‹ Histoire de la Russie et de ses projets d'envahissements depuis le règne deChapitre 3 sur 21 · HISTOIKE DE LA POLITIQUE BUSSE · texte numérisé non relu

HISTOIKE DE LA POLITIQUE BUSSE

•ei^Ui Pierre le GrMi4 Jmn^u'li l'«¥éaeiiieiit de MleelMi.

Un épisode de la guerre de Hongrie. — Le Tsikôs et les Steppes. — L'Autriche aux genoux de la Russie. — Testament et vie de Pierre le Grand. — Grimes et grandeur; caractère révolutionnaire et origine sanglante de cette civilisation.

La Hongrie venait de succomber sous les efiPorts combinés de TAutricbe et de la Russie. L'aspect de cette contrée, aux souvenirs poétiques, était désolant. Le voyageur qui se fût hasardé à la parcourir eût rencontré, à cbaque pas, des obstacles ou des dangers. Le jour, c'étaient des scènes de dévastation auxquelles la postérité n'ajoutera foi que difficilement ; la nuit , c'étaient d'horribles cris dans toutes les langues; dans les fossés des morts , sur la plaine et sur la route des cadavres. Ici des villages abandonnés, là des maisons îi* demi-incendiées, le toit efFrondé et les murs noircis; de tous côtés mille objets pillés, mais non enlevés, sabrés en menus morceaux , déchiquetés avec fureur pour que personne , probablement , ne pût en profiter

A. ^ ht

On sentait que Haynau ou ses alliés les Russes avaient passé par là.

Cependant, à travers ces plaines arides et nues, les steppes pvk^^oustâs iiê HpQjJnpj '^^} /s'étenîiênt de Pesth à Debreezin, et de Szegedin à Erlau, dans une circonférence de près de deux cents lieues, un étranger s^avauçait, mené à fond de train dans une petite voiture basse, aiix quatre roues d'égale hauteur, seul transport qu'il eût trouvé à Debreczin et qu'un paysan Magyar avait bien voulu prêter au Tziliès qui devail le conduire*

Les chevaux , de race tatare , petits et maigres , actionnés par le n^ sacramentel du postillon, dévoraient l'espace et soulevaient derrière eux d'énormes tourbillons de poussière. Le Tsikâs (1), tout en fumant sa pipe rivée à ses lèvres, car il ne la quitte jamak, décrivait un cercle continuel avec son fouet à manche court et à longue lanière, en le faisant tourner Lentement au-dessus de lui.

Liei nuit allait tomber et l'étranger, serrant au to«r de lui tes ^lis d'un immense manteau autrichien de couleur grise , s'arrangeait de son mieu% pour essayer de dormiir jusqu'au prochain irëlai , en supposant quUI pût encore trouver des chevaux dans un pays qui devenait de plus en plus dévaste. Le Tsikôs , jeune et joyeux garçon, ieste et vigoureiix, avait épuisé, chemin iaiftant, tous les récits de la dernière eampagne à laquelle un grand nombre de ses semblables, rompus à la guerre

(1) Les Tsikos sont les plus hardis caTaliers du monde. Moitié bêirgérSp moitié maraudeurs^ postilloDs par oocasion, toujours intrépides, ilsapt>^^^ pauvres garçons les hommes aventureux qui, como^e lis compa|BO|ift de Sohry , jchercl^nt dans une yie agitée une ressource contre Cfmui ik un moyen de donùer cours à un besoin de g^uerroyer irrésistible..

de partisans 9 avaient pris une part active, et il avait raconté, à ce sujet ^ des sortes de légendes dignes des Asturies et des Abruzzes. 11 s'aperçut que son voyageur désirait ne pas être troublé dans ses essais de sommei) et se tut.

On n'entendait plus que le roulement de la voiture et le piétinement des chevaux sur la route retenlîs* santé*

On approchait d'une sorte de monticu)e sur le haut duquel se dressait une espèce de croix y grossièrement construite; tout à coup le Tsikôs ralentit l'allure de ses chevaux, cessa de leur parler, et s'écria vivement t

— Tenez , seigneur, tenez ! c'est là , regardez ! Ah ! cela était digne d!tm homme d honneur! (1).

Le voyageur, ainsi interpellé, sortit de l'assoupissement où il était déjà plongé, et suivit des yeux le fouet du postillon qui semblait indiquer le théâtre d'une scène étrange.

— Qu'€fi8t-ce donc, garçon, dit-il, et ^ que s'est-il passé?

-7- Ah ! seigneur^ répliqua le Tsikôs, quels hommes que nos hussards ! Sbzaroitz et Etienne de Sczée étaient tous deux capitaines !

En ce moment on était vis-à-vis de la* croix. Le Tsikôs, gaedanl toujouré sa pipe à la bouche, ôta religieusement son large chapeau et se signa. Il* reprit :

— A la dernière al&ire, leur régiment, réduiC'au tiers de ses hommes, fut détruit par les Russes et les Autrichiens. Tous deux, couverts de blessures, et après èp^ prodiges dç valeur, allaient être gris, ^ais i?s pré-

{t) Le mot honneur, helsulet, revient souvent dans les paroles du Hongrois. Tout ôe qu'il fait est betsûtetes, digne d'un homme d*honneur.

férèrent se donner la mort eux-mêmes. Eperonnant leurs chevaux avec la rage du désespoir, ils prirent de l'avance «ur les hulans de Schwartzemberg, arrivèrent ici 5 mirent pied à terre : puis , s'embrassant comme deux bons frères d'armes qu'ils étaient, ils s'appuyèrent mutuellement leurs pistolets armés sous le menton , et, ma foi ! .... . Allez , seigneur , en mourant , ils n'ont regretté qu'une chose, la Hongrie bénie/

L'étranger, profondément ému», dit, après un moment de silence :

— Et les corps de ces infortunés, que sont-ils devenus ?

— Ah ! seigneur, soyez tranquille, les Juifs les ont bien dépouillés, et les vautours et les aigles les ont bien diminués. Mais quelques pauvres garçons ont ramassé les restes qu'ils ont enterrés là et ont planté celte croix! Deux bons hussards, seigneur, et deux hommes d'honneur !

La voiture continuait à s'avancer à travers ce pays , tantôt sablonneux et sembl^le à un désert, tantôt cou- . vert ordinairement de moisson^ jaunissantes qui , semblables à une mer de blé, ondulent sous le vent. -En ce moment , il est vrai , et grâce à la guerre et à ses dévastations, on eût en vain cherché les vestiges de cette fertilité dont les poustas • sont par ' intervalle émaillées. Les puits étaient comblés; ces. perches qui descendent, armées d'un sceau, dans l'excavation d'où elles vont tirer l'eau, ces trous creusés pour servir d'abreuvoirs, tous ces travaux naïfs, indices 4'uoe civilisation primitive , avaient disparu, renversés par la colàre aveugle d'un ennemi sans pitié.

Seuls, certains monticules, tombeaux de quelques héros des anciens âges, semblables à celui où dor-

maient les débris mutilés des deux victimes^ s'élevaient^ respectés, au sein de la solitude. Les chevaux couraient toujours à travers la steppe où Fon ne rencontre ni routes, ni chemins, mais seulement des traces de roues, ça et là, qui indiquent par où passent le plus de voi^ tures. Or, la multiplicité des canons, des caissons et des prolonges qui, depuis dix-huit mois, avaient sillonné la plaine, rendaient encore plus reconnaissables les traces de cette piste que les postillons suivent^ en général, au jugé, comme les chasseurs poursuivent certains gibiers.

Soudain la physionomie du paysage parut changer. On approchait de Tasnad, en Transylvanie, et ce village ou cette ville, comme on. voudra l'appeler, conduit par Somlyo à Klausenbourg où se rendait le voyageur. Celui-ci n'avait pu se décider à se rendc^mir; il observait depuis quelque^ temps, à lîi clarté de la lune dont la lumière blanche inondait les pouslas, les silhouettes de quelques arbres qui, se détachant sur le sol nu, disparaissaient aussitôt à ses yeux, comme autant d'ombres fugitives, dans sa course rapide. Aux cimes treml^lantes de ces arbres, agitéçs par le vent du soir, semblaient pendre des objets informes dont on ne poiiyak guère distinguerla couleur.

Le Tsikos* retint de nouveau ses chevaux. Puis ' il s'écria avec un éclat de voix retentissant :

— Tenez, seigneur, voyez, voyez donc! Oh! cela est certain, la ntoustœhe blanche (4) a passé par iqi. Voilà de ses oeuvres, je reconnais sa manière.

C'étaient des corps humains qui se 'balançaient aux

(h) Suroom que les soldats Hongrois dounèreot, pendant la guerre de 4848 et de 4849, au feld-maréchal Haynau, devenu tristement célèbre par ses cruautés. " *

branches des arbres transformés en potences. Or, Haynau aurait pu écrire ce que le maréclial de Montluc, gouverneur de Guienne, dit lui-même, parlant à sa personne très-catholique , dans ses mémoires : a On « pouvait cognoistre par où il était passé, car par les (c arbres sur les chemins on en trouvait les ensei- (( gnes. » .

Le voyageur ferma les yeux et se couvrit le visage des plis de son manteau. En cet instant le TsikoSy arrêtant brusquement ses chevaux, sauta à terre.

— Pardon, seigneur, dit-il d'une voix émue, mais j'ai là un ami !

Et il s'approcha de Tun des arbres qui bordaient le chemin et contempla, avec de grands gestes de surprise et de désolation, un cadavre pendu aux branches.

— Ah! seigneur , tî'est pourtant ce cher Ladislas! il avait' vouhi entrer dans les Honweds, l'ambition l'a perdu! Pourtant, Tuniforme ne valait pas celui des hussards; mais, que voulez-vous, Ladislas ne pouvait pas rester en place, il avait une soif incroyable de gloire et d^aventures. Pauvre garçon!

Le Tsikos joignit les mains comme un homme qui s^abandonne à ses réflexions et à sa douleur.

— ■ Mon Dieu, seigneur! dit-il, comme ils l'ont mal arrangé! Mais le pauvrre garçon a été affreusement pendu, quelle injusticel'Lui, qui savait si bien accommodeir les autrea! Làdîslaff était d?une adresse incomparable, il vous expédiait un hulan ou un chasseur avec une grâce étonnante. Ces Autrichiens sont d'une maladresse! Je suis sûr que si son père était là, il serait vraiment peiné, le pauvre hpmme! — Ah! seigneur , ce bon jLadislas a encore sa pelisse ! Toujours so^iieux! il était d'ailleufs d'une rafe élégance!

lr

Et le postillon, enlevant la Bundà du mort, Ja jeta négligemmeili sur ses épaules.

— Ladislas^ dit-il, le pauvre garçon ^ n'a plus froid maintenant, et <5e soir Pair est vif.

L'étranger restait spectateur muet et impassible de cette scène bizarre où se révélaient, dans toute leur franchise sabVâge, les mœurs de l'habitant des steppes. Le Tsikôshxi offrit cordialement sa kulats {\) dont le seigneur but volontiers une gorgée. Le postillon l'imiUs puis, se replaçant en selle, il lança de nouveau ses chevaux à foiûlde train^ en chantant ce couplet populaire : ^

Jefiui» un pauvre garçon ...

Qui fréquente les foires ; Je vole les poulains, les génisses, ■» Voilà comme je' vis !

Ils allaient atteindre Ta^nad, (^ le froid de la nuit devenait plus piquant ; depuis quelques instants une lueuf rougeâtre éclairait le sol et, par intervalle, des gerbe^s lt

de feu, s'élevant dans les airs\ coloraient Thorizont. #

C'était l'avant-garde d'un .corps d'armée qui se chauffait • .. avec un village. — Le Tsikôs s'écria : > "

. — Seigneur, j'ai reconnu des habits verts aux flamraejs de l'incendie, et puis, voyez là-bas ces. houppelandes grises. Ce sont des Russes. Ma foi, quoique wire.seil^neurie soit en règle et n'ait rien à craindre , j'aime mieux, moi, éviter les habits verts. Ce chemin creux fera notre affaire.

Le Tsikôs tourna brusquement à droite, et, .profî-

(4.) C'est une^ourde, toujours attachée derrière li sèlle^du TsikOSs plcrtae d'uQ via excellent, enduite de cire, selon la coutume Talare, et couverte de peau de poulain. La K\Uau est quelque chose de national, souvent chanié en Hongrie à la manière d*Anacréon.

— w — tant des accidents du terrain^ dirigea ses chevaux au galop par cette route eacaissée. .Quelques minutes après^ ils avaient laissé bien loin derrière eux les vedettes et les grand'gardes; M. de C...» «^ car le voyageur n'était autre que Tun de ces deux hommes distingués avec lesquels le lecteur a déjà fait connaissance^ évitant Tasnad^ se hâtait d'arriver par Somlyo au terme de son voyage^ à Klausenbourg, où l'attendait une partie de la famille de sa femme qu'il voulait voir et au besoin protéger.

Que d'épisodes douloureux n'aurait-on pas à raconter s|ir cette guerre sanglante où la Russie eut l'adresse de faire iinplorer son secours par l'Autriche! Jamais^* peut-être, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne déploya autant d'astuce^ jamais il ne suivit avec autant d'obsti^^ nation et de bonheur les prescriptions de Pierre le Grand. Qu'on relise l'aHicle 40 de ce testament célèbre : « Rechercher, et entretenir avec soin FaJJiance de l'Au- (( triche; appuyée en apparence ses idées de royauté c< future sur l'Allemagne^ ^'exciter 'contre elle, parce dessous maki, la jalousie des princes. -^-^ Tâcher de Ci feire réclamer des secours dé la Russie par les uns c( ou par les autres, et exercer sur le pays une espèce (( de protœtioid qui prépare la domination future. ))

Toute l'histoire de la guerre de Hongrie est là, et l'on n'accuswa pas Pierre le Qrand d'imprévoyance. Le czar Pierre j moitié héros et^ moitié tigre ^ au dire de Voltaire (4), eut besoin, avant de procéder à ce vaste système d'absorption inauguré p»r lui, de réduire bien des résistances au sein de son empire. Avant de con-^ quérir, il lui fallut civiliser, organiser la Russie afin

(4) Voltaire, Dictionnaire philosophique.

de prétendre à dominer l'Europe : oeuvre immense qu^il accomplit^ à travers des obstacles et des périls sans • nombre^ grâce à une énergie indomptable qui se retrempait dans le sang et à celte doctrine de Vutilité^ réglementée jadis par Machiavel et adoptée par la Russie comme programme et comme évangile.

On a fait bien des livres sur Pierre le Grand; nécnraoins cette vie^ si remplie^ n'a jamais lassé la patienœ des biographes. D'ailleurs, raconter l'histoire de la politique russe sans dire la vie de celui qui l'a dotée d'un Code respecté depuis un siècle et demi bientôt, serait une tentative impossible et insensée. Qu'était-ce donc que cet homme extraordinaire qui, de son vivant;^ttira Pattention curieuse du monde civilisé et, après sa mort, sut remuer si profondément sur ses bases cet équilibre européen dont le maintien futur fait le désespoir de la diplomatie européenne? Nous le dirons en peu de mots.

Dans le courant de l'année i682, au mois de juillet, un bruit affreux faisait retentir les voûtes du couvent de la Trinité, à Moscou. Les Strélitz, soulevés par la princesse Sophie, parcouraient la ville, triomphante Pavanée dSme femme et d'un enfant réfugiés aux pieds des autels. Bientôt ces soldats féroces envahirent l'asile où se tenait caché avec sa mère, Natalie Narischkin, le jeune czar Pierre, son fils, âgé de 40 ans. Un peintre câèbre a retracé ce dramatique épisode de l'enferncede Piwre le Grand. Agenouillée devant l'autel, l'infortunée mère veut couvrir de son corps son en£ant qui, le front harut, les «sourcils froncés , et le regard étincelant -de colère, debout, et irrité, semble braver la fureur dès forcenés qui ont juré sa mort. L'un d'eux levait déjà son sabre pour égorger le jeune prince, quand le galop retentissant d'un corps de cavalerie arrête le bras

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