LIVRE QUATRIÈME
à propos, pour éviter le supplice ou même la disgrâce.
« L'arrestation de Passek, dit-il à la princesse, n'est qu'un tâtonnement de la police, qui cherche un complot sans pouvoir rencontrer un conspirateur. Passek arrêté et interrogé ne révélera qu'un complice, ou saura mourir avec son secret. Un mouvement précipité est une révolution avortée. Lors même que la nuit nous suffirait pour soulever les troupes et le peuple, ces régiments en si petit nombre et ce peuple désarmé pourraient-ils résister demain à l'armée entière cantonnée autour de l'empereur, et accourant avec lui pour défendre ou venger son trône d'une impuissante sédition? La guerre civile entre la garde et l'armée, qu'il faut avant tout prévenir, ne sera-t-elle pas le premier résultat de notre intempestive précipitation? Les nuits, qui ne sont dans celte saison qu'une longue prolongation du jour, nous prêteront-elles des ombres pour couvrir de quartier en quartier les courses de nos émissaires? L'impératrice absente et non prévenue , dont la présence et la parole sont nécessaires à l'émotion des soldats et du peuple, peut-elle donc recevoir à temps l'avis de notre changement de plan, et avoir franchi avant le milieu du jour prochain la distance qui sépare Péterhof de Pétersbourg? Croyez-moi, ne précipitons rien ; laissons les événements, souvent plus sages que les hommes, nous conseiller demain ce que demain aura à faire, et nous rendre une sécurité trop vite perdue, ou nous offrir une occasion que les mouvements aveugles de notre ennemi nous font sou vent plus favorable que noscombinaisons préméditées. »
Panin, plus homme d'État que conspirateur, après ces paroles propres à endormir toute autre âme qu'une âme héroïque, se retira, et s'endormit lui-même dans l'admiration de sa propre prudence , supérieure , selon lui, à l'inquiète agitation des autres conjurés.
Heureusement pour Catherine , la princesse Daschkof ne s'endormit pas comme Panin. A peine l'homme d'État vieilli dans les temporisations de la politique était-il rentré dans sa demeure , que cette jeune femme de dixhuit ans, avide à la fois d'amitié, d'ambition et de gloire, s'habille en homme, sort seule de son palais, et se rend sur un pont de bois de la Néwa, où les conjurés, sous prétexte de respirer l'air du soir , avaient l'habitude de se rendre un à un pour échanger quelques mots, en se rencontrant, sur les progrès de la conjuration.
Grégoire Orlof et ses deux frères s'y promenaient : elle les aborde , leur parle à l'écart, leur annonce l'arrestation de Passek, le départ du courrier de la police pour le camp de l'empereur, son entretien avec le pusillanime Panin , sa persistance dans la nécessité d'une explosion soudaine; fait passer sa résolution dans leur âme, écrit au crayon un billet à l'impératrice, et charge un des frères Orlof, nommé le Balafré , de porter, de toute la rapidité des chevaux, ce billet à Péterhof. Orlof le Balafré part avec la promptitude d'un homme qui dispute un empire à la course. Le billet ne contenait que ces mots : « Venez, madame, le temps presse ! » Orlof lui dirait le reste.