CHAPITRE VII
GUEKiŒS DU PIÉMONT. — KÔLK DE bAlAT FRAN- ÇOIS DE SALJBS ET DU PRESIDENT FAVRE EN SAVOIE.
« Ah ! Monsieur mon amy , il est vray , l'Europe ne potivoit souffrir aucune mort plus lamentable que celle du grand Henry ^ ! » Ce cri du saint év«*'quo Je Genève fut celui de tous les hommes sensés et de tous les politiques de bonjit^ foi. I.e comte de Fuentès avait raison^ ; l'Espagne était sauvée. En juin 1610, la reine mèi'e et Concini désertent les alliances du feu roi, et affichent les négociations nouées par don Pèdre, en 1608, pour rattacher le Louvre à l'Ëscuiial par les liens d'un double mariage. Charles-Emmanuel ne chercha plus dlssue <nie dans un dédale de duplicités. Il rompt avec I ambassadeur don Juan de Vivès, se rapproche
* Lettre écrite d'Aonecyi le S7 mai 1610.
* Gassendi (YU de Peirm, Edition de Lyon , 166S) avoue la confiance publique du comte de Faentès dans la mort proehaiiie d'HeDh lY.
du ministre finançais Gueifier, joue Yilleroy, mais se laisse surprendre à Suze par la brus-
Siierie de Lesdiguieres comme une fois déjà à nisol. Ne voyant de salut que dans la rivalité
des Maisons d'Autriche et de Bourbon, il essaie de séduire le duc de Nemours et le comte de Soissous ; fait offrir par l'évèque de Maurienne le mariage de son fds avec Elisabeth de France, dont la dot eût été, couuno celle de Marguerite eu 1559, la restitution des provinces récemaient aunexées : combine eu même temps les mariages du j)riuce du Piémont avec la lillc du roi Jacques, et de Marie de Savoie avec le ])rince de Galles ; sollicite à la fois le cabinet de Madrid de lui livrer Genève , et la cour de France de lui permettre la conquête de Gênes, défendues, la première par la tradition politique de François V^^' et d'Henri IV. la seconde par les flottes espagnoles' ; envoie le marquis de Lullins auprès de Paul V protester de son ardeur caUiolique, le comte de Verrue à Venise au nom de la liberté du commerce, le comte de Gabaléon à Londres dans le dessein de s'y entendre avec Stuart, oui , tout aussi mobile d'opinions que Charles-Emmanuel, persécutait les puritains et faisait pendre les catholiques. Ce chaos de oon-
* Le président Fam, pou partisan des combinaisons d'Henri IV, aDuoDçaitoonp snr coup au duc la découverte des comptot«
tramés contre sa personne. Le 23 avril 1610, ce mngi-trat signalait au prince les menées des gens de (îrcnoble et le prévenait que les Huguenots, remontant en grand nombre du ViMraitet du Languedoc à Genève, laisseut entendre qu'ils feront bientôt crier dans Chambéry : Vive Cfcurvc ! Lo duc obtient l'appui du papf», la promesse de 5,O0U Italiens réformés par le coiinétnble do Castille ; mais la rciue-mèrc eut uu éclair de sens politique, protesta à Rome, fit déclarer les Cantons et donna l'ordiek Lesdiguièresd'entfer en Savoic.(AR. GRENOBLE. CH.C. Commissaires des guerres* Rôles det^tet d'étapê m 1611.)
U'adictions volontaires ne pouvait aboutir qu'à Ucs déceptions. A Madrid, le jeune Philibert» esprit brusijue, mêlé d'audace et de dissimulation, supplie Philippe III de j^ardanner à son père Pinstant d'égarement qui Va fait acquiescer auxplar^ d* Henri IV; àTurin, le duc Charles-Emmanuel se résipie au licenciement des milices de Savoie qu impose M. de Villeroy (10 mai KUi ); à Suzo,il se ra[)|)roche de Lesdij^uicres(l5 novembre), et propose la quadruple alhance de Savoie, Venise, Andeterre, Hollande, pour chasser de France les Médicis et d'Italie la Maison d*Autriclie La mort du comte de Fuenlès Ic^ prive du seul ami sûr qu'il eut à Madrid, celle du prince de Galles de Tunique espoir qu'il fondât sur la vacillante volonté du roiJacqnes, celN' du coînte de Soissons de Tappui qu'il comptai L trouver dans les intrigues des princes français. Désespérant
rembarras de ses finances et la présence des troupes étrangères * , il négocie de nouveau
' De Flassan. Hw'. gcnéralp cf raisonnée de la diplomat»e française. Tomo IV. Livre m. — (îomberville. Mém, du due â* Ntverf. Edit. de 1665. II. 880.
' Les Espagnols traversaient saus cesse les Alpes pour aller •n Flandre. Us tenaient garnison à Tnrin depuis 1601. Ce contingent coûtait au doc 6-2,085 livres sur les revenus de Savoie.
Les d<^pf^n<f p mîlitRirp^ p'f'lev iiont, pour l'Uî , à pli]s de 700,000 livres, iiou compris les iroupus li'llalie ; les revcuus étaient de seulement 1,598,674 livres. (AR. CH. C.) Chabod était grandmaître de rarlillerie en Savoie, le marqais de Lans général de la eavalerio, au traitement channn de 2,000 dueatons ou 0,750 livres. (Patentes des 25 avril Uiu8 et -21 septenibn* 1611. AR. i3ENAT.)<iuichenon rapporte, en manière d'éloge, que le duc pénétrait j usque dons les cahinttt dn prmeet «oîittt» par Ut tiUngues qu'il y euUieait ; mais le prix des consciences est mriable, les espions routent cher, et le duc s'épnisait h payer une moltitode d'agents secrets qu'il eût remplacé avec profit par
d'empêcner les mariages
nols , gêné par
avec Marie de Médicis et, pour se rallier les ItafienSy publie le manifeste célèbre qui finit ainsi :
« Mes ai niées sont la «anveji^arde de Tltalie ; le roi d'Espagne lient sous le joui: > aples et Milan ; les embarras de Venise se muUiplieiil, la Toscane est comme assiégée ; Rome hésite ; Gènes, sous le canon des flottes de Barcelone, n'obéit (qu'aux ordres de Madrid ; si je désarme, la péninsule ne comptera plus que des traîtres et des esclaves. Que Topinion des Italiens dicte ma réponse! >
Ces alliances si brusque aient rompues, si tôt renouées, puis brisées de nouveau, nispiraient la défiance et i^nMaient aux suppositions les plus étranges. ii>n juin 1012, un mouvement éclate à Turin sur le faux Ijruit de l'assassinat (lu duc ; le peuple faillit massacrer indistinctement les Français et les Espagnols, retenus en assez grand nombre dans cette ville par une politique qui menaçait tous les intérêts sans en satisfaire aucun. La mort de François deGonzague vint offrir enfin au duc do Savoie Toccasion de sortir violemment de l'imlirogUo où l'enchaînaient ses propres fautes et la réprobation universelle. Le 22 avril 1613, Charles-Emmanuel, prenant sans ambages le cœur et le rôle d'un prince italien, envahit le Montferrat*; sept
nno politique ouvcrtfî rt frant he. En 1612, la mission de Chal)od de Jat oh en I rance se solda par dtJC mille éri" -. M. de Monthoux pratiquait en Saxe, le buron de Villctlc à iiàle. De 161311 1618, te président Favre et M. de Sainte -Colombe farent chargés de plusieufd missions à Paris ; Gnualdor. mina le prin< e par ses folies de Londres. Le compte du ti t^sorier Bernardmo Novarina renferme quantité d'articles de dépense avec la mention : Pour servUeM stcreis à l'étrangtr,
* François, dac de Mantoue et de Montferrat, ne sanrécQt que qnelqaes nu is à son père Vincent^ et monnit en 1613; il laiaaait nne fille âgée de troia ana, de aon mariage avee Mar-
viîîes prises d^assaut, un manifeste applaudi*, stupéuent Tarmée espagnole; Fattaque de Nice menace la Provence, le camp de Montmélian le Bauphiné*; M. de Nevers est ofîert aux Italiens comme un vengeur, et TEspagne signe la trêve de Milan. Les diplomates piémontais qui praU(|uent, à la fois et dans des vues différentes, a Paris, à Londres, à Madrid, à Rome, à Venise, firent évanouir, par trop de finesses, les résultats si vite obtenus Fépée à la main. Les campagnes de 1614 et de 1615, en Piémont, restent célèbres par la fougue impétueuse des milices de Savoie, que le duc conduisit en personne au passage de la Sesia, à Tescalade de Zuccarel, à la journée de Certosa. D^aussi prompts succès ne pouvaient continuer longtemps; le duc fut bientôt obligé de reposer ses troupes en assiégeant Asti; Charles d'Angennes et le nuiiquis d'Inoyosa profitèrent de ce répit pour négocier la paix. La prise d'armes du prince de Gondé entravait la politi(|ue française qui, cependant, ne pouvait pas plus permettre la conquête de Tltalie par le Piémont que son retour absolu aux mains de l'Autriche. Le P. Pentorio, confesseur du duc,
guoritp de S^^'oie, fille de Charlos-KmmRnu'^l. Le duc réclame la succession pour sa petite-fille a titre de fief-femeUe. L'Espagne attribuait l'héritage au cardinal Ferdinand, oncle du fendue I la France avait un prétendant tout prêt» Charles de Nevers, ehef d'une branche collatérale des Gonxagne.
* Manifesta stampafo in Torino nel 2-2 maggio 1613. — Eu 1617. on imprima, à Lyon, une consultation juridique sur les droits du prince, signée par le président Favre, Pobeli Porporato, Baltiot MenoccKio.
* Le marquis de Lans y réunit 8,000 l'aulassius des milices et 1.000 cavaliers. Voir, pour le détail des guerres du Piémont, VBist, milU, da comte de Salaces. (Tome lll» ch. 36.)
homme fort habile et dont l'esprit maniable et souple atténuait ce que son maître avait de brusq^ue et d'impérieux, réussit à faire signer le traité d'Asti (21 juin 1615), à la veille de revers inévitables. Don Pèdre remplace à Milan le marquis d'Inoyosa devenu suspect; il refuse d'exécuter le traité d'Asti et compte sur la neutralité de la cour de Frnnce (jui consommait enfm sa double alliance de famille avec la Maison d'Autriche, son rêve depuis sept ans^ Mais Charles, trop dissimulé lui-même pour ne pas s'attendre aux trahisons, avait profité des trêves pour réparer les peiies de la guerre, compléter ses armements, conclure de solides alliances avec Londres et Venise *. Aux sommations dedon Pëdre, Charles répond par d'ironiques protestations. Surpris de cette attitude, le général espagnol cherche à détacher du cabinet de Turm les puissances garantes de la convention de 1015, en merae tem])s qu'il fait éclater à Venise la conspiration des Dalmates%
* 9 et tIS novembre 1615. Le jeune roi Louis XIII épouse , & Bordeanx» l'infaote Anne d'Àutriebe» fille du roi d'Espagne ; une de ses sœurs csi promise à l'infant, âgé de dix ans, qui fnt.
depuis Philippe IV.
* Los Archives de la Chambre des Compies coiislatent, en 1615, le payemont do sommes considérables pouries levées de cavalerie et d'infanterie en Savoie» les troupes rassemblt^es par le duc de Nemours dans son a})nn:r^n du Genevois et du Fau~ cigny, la compa;j;nie de cuirassiers iiani î^is du baron de Bussy, l'achat de mousquets à Genève, la soide de i,OûO Lorrains, etc. — Le roi Jacques, souhaitait qoe la niplnre italienne fltdirersion aux affaires de Clèvos ; Venise, en gnorre avec Tarchiduc de Glafz, prolertonr (le> pirates uscoques qui vennienl enlever des navires jusque dans les passes du Lido, le savait soutenu
8ar don Pôdre. Les deux gouvernements fournirent an dnc de •TOia ce dont U maiiqnait le pins, Targent.
* Denx ans plus tard (1618), le duc d'Ossnna el l'ambassadeur Bedmar doraient y renomreler cette tentative parla conjuration
à Nice le complot de Grimaldi*, en Savoie la prise d'armes du duc de Nemours. A Nice et à Venise, les complots avortent. En Savoie, le prince de Piémont, audacieux et brave, ne laisse pas à son cousin le loisir d'entraîner les mécontents. Il passe les Alpes avec deux mille vétérans, recrute des Suisses, fait appel aux milices de toutes les paroisses de Savoie, à la tète desquelles marchent les gentilshommes^ et les syndics'', et rejette Henri de Nemours au-delà du Rhône. Le prince, confus de sa mésaventure, sollicite un pardon vite accordé, car il fallait a tout prix étouffer ce péril* ; d'autant que, malgré 1 élan des gentilshommes et de quelques villes, certaines abstentions, la tiédeur des uns,
doat rabbë de Saiat-Réal a écrit le roman ^Conjur, dês Etpa* f Rob ûotifre Venise. Edition do 1757.)
* Âmiibal deOrimaldi, comte de Beuil, trahi lui-même, la veille
da jour où i! dovait livrer la ville , puni de mort. Voir Capriata (DeW istorie nel secolo XVII°. — iV. 27} et L. délia Chiesa fCorona reale di SiAVoja. Parte II. cap, X).
* Les compagnies de caïalerie étaient commandées parJiiM. d'Afx» de La Chambre, de la Serras, de Travemay, d'HermaDcef de La Dragonière, etc. Il y avait aussi un escadron de Saxe, et un autre da Daophiné. (Comptes du trésorier de Sacoie.Monte'
Oliveto),
' En particulier reux de Saint-Julien, Faverges, Rumiliy, Chambéry. fComplcs des syndics cf. trésoriers de ville.)
* Henri de Savoie-ÎNemouri» fut remis en possession de ses blenr; on loi paya comptant ^.OOOdueatoDa enletira dê thangs
sur Lyon^ on lui promit une somme égale tous les ans, h titre
de pension, assignée sur les tailles du Genevois et du Faucigny, la première année devait être do 45,000 ducats pour soulager ses affaires; l'exécution de la transaction était confiée à ses amis d'Alinconrt , Goifle et Lesdignièrcs. Pour toute garantie, Je duc Charles mol une garnison de 100 hommes dnns le. rliâteau d'Annecy [\r\p dn 14 novembre 1616, — Traités publics. X.30ÛJ Ces condiuuua éuienl exuibitanles. 11 fallut aussi payer Leadignières et le comte d'Auvergne; 74,950 liYree à l'un,
rinertie des autres, firent craindre à Victor- Amédée aue le parti du duc de Nemours ne comptât plus d'adhérents que ne Favait avoué le président Favre. C'est à cette date qu'il faut rapporter les soupçons dont la famille de Sales fut îobjei^ depuis le saint évê^ue de Grenève* jusqu'à ses frères et en particulier Louis de Sales, le premier pourtant a tirer Tépée contre les Espagnols qui, de Franche-Comté, menaçaient Seyssel et Bumilly. Le prince, dans un manifeste du 26 octobre 1616, constate :
« Qu'ayant faicl appeller par lettres nostre noblesse de cet Efstat, les aultres s*en seroient partis et retirez sans avoii" pîoiiieiiicnt sali^fMil à )eiir debvoir et sans aulcuue permission, et le^^ auti'os niesjirisanl nus ordres et robligalioii (|iriis ont à nostre service n'ont comparu ny personne pour aulx, nous déléguons les trois susdits pour composer avec eux sur les peines encourues, en ayant esgard à leurs facultés, à leurs vieil â^e et nombre d enfante, et sans que les dictes compositions puissent apporter aulcnne note dln&mie à leur honneur ny rester préjudicielles'. »
Les campagnes de IGIO oX de 1617 ruinèrent le Piémont pour dix ans, tant les Italiens du duc Charles-Emmanuel et les Espagnols de don Pèdre hyalisèrent de cruautés inutiles^ A court
^ 11 me dit aussi tous les mauvais tours que lui avoit joués le duc de Savoye et comme il avoit maltraité quelques-uns de 868 parants» très honnêtes gens, sans qu'il ait jamais Tonla s'en
flaindre ; ayant rendu, au contraire, toutes sortes de services ce duc 3 (Mém. mr Port-Royal. Utrecht. 174-2. ï. 301).
• SENAT. ~Rerjis(res des appels et levées. — Le trésorier général encaissa de ce chef une somme de 27«000 écns d'or {Comptes de 1617).
* Le duc incendiait les moulins et jetait ù la rivière les sacs de blé; les Espagnols, mourant de faim^ brûlaient les villages, pendaient les paysans anx arbres; voir les détails do sec de
d'Iiommes et cl*argeut, le duc de Savoie conclut avec Berne un traité d'alliance otïensive et défensive (23 juin 1617), conlirme les traités de Nyon et de Saint-Julien , accepte des Suisses un contingent et des subsides Hector Milliet, président des Comptes, fut le négociateur des traités qui assuraient les frontières d e la Savoie coatre les entreprises du vieux Lesdiguières et les coups de main des Huguenots, A Venise^, à Berne et à Baie, il fut soutenu par le roi Jao ques'; à Genève, sa tâche fut rendue aisée par une série de faits qu'ont négligés les historiens de Savoie. La peste avait désolé le Chablais, de
MonUgUoet lire les récits d'Emigliaoî ^oHxierecondife, MSS.
d« Im HibliOtK. de l'Université de Turin), et de Muralori /'Annali d'Italia. 111. Il n'y avait point de discipline parmi res armées faites de viugi peuples et que divisaient i'amour-propre natio- D8l et la vaniti^ des f hefe. A llontegrosso, rinfaoïerie pi^iaoïi* taiae croisa ta piqoe rontre les gentilshommes français qui vouloien' «boidrr r»'rMipnii !"S premiers. L'opération la pins s4rieuâu lie culte guerre lut le siège de Verceil, défendu avec obstination par ! ingénieur savoyen romle de Saint^Fixmt (da 25 mai an 25 juin Itf 17;, et que ne purent saover ni l'héroïsme des femmes courant aux remparts, ni !a vigueur du marquis de Caiuso, oi los efforts désespérés du marquis d'Uifé.
' Co traité, négocié par Jcnn Gahaléon, cédait aux Bemoi<( les droUf de la Maison de vur le pays do Vaud, ainsi
âue ceux que le duc avait acquid de Louis XI 11 eu 1611 ; le énal s'opposa longtemps è son eoiérittemeot, et ne l'admit qno le 18 juillet 1639.
* Le dues'engsgcait è ne jamais traiter isotémeipt ; la téim-
bli(jue lui allouait un suhsi lp nniinrl dp cinquanto milln marrs. Les conventions de I61i et i^ia furent résamées donaio traité du 14 mars 1(>I8.
' l 'agent anglais b'appolait IsfKu*. Wahc. Ber:i*"î fournissait un subside do cent mille ëi us d or et ua conùugenl do 4,000 arqai*bo8iers pour une campagne de six mois en Piémont ; ces troupes ne devaient être employées que la où les chances xont égaUi, ny sur mer, ny aux astauts. {XH. XUAi^. Traités arec les Ligues. MaifÂQ futcetto JLiii).
1013 à 1616 1 les Genevois prodi^èreat des secours aux villages catholiques ; puis, le Magistrat de santé bai ra la ville (du 2 août 1615 au
1^»" janvier 4616), de telle façon quHl n'y eut plus possibilité de communiquer autrement que par le lac, et que les citoyens de Genève, propriétaires de nombi'eux domaines dans les enclaves du Chablais, ne purent ni couper leurs blés ni vendanger iijurs vignes. La libre pratique fut rendue le 2 janvier 1616; le lendemain, de longues iiles de chariots chargés de vins et de grains entraient à Genève, s'arrétant, ceux-^ci devant l'hôpital général, héritier du Chapitre et des terres de Saint-Victor, ceuxlà aux portes des particuliers. — Qu'est-ce donc? dirent les bourgeois ébahis. — Ce sont r^os récoltes de Sauoye, répondent les syndics des villages. Vécyvostre bien. Quant moo frais de levée et decharroy^ ils nous ont esté camptés pour vous par les pestiférés de Thonon *.
Lesdiguières et Charles battirent si souvent
don Pèdre que la cour de Paris coupa court aux succès de Tarmée combinée par le rappel de Lesdiguières. Paul Gritti, ministre de Venise auprès de Philippe III, soupçonne une trahison et brusque la paix , facilitée par la chute du duc de Lerme à Madrid et celle de Concini au Louvre. Le mauvais succès de la ronjnration des Espagnols à Venise les rendit plus souples :
^ iLtron vit à cette occasion, remarque l'abbé Vittorio Siri % deux choses qui trompèrent le iugenieut des . hommes les plus rompus aux intrigues de ce temps :
* AR. («ENÈVR. Histoire manuscrUe de Jean Gaui/uer»
* M§mùtU recondile, tome lY, page 2d.
la Cour de France désirant de bonne foi le repos de ritalie; les Espagnols restilttanl sans arrièrê-pensée tout ce dont ils s'étaient emparés pendant la guerre. »
La cour du Louvre, menacée par le parti des princes et le réveil des Huguenots, croyait assurer à sa politique un solide appui dans les Alpes. Richelieu apparaissait au conseil; il exécute l'article du traité de Brusol qui projetait, en 1610, le mariage du prince de Piémont avec la fille d'Henri I Y , et laisse entendre que les accords secrets de cette convention vieillie pourront se réaliser tôt ou tard ^ Le 30 octobre 1619, le prince et Chrestienne de France firent à Chambéry une entrée solennelle dont le Sénat , par une flatterie d'Antoine Favre , fit presque tous les frais^ Ce mariage seml)lait être le ^ge d'une association pacifique; mais Taudace inquiète de Charles-Emmanuel ne devait laisser à la Savoie que quelques mois de répit.
Tandis qu'en France Louis XIIL complice innocent de l'Espagne , écrase le !Béarn , que Lijynes sacrifie son honneur à la fortune de sa maison et essaie d'endormir FAÎlemagne,
' Le mariage se fit le 10 fë?rler'l6l0 ; Ghreatienno éfsit nées le 10 février 1006. Le sénateur-abbé d*Hautecombe, Sylvestre de Salaces, avait repris, dès l'îi;?, rr» projet d'Honri ÎV , Je cardinal Mnnrice de Savoie el 1 evéque de Genève lurent ensuite chargés de la mission officielle, et, pour traiter les questions d'iDlérét, on leur adjoignit lo président Farre. Les fêtes du Louvre furent célèbres par leur éclat, l.el^ et le 17, on donna dos baliets dont chacun coûta plus d'un million de livres ; il<^ avaient pour sujet, l'un la Forêt enchantée, du Tasse ; l'autre la fabU de Psyché. On fit venir des provinces, et même d*Italie, quantité de musiciens ; on eut les musettes et les violons pour danser, les luths et les violes pour chanter CMém, ducontinuateur de Yillars l. 597K
• Chaque sénateur paya 39 Juoatons. — Cérémonial du Sémt, iHêê. de la bibl. du marquis Costa.
le duc de Savoie réitère les appels d'hommes
et d argent et prèle Foreille à tous les bruits de l'Europe. Partout où les dynasties s'alTaissent, l'espril do la Réforme soufile l'insurrection. En Allenia£,nie, la guerre de trente ans (1618-1648) va dè\orer l'un après l'autre Frédéric V, Ferdinand II, Christian IV, Waldstein, Gustave-Adolphe et LUchelieu ; en Espagne, la mort de Philippe iil (1621) livre la monarchie à Olivarès; en Aii.L-lelerre , Stuart change de politique en même temps que d'amitiés; eu France, si les Religion naires bravent, un instant, Louis XIII, à La Rochelle et à Montauban, Richelieu recrute les bourreaux qui décapiteront la noblesse, et les démolisseurs qui jetteront bas les dernières tours féodales. Dans les Alpes, à la guerre de don Pèdre succède la guerre de la VaUeline, plus longue et plus impitoyable.
Le duc Giarles -Emmanuel, suspect à ses • alliés comme à ses adversaires, ne pouvait avoir de ligne poIiti€[ue assurée; Topinion, à laquelle il faisait de fréquents appels, n'était plus dans sa main qu'un roseau brisé. Il donne alternativement aux l^'rançais, aux Espagnols et aux Italiens des gages qu^ils n'acceptent pas. Le duc de Féria en valût la Valteline* et y massa-
' La VaUeiine, profonde vallëe que creuse l'Addj, de!*c»^nd djQS Àlpes rhéliques au lac de Cofue, el €uinui:ind j lus (rois passages gui, par le Spliigen sur Coire, rEogniline e( le Stelvio sur Inspnick, relient te Milanais à la Suisse ei au Tyrol. Ce pays, engagé aux (îrison««, en l'îOpar Louis X!I, p-if 4uo,oO0 écus, fut dérinitivcment cédé aux Liques grises, en 1512, par Sforza» en même temps que les comiét» do Bormio et de th'n* TSDna. C'est, au point de voe militaire, un vaste camp retranché, avec des routes canhécs et courtes pour se jeter dans les valléoa voisines ; les Grisons étaient protestants, les Italiens de la
cre les lléloi mes; Charles-Emmanuel, espérant y servir d'arbitre, proteste pour plaire à la France; la France confie au Pape le séquestre (1621). Louis XIII, battu à Montauban par les Huguenots^ se rapproche du duc de Savoie, le caresse aux conférences d'Avignon, le lie par le traité de Lyon * ; puis, l)riisquement, le marquis de Cœuvres occupe la Valteline, et le duc, iurieux, ne pouvant décider les Cantons à s'u« nir à lui*, désespérant de s'attacher Lesdiguières, le roi du Dauphiné^, cède aux suggestions du miniçtre Scaglia, et massacre les Vaudois * pour rentrer en gràcè à Rome et à
Valteline catiioliques. Les Espagnols, ne pondant pénétrer en
Autriche ni parles Etats vénitiens indf^poiiiînnts , ni parla S'iî- -"' iirulrnli>ire .les (irisons n'r'iilrùrent dans la ("innfddf! ration tiu en 175*8;, ni pnr hi Savoie devenue a.ssez toile pour refuser le passage, imaginèrent de se créer, par la Valteline, une nonveiie roQic d*étapo8. La France était surtout intéressée à la neutralité de ce passage, le soiil par où ses alii.'s de Siiissn pussent librement desfpndre eu Italie, le seul aussi qui lui permit, en ras de rupiure avec la Savoie, de LOînmuniquer avec Venise.
* 1 février 1023 ; triple alliance do la France, de la Savoie, et de Venise pour assurer la neutralité de la Valteline. Voir Ja convention militaire et la répartition des contingents an tome II,
des traités publics. Quant à l'altitude des principautés italiennes, consulter aux AR. TUHIN, \v. manuscrit intitalé : Relazione del negoziato dei députait di Sapoja in Milano suUe di(~ ferense eon Mantova, nel 1622.
* Le compte du trésorier lUniai con&taïc que ks députés tle Berne, de Genève et du Valley furent niagnifiqneraent entretenus à ('hanihdry pendant cinq jours, et n'y lai attirent rien que la j'nit:' de leurs rowjvm? (Mss. des Archives de cour cité dans
i lii^l. inanuer-rile du P. Lama).
' Au compte ae Roliaz figure uue assignation de 112,500 livres sur la gabelle du sel en Savoie, accordée par le duc à ]M">«de Lesdiguiëres. Le 21 octobre la convention de
Suze chargea le vioux tonnëtablc de régler les questions restées en litige entre Paris ot Turin.
* Voir pour les détails, Gilles fUist.des Eglises réformées des vallées du Piémont, Ch. LV) et Saluées CHist.milit, '2-i9},
Madrid (1624). Il est instractif de noter le rôle que jouent, dans le jeu de bascule de la diplomatie piémontaise, ces trois petits peuples pro-
leslants, les Grisons sur la route de rAuli iche, les Vaudois sur celle de la Fi'anco , les Genevois sur celle de rilelvotie, isolés au milieu do puissants Etals et devenus Tenjeu des batailles ou le prétexte des rupUu es. Ecarté de la Valteline, arrêté sur les pentes du mont Viso, Charles-Emmanuel, (^ue la lièvre du succès dévore, s'obstine à reclamer de nouveau des grandes puissances carte blanche pour Gènes ou Genève. Il iusiste sur Foccupation de la Valteiine , qu'il préleud contraire au traité de 1623, et réussit à faire décider Tattaque de Gênes. Ce compromis le dédommageait, en quelque sorte, de la réponsr dp Louis XIII au Nonce de GrcuuireXV, qui le sollicitait de permettre que Genève lit retour à la maison de Savoie : TentencU continuer aux Genevois la protection de mon père Henri IV, et je ferai respecter les traités de Vervins et de Saint- Julien qui assurent leur existence. Cependant Tactivité du pape renouvelait les espérances des catlioliques * et le P. Corona, son agent à Paris et à Turin, ne négligeait aucune desrai^ sons qui pouTaient déterminer la France à déserter sur ce point la politique d'Henri IV, bientôt reprise par Richelieu'.
* Grégoire XV fonda le collège de la Propagande. l\ canonise, en mars 16-22, suint Ignace de Loyola, saint François Xavier, saint Philippe deNéri, saint n Thérèse. En juillet 1629, le connétable de Lesdiguières, âgé du 80 ans, ne fait catholique.
- « Si les républifiiics ne se bornaient qu'à certaines villes, on pourrait facilement en venir à bout mais elles ont des adht^renta (eittadini e tegmcij partout, à la cour et jusque dam
Ces aiméeSy de 1620 à 1624, marquent pour la Savoie une série d'épreuvés dont le contrecoup se fit sentir de Turin à Chambéry et i Annecy; du cabinet de Scaglia, de Barberini, de Bérulle^ ou de Tanticnambre d*01îvarès jusqu'au sein du Sénat de Savoie; de la politique dans les mœurs. Le duc Charles-Emmanuel vieillissant perdait l'un après Favitre tous
mort en 1607, et son successeur, le conciliai! L Germonio, envoyé auprès de Philippe III p( luy servir de tuteur à l'impétueux Philibert, s était si bien acclimaté sous ce beau ciel d'Espagne qu'il n'en voulut pas revenir^; Roncas, le rusé diplomate qui négocia les affaires du^ Marquisat, s'éteignait dans une magnifique retraite^. L'éveque d'Aoste, Ludovic Martini, fin politique, et le président .leannin, le seul homme qui se souvint d'Henri iV, moururent
le eabinel du roi ; ils dtîcomposont TElut et pourront bientôt expulser le roi do ga propre demeure. Genève est quesi leur Rome.» (Instnictions du pape an P. Cprona. 18 juillet 16Sl«r- > Archives de conr).
* Premier président des Ccmp{i"ïs, arclievfî(iuc de Tarentoiso en 1598, après la mort de sa fpnimc. En chargeant de missions diplomatiques tous les prélats de ses Ktuls, missions qui les retenaient floaveiit pendant do8 années hors de lenrs diocèses, le duc évitait des conflits avec tes fiefs ecclésiastiques et y pre« nait de plus en plus une position solide.
2 11 écrivit de Madrid à son clergé des lettres precieusrs pour I histoire des mœurs fEpistolarnm pastoralinm ad clerum et populum Tarentasiensemj 16-20) ; il y mourut en 1627.
* Le palais Roncas. à Aoslc, est uue superbe habitation dans le grand style du palais Farnèse de Rome. Les portiques en
étaient couverts de fresques délicates dans le goût des grottesehi de Raphaël aux loges du Vatican. La sottise des intendants piémontais a couvert de badigeon ces libres peintu^e^J, dont quelques parties, mal effacées, sont ravissantes de penst-e, de dessin et de couleur. '
les souliens
en 1621; saint François de Sales en 1622;
révôque de Maurienne, Philibert Milliet, et le président Favre, les deux plus intimes confi- I lents des desseins du prince depuis 1590, en 1624; Belli, Negioai, Morozzo avaient aussi disparu. On retrouve des ministres; mais ce (|U*on ne peut remplacer, ce sont les convictions qui se modifient, les intérêts qui se déplacent, les sympathies qui s'évanouissent.
L'esprit d'une époque ne se devine point à travers la simplicité méthodique d'un résumé d'histoire. Rien de plus dangereux que la grande illusion des faits accomplis si Ton n'étudie pas leurs origines. Ou trompe plus malaisément les peuples que les individus; mais, les motifs, saisissables de près, perdent souvent leur importance réelle par Téloignement; la vérité n'est donc qu'à demi dans 1 histoire publique; il la faut rechei'cher tout entière dans l'intimité des hommes et dans la substance des faits. Les esprits qui s'épuisent en combinaisons compliquées ei dont le défaut capital est un excès de finesse se trouvent désarmés à certaines heures. Il j 2l des crises imprévues où la diplomatie impuissante voit se briser tous ses fils; les petits pièges préparés de longue main, les subtiles trames, les ressources vieillies aune politique dissimulée, ne servent à rien quand un acte décisif s'empare de l'histoire et que la logique, un instant, gouverne le monde, il est des époques où la foule qui s'ameute sur les places a plus de clairvoyance que les hommes d*Eiat, et devine en se jouant les diplomaties souterraines. Les bourgeois de Turin, les citoyens de Genève, les magistrats de Qiambéry avait depuis longtemps des crain'-
tes commuiies et redoutaient, pour des motifs diiférents, le sort que la politique réservait à la réjrion des Alpes.
Parmi tous ceux qui servirent le duc Qiarles-Emmanuel , deux hommes sont restés populaires: Antoine Favre et François de Sales. Ils résument, dans Topinion, le double aspect, religieux et positif, du caractère savoyen. Ils étaient pour le cabinet de Turin un mobile et puissant levier qui , tour à tour, maintenait ou agitait la .Savoie. Ils jouèrent dans ce pa^s, et même au dehors, un rôlè considérable; ils y façonnèrent l'esprit public; ils y laissèrent des traces profondes; à tous ces titres, leur portrait doit se détacher en saillie de cette période compliquée qui s'étend du traité de Vervins i la convention de Cherasco.
En 1601 , René de Lucinge avait tout quitte plutôt que de servir d'instrument à des faussetés calculées. Un homme d'esprit, préparé aux intrigues de cour par Tétude des arguties juridiques, le remplaça dans la confiance du prince et demeura, pendant plus de trente années, l'arbitre des anaires intérieures de la Savoie. Cliaries-Emmauuel aimait qu'on lût heureux et qu'on ne s'embanassàt pas de scrupules ; Antoine Favre répondit à son espérance.
Né français ',Ântoiue Favre n'adopta pas la
♦ A Bourg, le 4 octobre 15'i7, (1(Mix ans avant f|uo la Bresse fit de nouveau partie des £lats des dues de Savoie. 11 étudia h Paris, ch«2 tdsJésniies* dont il resta l'élève toute sa vie. n fit» en 1606, rapulogloenlhousiaste de cette compagnie : Ton» tasfj^fp ^nriptafis Jcsu patres qnibu<s nihil cpfm: nnsfra tnlit [eretque ej'udiltùs, util rehgiostàfi, hihll di^nique iuil chrisiian<t reipubliœ in tanià seculi inft'ticiiaie Liiilià'i (Codex. 1072}. Président du Sénat dès 1610, il moumt à Chambéry le l** mars 1634. Sauf certaines petitesses de caractère et de singuliers
Savoie qui fit sa fortune et fut, avant tout, Vami du prince. Ce jeune ambitieux se révèle, au sortir des bancs, par la publication de ses Conjectures où, hardi novateur, il bal en brèche la routine, raille les commentateurs et oppose la grande loi roinaiue à leurs minuties. Ce coup de cymbale retentit dans toutes les écoles, et l'on crut que Taudace du jeune avocat présageait un de ces rares génies que se disputent les siècles. // a du sang aux ongles I s' écria Cujas. Dixhuit ans plus tard (ISw), Favre compléta son livre de l580 par un réquisitoire contre les Erreurs des praticiens \ Il venait de rencontrer François de Sales ; il fit de cette àme ingénue rinstrument de sa fortune. Ah I c'est mainte' tiant, écrivait-il au Saint après son voyage de 1506 en Piémont, qu'il fera bon estre de vos amis d qui en vouara avoir à Rome età Turin */ L*amitié de lévéque de Genève a jeté sur le président Favre tin si singulier éclat que les fautes du politique sont comme effacées par les vertus du Saint. Dans cette association inégale
procès, on a peu de détail:» auiiicntiques sur sa vie privée qui parait anttire. Il se maria deux fois ; las plus eonous de ses enfants sont le grammairien Vangelas» et JacqoeliDe, Hère de la Visitation.
* Les docteurs gaspillaient leur science à traiter des thèses sottes ou immorales. Cœpola imagina la cautcîe pour $e libérer de cent ducats en donnant trois écus, et le piémontais Ferratins a pnbUé celle pour diif9 mpimémmt das injwret,
* lallm inédi$«t de sain$ Françm dê Salis. Tome 1, 172. Si Ton compare la figure blanche, souriante et blonde do rêvéque, dans im^ çps poriraits, à la tète osseuse, au Tisage amaigri, creusé, tuyant, morose et railleur du magistrat (splendide bronze de M. Gumery], cette débonnaireté expansive à cette fausse homilité (Voir son épttre dédicatoire des Erreurs d$t Praticiens et sa loftro au duc sur Ventrde à Paris', on lîevine, sans efforts, lequel de ces deai hommes a été la dupe de l'antre.
où François de Sales mettait tout son cœur, Antoine Favre n'apporta c^\ie des calculs. Doué dé qualités éminentes, mais faisant bon marché de ces eonventione sociales du vice et de la vertu qui ne sont, à ses yeux, que le frein des âmes vulgaires, Favre trouvait dans les duplicités de Charles-Emmanuel, dans l'état embarrassé de la Savoie, dans les désordres de FEurope, l'em* ploi d^un goût décidé pour Fintri^ue, d'une apparente franchise, d'un esprit délié, subtil, d une passion du commandement que contrariait sa cauteleuse prudence ; il était de ces riches, déguisés en pauvres, qui sacrifient Féclat du pouvoir pour mieux s'assurer la satisfaction de tout secrèterneitt conduire.
Tour à tour magistrat, auibassadeur, intendant, et presque général d amnée, Antoine Favre réussit dans la plupart de ses entrepiises. La conversion du Chablais, les ambassades de Rome et de Paris, la publication de deux ouvrages considérables sur le Droit romain * , lui firent une réputation d'homme universel -À laquelle son Code* mit le sceau. Ce n est, àvrai dire, que le Recueil raisonné des arrêts du Sénat de Savoie pendant une périodo-de dix ans : on lait honneur au seul Favre de ce travail de patience ; ce fut l'œuvre collective et souvent anonyme de ses collègues ^La défense de motiver les
' Rafinmdia in Paniectas. Genève. 1604). — PapintotiMi
jurisprudentiœ scientia (Lyon, 1607).
* Cf)d''T Fabrianus. Genève et Lyon, 1606. — In eodice, di* Joseph Aurel en parlant de Favre, quantà sui dimmlior, tanto S9 melior Hlesp.jurisc, 63). Les traraux de Favre fnrent, de M part de ses contemporains, l'objet de viotentes critiqoet.
* En particulier do son savant et modeste collaborateur, l'an' rien commissaire des guerres Portier de Bellair. 11 faut citer*
arrêt? dépaysait la jurisprudence ; Favre transformant ces motifs en commeniaires^ révéla par ce tour habile, aux juges inféi ieui s et aux avocats, sans violer la loi, les secrets de la cour suprême. La hanliesse qui le lit ainsi déroger aux traditions, la méthode qui groupa ces milliers de sentences par naiurr /l'originalité de quelques aperçu?, In nmiveaulé de certains rapproeliertients, telle est la part personnelle (le l' avre dans ce soi-disant code. Il rendit^ toutefois, un immense service aux jurisconsultes et ouvrit une voie nouvelle à l'esprit d'analyse. Mais ce recueil ne possède ni les grandes vues juridiques proclamées, en 1564, par Dumoulin dans la Révision de la coutume de Parts, ni ces rapprochements de Thistoire avec la législation, qui jettent de si yïwes lumières sur Fetude du droit et qu'avait ima^nés F. Hotman, en 1574, dans le Franco-Gallia ; quant à la séparation de l'Eglise et de TEtat, Guy-Coquille l'avait traitée, en 1591, avec plus de vigueur et de sincérité, dans son livre des Libertés de l'Eglise de France. Au |)ouil de vue spécial du sens légal et du progrès pratique, le Code Fabrien est beaucoup au-dessous fie la Révision des cou^ tûmes d'Aosfe par le sénateur Gotofred Ginod ri 572 à J5cSi>>, livre inconnu, et qu'on ne peut lire sans surprise, tan l on y rencontre de clarté, (le prudence et de lai^ge équité :
Habcnt sua fata libelli !
Les œuvres du président Favre ont été tant -
parmi les émules du pr»'siilont i'avre, k-s s.îvoyens Jean Milles, Charles Baplendier (1559), (îuiilaume d'Oncieu (1584), Françoia Berlîet(1589}, Godefroy de Bavoz (1607), Antoine de Charpàoe {16 etc.
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louées, et par de si excellents esprits S que je suis i Taise pour signaler ce qui leur manque. Travailleur infati^ble, possédant à fond les textes, Favre permt dans Tétude de la chicane la verdeur d*allures, la vivacité de jugement qui, à son début, firent le succès des Conjectures; il est ingénieux et disert, mais souvent banal dans Texp ression , et sans élévation dans la pènsée. La morale de sa vie se résume dans 1 épigraphe du Code : Quod libi fieri non vis, alteri non fecerls ; c'est le droit exclusif, inerte du rhéteur antique ; ce n'est point cette sympathie active, cette charité agissante (ju on devaitattendre de l ami de saint François de Sales.. L'essentiel pour lui, c'est de réussir, et, s'il échoue, de n'élre pris ni puiir un roiij';d»le ni surtout poui une dupe. Ses opinions })t)iiliqnes se inar- (pjfutdans Tesprit ipii dida ses livres. Au libre examen du droit rouiain [)ài Cujas, PiLliou, Godefroy, à la syt:llièse des coutumes [>ar Alciat, Estieniie l'asquier, Poyet, Dumoulin, Ginod, Favre oppose le texte impératil' des lois impériales, qui font du prince le centre d'où tout émane, où tout revient; il supprime d'un trait de plume les libertés du moyen-àge, les conquêtes du tiers-état, et se retrouve, sans effort, aux temps où César- Auguste était à la fois tri* bun, consul, censeur et pontife.
On n'a point, que je sache, suspecté la fidélité d'Antoine Favre ; mais il mettait celle des autres à de rudes épreuves. Il avait,un peu partout, des espions intelligents qui le prévenaient aussl-
* Le sénntcur Avel a publié, en 1824, un clogrltist. du prés. Pavff où il si'écrie . c PutsH (et essai laire gtfmer dans les c<Burs l'amour des suhlimis vertus dont Favre offrit 1$ plus
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tdt de tous les accidents ou propos d'impor* tance^; il s^exnpressait de les résumer et d'en faire part au duc Charles dans des lettres curieuses ^, où le verbiage n'exclut pas la finesse, et qui révèlent Thomme tout entier. L'am* bassadeur de France traverse Ghambéry ; Favre le traite magnifiquement (il a soin d*mdiquer au duc le chiffre de sa dépense^ ; il n'en peut rien apprendre. En désespoir ae cause, lï le met en Ire les mains de son ami le bon père Reo leur des Jésuites qui, tout en lui montrant son église, lui tira des lèvres certaines choses dont il fit le mémoire que je dépesche cij après tout au long. Enjuiliei 1010, les Espagnols, cantonnés à Rumilly et à Faverges, donnaient des inquiétudes aux habitants, ne craignant pas de dire, qu'au départ, ils secoueroient les bourses des dix ou douze plus riches de la ville. Les querelles étaient fréquentes ; les soldats allaient criant partout qw les Savoyens étoient aussi Luthé^ riens que ceu^ de Genève ei que le duc était un traître. Après le fameux : Impdta ! d'Ânnecy ^, Favre ne parut point fâché d'un tumutte qui,
* c Un gerUUhomm» mien amy, ef qui me favoritê en et lieu d'avoir l'œil aux affaires du monde pour m'en donner advis pour le service de V. A. » (Lettre publiée dan.s VRist. du Sénat. Tome I. page 679.) — Taisaad (Vie dtts JuriscormiUcs) rapporte qua Farie eiiToytitfionventà Tario Jiuqa'à trots et quatre eonrriera par jonr diargés d'informations et d'avis.
■ * On conserve aui ArcbiTes de conr à Turin, une centaine
de CCS lettres inédites ; rorrospondance politique du président ■dtVAic le prince. l eur publication intégrale moditierait profondémeut i opinion qu on s'est faite sur cet habile homme, qui a eu le rare bonhear de réussir jusqu'après sa mort.
^ Je laisse à de plus heureux que moi le plaisir de déterminer, aree «ne entière certitnde, la date et les détaiis de ces Mch- Unes savoyennes, dont les Génois devaient imiter, en 1746» la saQTsge énergie.
écrivait-il au duc, donnera garde aux gens d*armerie de trop faire les maislree hors du pays et aussy a quitté V. A. de ses pîm turbulenU Bubjeds. Hector Milliet, Janus d*Oncieu, - Antoine Gaud ou Jacaues Salteur, ses futurs collègues, auraient vu les choses de çlus haut* Le baron de Péroges croyait trop a la puissance du prince, et pas assez à celle des lois; il ne pressentait pas qu'une heure vient où les mceurs et les intérêts édiappent i cette discipline plus capricieuse qu'énergique qui, née de l'ai^bitrairc , disparait dans la désuétude. Reste léfçiste dans la politique, Favre plaidait une ambassadu comme il aurait luit d'uii procès ; ses dépêches diplomaùqucs sont des mémoires à consulter, où les exceptions dilatoires suppléent aux bonnes l'aisons et les faux-iuyant aux principes. Gouverneur de Savoie, il n'y prit d'autre initiative que d'expédier sans cesse a Turin des courriers chargés de rapports de poUce; ambitieux, il voulut se hausser jusqu'au pouvoir et ménagea tout le monde pour ne
Eoint s'exposer à brusquer les futurs favoris du asard; honnête soit, mais de cette moralité douteuse qu'on ne peut surprendre et qui cependant inquiète. On devine je ne sais quelle dissonnance entre la valeur réelle de cet homme et le rôle important que les circonsiaiices lui valurent ; ce fut un donneur d'avis y jamais un homme d'Etat. Avec plus de fierté dans l'àme et moins de paresse de cœur, s'il n'avait pas toujours dissimulé son opinion derrière la volonté du prince et dérobé l'initiative du ministre sous la servilité du sujet, Favre aurait pu
i'ouer, en Savoie, le rôle d'un marquis de Pomlal ou d'un OUvarès. Mais nul ne poussa aussi
loin le grand art de n'être pas responsable; Sui quàm veritatis amantior^ il n'était point de taille à assumer ces lourdes charges de périls et de gloires; ses succès eux-mômes manquent d'idéal, et il faut quelque grandeur jusque dans le positif de la vie. Si les arrêts du Sénat avaient moins souvent cité les définitions du présideuL Favre, qui se souviendrait du baron de Péroges?
Fnniçoi:? do Sales possédait tout ce qui manijuait à son adroit aini : la. fierté de race qui se traduit par une conliaiice touchaide ou par de virils éclats; la fermeté vis-à-vis du prince, et cette recheiTh'^ d'exquise et a^ssante bonté qui enn()l)lit jusqu'aux moindres détails de sa vie. Né"^ d'un père qui voulait faire de lui un courtisan et d'une mère qui souhaitait le voir évoque, François de Sales étudia à Paris, y lut les premiers livres des Essais^ desséchants de froide logique, s'y réchauiïa le cœur aux ha* rangueS'de M. de Thou, revint en Savoie où, comme plus tnr 1 Joseph de Maistre, il sentit le vide de la vie à la mode et X énorme poids du rien^ reprit ses études à Padoue^ et s'y atta^ cha aux séduisantes et persuasives doctrines des PP. Possevino et Scupoli , beaucoup plus qu'aux abstraites leçons de Pancirolo. Jeune, beau, appartenant par ses alliances de famille a la meilleure noblesse de Savoie, possédant une aptitude singulière pour la controverse, il avait surtout une éloquence naturelle, abondante,
' Selon le mot piqaant de Joseph Aarel {'Resp. lutUe.)
* Le 21 août 1507, au château de Sales, près d'Annecy ; prôtre en 1593, évéquo le 8 décembre irtOi. Frdncoie de Sales mourut h Lyon le -2S décembre Itiii. Il futbéatitîe parAlaMB* dre Vil le i^d dteeuiiti^ 1601, et caaoaiié eu 106$»
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qui jaillissait sans effort d'un cœur ingénu. Les grâces un peu elïéminées de son langage étaient alors l'image de son caractère, doucement passionné, saintement enthousiaste, mais prêt à suivre 1 impulsion d'autrui et cliercliant la voie la plus i iide, la plus abrupte, la plus dédaignée, pour y servir Dieu humblement. Ce jeune nomme sensible, confiant et bon, parut à ses maîtres réunir les qualités acquises et les séductions innées qu'on trou\ o toutes rarement à ce degré dans le mémo homme. Son ingénuité ne s'émut, en efîet, d'aucune combinaison; il accepta, comme autant d'ordres de la Providence, les hasards concertés par ceux qui disposaient de sa personne.
Nommé prévôt du Chapitre de Genève (mai '1593), il fonde à Annecy la Confrérie des pénitents du très saint crucifix, puis, passionné d'apostolat, il part pour le Gnablais (9 septembre 1594), suivi d'une seule personne, à
Î)ied, sans autres armes que trois livres. C'est 'acte héroïque de sa vie. Il croyait aller au martyre, et ne se savait pas soutenu par les protections puissantes dont il était l'instrument. Les fatigues et les périls de cette mission de trois ans sont dignes des confesseurs d*outre-mer; mais Ta^ ostolat allait faire place aux manœuvres indécentes de la politique. François osait dire : Qui presche avec amour prescke assez contre les hérétiques, quoiqu'il ne prononce pas un seul mot de dispute contre eux. Les Capucins * , les magistrats et le duc ne pensaient pas de même; ces hommes con-
^ HiHoiret âet miisiont despères capucins de Sacoye^ d'aprte Iw Mss. de I6r*7 et de 1680.
vaincus, capables de croyances fortes (je parle (les premiers), mettaient an service de leur foi la passion froide, l'obstination intrailable du caractère savoyen. Ils s'engagent dans la lutte contre riiércsie pour saLi^lLure leur propre austérité; la politique utilise leur siiiecrité brutale, leur ferveur impitoyable ; le coup d*Etat de Thonon (4598) brise les dei nières résistances, et le Chablais l'ut converti ' . La renommée de François de Sales sortait pure de ces violences que sa vertu semblait rendre impossibles. Le auc le séduisit par sa bonne «^riiee et dos promesses pour le bien public, el h» Saint, car vraiment il niéi'ifnit déjà < e nom, put éeiirc* à Clément VIll une lettre eutliousiaste où il van tint la ])iété du prince, sa foi vive, ses elTorts pour dérariner l'hérésie, et (pfil lerminait parce cri digne du Caniiguc des canliques : « Le cJuuil de VEçflhe retentit de toutes parts comme la voix de la toiirterelte, et nos vignes, renouvelées et reflorissantcs, répaèident une odeur qui charme et quipaeifir. »
Le 14 décembre 1tK>2, il prend possession, à Annecy, du siège épiscopal de Genève, et, malgré la pénurie de ses ressources ^ , réussit, en peu d'années, à rebâtir les églises brû-
* Voir ci-des9U8, chapitre V, page 189 el attivanfc?.
* U avail mille écus d'or de rereQa, dont il ne lui restait
que 700 ducatons de 3 fr. 15 l'un pour ses dépense;* personuelloa. Sa i^iuipliiitc de mœurs était comniutiicativc ; ses lilies de la Visitation n'auraient pas diué. le jour de leur entrée dans leur premier couretit, sans l'a uni ône d'un voisin. — Ln baronne de Bonvillars légua sa fortune à l'Ordre naissant. Lc> héritiers voulurent plaider. Le saint évôiiue, résistant celte foi- aux conseils d'Antoine ,Favre, céda tout : A'e voulant pan que ses aMUêt allassent débattrê avec {m fawrmà ménagères U$ biens de ee mmé€. L'exemple est rare dans rbistoire des eoavents;
iesi-i<»4
lées par les Bernois, à couvrir son diocèse d'établissements de propagande ou de charité'. Sou zèle pour la discipline lui fit imposer la rè- ^le, non sans péril, à Tabbaye de Sixt, à celle a Abondance, et réussir dans la réforme des religieux de Talloires; on no rencontre , pendant les vingt ans de son épiscopat, qu'un seul conllit avec l'autorité civile*. U apportait^ dans toutes les choses de la religion , l'ardeur passionnée d'un abbé de Rancé sans y mêler Faustérité sombre de l'abbé de Saint-Gyran^; sa nature, obstinée dans la cbarité, Téloignait de Fâpreté mystique du Jansénisme autant
* La Sêinte-HaisoD de Thonoo. dont la bnUe de fondation
fut obtonuR par le P. Cîiéruhin (15 septembre 1599), et qoe dola riclienient le duc, porte dans ses statuts reaipreinte de resprit de prévoyance et de charité de saint François de baies. Cet établissement, qui participait à la fois dnconvent, dn séminaire, de récole, de l'atelier et de l'hospice, comprenait : une congrégation de huit prêtres séculiers ; une mission de capucins pour la propagation de la foi dans le bassin du Léman, (type de la vaste congrégation érigée, le 3% juin 1622, par Grégoire XV}; un collège pour des leçons de belles-lettres ; un séminaire pour le noviciat des prêtres ; des cours publics de Uiéologie, dedroit civil et de médecine ; «ne Aubcrcfe de vertu ou maison des arts avec des ateliers pour former des apprentis et des ouvriers de divers métiers : une maison de refnge pour recevoir les pauvres convertis et les calécliuniènes ; un nospirc pour les malades et les vieillards. — Le 31 juillet 1601, le duc admit la bulle de 1599 ; le 2 février 16U2, il donna
Éteins pouvoirs an P. Gbémbin d'organiser la Sainle-Haison ; ) président de Bavoz mit les Capucins en possession, le 24 mai suivant, des terres, biens, revenus et privilèges qui leur avaient été concédés par lettres-patentée données à Turin le 4 janvier 1602 (Archives dn Sénat).
' À propos d'un monitoire qu'il refusa de publier malgré Tordre du Sénat ; sa foi évangélique répugnait à l'usage de ce moyen brutal d'utiliser la conscience du chrétien au service d'intérêts matériels et privés.
* Voir, pour les relations de saint François do Sales avec .^rt-]|oyal, ï fiistfiire de M. Sainte-^uve. (Tome 1.^17 à 303.