‹ Histoire de la SavoieChapitre 22 sur 36 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LA VIE INTELLECTUELLE. — LES ÉCOLES, LES CORPS DE MÉTIERS, LES CONFRÉRIES, LES . LETTRÉS, LES SORCIERS.

Le troisième concile de Latran (1179) et le quatrième ('1215) ordonnaient que^dans chaque église de paroisse, on instituât une école gratuite et y autorisaient renseignement de quiconque était apte à donner des leçons. Innocent III ajoutait que le premier devoir du prêtre était de s instruii-e et le second d'instruire les autres. L'Edise resta fidèle à ces belles mes; depuis ie premier siècle jusqu'au XITP le christianisme absorba ce qu'il v avait d'inspirations dans l'humanité; le cloître aliiitait dans ses sanctuaires la foi, l'art, la science; et, lorsqu'une paix relative se répandit sur l'Europe, ce fut du cloître que s'échappa la semence des penseurs et des artistes. En ces temps de ferveur, on ne concevait pas d'enseignement hors der£gUse; .il faut, en effet, (jue ratmpsphèjre

de Fécole soit religieuse, car la foi du pauvre est la sauvegarde de l'existence du riche.

Sous rînfluence de ces idées, que ne contrariait pas encore, même à Genève, la théorie de la sécularisation de l'école, l'instruction primaire avait fait en Savoie de remarquables prof^ès: point de paroisse qui n'eût son régent: la Tarentaise et le Faucigny, très favorisés sous ce rapport, devaient aux libéralités de citoyens intelligents leurs nombreuses petites écoles de hameau. Dés 1549, le chanoino Eu<tache Chap-

{)uis fonda deux collèges, soiidan es Tun «Ir 'autre, à Annecy' et à Louvain en Brabaiit, sur le modèle du collège fondé à Avignon, en 1424, par le cardinal de Brogny, et de celui créé à Genève, en 1428, par le syndic Vei^onnex. Les plus vieilles écoles se transformaient en collèges', tandis que de simples clmpelles devenaient un lieu d'étude pour les enfants des villanges*. Uabbé Jérôme de Lambert crée, en 1574, le collège d'Ëvian^, l'évêque Pierre de Lambert,

* Kn î'il l, 'i la sollicitation de saint François d<* .^ales, le duc Charles donna Tordre aux syndirs de confirr r<» roMége atu Barnabites ; on fut obligû. en 1715, de leur en ù(or l admlnistratioo. (Mémoires rédigés par la vilte contre les Kév. Pères en 166S et 1715. Rwieàia. XIV. 1307.)

* La ville de La Roche aurait des écoles depuis 1410; Gaitl. Fichet , redeur de l'Univers, de Paris ; P. Favre, patriarche des indus i Cl. Lcjay, théologal du cuucile do ïreole. y étudièrent. Jean d'Angcville, CI. M illot, Marguerite deViry, Ànt. Bouvard, Longet, etc., les augmentèrent par leurs libéralités; en 1574, le collège de La Roche recevait plus de troiê cenli écoliers.

* Les communiers do N almeynior se coliseul pour tJ-ilcr une chapelle dont le revenu suffise à ierUreiten d'un prêtre capable

(Délib. da 4 mai 1676.) Le cnré réclame le revenu de la chapelle ; les paysans obtienaent an arrêt dn Sénat (1693).

* £n 1575» le dac deminde an pape rasaignation, m le fo*

celui de Saint-Jean de Maiirienne en 1592^ ; la Sainte-Maison de Thonon avait, depuis 1597, pour annexe ini collège de propagande dirigé par les Jésuites. Au XVil<^ siècle , le mouvement s'accentua plus encore. J'en abrège le récit :

« François Bochut, curé d'Aïse , laisse 15,rX)0 florins à la ville de Cluses pour rentretien d'une école pratuite et de quatre régents* ; les habitants complètent les fonds au moyen d'une souscription publique. Sallanches possédait une vieille école de latin, M. de Hiribel ' donne 2,000 ducats pour la tran'sforiner en collège (1644). Bonneville avait, de temps immémorial, des classes de grammaire et de rhétorique aux frais du prince; en it)48, Jpîmi Cocaslel, juge-nia^e du Faucign\ , y établit les Harnabites ; en 1672, Louis Meriinge y fnndo une école nmlmtc de piles pour 1rs ëléments, le laeiiage et Ut rnitiin r. X Humilly, Philiberlc de Juge, veuve d'Aniblard de .Novairv (165(]r), le prêtre CL Paget (1651), la veuve Salteui i^l676) et le curé Songeon, lèguent au collège des sommes suffisantes pour y fonder des chaires d'humanités, de rhétorique et de philosophie*. Joseph Duboin, marchand à Augshoui g, envoie

vonn de l'abbaye d'Aulps, de la rente nécessaire h rentretien d*nn rnaitre d'école pour les enfants do la ville d'Evian et de la vallf^f^ «l'AuIps. (Bulles du It-'-juin 1576.) — Le collège fut agrandi par de nombreuses dotations; on y créa une chaire de rhétorique en 1735, one de philosophie en 1740. Lea avoeatg Cbessel et Bordet, le marchand Noël Jondon lui firent des legs considérables.

' Par testament du 17 avril 1592, l'évéque laissa à cet Hnblisseincnt : son nom, un rapitnl de mille écus de cinq florins et une renie de rcnt écus d'or sur le prieuré d'Ayton.

• Acte du 28 iiinrs 1617. (l'rufocole du iiolairr Chignin.)

' Pierre de Miribel lègue cent ducatons de revenu aux cha- Doines de Sallanches, tenus d'entretenir trois régents pour les enfants de la vallée. (Reg. XXXVII. Protocoles des notaires Bnmier et Chaland.)

* Les Oratoriens, qui dirigeaient ce colltige depuis 1651, avaient aussi à RamiUy an pensionnat célèbre; ils cessèrent

aux syndics de Samoêns , sa ville natale, nne traile de 1,200 ducats sur les banques de Genève pour ouvrir une école S Ën 1703 et 1117, Nicolas Hev^naz» bourgeois de Vienne , originaire de Saint-Cervais en Faucigny , donne à sa paroisse natale l;i,000 florins

Jour créer de petites rroJes. etc., el* . A Tftniies, le prêtre acques Avrillon iunde une classe de {grammaire et une de rhétorique (1676) dont le plébain Marin doublera le revenu en 4740. En 1692, les bourgeois de Saint- Jean de Maunenne sont forcés, faute de ressources, d'aliéner le bien des pauvres pour empêcher la ruine totale du collège de Lambert ; jugeant avec raison que la misère nrocède de l'ignorance, et qu*il eti plus utik de faire des hommes que d'entretenir des mendiantSy ils décident la suppression de l'aumône dite des trois jours de la Pmiecôle^ et en affectent larente à l'entretien de trois régents ; cette mesure rencontra de la part des chanoines une vive opposition'. En 1693, les eomnuiniers de Montgelafrey délibèrent de vendre une partie de Ifuirs bois pour pourvoir à d'urgentes nécessités, parmi lcs(iuelles figure une allocation annuelle de trente-sept iiurins pour Técole. Ëu 1703» F. Levet,

en 1729 et furent supprimés en 1769. (Mémoires de l'intendant gMfùi de FauUr, XII. 869.)

* ÀR. TURIN. Corrnp, éipUm, <me la Cour de Vteniie. Reg. dv Sénat. LUI.

' La tendance à transformer l'aumône en écoles se généralisa. Il y :ivoit jadis à Aime un hôpital pour les pèlerins et une numône au mois de mars à tout venant. Le 17 avril 1789, à la requête des comiuuaiers, on érigea deux écoles graluiies avec le rerenu de ces fondations. Les arehlves mnnicteales constatent, an XVIII* siècle, plus de soliante faits analognes.

' La fondation éptscopale datait de cent ans ; les bAtiments

tombaient en ruines et i! fallait pourvoir k deux « lassos de grammaire, une d'humanités, une de rhétorique. Le testament avait établi, suivant l'usage, un repas pour le chapitre à l'issue des prières annuelles ; tandis qne l'argent menqnait pour le collège, t7 en restait pour les services chantés à grand luminaire et de somptueux repas. (An h miinirip Délibérât, décembre 1692. — Arcb. du Sénat. 17Û5. Frocès entre le jugemage de MauriwM et le ekapiire de SaiiU'Jean,j

curé de Notre-Dame-d'Enlremont en Genevois^ y fonde une école aver la rente perpétuelle de 36! florins 6 sols , au capital de 6,089 florins ; la même année, un émigré du Faucigny , Rivoz, qui a fait fortune à Vienne en Daiiphiné, donne 1(),U(>0 (lorins pour une école à banit-Gervais Eu 1713, les bourgeois deMoùtiers aiïertent aux réparations de leur vieux colléfre* l'indeniiiilé que leur alloue la Cour de Versailles pour des fournituFes aux Iroupes françaises, remboursement dont ils furent jifyeusement surpris, n'y comptant pas. C'est exclusivement au clergé que les villés ou les particuliers confiaient le mandat d'utiliser leurs fondations au proflt de rinstniction de la jeunesse ; jusqu'à l'an* nexion de 1860, on n'a point séparé, en Savoie, l'ensei* g:nement des bolles-hUtres ou (les sciences de l'cnseijiiieineiit roliuieux, et l'on s'y est toujours préoccupé d'v faire de< catholiques plutôt (pie des savants. Les Jésuites ifusMient iiu'rveiHeuseniont dans leurs collèges de Savoie. Ils iios^t'dau'iit des luaiMuis à (Ihambéry *, Annet y, Thonon, La l»uche, etc., et tenaient tout le pays au luujen de nombreux élèves qu'ils choisissaient de préférence nobles et riehes^ de même qu*ils avaient une prédilection marquée pour des pénitents princes ou rois. L'enseignement religieux, dès le XVII* siède,

* Ces tradilioiië ne sout point perdues. Vu paysan, nommé Viberf , fie- Avanchers (Moi"itiers), parti pauvre pour l'Amérique, il y a quarante ans, vient de léguer six imlle francs de rente à la vUle de Genève pour créer trois cours populaires d'hygiène, d'économie sociale et de chimie indastrieUe (1809).

* Fondé par les arclievéques de l'arenUiise etqni devait être réorganisé, en 1729, par leors soins.

' Fondé, en 1564, sur l'ordre du prince, par Loys Codret, de Sallanches. cet établissement, auquel se rattachent l'histoire iotellectucllc du pays et celle des Jésuites on Savoie, eut des classes de grammaire èn 1566, de mathématiqnes en 1573, d'humanités et de rhétorique entre 1596 et 1599, de philosophie en 1604, de théologie en 1664. lî eut une biWiothèque spéciale en 1658, et les cours de philosophie étaient complets en 1665. Kq 1739, lorsque les Jésuites y furent remplacés par des prêtres séculiers et de savants religieux, on y comptait treize chaireSf dont une de mathématiqnes appliquées et une de chirurgie.

possédait les séminaires pour centres officiels. Le séminaire de Moûliers lut fondé en i65() ' ; celui d'Annecy en 1676^ ; celui de Saint-Jean de Mamienne en 1688; celui de Chambéry seulement en 1779. »

Quant à renseignement professionnel , il se donnait dans les corps de métiers organisés en confréries, sous la surveillance des moines ou des curés; les assemblées se tenaient dans les chapelles des églises ou les cloîtres des couvents^. Cet ensei^ement se payait fort cher, et jamais le privilège, dont on reproche si bruyamment rabus aux prêtres et aux nobles, ne mt plus brutal, plus oppresseur que parmi les ouvriers^ A Chambéry, pour être reçu madtre tailleiu*, il faut subir im long examen devant Quatorze maîtres; si le candidat répond mal, c est le parrain qui paie Tamende; s'ifest admis, il lui en coûtera vingt- deux livres pour les droits de la chapelle, quatre ducatons aux jurés, cinq florins pour son brevet de maîtrise, puis les cadeaux, les cierges à l'église, les pots de

* En 1656, uoe veuve. Etieunettc Facemaz, donna tous ses bient poar aider à flon établissement.

s Ces trois séminaires ftorent établis malgré l'opposition des syndics et des curés. Chaqae fois, le Sénat exigea des évéqoes rengagement de ne jamais faire supporter nnx habitants ni au curés les charges d'entretien. (Arch. du Sénat.)

' Le 2 mai 1646, les tailleurs de Chambéry se réunissent, comme d'habitude, dans les cloîtres de Saint-François et choisissent i rélection quatre maltres-Jnrés, deox ponr les habits d'hommes et deux pour Us habits de femmes. (Protocole du notaire duca! rî^iude Taehier.} Les tisserands s'assemblaient dans la chapelle de Nolre-Dame-de-Grâce de l'église des €ordeliers. (Reg. du Sénat. XXXV] I. Folio 117.) Les registres des arrête d'homologation, n9* XZXVII, folio 217, et L, folio liUS, renferment des procès-verbanx fort détaillés et qpi sont de parfaits tableaux de moBurn.

* Ftèces JusU/Uatives, Documents n»* LJULXV et CLI.

vin aux apprentis, etc. Si un garçon tailleur épouse la fille d'un maili e, il est tenu de faire chef'cV œuvre et de payer les droits. Il faut en passer par là, car il est défendu, sows peine de bannissement, à quiconque n'a pas ses lettres de maîtrise , de travailler en chambre * . Nul ouvrier tanneur , corroyeur , cordoniiier , ne peut travailler s'il n'est admis dans la confrérie de Saint-Grépin ; il paye vin^rt florins d'entrée; s'il est fds de maître ou a{)prenti, deux florins. Le surintendant du cor|)s de métier^ est investi de pouvoirs discrétionnaires; il dirige les examens de maîtrise, fait la visite des cuirs bruts et ouvrés, condamne à l'amende et peut fermer les boiî tiques. Des dispositions à peu près semblables régissaient la corporation des blanchisseurs , chamoiseurs , gantiers et pelletiers de Chambéry, organisés en confréiie dans l'église de Saint- Antoine, sous le vocable de saint André ; celle des pâtissiers et boulangers de la confrérie de Saint-Honoré ; celle des menuisiers et charpentiers de la confrérie de Sainte- Anne, etc., etc-. Les meuniers avaient pour patron saint Martin; les serruriers, maréchaux, selliers, fourbisseurs , arquebusiers, chaude^ . ronniers, postiers, cotlesUers^ lantemiers, ton^

' Règlement des maîtres tailleurs de la ville de Chambéry en date du avril 1671. (Protocole du notaire Resson.) Depuis Biaise Pontelly, maitredes tailleurs en 1589 (Reg. XXVI J. 87), les chefs élus de ceUe corpordliou durent justifier do quatorze années de bourgeoisie à Chambéry.

* Les titulaires de cette charge avaient juridiction dans lont

le duché de Savoie : ce furent en 1584 Jean Sublet, en 1M8 François Borrel, en IH IT François Bérengier, etc. Voir les registres du Sénat: XXXVIU. Si9 ; XLII. 251 ; XLIV. 116, etc.

' SfHluls npprouvf's par arrêts du Sénat du ^7 avril 1674, 6 mart> 1076, mui Kilii, 13 octobre ltiâ4, eic.

deurs, hasfiers et mitres travaillant le fer, ne formaient qu'une seule confrérie souf^ le vocable de saint Eloi'. Les ciergiers, confiseurs et droguistes s'assemblaient dans la chapelle de Sainte-Geneviève de Téglise de Sainte-Marie- Egyptienne ; le maître reçu dans la conirérie payait un louis d'or d'entrée et une taxe annuelle d'un quart d'écu ^ Je n'insiste pas davantage sur ce sujet et néglige, à mon grand regret» les charpentiers de Montméiian, les tisserands d'Arbin, les tisseurs de soie d'Annecy, les batteurs de fer de Faverges, les tanneurs de Rumilly, les bateliers de Seyssel, d'Evian, de Thonon ,les vigneronsdeSaint-Pierre d' Albigny ,etc.

Les cliirurgiens, piemement associés, disent leurs statuts % sous le vocable des saints Cosme et Dainicn, s'étaient imposés des conditions de savoir et de |)ratique fort sa^es; nul ne peut lever boutique à Cnanibéry s'il n'a passé trois fois l'examen devant les maîtres, eii présence d'un sénateur, et .s'// n a [ail une opération chirurgicale sur un corps humain : nul mai li e, compagnon ou apprenti ne pouira lever l'appareil d'un autie qu'au préalable il ne l'ait fait appeler: les nouveaux maîtres seront obligés de servir six mois l'hospice de Charité pro Deo. Les apothicaires formaient la confrérie de Sainte-Marie-Madeleine ; on fermait leurs boutiques si elles n'estoient suffisamment gamyes de drogues et compositions selon la pharma'

* Us poriaient le capuche bruo, et avaient looé* depuis 1659, une rhapelle dans l'i-^li^je des Dominicains. (Transaction dn

22 mai 1690. — Profot nie lu notaire Bouvard.)

* Révision des statut» ie 1 janvier 1695. (Heg. L, folio 103.)

> Vérifiés par I arrèl da 5 mars 1676 (Registre XUU. 120) et révisés en 1684.

copée deLyon^. En 1678, Jean Bonnet, de Florensac en Languedoc, demande la permission d'exercer la chirurgie à Evian ; on ne lui en donne licence que lorsqu'il a subi Texamen de deux chirurgiens de Chambéry'. Les tisserands exigeaient de Tapprenti une taxe de deux florins, qui n'était plus que de six sols pour le compagnon et d'un florin pour le maître*. En 1702 , ils voulurent forcer les étrangers qui s'installeraient à Chambéry à payer une taxe de trente florins par métier; le Sénat la réduisit à six. La confrérie des maçons, fondée en 1613 sous le vocable des quatre saints couronné, était fort jalouse de ses droits et usait avec rigueur de son monopole ^ Chaque corps de métiers, parqué dans sa spécialité, ne pouvait * empiéter sans péril sur les droits du voisin; dès lors, ni invention, ni progrès possibles. Pour ne parler que de Vindustrie de la soie , il est expressément stipulé, dans les patentes de concession, que les niouliniers ne pouiTont carder, ni les cardeurs teindre, ni les teinturiers vendre'.

» Arrêt du 19 mai 1679 (XLIV. folio 116).

* £a 1708, Noël Lizon était chirurgien à Grésy en Savoie, Christin Pnthod à M osUnéUan» Jacqnos Dttlogt à Thooon.

* Voir le proeè8->Terbal rédigé par le notaire Claude Chaffar-

don (folio 508 du 2^ registre d$ l^insinuation pour 1703). Le 9 mai 163:î, la confrérif df^ peux dr Moiitmélian et Arbîn se réorganisa; lo tarif était beaucoup pius élevé qu'à Chambéry. {Protocole du notaire Pellet.j

* Il fallait an billet royal pour y permettre l'entrée d'oa- ▼riers étrangers ou même de ceux du pays lorsqu'ils ne s'étaient

pas rigoureusement conformés aux statuts : il en fut ainsi pour le Piémontais Pisseria en 1776, pour Denarioz en 1777, pour Dupergy en 1783, etc. (TURIN. — Archivio del consolato di Ciamben,) Voir les Statuts anx PREUVES. IH« CLI.

' Règlement entériné à la Chambre dei comptes, le 99 orril 16I9y pour la société des filatears d'Annecy.

De temps immémorial, beaucoup de Savoyens sont allés chercher fortune à 1 étranger. Chose singulière! c'est au dehors seulement qu'ils trouvent, pour la plupart le complet aévelo{)pement de leurs facultés. Il en est peu

âui n'aient réussi. Le besoin de vivre et leur erté patriotique les y sollicitent également. Il serait intéressant de constater quelles furent, aux diverses é{>oques, les proportions progressives ou décroissantes de l'émigration qui se continue encore de nos jours; malheureusement, la statistique était à naître, et les actes du temps ne panent que de ceux qui sont revenus. Vers le mUieu du XVII® siècle , des familles entières ouittërent le pays en si grand nombre, qu'im éait du 8 décembre 464o défendit à toute personne, de quelque qualité, âge on sexe qu'elle fût, de quitter les Etats pour rétrangtr sous peine de mort et de confiscation des )3iens ; il donnait Tordre à quiconiiue avait quitté le pays depuis plus de deux ans de se rapatrier dans les trois mois ' . En 1678, un riche marchand de Vienne eu Autriche laissait toute sa fortune à ses parents de Savoie ^ En 1692, Michel Frisard, de Landry en Tarentaise , habitait.à Brins, dans le marquisat de Moravie ^ etc.

Les choses défendues donnent peut-être mieux la physionomie d'une société que les choses permises. Ce serait une étude curieuse

• Arrêt de férilication du 16 avril 1646.

« SENAT. Reg. XIJV. Lettres du Sénat de Vienne au Sénat de Chambéry pour réclamer un acte de notoriété et la loi de Savoie en matière de snccession (août 1678 — réponse en octobre).

^ Et le Sénat vérifie son testament, écrit en latin» daté dm IB septembre 1674. (Reg. XLYIll, foUo 106.)

que de relever dans les Archives du Sénat la liste des livres saisis en Savoie ou le catalogue des chansons interdites. Parmi les livres dé^ndus en 1678, on en trouve de bien divers de style et de sentiments : La Venere promiha, de Marini' ; le Plaidoyer, d'Olmer Patru, poî/r Cfiarlotte de Rotondis; les sonnets de Murtola sur GV amori notturni; un î)amphlet de Marsetti contre les Maximes politiques de la Cour de Rome; le Traité théologico- politique, de Spinosa ; les Lettres de Louis de Montalte à un Provincial de ses amis^. Trois lettrés représentent assez franchement, pour ces dernières années du siècle, les meilleurs cotés de Tesprit Savoy en : Va u gel as par son amour de la règle, Saint-Réal par le goiit de la criti([ue, Rapin- Thoyras par Tindépendance des opinions®.

Les Savoyens ont fait grand bruit autour du nom de Vaugelas; parmi leurs illustrations, c'est une de celles dont il se lont honneur le plus volontiers. Il faut noter, pour être exact, que Vaugelas ne doit à la Savoie que sa naissance^ Elevé à Paris, chambellan des princes, il prit à la Cour le goût et l'usage qui le rendirent fort utile à l'Académie française pour la

* Il cavalière Marini recueillit de son vivant plus de sucrés que n'en eurent jamais Tasse et Pétrarque. 11 avait accompagné en Savoie lo cardinal ÀldobrandiD, et rima, dit-on, à Ghambéfy, ses ravissantes descriptions de l'Âdonê, les seuls de ses Ters où l'esprit laisse parler ie cœar. Il mourut en 1625.

* La RaccoUa de Duboin contient au tome XVI, pages 1434 et snivantes, les Uèglemenls sur la presse, de 1560 à 179-2.

* Je passe sous silence plusieurs écrivains qui, comme l'historiographe Tliomas Blanc, des A Hues en larentaise, n'eurent point d^aetton snr Fesprit du temps.

* Fils du président Favre, \ augela» uaquit à Chambéry en 1565 et moamt en 1650.

rédaction du DiùUonnaire. Il publia en 1647 ses Remoflrque» mr la langue française, dont la théorie se résume dans Taxiome fameux : Un mauvais mot fait plus de tort qu'un mau^ vais raisonnement. C'était le bréviaire des courtisanS) dont Féducation superficielle trouvait commode d'apprendre le beau langage sans trop d'étude*. La France n'en eut pas besoin pour savoir écrire : Corneille avait donné le Cid en 4636, Descartes le Discours sur la méthode en 1637'-. Vaugelas iVest autre que le greffier du bel usafje; il rédige les sentences de GoëlTeteau, de Conrart, de Cliupeluiii, de Ménage, et rejette tout ce qui est neuf, vivant, imprévu, comme pour le mot : mstiUer, excellent pour expruxcr ce qu'il signifie^ avoue-t-il, mais trop nouveau!

Je serai moins sévère pour l'abbé de Saint- Réal le seul écrivain qui, avant les illustres du X1X<^ siècle, ait su donner à Thistoire cett*' couleur et cette vie qui nous attachent dans Thucydide, Tacite ou Salluste. A une époaue où Ion ne demandait guère à Thistoire que des excuses ou des preuves , Saint*Réal y rechercha surtout Fattrait du roman que la vérité dépasse toujours, et des réflexions morales que

* Sainte-Beuve a jugé Vaugelas» et Ton sait qu'il n'y a |Wt de recours contre ses arri^ls. (Nouxttam iundti. VI. 34i.)

* En 1038, La Mothc Le Vayer fit imprimer ses Conaidérations gur l éloquence, et, en 1647» une répoase aux ilemarf iMf .

' César Vichard de Saiut-R^al h\\ si peu connu de sp^ contemporains (Voir le Journal de Tréiuux) qu'on ignore le ïit-a précis de sa naissance. Des rectierchcs que j ai laites à Chambéry, à Saint-Pierre d'Albigny, à SainUJeaii de la Porte et à Moûtiers, où résida successivemanl son père, ne m'ont point fait découvrir son acte de baptême. H mourut h Chambéifjr* 17 septembre 1692» sur la paroisse de Sajjit-téger.

son ingénieuse érudition tire du récit sans en distraire. On l'accusa de fantaisie parce qu'il écrivit des choses neuves; mais était-il capable de répéter le mot indigne de Tabbé de Vertot, rhomme qui développait avec une telle sûreté de jugement et une si rare ampleur de vues l'usage de V histoire 9

a Etudier l'histuire , ce ifesl point se charger la mémoire d« faits et de dates, c'est étudier les motifs, les opinions et les passions des hommes, pour en connoître tous les ressorts, les tours et les détours, eiifm toutes les illusions qu'elles savent faire aux esprits et

les surprises qu'elles font aux cœurs le voudrois

qu'on accoutumât les jeunes gens à réfléchir naturellement et sans art sur 1 histoire, afin que la lecture qu'ils en font pût former des hommes et non pas des perroquets* 6a ne saaroit traiter trop tdt les enfiiuts en nommes; dès qu'on peut parler, on peut raisonner. »

Son chef-d'œuvre fut la Conjuration des EspafinoU contre Venisfu publiée en 1674. S'il choisit ce sujet, avoue-t-îl, c'est que ces sortes d'entreprises lui ont y)aru être les endroits de l'histoire les plus moutax et les plus instructifs, à cause de tou^ 1rs, obstacles que les conjurés rencontrent et de toutes les qualités qu'il leur faut pour réussir. Dans ce livre, le portrait du duc de Bedmar est un morceau achevé qu'admirait Voltaire, et qu'on n'a point égalé*. Comme Balzac et Voiture, il frayait avec les beaux esprits; son style souple, inoisif, se pliait

' n n'avait pas le travail hâtif et ne produisait un livre qu'à intervalles réguliers, roriirne les arbres à bons fruits; le? dates échelonnées de ses publications le prouvent : UsMie de ï^hittoirê (1671), Don Carlos (1672), Conjuration de Venise (1674), Fte de Jésus 1678), Tachée (168Î), Césarion (1684), Sur la valeur (1688), De ia crUiqw (1891), heures d$ OiUnn imi),

à tous les genres, et il disputa contre Messieurs de Port-Royal comme il avait écrit Don Carlos, avec verve, finesse et succès Ce n'est pas la mode aujourd'hui , disait-ii, de discuter sans injurier ; cependant^ il y a plus d'adresse à se défendre sans blesser qu'à blesser en se défendant. Cette leçon de critique est à Tusase de tous les temps. En 1675, il prit à Cbarabéry, auprès de la belle Uortense Mancini, le rôle que Saint-Evremond joua plus tard à Londres dans rintîmité de cette spirituelle et bizarre

firincesse. En 1678, il décida la duchesse eanne-Baptiste à ressusciter, à Turin, sous un autre nom et avec des allures moins hardies, l'essai d'Académie de saint François de Sales à Annecy . Nommé en 1680 historiographe de Savoie, il n'acheva pas la vie de Charles- Emmanuel qu'il avait commencé d'écrire.

Nul mieux que lui n'eût pu rendre les complications et les secrets ressorts du caractère de ce g|rand homme, si fier, si impétueux, si impénétrable, si insinuant et si malheureux. Mais a quel prince pensait-il, à quel serviteur faisaitil allusion, quand il écrivit dans son Césarion cette phrase digne de Tacite :

<L Un excellent ministre ne sauroit convenir i un prince de petit génie; il ne lui faut que de bons valets. A la vérité, pareilles gens ne le tireront jamsûs d'an mauvais pas. * »

Saint-Réal, lils d'un magistrat, hérita de son père la finesse de l'observation et la liberté du langage. Son discours : Sur la difficulté de ^'avancer dans le monde, lors même qu'on a de

> Œuvres. KOiU d'Amsterdam. 1740. Tome 1. 348.

r esprit, est une satire où la malice de Saint- Simon s'associe au style de La Bruyère. Quoi de plus iiardi, et de plus vrai, que ce passage où il prouve que la crainte de V opinion nous Me l'usage de la raison^

« Les gens de condition prennent toujours la fausse gloire pour la véritable; ils s'enorgueiltissent du hasard

de leur naissance. Le peuple, au contraire, n'est sensible qu'à ce qui est naturellement estimable ou avantageux. Un pavsaîi w^t croit point rfrc plus i\\\\m autre pour être (ils d'un buu travailleur, mais pour èlre bon travailleur lui-même, pour être sain, robuste, grand et fort, pour danser de meilleure grâce ou pour chanter mieux au lulrin, qui sont qualités réelles et solides au village. Ils s'aviseroient plustôt de tirer vanité d'être nés un jour qu'il faisoit fort beau temps que deTestiine où leur père pouvoit être dans sa paroisse* »

Saint-Réal partagea sa vie entre Paris, où il eut pour maître l'historien Varillas et où il fit amitié avec le savant Bayle, Genève où il se lia avec le professeur Minutoli, Londres où il se lassa bientôt du cercle frivole de la duchesse de Mazarin, Turin où il prononça l'éloge de sa protectrice, la régente Jeanne-Baptiste, Chambéry où, en divers séjours, il passa cinq à six ans, enfin la vieille habitation de sa famille, à Saint-Jean de la Porte, où il écrivit, pendant les vendanges de 1688, le Discours sur la valeur, dédié à TElecteur de Bavière. Saint-Réal, malgré son esprit, ses relations et ses succès, était d*humeur timide et fort sensible à la critique; dans les dernières années de sa vie, il fut portéàladévotion.Savie,solitaire* etmondalne

* Lottre de Bayle k Ninntoli (18 février 16930 Préface de réditlon de aes œuvrea en 17SU» oii on le dit si peu eonna

as

tour à tour, la satire qu'il b'csl permise des mœurs littéraires de son temps ' , les déceptions ue lui imposèi'ent les caprices des jurandes ames dont il fut l'ami, Tamour de son pays où il revint mourir, lui donnent quelque ressemblance avec Jean-Jacques, dont il n'eut ni les défauts de caractère ni la douteuse moralité. L'abbé de Sainl-Piéal, avec son rare talent, vécut pauvre et sans qifun repioclie ternît jamais sa mémoire ; c'est un des hommes dont la Savoie doit le plus s'enoro;ueiUir.

L'émigré Rapin-Thoyras- tient de plus loin à la Savoie que Saint-Réal; sa famille, originaire de la Maurienne, oii sa iiliation remonte par titres authentiques jusqu'en 1250, quitta les Alpes vers 1538, pendant l'occupation de François P% et alla s'étabhr en Languerloc. Son père, Jacques de Thoyras, fut Tâmide Fouquet et de Pelhsson; Paul de Rapin-Thoyras, obligé de s'exiler pour cause de religion, écrivit en Hollande des ouvrages restés célèbres : k Dissertation sur Vorifjine du gotwemement d'Angleterre et V Histoire d/Anfjleterrc.

La régence de Jeanne-Baptiste fut Tune des périodes les plus intelligentes et les plus littéraires de l'histoire de Savoie; la duchesse avait une prédilection marquée pour les établissements charitables elles communautés de femmes; elle protégea M'"« Guyon contre la persé-

qu'on n'a pu réanirdes détails biographiques ; copen^lant certains de ses liv res ont eu jusqu'à soixaDte éditions. (Biog, univers. Firmin Didot.)

^ Lettre intitulée De la CriHque à M * ^(Buvret, Edition de 1757. Tome VI. 495.)

* Né à Castres en iC6l, nu ri à Wesel en 1725; R; de Catepove a éerit «a vie en 1866.

cutioii, raccueillit à Turin, l'encouragea dans ses essais d'hospices à Tlionon, Evian et f.ausanne. Elle retint auprès d'elle Thomas Blanc, <îes Alhies enTarentaise, mais ne put en faire qu un compilateur; elle réussit à ramener Saint- liéal en Savoie et en lit le conlident de ses projets. Tandis (|u'elle fondait, à Turin, VAccademia litteraria e di belle arti, elle créait à Chambéry une l^niversité vies trois facultés*, dont les Jésuites et l'évéque de Grenoble S(ï disputèrent la direction; ce fut une querelle fort piquante et dont le récit détaillé jetterait un jour nouveau sur l'étude des mœurs. Mgr Le Camus ^ prétendait conférer les grades, exercer un droit de juridiction sur les professeurs laïcs, contrôler la doctrine, même sur les points de renseignement qui ne touchaient pas à la foi. Il critiqua avec véhémence les Jésuites chargés du nouvel Institut, et le fit en termes tels, que le doyen de La Pérouse disait :

flc Son affaire avee les KR. PP. ost hors de toute niesuro. ihi publie sous son nom nnr relation qui nomme los ,^<'!its sans mesnagoment am un ; le pauvro P. du Halles y est bien maltraité; on dit (|ur les lettres do Pascal n'estuient ny si i)i<iuantes ny si tories. (îela est du style de celle de l ciilrcviie du président; on dit iiH'Sine (jue ceste dernière doibl voir le jour; iay peine à le croire. Vous allés voir, cher cousin, que lu fureur

* Les Cordelicrs dounèrenl à baU au.v Roydles-Finâoce», par Vinterinédiaire do patrimonial Divoiay, une partie dn con«

^ent de Saint-Fran<;ois, cont cinquante ducatons l'on ; on y fit des dépenses tl'appv'>priation pour 7,000 tlorins (bail du 19 uoAt 1C79} ; on y eubeigoait les boliea-lettrcs, les madiéiuaiiques et le dioit civil, en 1681.

* Nommé évéqae de Grenoble le 0 jauvier 1G7I, cardinal en septembro 1686, il monrot te 1% septembre 1707. Ce tat Vnn des pins MTaiits et des pins saiDts prélots de l'Eglise de France

d'escrire dans ce genre là va faire ben du bruit parmy nous et qu'il ne sera pas aysé de i'arrester. * »

Les pièces du procès font défaut pour apprécier la valeur réciproqun des accusatious que ne se ménageaient pas les adversaires; ceux-là taxanll'évHque de jansénisme, celui-ci les accusant de complaisance. Il énumérail ainsi les résultats de renseignement par les Jésuites des cas de conscience et de la théologie morale :

« Je condamne le nliilosopbisme enseî|pié depuis peu par les Jésuites, à Uhambery, et ne veux pas le voir s'étendre effrontément jusqu'à ma cathédrale. — On ne sait point le prix de la Bibl e ou de saint Augustin chez les libraires; mais, en récompense, les plus mcchanls casuistes s*y vendent bien dm- et s'y lisent ilo tout le niondp. - On tk^ comiaît de la rc^lip^ion que confréries, indulgences et coiiLii'rpatioyis. Nous vu avoîis ni! qni fait comme le P. Bourtlaluu^ ('ii laid; il se nouiine lires^on. Il lui prend des envies de prêcher des sermons ii:(''iiéraux pUi> sévères que les miens, et après cela il en lait cinq où il entre dans le détail plus relâché que le P, Bauny.* »

Uannée 1683 se caractérise par une innovation à laquelle le Sénat, qui ne l'ut pas consulté^ ne put s'opposer efficacement et dont l'influence devait peser pendant plus d'un siècle sur l'esprit public des Savoyens. Sollicitée par Févêque Berset^, la cour de Turin autorise la

t AR. TURIN. Lettre du n juillet 1679 au président de

Lescheraines. J'en respecte l'orthographe,

- Lettres des 26 mars 167?, 10 mars 1670, 22 moi 1^70, 17 février 1700, à MM. Vuiilart, do Préfontaine, ele. Voir Je tome l*'. page 716, des Lettres de M. Arnaud, et le toroe IV, pages S60 et sniv* de Port^Royal (troisième édition).

* Hercole Berset, éréque de ManrienDe pendant trente ans, mourut en 1686 ; l'un de ses successeurs les plus célèbres et

création^ dans le diocèse de Haurienne, de la très sainte confrérie de la doctrine chrétienne colAoIîqfiie. Cette institution* se dissimulait sous une apparence des plus modestes; il ne s'agis* sait que d'écoles de catéchisme où les enfants s'instruiraient des éléments de la foi; mais ces écoles étaient complétées par des instruc" tioiis familières, faites par les curés, où Ton conviait les populaiioiis. Il sufllrade citer deux articles de? siatuis-' pour donner une idée du but que voulait altt indre la congrégation et des moyens^ dont elle disposait:

c Chapitre V. — Si les adultes, par leur assiduité à s'instruire de la doctrine, donnent pendant une année de bonnes espérances, on leur accordera quelque emploi et on les avancera selon leur capacité et leur zèle. — Ch. VL Art. 6. — Le$ cwrés défmdront d'accorder des emplois à ceux qui ne se seront pas distingués par leur assiduité. »

La Congrégation s étendit bientôt à tous les diocèses de Savoie et prit pied dans toutes les paroisses. I^attue en brèche par l'esprit piiilosophique de la bourgeoisie, dans la seconde moitié du XVIII*^' siècle, puis brisée par la Révolution, cette institution dangereuse reparut, en 1816, avec les vieilles lois de 1723 et de 1770; un instant ébranlée en 1830, elle ne fut arrachée de Savoie qu'en 1848.

les plus entreprenants tvA Mgr Grisella, des marquis de Rosignan, de 1741 k 1756.

' Elle venait d'être imagiaée (1679) par nn chanoine de hf^lm^, le ]i Salle, soos le nom de Congrégatùm dt» frèfu des écoles chrétienneM»

* Publiés in extenso dans le reeueil de Dqboin. (Tome XIV, pages 133Ô et luirantes.)

Malgré les progrès incontestables de Tinstruction publique élémentaire, malgré la foi vive de ses habitants, la Savoie ne fut pas exempte de Tépidémie des sorciers. Les livres de controverse, de politique ou de philosophie, les romans et les poésies étaient sévèrement interdits; mais on tolérait la lecture d'almanachs ridicules et de manuels de sorcellerie. Le bon sens pratique des Savoyens les préserva cependant des hallucinations du moyen-âge ; le mysticisme eut peu d'adeptes parmi eux, et les pratiques du sabbat n'y furent que de rares exceptions. Il est curieux^ toutefois, de noter combien la société s'était familiarisée avec ces incurables sottises.

Le président Favre^ le sénateur Deville*, le président de Bavoz^ ont traité d'une manière toute spéciale et avec une sorte de prédilection des questions de sorcellerie. Malheureusement ils n'entrent pas dans le détail, et comme les dossiers de procédures étaient bràlés avec les condamnés^ les Archives du Sénat ne renferment plus que quelques mentions éparses relatives aux sorciers. Les magistrats français se plaisaient aussi à exploiter la terreur des sorciers par la terreur des juges; Remy, le jupfe de Nancy (1596), assure avoir brûlé en seize années huit cent sorcières ; le Uvre de Boguet, juge de Saint-Claude (1602), qui devint le code

• Codex Fabrianm. 107-2. — Il y Mi le pins grand éloge du Traité de Sorcellerie do Martin Deirio, dont il adopte les principes et les conclusions.

* ^ttat dt la justice du pays â$ Savoie, 1674. — Traité âê

l'art magiqnc. — Questions notables sur le sorHlége OMC deux arresfs célèbres du SémU deSaooye. 1691.

' Theoriea enmnaUe,

des Parlements^ a des scrupules que reproduit DevUle lorsqu'il condamne l'opinion du président Favre sur plusieurs points délicats. L'étude la plus curieuse des possessions démoninques, flontles prêtres, les médecins et les juges se disputaient !a jui niictlon, ;i été écrile par le conseiller au Parlement de Bordeaux, Lancre (1613)'. Ni les auteurs spéciaux ni les archives ne mentionnent en Savoie de ces épidémies morales qui eiitraînaieut au sabbat les populations de toute une proviuec, comme en Espagne et en Languedoc, ou livraient les couvents à la passion maladive de quelques forcenés, comme en Piovence, en Poitou, en Picardie, dépendant un lait contemporain des plus étranç^es^ ne prouve pas cjue la Savoie put être, à cet égard, |)lus favorisée (|ue le reste (le l'Europe.

]>a jurisprudence savoyi^nne en matière do sorcellerie, basée sur l'opinion du président Favre, était fort rude. La torture jouait un grand rôle. Non judicat de ocrultis, disait-on ; on ne peiit pénétrer le sens intime ni démêler la conscience , c'est pour cela qu'on imagina la torture. L'aveu peut seul suppléer aux témoignages; et Faveu suffisait ppur faire jeter aux flammes de malheureuses femmes, bien qu'il fût admis que la dénonciation des complices et la déclaration des diables qui sont dans les corps parussent des preuves bien foibles et même sans poids, s'il n y avait rien de plus pour

* Jneontfanee det démons dans le jMi|rf batqut,

' L'épidémie de possession de Morzine prè« Thoaon (186ft-

18tî8), aliiiicnU'p, rnîrn anlr»»?? causes blz«rres, par l;i leofure habituelle dus livres «!e sorcellerie. ,'Rapport du docteur Broc et Comptes- Rendus des sessions du conseil général de la Haute- Savoie.)

les aider ^ Le soupçon suffisait aussi à motiver une condamnation^; Deville admet toutefois au'il n'est pas juste de livrer à une sévérité indiscrète Taccusé par cela seul cpie le titre de son accusation est abominable. Parmi les nombreux procès dont il est resté trace % je ne citerai que les plus saillants. En 1545, on fait le procès au ma^cien Pierre Rocher, mis en prison par rinquisition et que le Sénat réclama. En 4585, trois arrêts condamnent au feu des sorciers laïcs^; en 1603, la sorcière Andrée Viane de Saint-Gervais en Faucigny, et une jeune veuve de la châtellenie de Beaufort, Jeanne Rey, furent brûlées vives ; en 1652, à Genève, le consistoire fait brûler la sorcière Michée Chauderon: en 1674, uu homme de Chevelu fut condannié, avec un bœuf son compère, et jeté au feu, le dossier des enquêtes attaché sur la poitrine. Deville etBavoz citent le cas du vieux Perruqua, lequel fanl seulement en jetanl le regard mr les enf'a)»^^ ('ncore jeunes les rendoit monstrueux dans l'espace d'une heure; le cas de l'aveugle Claude, qui s'en alloit en deux heures du Verney de Chamhéry au grand couvent des Cordeliers de Paris prendre

* Codex Fabrianus. Def. III. De malcficiis.

* Etsi enim vanas populi voces parum curare bonus Judex débet, publieœ tamen interest purgari proffineiam us personis (Codez. 1071). Ântonia, fomme de GaspDnl C.aymard en ' Pérnnnelte Perrin en 1613 , furent condamnées an banoisMœent pour o voir été \ues par lani à la lune!

* Carulii. Storia di Vitforin Amedeo. Tome 1. 396. — Cibra> rio. Origini e prograso. Tome II, page 4 45.

* Le juge laïc a toujours connu de la sorceUeric contre les laïcs en Savoie, sans que jamais les juges ecclésiastiques s'en soient mêlés. Ce point ne nit jamais contesté. fPtaUqw neU- «iMte>M. Partie il. S* VI.

l'aum^mne, puis s^en revenoit disner mec sa famille; tous ces infâmes sectateurs de Sathan ont finy leur vie dans les flammes et autres eîr-

constances d'un Jionieux supplice. Les faits de

f)ossession, souvent exploités dans un but sur equel je n'ai pas à ni'cxpliquer ici, donnaient Jieu parfois à des scandales où le burlesque coudoyait le terrible. On en trouve quantité d'exemples dans les récits contemporains, notamment dans les Mémoires de l'abbé de Ghoisy, de M'"® de Motteville, de la princesse Golonna * , etc.

* Je ne citerai qu'une lettre de Marie Mandai, nièce do

Mazarin, écrite de Milan (sans da(e, mais après ses troisièmes courbes;) et reproduite en partie dans les f^ditions de ses Mémoires publiées à Cologne eu 1576 et 1 701» et à Leyde en 1678 : ^ c Nous allftoies un matin à la fesie qui se faieoit dans l'église de N.-D. des Carmes, nostro maistre des cérémonips nous nreompngnant pour nous p!ar»îr dnns la chapelle ou 1 on nvoit posé des farrenux, et, à peine avions-nous commencé uostre dévotion qu uue iiile estant là et qui estoit possédée du démon commença à crier avec une farenr incroyalile. ce qui m'effraya de telle force que, sans mes gens, je scrois tombée évanouie. Lu moine; vint l'exoreiser, et le Démon estant lorcé par les conjurations dit (^u il sortiroil plus toit de cette fillê que de te taire; ce que le moine ayant accepté et lui demandant mesme un signe quand il sortiroit, il dit qu'il rnuloit entrer dans le rorps d'un de ceux qui estoient là préseiis. Je vous laisse ù penser si je devois trembler entendant ce propos, car il est aysé de juger qu'il n'y a pas de plaisir pour ce goût de strapades, de chevalets et de fagots à avoir à faire avec le diable. Je me levay donc aussy lost et gagnay la porte. Mais l'esprit s'érrin à haute voix : Que je n'eusse riai à craindre ; qu'il ne vouluil plus user d'une femme ; qu'il voulait entrer dans le fondement dê cet ftomme qui ettoit habillé à l'espu'jnolf. C'estoil nostro maistre des e(;rèmonies (jui, ctunnir» un bon innocent, prit la faite après moy jusques à la porte de l'église, et comme rcsprit le menaçoit de plus en plus avec d'^oyables hnries, il cmt de se garantir du mal qui letalonnoit et de faire un acte spirituel de se mettre les chausses à bas et s'asseoir ànn^ )f» h'^nitif^r. Jugez ?! ce n'estoit pas vraye comédie qui lit perdre contenance à tout le peuple, fort nombreux, qui estoit par là en dévotion, et un cliacun en sufToquoft de lin, lo tenant le ventre à deux oisiiif pour n'en pa» oroYer*»

£n ce qui est particulier à la Savoie, je renvoie surtout aux récits du jubilé de 4602, pendant lequel on exorcisa plus de deux cents possédés de bonne volonté^ sans compter des légions de

démons chassés du corps de malheureux affolés. Mgr de Granier écrivait à Clément VIll que ceux qui jouissaient du pouvoir de chasser le diable l'avaient perdu celte année-là et ne le retrouvèrent qu'a Thonon ; on cita entre autres faits de possession étranges, le cas de ce Bénédictin c[ui, envoyé ]^ar Tabbé de Cluny pour s'opposer a la sécularisation au profit de Fœuvre des Capucins des bénéfices appartenant à son ordre, ne fut délivré de son diable intérieur que lorsqu'il eut déchiré ses lettres de commission devant V autel. On pariait i»eaucoiip aussi de la demande que le démon faisait souvent à l'exorciste de le laisser ailer dans le corps de quelque liéréti(|ne; on le lui penuetluit, ^7 il éloit divertissaiil de voir sajiver les huguenots qui, par esprit de curiosité.ac le noient dam Véglise en contrefaisant les catholiques.

En 1674, on fit taire par le feu les diables qui étoient dans le corps de Guillemette Gex, laquelle tuait les enfants qu*elle recevoit pour peupler le mde d'âmes sans 'baptême. Les [dus grands évêques paitageaient, à ce sujet, Ja superstition des magistrats.

« .rai vu ici, disait révèque de Grenoble Le Camus, dans une lettre du 4 août !G73, deux familles entière?, composées de plus de vingt-sept personnes, (jui, t'^tanl nnandiles par un sorcier qui Ta avoué dans le feu, sont devenues toutes boiteuses et contrefaites et hors d*état de gagner leur vie. Ici, à Chambéry, un en brûle mtwenl : mais en v«îrité ce n Vst pas (mijmtrs sans sujet, car on voit des choses tort extraordinaires que font ces misérables. >

Lorsque H""^ Guyon, femme résinée, qui donnait aux pauvres ses revenus, qm fit abandon de ses biens aux couvents et n'en reçut en récompense que le balai des servantes, habitait les monastères de Gex et de Thonon (1681 à 1683), on la molestait, on la décourageait avec des diables et des hurlements. Elle raconte ces apparitions démoniaques avec une naïveté où se mêle quelque soupçon de com- X>licité humaine :

« Le Démon vit que îe le inéprisais et entra dans une telle raçe que, toutes les nuits, comme je me levots à minuil, il venoit à celle heure là cl faisoitdes tintamarres effroyables dans ma chaml)re. Après que j'étois couchée, c'étoit encore pis ; il secouoit mou Ut des (quarts d'heure , puis il alfuil donner dans les châssis de papier des fenêtres qu'il crevoil. Mes sens en avoient uu petit etl'roi , mais mon àme en resta dans la même asseurance, comprenant que c/étoit le Démuu. Comme il vit que je n'avois peur de rien, il (quitta tout à coup et ne m*attaqua plus en personne ; mais il le fit en aralevant les hommes contre moi et y réussit mieux. * »

Deville déclare avoir assisté à divers arresta donnés contre des sorciers convaincus par des arguments insurmontables et par des dr^ constances qui passoient les ordres de la no^ lure. Il avoue cependant que les pré- notions de V avenir ne sont pas touiours criminelles; mais il laisse à l'arbitraire du juge le soin de démêler ceux qui sont possédés de ceux qui ont des visions. Ën 1685 , le Sénat rendit deux arrêts qui firent brûler vives huit personnes : les quatre bergers de La Motte (21 juillet), avec

^ Vtède Jf'^e Gu^on d'après se^ mémoires. Edit. de Cologne. 1730. Xoina II, pige 44.

deux femmes, et les deux semeurs de mort de Montagnole (26 juillet^ , gens mariés , qu'on tua sans preuves. Le 17 août 1715, une sor* ciëre du Ghablais fut brûlée vive à Thonon ; en 1718, le Sénat poursuivit pour la première fois des prêtres, pour crime de magie et de

Eossessdon^ autrement que comme complices, e marquis napolitain Risaja , le prêtre Monteceny et le chanoine Duret, avec des religieux de Tabbaye d'Entremont en Faucigny et plusieurs filles et femmes du voisinage, furent condamnes à être pendus ^'t brûlés. Les accusés principaux étaient eu fuite; on les exécuta en effigie en môme temps que les accusés obscurs*. Ce procès fameux rappelle, à plus d'un titre, celui du prêtre Gauifrldi, le prince des magiciens, et de Madeleine de la Palud à Marseille (1640 et 1611), et les affaires célèbres de Loudun (1634 ), et de Louviers (1647). En 1723, Depléoz, du Val d'Aoste, sa malheureuse et charmante femme Anne dlntrod , Galvi et d'autres, lurent pendus pour figures de cire et po/sons snJilils; leur procès, la terreur apparente ou réelle qu'ils inspiraient, ne lurent qu'un é(^ho affaibli des révélations de la chambre ardente de 1676.

La contrainte et la superstition paraissent donc dominer la vie sociale de cette époque ; car le peuple, c'est-à-dire Timmense majorité, reste invinciblement courbé som lej(mg de son éducation première, et les hommes qu'on dit éclairés obéissent à renseignement de leur pays

* Arrêt dn avril 1718. — Rigistret ermineti du Shtat et Raccolta. (Tome VI, page OHgvùepragrettQ^Tom II»

pages 449 à 460.

et de leur siècle. Comment donc fera Vliomme pour se défaire de cette servitude? Toutes les promesses duXVl*^ siècle se sont évanouies, les unes conipi omises par l' insanité des essais, les autres brisées par l'excès de la compression. Il semble qu'avec la liberté de l'action la liberté de l'esprit soit morte. Le clergé, s'eilaçant sur quelques points trop discutés, succède dans les villages à rintluence décroissante de la noblesse, enveloppe le pays tout entier, corps et biens, volontés et (fonsciences , dans un immense et solide réseau que nul ne peut rompre, car nul ne sait où cherrbor le cœui* de ces puissances anonymes et de ces insaisissables dominateurs.

]ji cuntrainte morale est plus pesante que l'obligation du travail, si accablant qu'il soit. Quand un pays est envahi par ce ]>rouillard intellectuel (pie répand une association d'esprits intéressés à ce que nul n'ose penser ou sentir autrement que comme ils le marquent, c'est un pays perdu. Par bonheur, les émigrés de Savoie qui revenaient, à de longs intervalles, visiter leur pays natal ou s'y reposer d'une vie . aventureuse, y apportaient les échos du dehors, des idées, des jugements, des ironies ou des nouveautés qui agitaient, émotionnaient nos populations paisibles , exactement comme ces eaux dormantes qu'on frappe de verges pour les assainir. L'exemple de nos voisins de Genève, de Lausanne, de Sion, où la vivacité de la vie public^ue ne troublait en rien le sérieux des convictions religieuses et les douceurs du foyer domestique, contribuait aussi à entretenir en Savoie une secrète espérance. Le séjour des armées françaises, le contact toujours rajeunissant de Tesprit gaulois, alerte, incisif, railleur,

aida puissamment les Savoycas à formuler des aspirations et des regrets à peine ébauchés et que le prince allait inopinément satisfaire. L'absolutisme du roi Victor-Amédée va rompre à la fois le cercle d'oppressions morales où vivait la nation et abattre les derniers o])staeles qui séparaient le peuple de la liberté. Il ne restera bientôt plus debout que des grandeurs d'opinion, debfis fragiles que le souffle de 92 n'aura pas de peine à renverser.

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