarches, constamment éclairées, ne permissent impunément à aucun d'eux le repentir, la révélation ou la trahison. L'espion qui suivait Passek accourut, un quart d'heure après l'arrestation de cet officier, au palais de la princesse Daschkof, pour l'avertir de l'imminence du danger. Excitée plus qu'atterrée par cette catastrophe , la princesse fait appeler Panin dans
son palais, lui raconte ce qu'elle vient d'apprendre, et l'encourage à prévenir par une explosion immédiate l'arrivée et la vengeance de l'empereur.
• La victoire désormais, lui dit-elle, est aux plus téméraires et aux plus prompts ! Rassemblons celte nuit tous les complices, soulevons les casernes et le peuple 1 La multitude appartient à celui qui lui inspire le premier courant. L'empereur n'a rien de prêt pour étouffer un mouvement qui aura eu des heures avant son retour pour grandir, et qui sera trop avancé pour reculer. Que pourra, contre une ville soulevée et contre des régiments sous les armes, cet ivrogne avec son cortège d'histrions, de femmes et de débauchés? Combien de choses qui semblent impossibles à la délibération s'accomplissent, uniquement parce qu'on a eu l'audace de les entreprendre ! Comment dérober désormais un mystère dont tant de complices ont la confidence, et qu'une première lueur va éclairer d'un jour complet? Notre mort est certaine et ignominieuse demain. Mort pour mort, ne vautil pas mieux celle qui peut tout gagner, que nous recevrons en combattant, en triomphant peut-ftre, et qui, dans tous les cas, sera suivie au moins de la gloire de la tentative , des regrets des patriotes, et des applaudissements de la postérité? •
L'âme d'une Romaine parlait par la bouche d'une barbare. Panin était trop amolli par la fréquentation de mœurs étrangères, trop diplomate et trop temporisateur, pour entendre un pareil langage. Il n'avait donné à la conspiration que ces gages qu'on peut retirer