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Cette lettre a été déposée aux archives de Pétersbourg.
On sait comment Catherine, sa seconde femme, après avoir pris conseil de ses généraux, s'introduisit dans la tente de Pierre et le fit consentir h des propositions de paix qui, appuyées de l'envoi de ses bijoux, de ses pierreries et d'une forte somme d'argent puisée dans la bourse des généraux Russes , furent acceptées d'abord par le grand- visir Méhémet, puis par le Sultan. Pierre resta persuadé qu'il n'avait dû son salut qu'à son épouse : (( Dans cette circonstance, dit-il dans son journal, on
(( l'avait vue agir non comme une femme^ mais comme (( un homme. » Plus tard, il institua en son hanneur l'ordre de Sîiînte-Catherine , dont il la décora . luimême^ et il lui prodigua, pendant tout le cours de son règne, à propos de cet événement mémorable, des témoignages non moins éclatants de sa reconnaissance.
Cette campagne du Pruth affligea profondément le czar. Fatigué par la guerre et par des excès de tout genre, il alla prendre les eaux de Carisbad, puis, de retour à Pétersbourg, célébra avec beaucoup de solennité son mariage avec Catherine, qu'il avait anncmcé publiquement un an auparavant. Forcé de renoncer à ses projets de conquêtes et d'agrandissements du cdté de la mer Noire, il reporta toutes ses pensées vers le nord. Il avait résolu d'enlever aux Suédois tout ce qui leur restait des conquêtes de Gustave-Adolphe. Assuré de l'alliance des rois de Prusse, de Pologne, d'Angleterre et de Danemark, il prit Slettin et assiégea StraU sund. Il pointa lui-même les premières pièces qui furent dirigées contre cette place, puis il s'embarqua sur un vaisseau de cinquante canons, construit dans ses cban* tiers, et, suivi de deux cents galères, il poursuivît ses avantages. Sans cesse occupé d'installer sa marine naissante, afin de l'opposer h celle des Suédois qui jusqu'alors avait dominé dans les mers du nord^ il parvient k réunir seize vaisseaux de iigfie, et, accompagna de SUS galères, il rencontre près de l'île d'Alaad la flotte suédoise, plus nombreuse que la sienne ; il n'hésite pas à l'attaquer, et, après un combat de deux heures, la met en fuite. Il s'empare de la plus grande partie des navires ennemis, parmi lesquels le vaisseau amiral. Jamais victoire, pas même celle de Pultawa, ne lui avait causé une satisfaction aussi vive.
Pierre entra h Croostadt, précédé de tous les vaisseaux ennemis^ chargés de prisonniers, de canons et de^drapeaux. « Au moment de toucher au port, la flotte « victorieuse fut assaillie d^uae tempête pendant la « nuit et près de se briser contre des écueils. Tous les « équipages, consternés, s'abandonnaient au désespoir; (( Pierre seul conservait du sang-froid. Il s'élance dans « une chaloupe , malgré les prières de ses officiers, a gagne le rivage, y allume des feux, signale les écueils a et sauve toute sa flotte étonnée. Ce trait, du plus « héroïque dévouement, est sfans contredit tin de ceux « qui font le plus d'honneur à Pierre P' , cependant il (( a été omis par la plupart des historiens. L'armée a Russe entra dans Pélersbourg, menant à sa suite les a prisonniers suédois^ les dépouilles des vaincus, et a elle passa sous un arc de triomphe que le czar avait c( desj^é lui-même. L'amiral Apraxin marchait le pre- « mier, ensuite le contre-amiral Pierre et les autres, a selon le,ur rang. Tous furent ainsi présentés au vicece roi ^Komodanowski , qui, dans ces occasions, tenait a la place du maître de l'empire. Pierre le fut, à son <( tour^ par Apraxin; et il remit une humble requête <c pour obtenir le grade de vice-amiral qui lui fut aca cordé, comme on le pense bien. Cependant cet avance cément lui avait été refusé précédemment dans une c( espèce de comédie du même genre. Après la céré- « mpnie, il déposa sou rôle d'amiral et, parlant en sou- « verain, il prononça un discours que Voltaire a jugé c< digne d'être transmis à la dernière postérité. » (4)
Pétersbourg était déjà la véritable capitale de l'empire. Pierre y avait fondé de nombreuses écoles, sur-
(1) Biographie universelle, — Pierre i«% par Michaud jeune.
tout pour la marine; il y avait établî plusieurs chantiers ; il se plaisait à y voir lancer des vaisseaux à la mer, à les réunir à ceux qu'il faisait acheter sans cesse en Angleterre et en HoHatide. Il songeait en même temps à ouvrir pour ses Etats de nouvelles sources de richesses; il envoyait le capitaine Bucholz aux confins de la Sibérie jusqu'à l'Inde et au Thibet; il faisait aussi partir une ambassade pour la Perse et une autre pour la Chine.
Il y a deux mois environ, le Moniteur puh\W\t sous ce titre : la Russie en Chine ^ un article des plus intéressants que nous croyons devoir reproduire et qui trouve ici sa place naturelle :
(( Si l'attention générale n'était pas concentrée sur la Turquie, elle se porterait assurément vers la Chine, où s'accomplissent des événements d'une granj^e importance. Jusqu'à présent, l'Angleterre et les £tate-Unis sont les deux puissances qui ont établi avec le Céleste- Empire les relations commerciales les plus étendues. Un autre Etat, la Russie, s'efforce de conquérir^aussi, dans ces contrées, une grande position, qui, plus tard, pourrait lui assurer, là aussi, une influence prépondé* rante. Puissance limitrophe de la Chine, la Russie doit à cette situation des avantages particuliers. Elle est en possession du traité le plus ancien avec la Chine et d'un commerce étendu. Seule parmi toutes les autres nations, elle entretient à Pékin même une mission , dont le caractère est tout à la fois politique et religieux.
<( De ce côté de l'Asie, comme du côté de l'Europe, c'est à Pierre le Grand qu'appartient la conception des plans dont les Russes se bornent aujourd'hui à poursuivre l'exécution. Pierre le Grand, voulant relier la Russie d'Europe à l'océan Glacial et à l'océan Pacifique,
fonda des établissements placés de manière à commander le cours des fleuves, et, entre autres, Albazian^sur le fleuve Amour. L'empereur de la Chine s'empara par surprise de cet établissement, qui menaçait ses possessions de famille de la Mantchourie, et eolmena tous les Russes à Pékin. A la suite de ces événements fut conclu, en septembre 4689, à Nipchu, le premier traité entre la Chine et la Russie. Un second traité fut signé sous Catherine, le 14 juin 4728.
« D'après ces conventions, la Russie abandonna à la Chine le cours du fleuve Amour. Le commerce entre les deux pays se trouva restreint, pour les Russes à Kiakhta, pour les Chinois à Mai-l\Iai-Tcheu. Au temps de la foire , les commissaires des deux pays fixent la valeur respective des marchandises, et le commerce se fait par échanges. Les Russes importent des draps, des fourrures, des peaux tannées; des objets en fer et acier, des miroirs, des camelots, des velours de coton et de l'opium de Turquie. Les Chinois leur donnent, en échange, du thé en boites et en briques, de la porcelaine, du musc, de la rhubarbe, des soieries, des cotonnades et des soies grèges.
« Sous le prétexte de donner des guides spirituels aux descendants des Cosaques amenés à Pékin , en 4685, après la prise d'Albazian, les Russes obtinrent, par ces traités, l'autorisation d'établir une mission à Pékin. Celte mission, composée d'un archimandrite , qui en est le chef, de trois autres prêtres, de deux diacres et de qualre jeunes gens chargés d'étudier le chinois et le mautchou, n'est changée que tous les dix ans. L'époque arrivée, le gouverneur général de la Sibérie orientale nomme un commandant, qui, avec un inspecteur de bagages, deux interprèles et trente
Cosaques^ conduit une nouvelle mission à Pékin et en ramène Fancienne. La mission de Pékin coule à la Russie la somme annuelle de 65^000 fr.^ plus d'autres frais occasionnés par les envois de courriers et Pentretien du couvent de Candelemas et de l'église de l'Assomption. Elle est logée aux frais de l'empereur de la Chine, qui lui consacre, chaque année, environ 5,000 fr. et 9,000 livres de riz.
(( Le gouvernement russe, si altièr quand il se erotfc arrivé à ses fins, n'hésite point, pour y parvenir ^ à se soumettre à la plus modeste attitude. C'est ainsi qu'it a consenti à traiter avec la cour de Pékin, par l'intermédiaire d'un bureau qui, sous le nom de cour d'affaires étrangères, n'est qu'un ministère des colonie» ayant dans ses attributions tout ce qui regarde les p^ys tributaires; de sorte que la Russie s'est placée au rang des pays tributaires de la Chine, et elle est inscrite eit cette qualité au livre de l'empire. Mais tandis que le gouvernement russe accepte officiellement cette huol* ble position, il entretient, parmi les descendants des Cosaques, des agents bien payés que leur qualité de Chinois met à l'abri de l'espionnage des autorités de Pékin et que leur communauté d'origine et de religion avec les Russes rend très-propres à servir les intérêts de leur ancienne patrie. Ces agents sont les véritables intermédiaires entl*e les deux gouvernements.
a Après la guerre des Anglais contre la Chine, la position commerciale de la Russie se trouva compromise, par suite de l'ouverture des ports d'Amey et surtout de Shang-Haï aux échanges maritimes. Les Russes sont obligés de vendre au-dessous du prix de revient les trois quarts des marchandises d'importation, sans compter les sommes énormes qu'ils dépensent en ea-
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deaux distribués aux dignitaires de Pékin, qui ont conservé la haute main sur tout le commerce de Kiakhta. Pour compenser ces pertes, on fait payer le thé au consommateur russe trois fois plus cher qu^il ne coûte au consommateur anglais.
a Des négociations ont été enlaméea h Pékin jjar U Russie pour arriver à la eonchksîon d'un nouveau traité. En même temps, le gouverneur de la Nouvelle- Arkhangel expédiait le Shelikoff, com mandé par un capitaine de la marine iropériiilej pour ouvrir le cont^ merce direct avec la Chine centrale à Shang-HiVi même. Mais arrivé à la station d'opium de Sliang-Haij le Shefo'Aro^dut s'arrêter. L'intendant du port refusa au capitaine Fautorisation de remonter la rivière et de faire des ventes ou des achats, motivant ce refus sur ce que i'article 8 du traité supplémentaire avec l'Angleterre, par lequel les privilèges accordés aux Anglais sont étendus à d'autres nations dont le commerce était autrefois restreint à Canton, ne concerne point les Russes qui n'ont jamais eu de relations avec cette place. Le capitaine du Shelikoffïnl obligé de se borner à faire eu cachette des achats considérables de' thé, et il repartit pour Sitka. Depuis 1848, il revient tous les ans à la même époque, s'arrétant toujours à la station d'opium et faisant des achats de thé, comme si c'était une marchandise de contrebande.
a II paraîtrait que le gouvernement russe serait parvenu, en 1852, à obtenir de l'empereur de la Chine Fouverture d'un nouveau marché pour le commerce par terre entre les deux empires. Ce marché, désigné 90US le nom de marché occidental^ en opposition à Klakhta, qui resterait marché oriental^ serait situé sur rirtyseh, au point où cette rivière entre dans les pos-
sessions chinoises; il se trouverait en communication direcle et facile avec Tobolsk, chef lieu de la Sibérie occidentale. Cet établissement serait pour la Russie d'une grande importance commerciale et politique- Il deviendrait un lieu d'entrepôt pour la Sibérie occidentale et Yarkand ainsi que Bouckara. Il permettrait aux agents russes de surveiller Bouckara, Khiva, Koundour et Khokhand, aussi activement du côté du nord-est que ces pays le sont, à l'ouest, par les agents établis sur la mer Caspienne. De ce point, le regard des Russes s'étendrait encore plus aisément jusqu'à Lahore et Caboul.
Le gouvernement chinois se serait, dit-on, montré plus difficile au sujet de la libre navigation du fleuve Amour. Il n'aurait pas encore voulu faire à la Russie cette concession qui ouvrirait ^ cette puissance les trois provinces de la Mantchourie. Si la Russie obtenait de naviguer librement sur le fleuve Amour, le Kamtchatka et ses possessions américaines se trouveraient rapprochés de plus des deux tiers de Nertchinsk etdeirkutsk; Sitka acquerrait une grande importance commerciale et stratégique, par rapport surtout à la Californie et h tout l'océan Pacifique ; les Russes enfin, partant de Nertchinck, arriveraient, après avoir parcouru la voie intérieure fluviale de l'empire chinois, jusqu'à Shang-Haï.
(( Il nous a semblé intéressant de publier ces documents, qui prouvent avec quelle persistance la Russie, sur tous les points où elle se montre, poursuit l'exécution des plans qu'elle doit au génie du fondateur de l'empire. Nous avons vu Pierre le Grand occupé à s'assurer la libre navigation du fleuve Amour; nous retrouvons son successeur cherchant à profiter des circonstances pour arracher celle concession à la cour de Pékin. Mais, depuis Pierre le Grand, quel chemin les
Kusses n'ont^ils pas fait^ aussi bien dans rextréme Orient que dans POccident ! On les voit diviser la Sibérie en deux gouvernements généraux; créer la compagnie d'Amérique, qui a son siège principal à Sitka, et un grand nombre de comptoirs; fonder des postes sur les îles Aleutiennes, la Nouvelle-Arkhangel, à l'île Sitka, et entretenir, dans ces parages, une flottille de guerre; agrandir continuellement Tolbosk, Tomsk, Irkutsk, Seienghinsk, à dix lieues de Kiaktha, avec 5,000 hommes de troupes; s'efforcer enfin, à toutes les époques, d'ouvrir des relations avec le Japon ; prendre possession de toute la partie nord des îles Kuriles, et, «dans ce moment même, envoyer, sous l'apparence d'une mission scientifique, une expédition suivre et observer, dans les mers du Japon, celle des Etats-Unis. » Ce même homme, qui veillait avec une persistance si opiniâtre à l'accomplissement de ses desseins, et promulguait des lois d'une sévérité effrayante, avait ses moments de faiblesse. Quelques malversations avaient eu lieu dans les fournitures de l'armée et avaient été punies de mort. Wolkonski avait été arquebuse, le vice-gouverneur de Pétersbourg et plusieurs sénateurs avaient reçu le knout. Pendant ce temps Mentschikoff, Apraxin, l'amiral Brus, compromis dans la même affaire, étaient épargnés grâce à la faveur dont ils jouissaient auprès de leur souverain. Ce despote, absolu, inflexible, avait ses favoris et semblait avoir été condamné à être subjugué pendant toute sa vie. Mentschikoff surtout fut comblé par ce maître aveuglé de grâces et de bienfaits. Le favori était souvent surpris en faute, le czar se contentait alors de lui appliquer, dans le premier mouvement de colère, quelqu'une de ces corrections que , dans nos contrées européennes , on
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il'ôse plus infliger à des valets (^). On vît plus d^urie fois le prince-feld-maréchal Menschîkoff recevoir, sans se plaindre^ des soufflets et des coups de canne. Le lendemain c'était Pierre qui demandait pardon.
Lorsqu'après le retour de Cli arles XII dans ses Etats la guerre éclata de nouveau , Pierre s'empara de Wismar, de Stralsund, et la flotte Suédoise^ qui si longtemps avait dominé la Baltique^ flit obligée, après plusieurs échecs, de se cacher dans ses ports. Cependant le czar, devenu généralissime des Hollandais, des Anglais et des Danois, parcourait en vainqueur cet parages à la tête d'une escadre de vingt-cinq vaisseaux de ligne.
C'est après cette guerre que Pierre, désirant revoir la Hollande et l'Angleterre et pensant que le régent de France lui serait plus favorable que Louis XiV, partit avec Catherine et se rendit successivement à Hambourg, à Berlin (2) et à Amsterdam. En même temps il conduisait avec le fameux Goertz le plan d'uaè ooalkion qui, si elle eût réussi, eût changé les destinées de Pëmrope. Pierrp l^^ poussa jusqu'à Paris où le rég^ot lui
(4) Le czar Pierre s'était habitué à oornger ainsi hii-môinê tous l«sgens de son entourage. Un jour, il ce rendit de très-bon matin au eénat pour voir par lui-môme si les sénateurs venaient régulièrement à leur poste, et fut obligé éc les attendre longtemps. A leur arrivée, il leur appliqua à chacun plusieurs coups de canne et les fit ensuite monter à leur place. G*est ainsi qu*il traita le gouverneur de Pétcrsbourg, parce qu'il avait trouvé des rues ma] pavées. L'architecte Leblond, ainsi frappé, ne t)Ut supporter celte himiîKatioti et mourut de chagrin.
(î) Les Mémoires de (a Margrave de Bareuth, Paris, 4814, contiennent de curieux détails sur le séjour de l'Empereur et de rîmpéralrice ^ Berlin. Peulètre ces détails sont-ils chargés, mais Le fond en est vrai, oi ils dpDoeni en tout cas une juste idée du caractère et des manières des deux époux. On leur montrait une médaille représentant une divinité païenne dans une posture fort indécente. Le czar Tadmirait beaucoup; ilordoaaa à sa femme de U baiser : celle-ci voulut s*en dispenser ; Pierre s'emporta et lui dit : « Obéissez, « ou je vous ferai couper la tète. >
fit la plus briUaDte réception. Lès incideiits de ce dernier voyage soDt trop connus pour que nous les. rapportions; notis rappellerons seulement cette anecdote qui^ à défaut d'autres cxempleiy suffirait à peindre ce eardètère« Un jour^ comme Pierre ne voulait ni prendre le pas devant le jeune roi Louis XV, ni passer derrière ua enfant^ il saisit le prince, l'emporta dans ses bras et eotitintia .son chemin* Dans sa visite à M"^ de Maintenon qui, pour se soustraire au cérémouial, avait feint d'élre nïalade, il mahque envers elle de politesse et d'égards en ouvrant bt^usqùement les rideaux de son lit.
Visitant la Sorbonne, le czar aperçut la statue du eardtnal de Aichelieu ; il se précipita et courut l'embrasser en s'écriarnl : « Je donnerais la moitié de mon a empire h an homme tel que toiy pou quHl rriaiiK ddt à gouverner Vautre. »
« Les docteurs voulurent profiter de cette circonsii tanee pour ameiier ia réunion désirée, depuis si <c longtemps, des Eglises grecque et latine. Pierre ac- <c cueillit leur demande avec politesse, et des négocia- « tions furent entamées : mais ce projet ne pouvait cori- « venir aux vues du czar; et il est bien sûr qu'il n'au* « raît pas youIu d'un clergé qui fût soumis h un autre « que lui. Déjh il avait supprimé le patriarche; et, s'il a ne s'était pas encore mis ouvertement à sa place, il a avait fait jurer aux membres de son collège eccléu siastique de le reconnaître pour \envjuffe suprême. a Soua tout autre règne, une innovation aussi grave <c aux yeux d'uri peuple religieux eût pu avoir de fâcheux c( résultats : sous celui de Pierre, elle ne fit qu'exciter « d'impuissants murmures. Ce fut sans doute pour les « calmer, et pour faire oublier quelques railleries qu'il
(( s^était permises contre le clergé grec, ^que le czar, (( quand il fut revenu dans ses Etats^ chercha à verser (( du ridicule sur la religion catholique^ dans une grosce sière bouffonnerie où il fit représenter le pape et les (( cardinaux par d'ignobles caricatures. Le peuple Russe (( vit celte mascarade avec assez d'indifférence; mais le (( czar parut s'en amuser beaucoup. Ainsi ce grand « homme fut quelquefois bien au-dessous de lui- (( même (4). )>
Nous passerons sous silence l'épisode sanglant de la mort du Czarowilz Alexis^ au sujet duquel Voltaire lui-môme, malgré son parti pris d'apologiste, n'a pu dissimuler son horreur. Rappelons seulement que la sentence qui punissait des crimes imaginaires fut prononcée à l'unanimité par cent quatre-vingt-un juges^ choisis parmi la noblesse et dans les premiers rangs de l'armée; on voit jusqu'à quel point le souverain avait avili la nation par la terreur. La mère d'Alexis, Eudoxie, fut flagellée et renfermée dans une prison plus étroite encore; son frère fut décapité! Gleboff, qui passait pour l'amant de la Czarine répudiée, fut empalé; le czar eut l'audace de venir l'interroger lui-même jusqu'à son dernier soupir. On raconte que l'infortuné générai ne laissa pas échapper un seul mot qui pût compromettre l'honneur ou la sûreté de la princesse Eudoxie ; on ajoute que, se voyant pressé cruellement par le czar, et au moment d'expirer sur le pal, il lui cracha au visage et lui dit les vérités^ les plus dures. Un prélat, un évéque, impliqué dans cette prétendue conspiration, fut rompu vif. Il y eut bien d'aulnes victimes !
Pierre fut bientôt puni et expia par la mort du fils
(4) Biographie universelle. — Pierre lè^, par Michaud jeune.
qu'il avait eu de Catherine, les erimes qu'il b'atait pas hésité à commettre. Tandis qu'il était abreuvé, au sein de sa famille, d'opprobre et de chagrins, trahi par cette aventurière couronnée qui lui préféra le jeune Moèns de La Croix, sa puissance recevait au dehors un nouvel éclat et s'affermissait. Le successeur de Charles XII lui cédait, à la paix de Nystadt, la Livonie, l'Esthonie, l'in-
grie, une partie de la Carélie, etc £n même temps
le sénat et le clergé lui décernaient les litres de grand et de père de la patrie; toutes les cours de l'Europe lui envoyaient leurs félicitations,' et dès lors se trouvaient posées irrévocablement les bases de cette puis* sance déjà colossale, qui depuis devait encore s'ac-* croître si rapidement.
Jamais il n'avait tant fait pour la marine , pour les finances, pour la discipline et l'entretien des troupes* Conquérant et guerrier dans l'intérêt de ses peuples, il avait ouvert à leur commerce des débouchés sur la mer Baltique, pour toutes les contrées du Nord et de l'Occident; c'est pour en ouvrir de nouveaux vers l'Asie occidentale qu'il se décida à profiter d'une dévolution survenue en Perse. Il partit avec trente raille hommes pour les rivages de la mer Caspienne et pénétra jusqu'à Derbent au pied du Caucase. Mais, une tem^ pète ayant détruit la flotte qui portait ses provisions, il revint après six mois d'une campagne dont les résultats furent à peu près nuls pour les intérêts de la Russie.
Cette expédition fut la dernière de celles qu'il entreprit. Atteint depuis lomptemps d'une maladie horrible dont il n'avait parlé qu'à son valet de chambre, il ne prenait aucun remède, se livrait^ sans s'arrêter, à tous les genres d'excès, surtout aux liqueurs fortes. Bientôt sa maladie devint incurable et, le 28 janvier 1725, il
mourait à l'^e de eînq^ante-trois an^ au mtlieu des plus eruèlles^soufilTaiices. Il laissait trok» filles dontrane, Elisabeth^ devait régner dans la suite.
Catherine, sa secondé femme, avait tout préparé pour s'emparer du trône ; le jour même de la mort de è&n époux elle se fil reconnaître impératrice. Le bruit eoûruC que, d'accord aveé Mentschikoff^ elle avait hâté la fin du czar par le poison. Mais rien n'a été prouvé à oet égard. Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis l'aventure de Moëns, elle avait perdu tout ascendant sur son mari et avait à redouter à chaque instant les aceès d'une cdére qui, dans les derniers temps, étaieot devenus terribles. Voilà donc l'état dans lequel se trouvait, à la fin de ses jours , ce desposte cruel , forcé de vivre au milieu d'une famille ennemie et de gens qu'il afvait tirés du néant. 11 faisait trembler le monde, et il était sous le joug d'une femme adultère et d'un favori méprisable qui, eux-fnémes, tremblaient en sa présence*
Pierre P' mourut donc sans laisser un ami, et sans qu'une larme eût été versée sur sa tombe, auseiti d'iitie nation dont il avait fondé la prospérité et la gloire. Il est vrai que cette nation qui avait supporté tout le poîdft de ses îmm^ises entreprises n'était guère en état de <îomprendre tous les avantages qui devaient pour elle en résulter dans l'avenir. Pierre avait fait très-pou pour ses contemporams, il avait préféré sacrifier la génération présaute aux générations futures; ce n'est qu'après lui, en effet, que la Russie devait devenir le plus puissant empire de l'univers; mais^ cela est imeontestable, cet empire fut fondé par lui. 11 fut barbare^ inhumain, il versa le sang à flots pour opérer une révolution qui devait étie utile, mais que personne, de son vivant^ ne sut appréckr dans son pays. Or d'aussi grandes choses ne pouvaient
être accomplies que par un monarque absolu^ par un pouvoir sans contrôle. Un autre, noins résolu, eût wte» corabé sous le coup des révoltes incessantes des Sl^réèitz, et la Russie fût restée plongée dans la barbarie; s*il n*eût pas détruit cette soldate^ue indiseiplinable, il eût été sd victime. Fautni croire pour cela que les règnes des tyrans et des despotes soient les plus foriilants et les plus prospères?
Chacune des entreprises de Pierre eut un but utî<e; bien différent des concpiérants ordinaires, il ne fit jamais la jg^erre pour satisfaire ses passsions personnelles. Simple dans ses goûts, économe ^i< ne se nfK>mrâ jamais proiKgue des finances de PEtat , et après un règne si agité, après des opérations si vastes, il laissa le trésor publie dans un état florissant. Il avait évité <ie charger ses peuples d'impôts, mais il avait su se créer des ressources ignorées par ses prédécesseurs. Il visitait fréquemment dans leurs demeures, comme Louis XI, ses sujets les plus humbles, &Mnformait de leurs besoins et tenait leurs enfants sur les fonts baptismaux. On a l>lâmé ses voyages; maïs ce qu'il aHait chercher chez les autres ce ii^étaient ni les conseils des philosophes, tii les avis des hommes d'Etat, c^étaient des architectes 'et des charpentiers, des ingénieurs et des marins. Ce prince, qui semble avoir particulièrement dirigé son attention vers les arls mécaniques, fit beaucoup pour les lettres et pour les sciences. Après la mort deftuysch, qu'il avait connu en HoHande et dont il avait reçu des leçons d'anatomie, il acheta son cafbinet d'histoire naturelle. Il traduisit plusieurs ouvrages sur les arts, manuscrits conservés à Pétersbourg avec le journal qu'il rédigea pendant ses campagnes contre la Suède.
Sa première éducation avait été fort négligée et il lui
fallut de suprêmes efforts pour acquérir des connaissances qui sMtendirent à beaucoup d'objets, mais qui restèrent toujours incomplètes. Les vices de cette première éducation nuisirent à la fois au développement de ses facultés et à son caractère sur lequel ils exercèrent la plus fâcheuse influence. Livré dès ses plus jeunes années et sans contrainte aux emportements les. plus violents, il eut, étant empereur, des accès de fureur encore plus terribles; il s'en repentait en général le lendemain , mais souvent les suites de sa colère étaient irréparables. Il s'écria un jour dans une de ces périodes de repentir : a J'ai réformé mon peuple et je (( n'ai pu me réformer moi-même. » Passionné pour les femmes, sans avoir jamais été fort délicat sur le choix, nous ne saurions préciser à quelles sortes de désordres il s'adonnait dans la fougue de son tempérament. Extrême dans tout, il ne garda jamais de mesure ni dans l'amitié, ni dans la haine, ni dans .ses faveurs , ni dans ses vengeances.
<('Lois, police, politique, discipline militaire, marine, (( commerce, manufactures, sciences, beaux-arts, tout c( s'est perfectionné selon ses vues; et par une singula- (( rite dont il n'est point d'exemple , ce sont quatre (( femmes, montées après lui sur le trdne, qui ont maince tenu tout ce qu'il acheva, et ont perfectionné tout <( ce qu'il entreprit.
(( C'est aux historiens nationaux d'entrer dans tous (( les détails des fondations, des lois, des guerres et des (( entreprises de Pierre le Grand ; il suffit à un étranc( ger d'avoir essayé de montrer ce que fut le grand (( homme qui apprit de Charles XII à le vaincre, qui (( sortit deux fois de ses Etats pour les mieux gouveru ner , qui travailla de ses mains à presque tous les
« arts néeessaires pour en donner Fexemple k son a peuple, ^ qui fut le fondateur et le père de son em« (( pire » (1).
Comme nous ne nous vantons pas de professer pour Pierre le Grand la même admiration que Voltaire, nous nous permettrons de faire, pour terminer, cette simple observation : le czar Pierre eut sans doute un caractère élevé et d'unç force extraordinaire, mais la minutie de son esprit borna ses vues et sa volonté. Le mal qu'il a causé lui a survécu et il a forcé ses successeurs de jouer la comédie comme il la jouait luimême. Pierre P', au XYllf siècle, grâce à sa fausse méthode de perfectionnement, n'a été que le tributaire des étrangers, le singe defs Hollandais, l'imitateur d'une civilisation qu'il a copiée avec la précision d'un sauvage intelligent et spirituel. La vraie capitale de h Russie était Moscou et le séjour des Empereurs était indiqué au Kremlin. En civilisant les boyards chez eux, et en se dispensant de les entraîner sur la Baltique, Pierre P' eût laissé le trône de Russie sur sa véritable base et contribué bien plus efficacement à la grandeur de son pays. Nous, aurons occasion d^examîner quelle pourrait être un jour la conséquence de cette faute Immense d'un homme de génie pour l'avenir de l'Empire dont il a été l'immortel créateur.
(4) Voltaire. — Hiêiob^e d$ Pierre ie Grand.
(332<i9a!ii& a &&•
Seule manière de compremlré THistoire de Russie. •— Portipâit des Itttàdâb. '-^tMie nation de di|>lofnaies. —Les fenmes d'État. — Cmploîdes iMiflies dans la politique. — Résultats du système de Pierre le Grand. <— Le goiveroement et le peuple Russes : comédieos et comparses. '
Un des plus éminetits historiens de notre temps i^est plaint avec raison, il y a trente ans et plus, que Pfcîstoire de France avait été jusqu'à lui faussée et dénaturée. On a fait l'histoire des rois de France, disait-il, on n*a pas fait l'histoire du peuple Frahçais, Coraiment séparer ces deux ordres d'idées, comment comprendre Tilne de ces histoires sans avoir compris l'autre?
La remarque est juSte en ce qui eonceme tiolre histoire nationale; quant à celle de la Russie, lui est-elle également applicable? Voyons donc, d'rf>ord, ce quWt été et ce que sont les Russes. Un auteur qui a voyagé longtemps en Russie et qui en a apprécié finement les mœurs, M. d^ Custîae, a trac4des Russes le portrait suivant :
« Dans un pays où, dès le berceau, les esprits sont façonnés à la dissimulation et aux finesses de la poli-
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tique orientale^ le naturel doit étra plus rare qu'ailleurs; 2|iissi quand ou Vy rencontre a-t-^il un charme particmr lier. J'ai ¥u en Russie quelques hommes qui rougissent 4e se sentir opprimés par le duc régime sous lequel ils sont forcés de vivre sans oser s'en plaindre ; ces hommes ne sont libres qu'en face de Fennemi; ils vont faire la guerre au fond du Caucase pour se reposer du joug qu'op leur impose ahe% eux ; la tristesse de cçtte vie imprime prématurément , sur le^r front un cachet de mélancolie qui contraste avec leurs habitudes militaires et avec rinsoueiance de leur jkge; les rtdes de la jeunesse révèlent de profopds chagrins et elles inspir^:it une grande pitié; ces jeunes hommes ont emprunté à l'Orient sa gravité^ aux imaginations du Nord le vaguç et la rêverie; ils sont très-malheureux et très-aimables; nul habitant des autres pays ne leur ressemble. • (( Puisque les Hausses ont de 1& grâce, il faut bien qu'ils aient un genre de naturel que je n'ai pu discerner ; le naturel dfe qe peuple ett pei^t-êtie insaisissable pour un étranger qui passe .par le pays aussi rapide* ment que j'ai passé en Russie. Nul caractère n'est auf si éitficile à définir que celui du peuple.
(( Saoi moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parcje, toujours Grecs du Bas-Pmpire, polis par formule qpmme les Chinois, grossiers ou du moins indélicats comme li^s K^lmouck», sales oommç les Iappn#| be^px comme des anges, ignorants comme dç9| sauvages (j'excepte le# femmes e|x]uelqiies diplomates), fin* comme des Juifs, intrigants comme des affrupabi^, doux et graves dans leurs manières cpmme les Orientaux ; cruels comme de^ barbares 4^n$ leurs ^entim^nts; «aniafliqiM» fH 4é4a>gQeux par I4 dés«»poir ; doiili}«-
ment moqueurs par nature et par aentiment de leur infériorité; légers^ mais en apparence seulement^ les Ruises sont essentiellement propre» aux affaires se* rieuses ; tous ont Pesprit nécessaire pour obtenir un taet extraordinairement aiguisé, mais nul n'est assez magnanime pour s^élever au-dessus de la finesse; aussi m'onuils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez eux. Avec leur continuelle surveillance tfeuxitrémes, Hs oye paraissent les hommes les plus à phiindre de Id terre.
(( Le tact des conTenances , cette police de l'imagiriation, est une qumhté triste au àioyen de laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures; c'est le gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion , mais qui se feraient chasser le jour oft ils prétendraient à la <k)nner. Cest que pour donner rim(>ulsion, il faut du géble; le génie est le mol de la ftJVCe; le tact d'est que le génie de la ftiiblesse.
(( Les Russes sont tout tact. Le géniié agit, le tact observe, et l'abus de l'obsefrvation mène à la défiance^ c^esl-à-direà l'inactibn; le génie peut s'allier avec beau^ coup d'art, jamais aVëc'un tact très-riffiné, parce que le tâct, cette flatterie à feu comrert^ cette stfpréme vertu des subalternes qui respectent Pennemi, c'est-àdire le mattirè, tant qu'ifs n'osent pas le frapper, est toujours uni à ufi peu d'artifice. Grftce à cette supériorité de sérail , les Russes sont impénétrârfes ; il est vrai qu'on voit toujours qu'ils cachent quelque chose, maïs on ne sait ce qu'ils cachent, et cela leur suffit. Ils seront dès hommes bien redoutables et Men
iiBS lorsqu^ik parviendront à masquer même leui? finesse.
a Déjà quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusquelà ; ee sont les plus avancés du pays tant par le poste qu'Us occupent que par la supériorité d'esprit avec la* queUe ils remplissent leur charge. Ceux-là, )e n'ai pu les juger que par souvenir ; leur présence a un prestige qui me fascinait.
<( Mais, bon Dieu ! à quoi peut aboutir tout ce manège? Quel motif suffisant assignerons-nous à tant de feintes? Quel devoir, quelle récompense peut faire supporter à ces visages d'hommes la fatigue du masque?
<c Le feu de tant de batteries ne serait-il destiné qu'à
défendre un pouvoir réel et légitime ? Un tel
pouvoir n'en a pas besoin ; la vérité se défend d'ellemême. Veut-on protéger de misérables intérêts de vanité ? Peut-être. Cependant, prendre de tels soucis pour arriver à un résultat si misérable , ce serait un travail indigne des hommes graves qui se l'imposent; je leur attribue une pensée plus profonde; un but plus grand m'apparait et m'explique leurs prodiges de dissimulation et de longanimité.
c( Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui l»e peuvent germer que dans l'âme des opprimés et se nourrir que du malheur d'une nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation^ essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d'avance chez elle, par une soumission avilissante, l'espoir d'exercer la tyrannie chez les autres : la gloire, la richesse qu'elle attend la distraient de la honte qu'elle subit; et pour se laver du sacrifice impie de toute liberté publique et person-
nelle^ Pesclave, à genoux , rêve la dominatien du monde. » (1)
Aindi il n^y a plus h en douter; la Russie^ par suite d'une série d'événemens qu'il serait trop long d'énumérer, par l'efFet de sa constitution et des efforts d'un homme supérieur, s'est trouvée à la longue persotitiifiée dans son gouvernement ; ce vaste Empire, jusqu'à présent du moins, ne pense, ne vit et ne respire que pour son souverain à la fois chef politique et chef religieux. Ce peuple a dû, par conséquent, se plier aux exigences d'une situation jusque-là inconnue dans l'histoire des nations modernes; conquérant par na«* ture et par vocation, il est devenu diplomate par nécessité. Ecoutons encore à ce sujet l'auteur que nous venons de citer :
c( Il faut avouer cependant qu'il lui manque une qualité plus essentielle; la faculté d'aimer. Cette faculté n^est rien moins que dominante en son cœur; aussi, dans les circonstances ordinaires, dans les petites choses, les Russes n'ont-ils nulle honhommie, dans les grandes, nulle bonne foi; un égoïsme gracieux; une indifférence polie, voilà ce qu'on trouve en eux quand on les examine de près. Cette absence de cœur est ici l'apanage de toutes les classes et se révèle sous diverses formes selon le rang des hommes qu'oii^ observe; mais le ibnd est le même dans tous. La faculté de s'ettendrir et de s'attacher, si rare parmi les Russes, domine chez les Allemands qui l'appellent gemûtkh. Nous la nommerions sensibilité expansive, cordialité, si nous avions besoin de définir ce qui n'est guère plUs corn-
(4) La Russie en [^4839, par le marquis de Custine. — Lettre trentesixième.
dies nous que chez les Russes. Mais*la fine* M piatsanterte française est ici remplaoée par une swrveiilance hostile^ (^r une malignité observatrice^ par une causticité envieuse, par une tristesse satirique enfin qui me paratt bien autrement redoutable que ne l'est notre frivolité rieuse* Ici la rigueur du climat qui oblige Phomme h une lutte continuelle, la sévérité du gouTwnement, Thabitude de l'espionnage rendent les caractères mélancoliques^ les amours-propres défiants. On craint toujours quelqu'un ou quelque chose; le pis, c'est que cette crainte est fondée ; elle ne s'avoue pas^ mais elle ne se cache pas non plus, surtout aux re-gards d'un observateur un peu attentif et habitué^ comme je le suis^ à comparer entr'eUes des nations diverses.
(( Jusqu'à un certain point, la disposition peu charitable des Russes envers les étrangers me parait excusable. Avant de nous conaattre, ils viennent au-devant de nous avec %xn empressement apparent^ parce qu'ils sont hospitaliers comme des Orientaux, et qu'ils s'ennuient comme des Européens; mais tout en nous ac^ cueillant avec une persévérance où il y a plus d'ostentatien que de cordialité, ils scrutent nos moindres paroles; ils soumettent nos actions les plus insignifiantes k un examen critique ; et comme ce travail leur fournit nécessairement beaucoup à blâmer, ils triomphent intérieurement et se disent : « Voilà donc les hommes qui se disent en tout supérieurs à nous!..."»
K II faut ajouter que ce genre d'étude leur plaît, car l^ir nature est pi us fine que tendre, il leur en coûte peu de rester sur la défensive vis-à-vis des étrangers. Cette disposition n'exclut ni une certaine politesse ni une sorte de grâce, mais elle est contraire à l'amabilité véri-
teble. Pait-étre qu'à force de Mkks et de tenf>iyOD parviendrait à leur îospirer quelque confiance; néaiEimoins je doute que nés effM'ts puissent me faire atteindre à ce but^ car la nation Russe est des plus légères et des plus impénétrables du monde. Qu'^t-^elle fait pour aider la marche de Tesprit humain? £Ue n'a pas encore eu de philosophes^ de moralistes^ de législateurs, de savants, dont Je nom marquât dana Thistoire; mais, à coup sûr, elle n'a jamais manqué et ne manquera jamais de bons diplomates, d'habiles têtes politiques; et si les classes inférieures ne fournissent pas des ouvriers inventifs, elles abondent en manœuvres excellents; enfin, si les domestiques capables d'ennoblir leur profession par des sentiments élevés y manquent, on y trouve en abondance d'excelleitts espions » (4).
Toutes les classes se. sont ressenties en Ruaaîe de cette tendance fftoheuse imprimée à toute la nation par un gouvernement qui, depuis Pierre P% a été guidé par un but unique, l'asservissement de ses voisins et la conquête du monde civilisé. A partir de ce moment l'£urope a été envahie par des émissaires Russes dfs deux sexes, et les femmes surtout ont pui^samn^^t contribué au succès ou du moins à la propagation des principes sur lesquels repose toute Ja politique Russe. . a Sous l'Impératrice Catherine, la conv^satîon du palais et celle de plusieurs personnes de la oour ressemblaient à celles des salons de Paris : aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous
(4) La Russie en 4S39, par le marquis de Castine. — Lettre trente et unième.
08 ■•ppdrt, no* Français modernes sont loin die ressembler aitt Russes, car nous parlons de tont, et les Russes ne parlent de rien.
« Lei^égne de Catherine a baissé dans k mémoire de quelques dames russes des traces profondes; ces as- [Arantes au titre de femmes d'Etat ont le génie de la politique, et comme plusieurs d'entr'elles joignent à ce don des mœurs qui rappellent tout à fait celles du XVIII* siècle , ce sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe de leur dévergondage, mms qui, WHis ce cynisme de conduite, cachent un profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie d'intrigue de ces Aspasies du nord, il n'y a presque pas une capitale qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes; l'un public^ accrédité, revêtu de tous les insignes de sa charge; les autres secrets, non avoué, snoo responsables, et faisant en jupe et en bonnet le durable rdie d'ambassadeur indépendant et d'espion de l'ambassadeur officiel.
a Dans tous les temps, des femmes ont été employées avec succès aux négociations poh'tiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté et avec plus dé secret ; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes par le courage avec lequel elles ont s«bi la punition de leur dévouement amoureux ; car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage d'une Espagnole. Chez les femmes Russes, au contraire, l'amour est l'accessoire. La Russie a toute xme diplomatie féminine organisée, et l'Europe n'est peutêtre pas assez attentive à ce singulier moyen d'influence. Avec son armée d'agents amphibies, d'aoïazones politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage fîé-
nînûi, h l'esfirît Mluoîeax, la oamr de RusiAe pt ^ tc W lc des nouvelles^ reçoit des rapporU^ des am qui, m iU étaient conous, expliqueraient des mystères^ dimiè ratent la clef de ^bieo de« eontradiotiam^ révéleraient bien des petitesses.
c< La préoeeapatioii politkjiie de la plofArt das femnas Russes rend leur conversation insipide, d'ittteréssante qu'elle pourrait être. Ce m^oieur anrive surtout aux femcaes les plus distingiiées qui sont tiaturellement les plua distraites loraque l'^Mretû» ne Doule pas sur des sujets graves; il y a un moude entre l^wps pensées et leurs discours; 1^ paroles qu^ellea vocts disent vous trompent, car leur esprit est ailleurs, elles pensant toujont^s à autre chose qu^ eedooteUesparieBl: il résulte de cette division un manque d'sKK^ord, absence de «aturel, en un mat une duptické fetigj dkm les rapports de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu divertissante, o& en suppeMe les ennuis par le sentiment du devoir, el il en êoH quelquefois d^ traits de lumière ^piianiinent la conversation des hommes d'Etat ; nais la peiitique fira^rduleuse, la politique d'amateur est le fléau de b eon^ versAtion. L'esprit qui se Uvre par choix, à e^teooe«i* palton flûerceoaire s'avilit, s'a«muie^ et perd son éefeu sans^eompensatioa conMoe sans excuse » (i).
Les TéS^fjÙQUt qu'on vient de lure sont certatnonaent la OMidamnâtion la plus ^absoUie du syst^iie inaugoté par un prince de génie, sans doute, mais qui eut Aa tofiè, tout en songeant à l'avenir^ de ne pas p rénetf cea mviremeuls auxquels sont sujettes les dtestiwSes dM
{^yinlhusiè en I83§, par le marquis de Custine. — Lettre vlngt-troîsièaie.
evfttPtt. Piètre F' fit beaucoup pour la Rasgie, mats quekswoBt un jour les résultats de son système? Ce a^tàoK lui-même n'a-t-tl pas créé une feutse civilisa- , tion qui depuis cent-einquânte ans est pour la Russie plutôt une source de mal qu'une cause de . véritable prospérité et de grandeur réelle? Cet bomme plus extraordinaire qu'héroïque fera peut-être payer cher, UD jour à venir, à la nation qu'il a prétendu civiliser, efcta. gloire et son orgueil.
a Si le czar Pierre, au lieu de s'amuser à habiller des ours en singes; si Catherine II, au lieu de faire de la philosophie^ si tous les souverains de la Russie eussent voulu civiliser leur nation par elle-même en cultivant lentement les admirables germes que Dieu avait déposés dans le cœur de ces peuples, les derniers venus de FÂsie, ils auraient moins ébloui l'Europe, mais ils eussent acquis une gloire plus durable et plu» uni-^ ¥M»MiUe; «t BOUS verrions aujourd'hui cette nation Moitinuer sa tâche providentielle, o'est-à*dire la guerre aux vieux gouvernemedts de l'Asie. La Turquie dfËurope elleHméme subirait cette influenccy sans que 1m autres Etats pussent se plaindre de l'accroissement d'un pouvoir réeUenaent bienfaisant; au lieu de cette forc^ irrésistible, la Russie n'a aujourd'hui chez nous que la puissance que nous lui accordons ; c'est^^^ire oelto d'un parvenu plus ou moins habile à faire oublier son origine, sa fortune et valoir son crédit apparent. La souveraineté sur des peuples plus esclaves et plvs barbares qu'elle-même lui est due, elle est dans ses destittéfis; elle est Abrite, passez-moi l'expression, dans les fastes de son avenir; son influence sur des peuples plus avancés est précaire*
tt Mais, à présait que cette nation a dérayé sur la
grande voie de la eivilisatioD, nul homme nepeuthii faire reprendre sa ligne. Dieu seul sait où il l'attend : voilà ce que je pressentais à Pétersbourg et ce que je vois clairement à Moscou.
(( Il feut le répéter, Pierre le Grand, ou plutôt Tîmpatient, fîit la cause première de cette erreur ; et l'admiration aveugle dont il est encore aujourd'hui l'objet, justifie l'émulation de ses successeurs qui croient lui ressembler, parce qu'ils éternisent la fausse politique de ce demi-génie, rival acharné des Suédois plutôt que régénérateur des Russes. G>pier éternellement .lés autres nations afin de paraître <3ivilisé avant de l'être, voilà la tâche imposée par lui à la Russie.
c( Il faut l'avouer, le résultat immédiat de ses plans tient du prodige! Comme directeur de spectacle, le czar Pierre est le premier des hommes, mais l'action positive de ce génie aussi barbare, aussi dénué de cc&ur quoique plus instruit que les esclaves qu'il discipline, est lente et pernicieuse; c'est aujourd'hui seulement qu'elle s'accomplit, et qu'on peut la juger définitivement. Le monde n'oubliera pas que les seules institutions d'où la liberté pouvait naître, les deux chambres, ont été abolies par ce prince.
c< Dans tous les genres, dans les arts, dans les sciences, dans la politique, il n'y a de grands hommes que par comparaison. Voilà pourquoi il y eut tel siècle et tel pays où l'on fut grand homme à peu de frais. Le oaar Pierre est arrivé dans l'un de ces siècles et de ces pays-là, non qu'il n'eût un caractère élevé et d'une force extraordinaire; mais son esprit minutieux bornait ses vues et ses volontés. Le mal qu'il a fait lui survit, car il a forcé ses héritiers de jouer la comédie sans cesse comme il la jouait lui-même. Quand il n'y a
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point d^humanité daos les lois y et ce qui est pis^ pas d'ioflexibilité dans Papplicatton des lois^ le souverain succombe à sa propre justice ; ce qui n?ea4>éQhe pas les Russes de nous répéter avec emphase, h tout propos, que la peine de mort est abQlie chez eux ; d'où ils nous obligent h conclure, selon eux, que la Russie est de toutes les nations de PEurope la plus civilisée..* juridiquement parlant.
« Ces hommes d'apparence comptent pour rien le knout ad libitum et ses cent et un coups! Ils en ont le droit : l'Europe ne les voit pas donner. Ainsi, dans ce royaume des façades, des misères ignorées, des cris sans échos, des réclamations sans résultats, la jurisprudence même sera devenue une illusion d'araourpropre et contribuera pour sa part à l'heureux effet d'optique de la grande mécanique à coulisses qu'on montre aux étrangers sous le nom de Pempire Russe. Et voilà où peuvent tomber la politique, la religion, la justice, l'humanité, la sainte vérité, chez une nation si pressée de monter sur le vieux théâtre du monde qu'elle aime mieux n'être rien pour agir tout de suite, que de se préparer lentement dans une féconde obscurité à devenir quelque chose pour agir plus tard ! Les rayons du soleil mûrissent le fruit, mais ils brûlent la graine! » (1).
Peut on douter après cela du droit que nous avons de dire : la Russie est un peuple d'opprimés, contraint par la force déjouer son rôle dans cette tragi-comédie imaginée par Pierre P', qu'on est convenu d'appeler la politique Russe? Tragi-comédie, en effet, car l'histoire
0) Lit Russie en 483», par le marquis de Custine. — Lettre vingt-neuvième.
de cette natioil^ si mtîmeitteiit liée 2i celle de ses souve** raîns qu'on ne saurait détadier la première de la seconde sans tbffiber dans le paradoxe et Ferreur^ est un mélange de crimes horribles et de jongleries grotesques; car il y a, dans les pages que nous allons raconter, du sang et de la botiffonnerie. En Russie, le chef de FEtàt est fe premier sujet de la troupe, la nation n'est que te comparse.
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Les qaatt»l Bi yéi iitiime ^ ^tve 4m P&toHs. — L'oM^re d« Plterre fe Grind ooBtinaée* -~ Agraodit^eoiMt de la Ittssie. » RéToUiiîoitf d^ Fahw. «^ Caractère particulier de cette période. — La conspiration en permanence.
— CatÉMfhw Ir*el1iMil6ebîfEefr. — Pierre IL — Anne fvanowna et Bîre».
— Deux Cayoris exilés se rencontrent sur la routed# la Stidri»,
V^kav^ Ta /ait rfjiiafqiier justeoMPt* Ce ftifieoC q«atr« frrfimMn^ œanbéet iur U trtee a^^èg le CMr Pierre l^^ Hm medmlifàviml ce qu'il avait aebevé et j^effiactiomArtiit toyt ce i|u'il ayait entrefMris. De ee$ quatre prinoMMa^ eelle dont Ja fortune fut la^u» prodtgi#uMv ^^ ^ <)0U* viyaQdîèi;e eoiaroBnée, 4oa4 lliîstoîre e$t (eliei^ent ro- BciaDes4|ue que^ {K>ur y ajouter foi, il fisiut i'eiMourar des téiQoîgaagw les pli(s irrécusables.
Le M août i 702, le g;éoéral russe Sah^éxJf^é!^>S s'enp^ait de Marienboiirg, petite ville de livouîe. Tous les habêt^Ets furent &its prisoaniers^» et^ parmi eux^ se trpvvaû uae jf use orpheline dont ou i^e eonnot ja«aai« Vorigiiie , et <)ki'ud pasteur Luth^Heu avait élevée pur ckarité. Sîeo éducation avait été eoaiplélenteut négligée. EUe veuait de recueillir une petite fortune eu épousant.
et en perdant un soldat Suédois^ dont on n^entendit jamais parler depuis.
Ce fut sa captivité méme^ qu'elle dut alors considérer comme le plus grand des malheurs puisqu'elle détruisait toutes ses espérances^ qui la conduisit à devenir la femme du souverain du plus grand empire de l'Europe.
Catherine était jolie^ elle plut h MentschikofFle favori, qui la demanda à Scbérémitoff et Fobtint pour sa part. Pierre P** la vit et se sentit pour elle une affection qu'il ne regarda lui-même y sans aucun doute et au premier abord^qu^ comme un caprice^ mais. qui hient^t l'oc^ iîupa tout entier et devint un attachement sérieux. Le général Gordqn ^ qui l'avait bien connue ^ nous en a laissé ce portrait :
a C'était^ dit-il, une fort jolie femme et de bonne a mine 9 qui avait du bon sens, et point du tout cet (( esprit sublime et celte vivacité d'imagination que « quelques personnes lui attribuaient. La grande raison c( qui la fit si fort aimer du czar , c'était son extrême « boime humeur : on ne lui vit jamais un motnclit de (( chagrin ni de caprice; obligeante et polie avec tout le a monde y elle n'oubliait point sa première condition. » * La jeune Livonienne ne savait ni lire ni écrire , mais elle avait de l'esprit et sut prendre les habitudes et les goûts qui convenaient à son maître. Voilà toUt ce que l'on sait des commencements de cette femme célèbre, et «encore ces diverses circonstances ont-elles été racontées de différentes manières. Pierre la fit placer dans un quartier reculé , dans une maison sans apparence eu i! la visitait fréquemment et où il venait souvent travailler avw SOS ministres. C'est dans cette retraite qu'elle lui donna deux filles, Anne et Elisabeth. Quand il alla faire
la gnei^re aux Tupm ('IT'II), il voulut Feinmenép pour qu'elle partageât ses fatigues et ses dangers , et la déclara sa femme. On assure qu'elle lui était devenue indispensable parce que , dans les fréquentes attaques d'épilepsie auxquelles il était sujet y c'était d'elle qu'il préférait recevoir les soins qui le ramenaient au sentiment et à la vie.
Nous avons raconté ailleurs comment^ dans le cours de cette campagne qui fut si rude , elle donna l'exemple atix généraux et aux officiers les plus endurcis à la fatigue ; rarement elle monta en voiture , presque toujours elle marchait à cheval et à la tête de l'armée. Ce fut par ce courage tout viril qu'elle plut à son mari auquel elle put rendre^ par un hasard des plus heureux^ le service le plus signalé y en traitant fort adroitement avec les Turcs qui enveloppaient les Russes sur les bords du Pruth. Aussi, treize ans après, et déjà atteint de la maladie à laquelle il devait succomber, Pierre n'hésita pas à lui donner un témoignage public de sa reconnaissance et, s'écartant cette fois de sa parcimonie habituelle, il la fit couronner avec une solennité et une magnificence inusitées.
Mais Catherine, au milieu de sa gloire, eut des i^i-* blesses : elle devint éprise d'un jeune chambeHan, MtBns de la Croix y qui réunissait aux plus aimables qualités une taille parfaite et tous les agréments de la figure ; le czar avait conçu des soupçons contre sa femme; il la surveilla et la surprit avec le jeune chambellan dans un tête-à-tête, peut-être innocent , mais tout au moins indiscret. Dans le premier accès de fureur, il voulut faire trancher la tête à l'amant , à sa femme coupable et à une dame Balek, sœur de Mœns, qui avait favorisé les amours de son frère. Un véritable ami sut modérer ces
V^)lfl»pqFU, ^ qn proç^cl? ptqs pri;|4efiVnim^ B(«W9^ sa 8(pur furent ^Qeu|é$ de ciivepsç^ malversationit 4^Qf Ia gifi^tî^n dç )a raaUpp particulière 4e Fimpéra^fice^ é% squ$ FappareQçe 4e ce crime, qui fut bien ^V\ W*l prouvé, on c£)cha le cripie véritable* Mflpnsfutdé^pifé ; qpelqneft j^i^tc^piens préten4ept quH| }e fut ç.n présence de Catherine que son mari aurait forcée 4'll?4i^ter su «uppUpe* Sa sœiir reçut cinq coups de IçQput (1) et fui envoyée en exil,
Le c?2ir Pierre fut inoiqs ^^Y^^'e dan§ une autre cirr- Qonst^uce. Un jour^ un ét^ranger entré h §on seryiçe descendpit la Neva pour sç repdrç au ph^lteau qA #e Irouvaiept alors Feinpereur pt IHippératripp. Q\iittfiiuf une t^ble bien sprv^e çt fiprès de uopabrp^çes libations dans lesquelles les spiritueux avsfient eu UUP Iwgf part^ Fotripier étranger eut à peine pépétr^ d^n^ Ips premi^r^ SftUes du palais qup la brusque traqsitiojn d'uu fir^i^ 4^ rigoureux à une phaleur très-iptcnse reniyra qowr plétement. Sans avoir pput-étre la CQUsçiepcp précise de ce qu'il allait faire , il entra dans la chambre k çpu^ cher de Catherine qui é^it encqre au lit, et-.^. Suv'prif et enlevé , bientôt après il alla expier en Siibéfie oy 4ïMPS upe forteresse sa f^tute et sa témérité. Quelque teinp«fipr^9 l'exjléreparai^ait à la pour-, Ip cz«)r luî
(4) Cet instrument de supplice, composé de plusieurs nerfts de bœuf fortement entrelacés et tor^niné par des crochets on fer, sert à inftigar les d^timçnts légaux en usagç chez les Russes. Un petit nombre de ooiips de knout donne la mort, quatre à cinq suffisent pour ne faire qu*une plaie du corps du rondamné. Une poitlique aussi astueteuse qu'inhumaine a feiit suh.4îtuer en ]|Uî^ie ce châtiaient meurtrier à la peine de mort ; ou a voulu p^r là cacher une cninuté barbare sous un semblant de civilisation et d*humahité. La constitution vigoureuse et robuste d«s Russes, qui souveiH survivant à oetle torture, a pu seule perpétuer Pusage du knout, auquel les habitants dç tout autre pays n'auraient pas la force de résister. — Dictionnaire de la conversation' — Knoutt par le comte Sigismond Plater.
rendait ses titres, ses fonetioiis, et justifiait lui-même son indulgence en disant que, si le coupable avait péohë^ il était sous Pinftuence d'une ivresse qui lui avait fait perdfre tout sentiment du juste et de PirijUste; qu'enfin il était inutile de punir un homme qui ^ après arotr eommis Un crime, en avait dû perdre tout souvenir.
Quoi qu'il en soitj et concernant l'épisode de M(%ils^ Pierre montra plus de rigueur; il eut la dureté de oonduire sa femme à la promenade et de lui faire traverser la phce où était attachée à un poteau la tête de cehii qti'elle avait aimé. Catherine eut le courage de dissiniulef sa douleur fet de réprimer ses larmeà. Il est pirobable qu'elle eut elle-même fini d'une façon tragique si la vie de l'empereur n'eut été abrégée. Elle passa dotie des angoisses dé la crainte sur le trônci La dernière volonté du csar l'en aurait s^en doute éloignée^ mais la patalysie qui jprécéda la fin de Pierre ne lui permit que de tracer qbelqùes mots illisibles où l'on ne put déchif^ frer qile ceiix-ci : Refnettèz tout.
Mentisehikoff s'était emparé dtî trésor et de la forteresse pendant la longue agonie du c2ar; il avait gagné la plus grande pàttie des nobles et des membres du def^gé; Enfin il soutint que l'empereur avait eu l'intenticm et la voloiité de remettre tout à sa veuve, ce qu'il avait d'ailleurs suffisatnment déclaré en la faisant febu-^ #oD«èr. Bien dëé gens arrivèrent à poirlt pour atteétet* qtills avaient appris de la bouëhe même du mbdrâni que telle avait été sa volonté. M^rtscfaik>ff tenait tout en sa main } l'argent et la puissàhcé, il devenait împoa^ siblê de lui rien contester. Il conserva donc l'antorititf et Catherine retiilt le titre d'iinpérairice*
Tous deux continuèrent l'œuvre d« Pierre 1^. Il eM vni que pour imiugui^r l'èrte nouvelle qui s'ouVratl
alors^ celle des favoris, Mentschikoflf accepta les dons de plusieurs souverains et fît avec l'Autriche un traite désavantageux à la Russie. Mais le gouvernement intérieur ne perdit rien de sa force. L'armée était mécontente, on lui paya la solde arriérée qui lui était dae. Les G>saques voulurent se révolter, on les prévint, on les ealma, on leur persuada que les forteresses dont on leur annonça la prochaine construction dans leur pays et qui, réellement, devaient servir à les contenir, n'étaient destinées qu'à réprimer les incursions des Talares. On maria la princesse Anne, fille afnée de Pierre et de Catherine avec le duc d'Holstein.La Russie bravait ainsi le ressentiment du Danemarck, mais elle effraya le souverain de cette contrée par l'importance de ses préparatifs; elle inquiéta même un moment l'Angleterre. Vers la fin de son règne, le czar Pierre avait institué l'ordre de Saint- Alexandre Newski, ce iiit Catherine qui en conféra la première les décorations. Pierre avait conçu le projet d'une Académie des sciences, ce fut Catherine qui l'organisa et y fit entrer plusieurs hommes vraiment distingués.
On n'avait jamais connu de famille à l'impératrice; Catherine voulut en posséder une, c'était bien le moins, puisqu'elle pouvait tout avoir. Elle se donna donc un frère qu'on appela Skavronski. On a dit que l'honneur de la découverte appartenait à Pierre P' et que lui seul avait inventé ce frère-là; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne se révéla que sous le règne de sa prétendue sœur. Une fois que le Skavronski se fut mis à exister, tout alla pour le mieux. Voltaire, qui avait intérêt à flatter Elisabeth, fille de Catherine, fit de ce frère un gentilhomme lithuanien ; mais la relation dans laquelle lecélèbre écrivain a puisé représente cet hemme comme
un simple paysan; c'était du reste, en termes familiers, un bon garçon qui conserva toujours un langage et un extérieur grossiers. Lorsqu'on réclamait son appui, il répondait au solliciteur, dans son mauvais russe : « Je <( marcherai sur mon petit sœur, et je lui parlerai sur <c votre affaire. »
Cependant Catherine se sentait dépérir : atteinte d'un cancer, suivant les uns, et d'un ulcère au poumon, selon les autres, elle était tombée, peu de temps après son avènement au trône, dans une sorte de langueur.
Quel que fût son mal , elle l'augmenta par certains excès, entre autres par l'abus du vin de Tokaï, et mourut le 27 mai 1727, âgée de trente-huit ans. Elle avait régné deux ans et quelques mois.
Elle établit par son testament Pierre II pour czar et, jusqu'à sa majorité, un conseil de régence.
Pierre II, fils de l'infortuné czarowitz Alexis et de la princesse Charlotte de Brunswick- Wolfenbûttel (1) monta sur le trône, à l'âge de douze ans, en vertu du testament fait par Catherine T® en sa faveur. Catherine, en prenant cette disposition, n'était certes pas guidée par son attajdiement pour le jeune prince, car elle eût préfiéré laisser sa couronne à sa fille aînée, la duchesse de Holstein, mais elle agit par condescendance pour Mentschikoff qui, comptant gouverner plus aisément sous le nom d'un enfant, avait fait insérer dans ce tes-
(4) C*est cette princesse Charlotte, sœur deTEmpereur Charles VI, qui, rebutée par les mauvais traitements dont Taccablait le czarowitz Alexis, et après avoir été, enceinte de plusieurs mois, cruellement frappée par son mari, se fit passer pour morte, quitta la Russie et put gagner l'Amérique. Retirée à la Louisiane, elle y vécut d*abord dans Tisolement ; puis, après la mort du czarowitz, elle épousa un jeune officier français, le chevalier d*AubaD8. Bladame d*Aubans mourut en France^ près Paris, à Choisy-le-Roi, dans les dernières années du dix-huitième siècle.
tatnent utië clause bu3t termes de laquelle le nouvëdll cMv devait ëpbUètsr une dfe ses filles. En venu du nlêmé acte ^ Tempire dfevait être gôuvierrié ^ ctttaihe nouS Pavônà dît^ par utl cotijseilde régëtiCe petidàht la minorité dfe Pierre li. Mais Métitschlkoff s'étdlt bien protttid de garder pour lui tout le pouvoir.
Il contraignit d'abord le dtac et la dticheBse Ahné à quitter Pétersbourg^^ à'entourâ udiquétuent de geilfe qui lui étaient inféodés^ logea le jeune souverain dans Mtï propre palais, fit célébrier à Tavanee ses fiançàilieà avec sa fille. Il Cotnptâit ménle faire éponlséir à son fils la princesse Nathalie, sœur du czar. Tarit d'allibition et d'orgueil île pouvait que lui faire des ennemie. PlBfrre ÎI5 conseillé en secret par le* DolgorbUki , conntit bietitôt la part immense que Mentischikdff avait étie aUx tnàU heurs de sa fatuillë ; il parvint à se soustraire à tette étreinte et à secouer le jotaj^; Mentsehikôff tutètiVoyé en Sibéi*ie où H en avait dépêché tant d'àiitrfesj tét^ par les ordres de Tenlpëreur, son aïeule Ëudolie (1^* j[»remièrfe femme de Pierre P, fat ràmehëë à la cëUi*. Oh y vit revenir également beaucoup de VicUtoèë dOJ règnes qUi avaient prétfédé. 0'e6t aloriï qUe la fomillis Dolgorouki triompha et que âa fateur fût â ftètt éofliblë. Pierre II allait s'uhlt à Une princesse de ctetlë puissante maison ; déjà les fiançailles avaient été célébt^ée»^ âveb une sdlennké somptueuse^ le joUr du inaria^ était filé quand Pierre fut atteint de la petite vérole ; il en mourût^ à l'âge de quinze ans^ le 29 janvier 1730. Anne Ivanowna lui succédai
Anne Ivanowna, née en 4698, était fille d'lvân,ïrêrfe
(4) Cette princesse, depuis si long temps enfermée, ne pttl-se dééidtor I quitter Thébit monastique $ elle retourna môme bientôt dans un monastère) près de Moscou, où elle mourut t^n 4134.
ahié de Pierre le Grapd. Après I^ n)ort du due de GrarJande, san premier mari^ elle parvint au trône à la 8uitp d'unejntrigue qui mérite d^étre rapportée.
A la mort de Pierre II, les jeunes prineçs Ivan et Basile Dolgorouki avaient gouverné l'empire sous la direction, il est vrai, du vieui chancelier Ostermann. Ce dernier, . voulant conserver son influence sous le tègne d'une priacesse à laquelle il ^vait appris à lire, usa de tout son crédit pour faire arriver au trône la duchesse de Goyrlande. A cet effet il gagna les sénateurs et les grands rassemblés h Mcuscou et, grâce à d'adroites menées^ Anne fut préférée aux filles de Pierre P^ Désignée par le conseil, et après avoir signé certains articles secrets dopt on lui aYait fait une condition, elle avait déjà un parti et se promettait bien de déclarer qu'elle voulait régner par droit d'héritage.
Quand le prince Dolgopouki, chargé de l'instruire du ehùix de la mitiouy entra chez la princesse, il aperçut un homme mai vêtu auquel il fit signe de sortir : comme ce dernier ne paraissait pas très-disposé à obéir, le prince le prit par le bras pour le mettre à la porte ; Anne s'y opposa : cet homme était Jean-Ernest de Bireo qui bientôt, sous la protection de sa souveraine, gouverna l'empire en vrai despote. Nous en reparlerons.
Anne avait promis d'abord d'éloigner son favori et de limiter la puissance absolue des czars. M^is une fois ozarine, elle s'empressa de nier sa parole, et se fit proclamer souveraine autocrate de toutes les Russies. Biren fiit nommé chambellan et ne mit plus de bornes à son ambition et à ses cruautés. Les Dolgorouki furent ftes premières victimes; il fit périr, au milieu des supplices, onze mille personnes, en exila deux fois autant;
il prétendait qu'il était nécessaire de traiter ainsi k peuple russe, telle était sa justification. On rapporte que Fimpératrice se jeta plus d'une fois h ses genoux pour l'adoucir, sans que ses larmes et ses prières fussent capables de le toucher.
Cependant un nouveau conseil avait été établi, Biren venait d'être nommé grand chambellan et comte. 11 fit rompre un mariage projeté entre l'impératrice et l'infant de Portugal et obtint qu'elle se désignerait un successeur. C'est sous le règne d'Anne, ou plut<M de Biren, que la cour quitta Moscou pour se rendre à Pétersbourg (1). Le favori obtint l'investiture du duché de Courlande, fit enlever tous ceux qui se plaignaient de son administration et, avant la mcHrt de l'impératrice, il se fit donner la régence de l'empire pendant la minorité du prince Iwan de Brunswick, fils de sa nièce Anne, qu'elle avait adopté. Celle-ci mourut en \7A0.
Qu'était-ce donc que ce Biren, le mattre plutôt que le favori d'Anne Ivanowna, d'une impératrice russe, elle-même souveraine absolue?
Biren était, à ce qu'on dit, petit-fils d'un palefrenier de Jacques, duc de Courlande, et fils d'un paysan oourlandais, du nom de Buhren. Désirant faire oublier son origine, il se servit pour s'élever des qualités qu'il devait à la nature et à une certaine éducation. Il brigua, mais en vain, une place à la cour de la grande-duchesse, femme du jeune Alexis, fils de Pierre P*^. 11 eut plus de succès auprès d'Anne, duchesse de Courlande, nièce
(4) Les conquêtes sur la Perse sont abandonnées à Thamas-Kouli-Khan. — » Hostilités en Pologne sous la conduite de Munich qui met à prix la tête de Stanislas. — Siège d'Oczakof par Munich. — Paix de Belgrade. — Anne traite d'une manière injurieuse un prince Gallitzin. — Enlèvement et assassioai du général Sindair par des officiers Russes. — Paix entre la Russie et la Porte.
éu csar. Son extérieur agréable, son esprit orné^ l'habitude de la rouerie lui valurent la faveur intime de eelte princesse ; néanmoins il ne put se faire admettre parmi la noblesse de Courlande qui le repoussa dédai* gneusement* Lorsqu'Ânne monta sur le trône^ le parti qui l'avait appelé la somma, comme nous l'avons vu, de remplir la condition qu'elle avait acceptée, à savoir de ne point amener Biren en Russie; on sait comment cette convention fut exécutée. Biren, en s'installant à la cour de Russie, avait pris le nom et les armes de la maison des ducs de Biron de France. Il régna dès lors sous le nom de l'impératrice. Altier et féroce, il put cependant, grâce à l'énergie de son caractère, animer et mettre en vigueur toutes les parties de l'administration de ces vastes Etats.
Ce même homme, qui n'avait pu parvenir k se foire admettre par la noblesse de G>urlande, eut l'idée de se fiiire souverain de ce duché. Anne imposa son favori aux Gouriandais qui procédèrent à l'élection du nouveau doc; ce dernier, grâce à l'impératrice, avait déjà épousé une Courlandaise de la maison de Treden. L'élection de Biren lîit confirmée par le roi de Pologne et, sans avoir qoitté la eour de Russie, le favori fut reconnu souverain par la noblesse de Courlande et par toutes les cours étrangères. Les seigneurs Russes et les ambassadeurs étrangers lui prodiguaient les plus basses adulations. Anne voulut enfin qu'il pût gouverner encore après elle et noiis avons dit quels arrangements eurent lieu à cet égard. On raconte qu'au moment où on lui présenta à signer l'acte de régence, Anne poussa un soupir, hésita quelque temps puis donna sa signature en disant: a Je plains Biren, il sera malheureux! »
La cour fui alors le théâtre de l'une de ces comédies
g\ oqomivpes ep Russie et dont Pierre Je Qraqcl Iwr: mêmq 4onpa de ai fréqueples repr^sentatipns, Une reqqête, présentée par le$ divers ordres c|e l'Etat, siipplia ^ivexx d'accepter la place de régent que Tambitietti clésifait si itrdemment* Les prineip^u^i^ mço^hre* dy clergé, les iniqistres^ les grands^ les sénateurs , d'empressèrent de signer la requête ; puis Biren, r^çpQQQ r^ge.nt, se fit prêtpr serment par rarRiée* £n ce fponieiit la tôt^ lui tourna saqs doute, le vertige Iç saisit^ et il laissa entrevoir le projet de faire passer U| conro|i|ie dans sa famille en mariant ^on fils, à la princesse Ëlisi* betl^) et s^ fille au duc de ^oUtçin qui régng ensuite fous le nom de Pierre III . Ces vain^ projeta furent rapidement renversés, pour oela il, suffit d'une nuit!
L'un des hommes auxquels Biren devait la régenoei le maréohal Municb y mécontent de n'avoir point eu sa par( dans l'autorité^ résolut ^e la donner ^ I9 di)pt)§fl«? ^e Brunswick, mèrç du prince enfant; povff ce^il f^Unit renverser firent Dans la nuit du 49 au 20 novembre, Yingt spld^ts dévoués à Munich^ e{; commandés pur Manstçin , trompèfrept la vigilance des gardes du palais et sir.rétèrent Biren d^ns son lit. Solidement garrotté et en;veloppé dan^ un man^au de soldat, le favori fut conduit ^ la forterefu»0 de Schiujssel bourg : il y demeorii ju^le 1q temp^ nécessaire à l'instruction de son proo^. Une commission, copYoquép pour juger l'affaire ^ se hâta de rendre une iientence par laquelle on. déclarait Biren criminel d'Etat, digne de mort; mais on lui faisait grâce de la vie ; seulement on le priva de ses biens ^t de sa liberté. Il fpt transféré avec sa famille à Pelini , en Sibérie, dans une prison dont le plan était d^ ^ l'imagination de Munich.
Un an après, une nouvelle révolution plaçait sur le
trône Elisabeth^ fille de Pierre le Grand , et rènveirfeaît Munieh à son tour, qui alla lui-même remplacer Bireil à Pelim. A Kasan, au passage d'un pont , les traîneaux des deux exilés se rencontrèrent; Biren et Munich, forcés de rester quelque temps en présence, se reconnurent; ils se sàluèretat et se quittèrent sans s'être adressé une seule parole.
Biren put ailler séjourner à Yaroslaw > où son sort fut meilleur qu'en Sibérie. Il fut rappelé, ainsi que Munich, par Pierre III, après un exil de trente années. Ce dut être un curieux spectacle que de voir reparaître à la fois à la cour de Pétersbourg ces anciens et puissants ennemis 9 qui si longtemps avaient été victimes l'un de l'autre. On les prenait , disent les historiens, pour des ombres revenant à la lumière au sein d'un monde nouveau. Trente ans d'exil n'avaient pu affaiblir l'inimitié qu'ils avaient emportée et nourrie dans leur retraite, et Pierre III, qui réunit ces deux vieillards pour les réconcilier, ne put y parvenir. Biren se montra médiocrement reconnaissant de la liberté que Pierre lui avait rendue; il était trop irrité de ce que le czar ne l'avait pas réinstallé dans son duché de Çourlande. Aussi il n'hésita pas à se joindre au parti qui fit monter Catherine II sur le trône, et il éclaira cette princesse de sa vieille expérience. Catherine lui rendit son duché, et des troupes Russes , qui le reconduisirent à Mitau , forcèrent les magistrats et les habitants à lui obéir.
Biren vécut dès lors en philosophe; instruit par l'adversité, il ménagea, par crainte ou par politique, le peuple qu'autrefois il avait opprimé. Six ans après (1766), il abdiquait, en faveur de son fils aînéjPierre , et finit tranquillement à Mitau, à l'âge de quatre-vingt-
deux aDs^ sa longue et orageuse carrière. Biren eût pu s'appliquer ces vers de La Fontaine :
Lorsque sur cette mer oa vogue à pleines voiles, Qu*on croit avoir pour soi les veots et les étoiles, Il est bieu malaisé de régler ses désirs ; Le plus sage s'eodort sur la foi des zéphirs. Jamais un favori ne borne sa carrière, n ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ; Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit (4).
(4) La Fontaine. — ^ux Nymphes de Faux ou C Inconstance de la Fortune.
(33ié^a»aQi&a a'v?.
eUmmheiU Petr«wiui.
Suite des coospi rations. — Bncore les favoris. — Muoich. — Bestucheff. — Lestocq. — Les amants publics et le mari secret.— Une impératrice Aume.— Réaction contre les étrangers. — La czarine, chef de la religion.— Bestucheff poursuit les projets de Pierre le Grand. —Madame Lapoukhin et le knout. — Supplice épouvantable enduré par une femme. -<- Episode du mariage de Pierre !•'. — Obstination d'un Boyard. — L'Empereur cède. — Guerre de sept ans. — Disgrâce de Bestucheff. — Mort d^Elisabeth. — Progrès de la puissance russe. — Les Russes sur le Rhin.
Elisabeth Petrowna était née en 1709. Fille de Pierre le Grand et de Catherine I'®, elle devait, d'après l'ordre de sueeession arrêté par cette dernière , arriver au trône après Anne, sa sœur aînée, duchesse de Uolstein« Mais il n'y a pas d'exemple que le testament d'un monarque ait été exécuté. On se rappelle comment la couronne fut donnée à Anne , duchesse de Courlande , fille du frère aîné de Pierre le Grand. L'impératrice, comme on sait, laissa pour héritier Ivan , fils de la princesse Anne, adoptée par elle., et qui avait épousé le duc de Brunswick. La régence et le pouvoir furent arrachés à l'an>bitieux et féroce Biren à la suite de la conspiration tramée par le duc et la duchesse de Brunswick, et dont le chef réel fut le célèbre Munich.
Celui-ci, élève du prince Eugène et de Marlborough, ingénieur distingué, illustré par la construction du canal qui réunit Pétersbourg à l'ancienne Russie et par ses victoires sur les Turcs , les Tatares et les Polonais, n'avait point pardonné au régent, à l'ancien favori d'Anne Ivanowna , de lui avoir refusé le titre de généralissime des armées Russes. Cet ambitieux ne gagna rien à la révolution qu'il avait accomplie de concert avec le duc et la duchesse de Brunswick. Ce titre de généralissime, qu'il désirait ardemment, fut donné au prince Ulrick. Une plus grande déception l'attendait encore, et il allait devenir victime d'une nouvelle révolution qui devait s'accomplir au profit d'une femme et jeter dans les fers, anéantir ou exiler l'empereur Ivan^ sa famille, tous leurs partisans et leurs amis, et cette multitude d'étrahgérs qui, depuis si longtemps, gouvernaient la Russie.
Le nouveau gouvernement, il faut le dire, avait été assez juste, assez humain. Mais, faible et voluptueuse, passant tout son temps dans les fêtes ou dans l'oisiveté , la régente était incapable de maintenir cette doblesse Russe habituée à une main de fer. Là fille de Piérfré l"', Elisabeth , eut bientôt un parti ; t'aritiée adorait e elle le grand nom de son père et lui promettait li l'avance son appui. D'ailleurs la jeutie femme, livrée aut plaisirs, loin d'inspirer de iHnquiétude à la régentie, lui était devenue sympathique. Ce fut une circonstance, étrangère à l'ambition, qui détermina Elisabeth à agîVJ dû commit la faute de vouloir gôner la liberté àè ses allures, de l'enchaîner enfin eii lui imposaiit un épôiijic, le prince Louis de Brunswick. A partir de ce jour, la princesse ne songea plus qu'à se soustraire au joug et à s'assurer la liberté de ses plaisirs. Ses désordres servaient se$
liroi^i paf .pluâieur» de «^s dœaAi^ âirant ûfficîers ^wi
L^ copiplot fut organisé par le marquis de ]a Ché*tftrdiei apabiissadeur de Franoe, qui sWorçait de tout brouiller en Eussie^ sifin d'enlever un allié à l'héritière de Tempereur Qiarles YI. L'awbassadeur français était ^idé par un pertain Lestooq , ebirurgien, né en Hanovre^ d'origine française^ et qui possédait ia faveur d'Elisa* heth« Les conspirateuf^s étaient pa^ablement légers et iadi«ci^|9. Ëh bien ! ce fut leur indiscrétion même qui ]% si^uvat Qn ne put se décider à croire à tant d'imprird^gce* Up jour la ri^gente eut un entretien avec Eliaahe^h ; 4m^ PPtte apnversation tout ainieale^ elle pm^Ia à .la princesse dc^s bruits qui l'accusaient de conspiration ; Elisabeth se confondit y pour toute réponse y en protestations d'amitié.
Le lendeosain^ dans la nuit, Elisabeth, à la tête de s^ii^lMAte grex^adiers du régiment de Préobajenslci^ se rend ^u palais , saisiit le jeune empereur dans son ber*cean et, au nioment de le jeter sur les baïonnettes des soldats prêts à le percer , se laisse désarme? par les prièrefi de la noprriçe» par un sourire de l'ep&nt» et lui f^it grâce de la vie. La régente détrônée fut enferqiée, ain^i que son mari, daps pne forteresse avec oe malheureux Ivan, auquel unç truste fécondité donna des frères, et qui, sous le règne suivant r périt dans une horrible csitd^trophet Nous raconterons plus loin la déplorable histoire de pe jeune prince dont les parents, conduits de prison en prison jn^u'0ux rives glacées de la jner Blanche, prèsd'Arckangel, moururent l'un après l'autre dans cet affrenx exil en y laissant une famille qui ne recouvra la liberté qu'après la mort du proscrit.
Ostermann, Munich, furent aussi arrêtés, ainsi que
touê ces étranger» qui avai^M si longtemps domina k Russie et auxquels Pempire devait sa grandeur. Les vieux soldats^ qui avaient plaeë sur le trône une princesse élevée selon les moeurs du pays ^ ne lui demandaient qu'une récompense^ le massacre des Allemands* Les hommes les plus distingués du derniw règne de^ vinrent les victimes d'effroyables sentences. Condamnés^ les uns à être écartelés, les autres à être roués vifs^ ils reçurent sur l'échafaud une grftce dérisoire ^ car ils furent traneportés dans des déserts affireux y Osterman dans la solitude désolée qui vit mourir Mentschrkoff^ Munich dans la prison construite sur ses propres dessins pour Biren , et à la porte de laqudle nous avons vu se rencontrer ces deux ennemis irréconciliables y l'un qui allait y entrer, l'autre qui en sortait. Golofkine, le vice-chancelier , le seul Russe qui eût occupé des fonctions importantes du temps delà régente et qui, peu de jours avant la chute de cette princesse, complotait avec elle pour la faire proclamer impératrice , fut relégué au delà du Cercle Polaire. Il y eut bien d'autres victimes !
a Jamais, dit Rulhîère, dans un Etat, révolution ne fut plus générale ni plus prompte. Dans toutes les viNes misses, les étrangers furent poursuivis, quelques-uns massacrés. Ceux qui servaient à l'armée ne durent la vie qu^à leur nombre, à leur réunion et à leur intrépidité* La plupart se pressèrent d'abandonner cet empire et de passer chez des nations plus reconnaissantes : tels furent Keîih, Lascy, Lowendal, quitrouvèrentailleursleshonneurs et la gloire : Mansfdd, aide de camp de Munich, et qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes; Euler, dont les travaux ajoutèrent une nouvelle célébrité à l'Académie de Berlin. Les anciennes mœurs russes
reprirent aussitôt leurs cours. Partout rignoranee et la barbarie reparurent avec la vanité. Un luxe sans bornes continua de régner où manquèrent bientôt les arts nécessaires. Les vastes projets formés sous l'adminis* tration des étrangers restaient encore dans la mémoire des Russes ; ils voulaient avoir une escadre à l'extrémité de PÂsie afin d'y découvrir de nouvelles terres^ et ih n'avaient plus un pilote à Pétersbourg. Ils se croyaient destinés à conquérir le monde^ et^ dénués des talents qui les avaient conduits^ ils ne savaient plus assiéger une ville.
C( Elisabeth , douce plutôt que clémente, avait fait serment de ne punir personne de mort , mais cette indulgence consistait uniquement dans une horreur superstitieuse de tout ce qui pouvait lui rappeler l'idée de la mort. C'était afin d'en écarter jusqu'à la moindre pensée qu'elle n'osait en signer l'ordre pour un criminel. Mais, pourvu que le sang ne fût pas versé, les ordres les plus sévères, s'ils étaient demandés par un favori, ne coûtaient rien à la bonté de son cœur. Elle faisait exercer dans tout son empire une effroyable tyrannie, et les cachots étaient peuplés d'une multitude de malheureux. Tout était en proie aux vexations et aux brigandages des gouverneurs. Cependant l'impéraU'ice était adorée et, quoique sous les derniers règnes^ les étrangers eussent rendu le gouvernement entièrement militaire, bientôt, sous le joug d'une princesse russe, superstitieuse à la manière du pays et qui suivait en tout les anciennes mœurs, on vit reparaître cet ancien esclavage volontaire, cette espèce de religion qui
avait le souverain pour objet de son culte
Pierre le Grand n'avait pris en main la puissance du patmrcheque pour la détruire; mais, sous le règne
d'Ëlisabétb, joîiité à rautorité impériale, elle la rendit encore plus «àerée.^ Le synode ou codseit d«tf prêtre» se fit gloire de coosidérer h ût&titxe eûtatne chef de )à religion, et le despotisme fut encore aggravé du pouvoir même qui antrefcHs l'avait balancé; Âinn^ les Kuftse» retournaient; par la pente intincible de Imn tnoefnrs^ à la servitude religieuse^ et formés en méfie temps au despotisme militaire, ils étaient parvenus aa plus bas degré d'esclavage qui ait jamais été dàei les hommes. >»
La légèreté de son caractère, la paresse de son esprit et, par'dessus tout, son ardeur pour les plaisirs^ rendàiettt l'impératrice incapable de s'appliquer aox sifaires. Un Russe élevé k Londres et venda k l'Aegle^ terre, Bestucheff, s'empara alors de la confiance d'Elia»beth. RuHiière a tracé- de cet homme, profondémeflt immoral, le portrait suivant :
({ Sa politique était de croire qu'on peut toufouff faire à nn autre homme ht proposition d'un crime; sa seule adresse dans les conversations était de balbutter , afin d'avoir le droit de revenir sur ses paroles, en sosk tenant qu'on ne l'avait pas bien entendu ; de paraître ne pas comprendre aVec facilité la langue qu'on loi parkit afin qu'on s'expliquât de tant de manières qu'on dtt enfin pifls qu'on ne voulait dire< Sa souveraine le re^ dontalt, et sa disgrftce, avant de le fîMtfper, le menaça 3# ans. Il détestait sa souveraine, et souvent H lu é di Wt de la détrôner. Ce ministre, perdn de loxe, trontatt «ne «■essottree continuelle h son désordre en vendant l'ai- Itanee de sa cour aux puissances étrangères. Ausii) soutenait-il dans le conseil que l'état ncttnrd de la Russie est la guerre, que son administration faitérieore, son commerce, toute autre vue doit être subordona^
à cette de régner au dehors par la terreur, et qu^elIe ne lirait phia aomptée parmi les puissances edropéennes li elle n^avait pas cent mille hommes sur ses frontières tMÎours prêts à fondre sur PËurope. Par cette politique immense, il maintenait avee efbrt la considération des Russes en Europe, il faisait rechercher Palliancedè sa ^ur et vendait cette alliance à son profit personnel. »
Qudqiie les intrigues de l'arabassadeur de France eussent eontribué puissamment au succès de la dernière dévolution , Bestucheff avait négligé l'alliance de la Frànee, qui protégeait la Suède et la Pologne, pour aelle de PÂ.utriohe et de f Angleterre « Elisabeth avait d\ibôpd témoigné sa reconnaissance à la Chétardic et h Lestocq, ses agents les plus actifs dans Pintrigue qui lui avait valu une couronne ; mais Bestucheff sut les lui pendre suspect*. L'«mbassadeur français reçut Tordre de s'éloigner et Leslocq, alors conseiller privé , fut wwyé en exil dans la province d^Arckan^el. Elisabeth n'était nullement convaincue que la reconnaissance fdt une vertu d^s rois.
La guerre contre la Suède, poursuivie avee succès •eus le règne d'iwaa, continua sous celui d^Elisabeth. Après d'infructueuses négociations, les Russes, grâce à Ifi division semée par eux dans l'armée ennemie, s'enfermèrent dans Helsingford et ta forcèrent à capituler. La diite suédoise implora la paix et, afin dk>btenir de meilleures conditions, offrit la succession éventuelle du tiônede la Suède, au nom de IHmpératriee , au jeune duc Pierre de Holstein-Gottorp. Mais cette princesse, qui ne régnait qu'au préjudice de ce jeune homme ^ fils desasœur atnée, et qui pouvait redouter qu'un jour eelui-ci ne fftt appelé par quelque parti, venait d'elle- DEiéque de le idander à SaintrPétersbourg et de le désl-
gner pour son successeur. Ceci explique comment Elisabeth qui disait: « je ne suis contente que quand je suis amoureuse, » eut des amants en public et un mari en secret. Ge dernier fut un pa'uvre diable d'assez basse condition qui avait été musicien de sa cbapelle.
La veille du jour où les envoyés de la Suède vinrent ofirir la couronne au jeune duc de Holstein-Gottorp, il venait d'accepter l'héritage d'Elisabeth, pour son malheur ! A son défaut, la diète suédoise élutl'évéque de Lubeck, Adolphe-Frédéric, de cette même maison de Holstein. En 1745,1a paix d'Abo mit fin à la go^re. La Russie se fit donner quelques parties de la Finlande et prit sur la Suède une telle influence qu'elle put désormiais considérer cette contrée comme ime de ses provinces. Néanmoins Elisabeth, en choisissant le fils de sa sceur aînée pour lui succéder, légitima presque ses droits et acquit une grande force dans l'intérieur de son empire. A l'extérieur, on recherchait les alliances de la Russie. Elisabeth fut troublée au sein de sa proâ|>érité par une conspiration qui compromit en apparence les cabinets de Vienne et de Berlin, et qui au fond se réduisait aux plaintes indiscrètes de malheureuses femmes dont les frères ou les amants gémissaient dans les dé* serts de la Sibérie. Par malheur ces femmes étaient belles et Elisabeth se considérait elle-même comme la plus belle femme de son tenïps : ainsi se trouve expliqué l'épouvantable épisode que nous allons raconter. La douce, la timide Elisabeth s'était imposé la loi de ne faire périr personne sur l'échafieiud, mais elle avait fait une exception en faveur de la torture !
L'une des plus charmantes et des plus spirituelles dames de la cour, madame Lapoukhin, eut le malheur de se trouver mêlée à certaines intrigues diplomatiques
dont le meneur était Tambaiftadeur de quelque puissance étrangère. Aceusée de complot contre la sûreté de l'Etat et du crime de lèze-majesté^ la jeune femme fut enlevée brutalement de sa demeure et condamnée à recevoir le knout.
Arrivée sur le lieu du supplice^ l'infortunée s'attendait à rencontrer quelques visages amis dont la vue Peut encouragée et qui eussent peut-être adouci la rigueur des tourments qu'elle allait endurer. Mais elle avait compté sans la bassesse des courtisans et n'avait pas songé qu'en Russie, comme ailleurs, sous les régimes despotiques, il devient dangereux de connaître un accusé et qu'il est imprudent de plaindre un condamné. On voyait rassemblée là cette foule de curieux pour qui tout exécution est un passe-temps et, àPétersbonrg eomme à Moscou, les spectacles de ce genre, à toutes les époques, ont été très-suivis.
Cependant, quand on aperçut cette adorable créa* ture que l'élégant négligé d'une toilette matinale rendait plus attrayante encore, un murmure d'admiration et de sympathie courut par la foule* En ce moment un des aides s'avança et, arrachant brusquement le mantelet qui couvrait les épaules de la jeune femme, montra que l'heure du martyr était venue. Madame Lapoukhin, obéissant à la fois à l'instinct de la pudeur outragée et à un sentiment d'effroi et de dégoût, repoussa l'homme^ se rejeta en arrière et voulut fuir. Mais lui, la saisissant aussitôt par les deux poignets et tordant ses membres délicats, la fit pirouetter dans les airs et la plaça sur son dos recourbé pendant qu'un de ses compagnons achevait de la dépouiller.
Aux cris de la victime , à la vue de cette charmante femme ^ naguère l'ornement dessalons de Pétersbourg,
et qvi maintenant m débattait éperdue, mais en vain y dana ces étreintes puiaaantes, la populace parut éprau^ ver cette aorte d'indignation qu'on n'a jamais pu étouf^ fer au cœur dea masses qui assistent il un speotaele mélangé de cruauté et d'ignominie. Ce sentiaeml dura peu ; les Cosaques, préposés h la fête, en eurent raison par quelques coups rudement appliqués du bois de leurs lanees, et d'ailleurs la curipsité n'élatt pas assouvie; on voulait voir.
Tout k coup le bourreau lève son knout, ^itun saul en arrière et sa main retombe sur le dos dç la viotime{ la longue lanière ^rmée de fer a tpacé depuis le^cou jusqu'aux reins vn sillon sanglant, en y découpant une bande pourprée d'où la peau, enlevée^ s'est échappée avec le sang. Un effiroyable cri se fisitt entendre, \ft fioul^ reste niuette d'horreur. ]Le bourreau' sMlanee enepre et, h ce nouveau bond y son fouet impitpya^le creuse dans le corps de la victime une plaie béante à travers laquelle, pendant plusieurs minutes, il fouille avec acham^Kient, et d'où s'élancent dans les airs des lambeaux de pbair déchiquetés et une pluie de ^ang ; ce corps blanc et charmant, rougi alors par le fouet, reste inanimé; l'exécuteur suspend ses coups, car en les «edmi^ blant il ûe pourrait plus guère frapper qu'un cadfivre.
Chose inouïe I la pauvre femme, ainsi torturée, ne parvint pas k en mourir. Mais la vie qu^elle avait pu conserver, cette femme délicate et frélp, et qui aban* donna plus d'uoe fois des hommes soumis au même supplice, ne devait plus être pour elle qu'un nouveau martyre: Un usage ou une loi , qu'importe i voulait quç les condamnés pour crime ^e lèze^majesté eussent les ailes du nez arrachées avant d'être transportés en Sibérie. Madame Lapoukhin , par un raffinement d^ barba^
rîè inôlrdyablê , et par une faveur toute spéciale, fut niiëiix traitée; on lili coupa la langue avaùt de la Jeter éllè-ttlélUe dâbs la éharrettë qui la conduisit en Sibérie d'où elle ne revint que sous le régne de î^ierre IIÎ (1). '
Elisabeth, la gracieuse et adorée czarine, sous le règne et pat les ôfdres de laquelle s^accomplit cette monstriieuse exéôutîon , celle que le synode des prêtres tUdSeâ déclâfâ le chef de la religion grecque, n'en continua paà itioitis ses débauches et mourut, épuisée par Séi éxOèâ, dàiis son lit! Mais n'anticipons point sur les éyéneùïeûU.
Cependant il nôûâ est impossible de ne pas comparer en ee môttieilt la conduite de ^impératrice Elisabeth , ordonnafit froideoient une torture abominable, à celle i)ue tiût^ datis Une autre circonstance, son propre père ; lui, le tyran ihj pitoyable, fit couler des flots de sang, mais il eût trouvé peut-être , en plus d^un cas, une excuse Ou tout au moins une explication ; car enfin Pierre, se posant en civilisateur, avait déclaré une guerre à mort à la "barbarie et celle-ci Peut vaincu, englouti luimême, s'il ne l'eût prévenue et n'eût fait tous ses efforts pour l'extirper et l'anéantir.
Le czar Piètre voulut un jour épouser une vivandière. Il fallut d'abord trouver une famille à la future impératrice; c'est alors qu'on alla lui chercher en
(4) Voyage en Sibérie, par M. l'abbé Chappe d'Auleroche, membre de l'Académie das Sciences de Parité. L*dtiteur tenait ces détails d'un témdiâ odulâire 1 Celle qu'on appela la grande Catherine, et qui possédsiUlii i]iani«d'éorip«i rédigea à ce sujet un long faclum qu'elle envoya aux diverses Cours de l'Europe 0t notamment à cette de VersalHes. Catherine It soupçonnait fort M. de Choiseulf alors ministre, d avoir inspiré à l'abbé Ghappe ie réeit qu'il noud a laissé et qu'elle s'efforça de contredire et de réfuter. La célèbre M""* Dachkoff •ptrteii même dé faire le voyage de ÊratiCe pour aller brûler la cerveîfe i li.de Ghoiseul. Nous nous demandons, à pfoposd€i<aertaines iOlpéfStrieed dé Russie, comment on aurait pu s'y prendre pour les calomnier !
Lithuanie ou en Pologne ce gentilhomme dont nous avons parlé, un homme obscur, que Ton déclara d*abord grand seigneur d^origine et que l'on baptisa ensuite frère de la souveraine.
On sait que le despotisme russe non-seulement compte pour rien les idées et les sentiments, mais qu'il refait encore les faits , qu'il s'attaque même à l'évidence et qu'il triomphe encore : dans ce pays, l'évidence n'a pas plus d'avocat que la justice quand elles gênent toutes deux le pouvoir. Le peuple et les seigneurs , se résignant à assister , comme simples spectateurs, à cette guerre dirigée contre la vérité, en tolèrent le scandale parce que le mensonge du maître, quelque grossier qu'il soit , est toujours une flatterie pour l'esclave. En effet, ces hommes qui supportent tant de choses ne supporteraient pas la tyrannie si le tyran ne feignait de les croire dupes de sa fourberie. La dignité personnelle , abîmée sous im gouvernement absolu, saisit au milieu de son naufrage la première branche venue ; l'homme se laisse à la rigueur dédaigner et humilier y mais il ne permet pas qu'on lui dise en propres termes : Je te dédaigne , et je veux t'humilier. D'ailleurs le mensonge est si avilissant que la victime, en forçant le tyran à l'hypocrisie, se sent déjà consolée ; dernière illusion du malheur ! Et pourtant il la faut respecter pour ne pas accroître la bassesse du serf et la folie du despote.
a II existait une ancienne coutume d'après laquelle, dans les processions solennelles, le patriarche de Moscou faisait marcher à ses côtés les deux plus grands seigneurs de l'Empire. Au moment du mariage, le czar pontife résolut de choisir pour acolyte, dans le cortège de cérémonie, d'un côté un boyard fameux, et de
Pautpe le nouveau beau-frère qu'il venait de se créer, car en Russie la puissance souveraine fait plus que des grands seigneurs; elle suscite des parents à qui n'en avait point ; elle traite les familles comme des arbres qu'un jardinier peut élaguer, arracher, ou sur lesquels il peut greffer tout ce qu'il veut. Chez nous le despotisme est plus fort que nature; l'empereur est nonseulement le représentant de Dieu, il est la puissance créatrice elle-même; puissance plus étendue que celle de notre Dieu; car celui-ci ne fait que l'avenir, tandis que l'empereur refait le passé ! La loi n'a pas d'effet rétroactif; le caprice du despote en a un.
« Le personnage que Pierre voulait adjoindre au nouveau frère de l'impératrice était le plus grand seigneur de Moscou et, après le czar, le principal personnage de l'empire : il s'appelait le prince Romoda-
nowsky Pierre lui fit dire par son premier ministre
qu'il eut à se rendre à la cérémonie pour marcher à la procession à côté de l'empereur, honneur que le boyard partagerait avec le nouveau frère de la nouvelle impératrice.
« — C'est bien, répondit le prince, mais de quel côté le czar veut-il que je me place?
(( — Mon cher prince, répondit le ministre courtisan , pouvez-vous le demander? le beau-firère de sa majesté ne doit-il pas avoir la droite?
« . — Je ne marcherai pas, répond le fier boyard.
(( Cette réponse, rapportée au czar, provoque un second message.
« — Tu marcheras, lui fait dire le tyran, un moment démasqué par la colère, tu marcheras ou je te fais pendre !
« — Dites au czar, réplique l'indomptable moscovite
que je le prie de (^ôàdaièdoef pht ttioû filA ûn^dë ((tti n'a qtië qUitiisé àhi\ il êè potl^rdit que cet éUfaut, hptèi m'aVoif VU pévWy tonsèfltît par péUf Si màtéhet fit Ia gauche du soiltet^ftib; t&nâii que je âuis asiez ftùr dé moi pôUr tie jdmdis faille hoftte au ftâtigf de» Rotdodanowâki^ tli ardtlt ni aprè« TetédUtion de ïàôtL éàîâlÊk.
(( Le ùz^tfj je le dis à sa Idttttùgfe, céda^ tnàià paf Véttgeaticé contt^e reépf it itidc^pendàht de V^tiitôétAtie moscovite, 11 fit de PéteMbourg^ nott xtn simple poifl sur la met* Baittquô, mais la Ville qué ûôiii VOfdûi.
c( Quoi qu'il éb soit, Pôrgueil du tidblé
moscovite doutie parfaitemeftt Tidée dé la dtAgttliéfe eombltiaisotl dont e6t sortie la ëoéiété tus&e aôtuélle, eé composé monstrueux des minuties de By^ancé et de la férocité de la horde ; cette Itille de l'étiquette du Btàà^ Empire et des vertus sauvage* de TAsie a proddii h prodigieux Etat que l'Europe volt aujourd'hui debout, et dont elle ressentira peut-être demaiu l'influétide ^ûhi pouvoir en Comprendre le* ressorts (1).
Lorsque la guerre de Sept ÂUs éclata , EliMibëth refusa d'abord d'y prendre part; pour vaincre *a të^ sistance on dut mettre en jeu sa Vanité de femme et lui persuader que sa personne et *es moëùH étaient, dé h part de Frédéric II, Tobjet des railleries les plus outrageantes. Elle signa alors la déclaration de guerre ooutré la Prusse et cent mille Russes, destinés 3i éômbattfé léé Prussiens, traversèrent la Pologne sans même avoir demandé le passage.
On se rappelle que, pendant cette guerre importante, Frédéric II, malgré les grand* talents qu'il sut déployer^ ne fut sauvé que par le hasard. C^ fttt Uti
(4) La Russie en 4839, par le marquis de Custine. — Lettré sixième
]Mi«fir4| «n çfifet^ que radniiration qui conduisit le grand^duQ Pierre, rhériUer de J» couronue de Russie, ^ AOuhAÎtfr pour siqsi dire le» vietolre» de Frédéric. Le» gânér«ux Russes o-oseient prendre su? evx de TWiiere^ à roccasion, afin de ne pas déplaire à Fhéritier reccnnu du trdne de Russie. Ç^^tte guerre, à laquelle les Russes auraient dû , ce semble , rester ^(rangers, augmenta leur renonunée militaire et leur inOuence politique. Elle eut au eontraire de fâcheux résultats pour la Pologne, en fournissant k la Russie le prétexte de détruire IMnâvence française dans eette république 9% de violar impunitoent son territoire par le passage continuel de ses armëes.^^
Bestuc^ff avait le plus contribué k entraîner Tim* p4ratriee dana eette guerre : ce fut le dernier effort de ÊQfx crédit et ce fut aussi la fin de cette omnipotcnoe qui avait duré dixrtsept années. <( Peu après le départ de Parmée pusaç, Elisabeth était tombée dans un état de langueur qui faisait croire que le terme de sa cap<r sière n'était pas éloigné. Le chancelier crut devoir .pp(tndre des mesures pour ne pas sucoomber dans la lutte qui allait s^engager. Le 30 août 17S7, les Russes remportèrent un avantage sur les Prussiens ; mais, au lieu d'avancer, ils se replièrent sur la Courlande. Cçtte vetraite, qui étonna l'Europe entière, eut pour cause une lettre écrite au général en chef par Bestucheff qui, en foi»ant rétrograder l'armée, voulait s'assurep un appui en Russie contre Pierre , ou gagner ce prince dcmt il ponnaissait le dévouement aux intérêts de la Prusse; maif Elisabeth se rétablit, et il résulta de cet événement inattendu une crise d'un autre genpe.
a L'impératrice demanda des nouvelles de l'armée; ayant appris que eette armée, malgré l'avantage qu'elle
GooQle
— 47« — avait remporté^ était en pleine retraite, elle ordonna des recherches qui firent découvrir le secret de la lettre. Accusé de Pavoir écrite, et en même temps d'avoir voulu changer l'ordre de succession, le chancelier Bestucheff fut arrêté , et transféré l'année suivante, avec sa famille, dans un village qu'il possédait à une distance considérable de la capitale. Logé d'abord dans une cabane de paysan, il lui fat permis ensuite de construire une habitation plus commode qu'il appela la Maison de Vqjffliction. La mort de sa femme vint augmenter ses chagrins; cependant, sa fermeté ne fut point ébranlée, et pour la soutenir d'autant mieux, il s'entoura des secours de la religion.
C( Son bannissement dura pendant le règne d'Elisabeth. Pierre III ne se montra pas disposé à lui rendre la liberté; mais Catherine II le rappela le 14 juillet 1762. Il prit de nouveau séance au sénat, obtint une pension de 20,000 roubles, et l'impératrice publia même un ukase pour sa justification. Cette faveur, fondée sur le zèle qu'il avait manifesté pour les intérêts de Catherine du vivant de Pierre et pendant le règne d'Elisabeth, ne put lui rendre ses forces et son an* cienne activité ; et il ne prit part à aucune afiaire importante (1). »
Le roi de Prusse, malgré toute son habileté, allait peut-être succomber sous le nombre de ses ennemis, lorsqu'Elisabeth mourut , le 29 décembre \ 761 , après avoir marié le grand-duc Pierre à la princesse Catherine d/ Anhalt^Zerbst et avoir assisté aux premiers orages d'une union qui devait se terminer par un crime et une usurpation. Elisabeth avait le cœur russe, elle
(1) Biographie tmiverHile de Michaud. — Article Bestucheff.