LIVRE QUATRIÈME
Sans perdre une heure en vaines délibérations, et sans douter de la promptitude de Catherine à accourir à leur signal, la princesse, les deux Orlof et les principaux conjurés, avertis les uns par les autres, se répandent chacun dans les casernes, éveillent les sous-ofiiciers , se concertent avec les soldats affidés, et se tiennent prêts en silence à donner le signal et l'exemple de la révolution, au moment où on viendra leur annoncer l'arrivée de l'impératrice.
La princesse Daschkof , pendant ces rassemblements, répandait son âme et son éloquence dans la nuit. On assure que , pour décider Panin à confondre son sort à celui des conjurés, elle sacrifia pour la première fois sa beauté à l'amour jusque-là rebuté de l'homme d'État.
Huit lieues séparent Péterhof de Pétersbourg. Orlof le Balafré les avait franchies avec la rapidité de la pensée des conjurés qui le suivait sur cette route. On avait attendu ce jour-là l'empereur à Péterhof. Sous prétexte de laisser à son mari et à sa cour la libre disposition du château, mais en réalité pour échapper plus sûrement à la surveillance d'une domesticité nombreuse , l'impératrice s'était reléguée elle-même presque seule dans un pavillon séparé du château. Ce pavillon, noyé dans l'ombre des jardins , était construit sur les bords d'un
canal navigable aux petites embarcations de plaisir; ce canal communiquait à la Néwa. Grâce à cette disposition des eaux, une barque amarrée sous les fenêtres de l'appartement de l'impératrice pouvait la recevoir au premier signal de mort ou de captivité venu d'Oranienbaum ou de Pétersbourg , et la soustraire au poignard ou au cachot de ses ennemis.
Grégoire Orlof, à qui ses entrevues nocturnes avec l'impératrice donnaient le secret des lieux , des portes, des jardins, des corridors, et même les clefs des appartements du pavillon impérial , avait tout éclairé d'avance pour les pas de son frère. Le Balafré, s'approchant dans l'ombre des murs du pavillon, et réveillant à demi-voix la confidente Ivanowna, s'était introduit jusque dans la chambre où dormait l'impératrice. Là, oubliant ou feignant d'oublier le billet de la princesse Daschkof, dont il était porteur, afin de revendiquer pour lui et pour son frère toute la gloire et toute la reconnaissance du service, il réveilla en sursaut Catherine : « Levez-vous, madame, et accourez , lui dit-il ; il n'y a pas une minute à perdre ! »
Sans attendre la réponse et sans écouter une seule question, Orlof redescend, sort à pied des jardins, court à une ferme voisine où , par les soins de son frère , une voiture et des chevaux, toujours cachés et apostés, attendaient l'instant d'un départ imprévu, attelle les chevaux, fait conduire la voiture à une porte extérieure du palais, et, traversant de nouveau au galop de son cheval les jardins, revient annoncer à l'impératrice que tout est prêt pour la fuite.
Catherine, à peine vêtue, soutenue par le bras de sa femme de chambre, la fidèle et courageuse Ivanowna, court sur les pas d'Orlof à la porte indiquée, y trouve la voiture , y monte avec Orlof, et part au galop de huit chevaux tartares , aussi rapides que ses désirs. Mais , à