CHAPITRE IV
RÔLE POLITIQUE DE LA SAVOIE DEPUIS LE TRAITÉ DE GATEAU -CAMBRÉSIS JUSQU'AUX CONFÉRENCES DE GRENOBLE ET DE MONT- LUEL. — LE LIBRE ÉCHANGE. — LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE.
Dès rannée 15S0, la reconnaissance * et Fintérêt rapprochent Emmanuel-Philibert de Venise ; il s'attache le gouvernement de la République par d'étroits et fréquents rapports, accueillant ses ambassadeurs avec une prédi-
i Pendant les malheurs de Charles Ifl, le jeune Philibert dnt à l'or et an patronage de la République ees succès à la cour de Chsrles-Quint, prince dont l'affection se réglait Tolontiers sor l'intérêt. 11 n'oublia jamais, dit Andro-i Tioldù, que : Àllora ehe in basso stato, e fuori di casa sua, non aveva da tuo padre un dtieato da ^^endêre (mot ex8gë^('^ comme le prouvent les Potuments n** XI Y à XXIX), il vit ses droits héréditaires consacrés par l'adoption de Venise. Je ne tirns \ la vie, assurait-il, que pour tUre utile à la Séréuiss. liép. Et Marguerite de Valois disait, avantla uaissaucede sou ûls, qu'elle le désirait surtout dans le dessein : di dediearlo al ««reûto ib* Fenejna (ParaTia. Diteorso swl fairina$o vénale/
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leclion au' on croirait afiTectée*. Quant aux Ligules Helvétiques, ses relations, pour être moins sincères, ne laissèrent pas que d'être aussi cordiales. De ce côté était le vrai péril, et nul ne s*y trompait'; les amertumes de Finvasion bernoise s'y compliquaient de la question religieuse ; il fallut au duc une rare mrce de volonté pour résister à la fois aux instances de Rome, aux sollicitations de Madrid, et à ses propres désirs. Là seulement sa politique fut douille ; ouvertement affectueuse, secrètement hostile ; il ne se résigna à la perte du pays de Yaud que lorsqu'il eut acquis la certitude de ro[)iniàtreté inviucil)le des Genevois dans lèur iiidépendauce. De 1559 à 1504, il ne cessa de sonder le terrain par quantité de nu.-sions secrètes dont la plus sérieuse fut celle de Loys Alardet. Ce diplomate, né à Genève, précepteur du prince et resté son ami, avait sollicité du Gi'aml-Gunseil, sous prétexte de maladie, l'autorisation de revenir pour quelques jours dans sa ville nrdale. Il en profita pour y nouer des intelligences et pour pro-
* De tous les ambassadeurs de Venise h la cour de Turin, Morosini fut rt'lui qui ohîint le plus romplMomcnl la faveur d lïmiuanucl-Philibert ; admis dans son inliniité. confident de ses projets et peut-être collaborateur de ses essais de réforme, il fut sans doute runique exemple d'an ministre étranger servant nver sincériié, de Taveu de son gonrernement, le prince dont il était rami.
* C'est encore un diplomate vénitien qui l'alTirme, et, mieux que personne, ces observateurs à rosprit délié furent à même d'apprécier les combinaisons dont ils surveillaient les accidents. « Tant que son père fut raroi des Suisses, dit Gerolaono
Lipomano (1573), il \^cu{ en paix; dès qu'il se brouilla avpr les Cantons, il fut livré aux entroprisos du roi de France; aussi le duc i'iiilibert regarde-t-il son alliance avec eux comme le gage nasajé 4» son repo». »
poser nettement aux Genevois d'abdiquer leur indépendance entre les mains d'un prince, qui passait partout pour libérai, courtois. Au* main, et sur toute chose veut que justice ^oit faicte. Les conditions étaient belles : Genève devenait la capitale du duché de Savoie, la résidence du pnnce, et conservait la liberté de conscience. Le récit officiel de cette ntkociation, daté de Chambéry, leiO janvier 1560, est rempli de détails piquants sur l'attitude des bourgeois'. L'évéque Alardet se plaint beaucoup de Calvin ot<lè deux autres gentilshonunes français (Coliadoa et Deiioi ui.uidie), qui sont hommes fort ingén ieux mais de très maligne nature; Calvin le voulait faire mettre en prison et s'emportait, répétant : Messieurs, VEvesque de Mondovis est icy venu vous attacher des sonnettes aif.r ((urcilh's. C'est un séducteur qu'il faut lier. Les l)ourgeois, plus prudents, résolurent de traiter l'ami du duc de Savoie de ]dvs lioneste façon, et chargèrent deux d'entre eux d'aller le trouver en son logis pour lui faire cette belle réponse :
^ La ville doit estre tenue pour excusée de n'avoir envoyé des ambassadeurs au seigueur duc, pour autant ([u*ils rognoisseut leur petitesse qui les tient timides et aussY que Genève est paovre cuiaine a dit M. l'évesque. Quant à recevoir S. A. le duc pour leur prince, ils avoyeut choisy Dieu éternel uour leur unique seigneur; ils confessoient aue Mgr le duc estoit un ^ès vaillant, très juste et très Don prince, mais aussy que Dieu estoit plus puissant, plus juste et meilleur que luy , parquoy ils estoient déterminés et résolus de n'obéyr à aultre prince qu'à Dieu tout seul. »
' PREUVES. Document no XLI.
Le duc et ses ministres ne perdirent pas tout espoir. Malgré l'insuccès des démarcnes d^Alardet, sa présence à Genève, son activité et ses habiletés eurent pour résultat ainsi qu'il le déclare :
< De donner moyen aux hommes de ceste ville de librement parler du dur de Savoye et débattre entre eux s*ils le doivent accepter pour seigneur ou îion. Car, auparavant nul d'eux n'en osoit ouvrir la hou -fie, et maintenant en touîes les asst'inhiées et compaiinir^ le menu peuple et les aultivs plus apparens ne parlent d'aultre chose, et croy bien que, sans la malice des Françoys qui tousiours empeschent ceste œuvre, ceulx de la Cité seroient quasi résolus le quérir pour seigneur et prince. »
On lit dans les registres du conseil d'Etat (de 1550 à 1564)^ plusieurs mentions de tentatives faites par le duc, soit pour obtenir la reconnaissance de ses droits de souveraineté, soit pour engager les bourgeois à entrer en pourparlers au sujet du commerce, et jfour le reste. Le Conseil repousse ces insinuations et constate maintes fois que, s'il n'y a pas rupture, c'est grâce aux bons offices de messieurs de Berne. La coalition catholique contre Genève, que nous verrons si ardente et si audacieuse pendant les dernières aimées du X VI' siècle et les premières du XYII'', était déjà faite. Le 6 juin 1560, le roi François II écrit au Pape, au roi d'Espagne et à la République de Venise jpour les inviter à seconder la louable entreprise que le duc Ernmaniiel-Philiberl voaloit exécuter sur Genève ; \)Vi'^(\\u' \e niènie jour. Pie IV écrivait dans le mtijiu sens au roi François : les courriers porteui^s de ces dépèches durent
se croiser sur la roate du Mont-Gems ^ Le
Pape, à la réception des lettres du roi de
France, renouvela ses instances auprès du roi a^nie ; le 13 juin, le cardinal Borromée (saint Charles) entretenait .M|>l de Golegiio des intentions de la cour de Rome, énumérait les secours d'hommes et d'argent (jiie recevrait le duc s'il se décidait à donner l'assaut à Genève, et affirmait que le Pape avait déjà négocié avec la France et l'Espagne pour obtenir l'évacuation du Piémont. Toutetois, le cardinal engageait la cour de Turin à ne point faire d'éclat et à publier partout qu'il ne s'agissait pas d'une guerre contre les Luthériens, mais simpk^ment de la répression d'une révolte et du recouvrement d'une ville qui était sienne -. Les précautions de saint Charles IJorromée font penser à la vivaeilé de sainl François de Sales, conseillant . à son tour, q^uaranle avis plus tard, Tattaque de Genève au fils d'Iùnmanuel-Philibert. Le duc hésita ; Genève dut son salut aux conseils do la duchesse Marguerite et à la politique française, protégeant cette ville malgré son apparente inimitié. Les manœuvres des agents secrets ne discontinuaient pas ; les registres de Genève contiennent de fréquentes délibérations portant défense à tels et tels de continuer avec certains gentilshommes de Savoie des commerces et praiiques préjudiciables aux intérêts de la cité^. ^
« Bref du Pape Pie lY. PREUVES, n» XLir.
^ Lettre inédit o du cardinftl Borromée è Mgr di Colegno* PREUVES n« XLiU.
^ Do 1560 h 1563, le baron dcViry qni , feignant d'être de l'opinion de Luther, fréquentait fort familièrement à Genève (GuichenoD. II. 252). et le napolilaia César Maggio. tenaient le dnc informé de toiil ce qoi se passait dans la ville. Tonso
Le duc s'efforça dès lors de détacher les Bernois de Genève, qu il crut isoler par le traité de 15f>i; mais il comptait sans la ténacité des bourgeois et sans l'esprit de solidarité des Réformés.
Les vallées vaudoises, Genève et le Val d'Aoste étaient Tobjet de riiKiiiiétude des catholiques; mais, avec les Vaudois et le Val d'Aoste, le duc, plus libre de ses volontés qu'avec Genève, que défendaient les Suisses et la France, fut aussi plus rigoureux dans la répression. En 1558, il avouait cependant à Févôque d'Aoste, qtie les supplices n'ont jamais fait que des martyrs, qu'il est absurde de tuer en public des fanatiques, semence d'inspirés, qu'il faut se résoudre à s'en défaire en secret et que mieux vaut encore user de cïémence\ Quant aux Vaudois, enclavés sur la frontière entre le royaume et le duché, servant de lien entre les religionnaires du ]\Iidi et Genève, visités à chaque instant par de fou^eux apôtres, ils devinrent pour la Savoie, le Piémont et la France un foyer d'agitation, que la duchesse Mar^erite ne réussit pas à défendre contre la raison d'Etat.
« On cujinaH Torigine des Vaudms ; réfugiés au pied du mont Viso dans les vallées de Pragelaz, de Luzerne et de Saint-Martin, ils n'eurent lungtenips d'autres prétentions que de vivre oubliés et de conserver parmi eux la doctrine de la primitive église. Les princes d'Achaufe résidant à Pignerol, leurs voisins les marquis de Saluées, et surtout les comtes délia Luzema, leurs
raronto le plan de surprise combiné aven TKalien Félix de Noie et qu'on n'osa mettre ^ o\>rn(ion pnr suite du refns du roi de France de répondre aux lasiauces de la cour de Madrid,
< Lettre inédite des Archives de coar. PREUVES a» XXXV II .
sfiicrneiirR directs, les avaient laissés en repos, à la vonditioii qu'ils se tiendraient enfermés dmus leur territoire, et m tonleraient pas de propaiïande autour d*eux. Ii*esprit de prosélytisme naturel aux sectaires, n'ayant pas d'issue en Piémont, se répandit à TeU auger ; leurs apôtres émigrèrent eu Languedoc, eu Calabre, et jusqu'en Bohême, pour promener la vigne du seifneur, disaient-ils dans leur langage mysiinue ; ceux
3U1 restèrent vécurent en paix, malgré les sollicitations e la ( our de Rome ' et les ordres de l'empereur Frédéric II. Les succès de la Réformatiou du XV^ siècle et les sollicitations des prédicants du Daupliiné et de Genève les arrachèrent à leurs paisibles solitudes pour en faire des martyrs. En 1530, la marquise de Saluées, cette Marguerite de Foix dont on redoutnit la colère; donna altiim c lerrihitr. dit Cambiano, les pf'r<('cnta ; le 12 septtiuilirp 15^1-2, après une hésitation dunt Farel triuni])he, ils adiièrent à laUétbrme ; le 7 février 1535, ils s'adressent aux Eglises de France en faisant pour la
firemière fois traduire leur Bible; en 1545, le sac de [érindol et de Cabrières par les galériens du président d'Oppède ût remonter jusque dans les vallées piémontaises cette terreur dont Diane de Poitiers et son associé Montmorency couvraient la France. Sous Henri H, on continua à user de rigueur contre les hérétiques ; le parlement de Turin reçut l'ordre de forcer les Vaudois à entendre la messe ou à qmtter le pntjs^ car, pendant le règne de Charles III, ils s'étaient répandus en Piémont et avaient nombre d'adhérents à Turin, à Chieri, età Yigon. » (Extrait de mon Histoihe du Daupuixé.)
Après 1559, FEspagrie, TAulriche, la France elle-même, coaiisées par Ruine contre ce nid de sectaires incorrigibles, exigent d' Emmanuel- Philibert Tordre aux Vaiidois de rentrer dans r Eglise romaine^ sluis dispute ni examen. Le priuce, saisi de pitié, pardonne, tolère, puis,
* Marqnîa Costa. Mém, hist. Tome II, 237, note tS*
excité de nouveau, menacé, tente essais sur essais. Le jésuite Possevino, chargé de les convaincre 9 se piqua de les désespérer; les conférences d'Angrogne aboutirent à une rupture formelle. £n octobre 1560, Philippe de Savoie refuse de massacrer ce peuple d'enthousiastes ; le comte Costa incendie les villages et provoque, par son acharnement, le serment du Val de Pellice (21 janvier 15oi), qui rappelle celui du Grûtli :
a Au nom des églises vaudoises des Alpes, du Dauphinc et du Piéiiumt, s'êrrieiit les iiiiiiisire? italiens et ihuiçais, réunis tlaiis mie fraternelle étreinte, nous promettons ici, la maiu sur la Bible et devant Dieu, (jue toutes nos vallées se soutiendront conragenFernent les unes les autres puui lait de religion, sans préjudice de l'obéissance due à leurs légitimes supérieurs, persévérant en notre sainte religion, fût-ce au péril de notre vie, afin de pouvoir la laisser à nos enfants intacte et pure comme nous Tavons reçue de nos pères. >
Costa se fait battre à l'assaut de la gorge du Prà-del-Tor. Le duc, à Fossario puis à Yerceil, reçoit les députés avec douceur :
€ C'est en vain, dit-il, que le pape, les princes d'Italie et mon conseil me pressent aextermmer ce peuple ; j'en ai pris conseil de Dieu dans mon cœur, il ine presse plus fort encore de ne le pas détruire. — £t la bonne duchesse : Vous ne sauriez croire tous les mauvais rapports qu'on nous fait chaque jour contre vous ; mais ne vous troublez point. Soyez gens de lien, soumis à Dieu pt à votre prmce, paisibles envers vos voisins, et tout ce qu'on vous a promis sera tenu lidèlement'. »
* Non seulement Marguerite sollicitait le dun , mais elle correspondait avec M, de Raconis cl la cour de France dans rintérét des Vaadois. - Voir PREUVES XLIV et XLV.
Cédant aux sollicitations de la ducliu.sse et des Bernois, le duc consentit à un accommodement; il sauve la question d'amour-pruj^ne par cette allusion railleuse : Je ne fais, après tout, qu'imiter V empereur Charles, Iraitant avec les rebellps d* Allemagne. Philippe de Savoie, rappelé de sa retraite , règle les termes de l'amnistie. Le traité de Cavour (5 juin 1501 ), tolère la liberté du culte dans les trois vallées et dans quatre villages de la plaine, avec défense d'habiter hors du territoire et île dogmatiser. Cet acte resta, jusqu'en 1055 , la grande charte des Yaudois. Trois châteaux sont bâtis aux issues des vallées ; à la guerre officielle et aux arrêts de justice, succèdent l'ardente propagande des affiliés de Tassociation fondée à Turin sous ce titre : Deprùpagandd fide et exterminandis hcereticis , et les coups de main tentés à chaque saison par les conaottieri que soudoyait Fabbaye de Pignerol^
Tandis que le duc sollicitait adroitement Genève et brusquait les Yaudois, il essayait aussi de résouœre les difficultés laissées en suspens par le traité de 1559. Les commissaires chargés de concilier les droits en litige - se réunirent à Lyon (décembre 1500). 1 rois savovens, Loys Oddinet, Cassian L)apuy, Pierre Bel, trouvèrent de si solides arguments à opposer aux réclanialions du président Seguier,
» AR. TURIN, lettres des Barbes et df s o/firi^r^ .î'ortohr^ 1561 à avril 15d«. — Jean Léger. Hist. des LgUses evung. des vaUé9t 9auioi$$s* Leyde. 1569. — Hadry-Meaos. l'Israël de4 Àlj^ 1868. Revau des Deaz-Bloiides.
' Ud article stipalait Foccopation de Turin et de six places
fortes co Piénu nf jusqu'au règlement définitif des draits dn roi de France, du chef de £ouir« de Saf>oiê.
quMl l'allut se séparer après treize mois de roîifercnces, de notes et de protocoles. U évacuation du Piémont restait, dès lors, subordonnée à la naissance d'un fils de Marguerite de France. Cette princesse avait trente-neuf ans ; les collatéraux et les alliés calculaient déjà qu'elle n'aurait pas d'enfants. Aussi, le désappointement fut extrême quand la naissance de Charles-Emmanuel (12 janvic r 4562), ï enfant du miracle^ vint affermir la dynastie*. En mars, l'empereur Ferdinand, n'ayant plus à redouter ravénement du duc de Nemours, confirme au duc de Savoie le vicariat d'Italie et renouvelle, en sa faveur, les anciennes prérogatives attachées à ce titre; en août, la régente Catlierine de Médicîs ordonne la restitution des villes de Turin, Chivasso, Chieri et Villeneuve d'Asti I la limite vallée du Pô) , reteiiaiU, à titre provisoire, Pigii^rol, Saviliaii el C^aimagnole (la route (V Italie}.
La prise d'armes des protestants fut le motif de cette briis(|ne décision, si contraire aux opiiiions émises par les plénipoleiUiaires français aux coriféreiieos de T.yon. Condé brûle les églises dans les vallérs de la Seine el de la Loire, pendant que (îuise «^t Montmorency massacrent les Huguenots de Paris: r?ejîfation gagne la vallée du JUiùiu; ; les mm eiiands de Lyon émigrent en Savoie ; les catlioiiques sont
' Le dépit des faclions se n^pundil on propos injurieux, on bruitâ do supposition d'eniant ; on rappela que Callieiine de Hédieis arait envoyé sa confidente aux couches de la duchesse:
des amis maladroits parlèrent de miracle (Voir les rédts de Ludovico délia Chicsn et de Guichenon, dont le raa^qui^^ Costa raille le ridiculo) ; et le pape lui-mènic inlerpréln dans le sens d'une inspiration prophétique le souhait politique du Paul iV : Fiat nmeulut!
assassinés à iVlontbnsan, Valence, Pierrelatte. L'attitude de certains hommes [iublics de Chambéry donnait aussi de sérieuses inquiétudes à !n i é«»eiite ; si le duc se déclai'ait pour la Héiorme, e*en élail fait de la dynastie des Valois. Le péril grandissait chaque jour ; Gondé livre aux Anglais la ville du Havre; on redoute que Grenoble et Lyon n'ouvrent leurs portes à Emmanuel-Philibert ; on se hâte de satisfaire ce voisin dangereux, dans le dessein de traverser mieux et plus vite les secrètes espérances des huguenots.
Le 2 novembre 1562, la convention de Fossan rè^le les conditions de la remise des quatre viUes restituées et celles de l'occupation des places où la France continuait à tenir garnison ^ La nnnutie de ces clauses et leur interprétation donnèrent lieu, pendant douze années, à un continuai échange de récriminations entre les chancelleries des deux Etats. L'impatience des Italiens n'avait d'égale que la douleur patriotique des Français ; peu de ti*aits suffiront à marquer les embarras de cette position fausse. En 1563, le maréchal de Brissac, invité par la cour de France à se renfermer dans les limites des territoires restreints réservés pour le service des places de sûreté, répond au roi :
« Qu'il obéira ) mais jamais de bon cœur, aux ordres de S. M. sur la restrîcuon aux iinages et juridictions des Y places retenues, mais que sa conscience le porte
à remontrer que c'est une playe dangereuse. Que les gens de guerre el les habitans des villes demeurant
• Traités iiubb'r^ ile la Maison de Savoie, Tome I» page 6# Cfidit. officieUe de ma. Turiu).
comme oysons bridés, dans la cage, ne se poarroient tenir de marcher plus oultre ; que lesdits habitans qui voudront faire la cueillette de leurs bleds, vins et autres vivres qui se tirent des champs n'en auront asses
pour XV jours seulement ; qu'au recouvrement la paye des autres irens de i^uerre ne suffira pas et lors force leur sera de laire ( (unme le loup (|ue la faim chasse hors des bois, qui eu ]»reiul où il en trouve. Quand bien S. M. auirmenteroit ta solde et l'enverroit à point nonnné, ils ne laisseront ains de demeurer enfermés et de courir la ( ampaî^ne pour respirer un peu au large. Les gentilshommes qui auront de la discrétion se contiendront pour un temps; et en fin la patience leur eschappera comme aux autres, et au duc de Savoye la colère dont il aura de luy mesme bastî les eschellons nour avoir voulu plus qu'il ne devoit et qui peut être forcera un jour la France, si elle devient sage, à révo* quer et casser tout ' . »
L'irritation était égale des deux parts ; les Piémonlais accusaient les commissaires français d'avoir imprudemment autorisé Texportation des blés, mesure qui ananiait ce versant des Alpes, où la dis» t le se pei pétua de 15()0 à 1564*. Les villes releruies parle roi étaient donc comme assiéL^r * s ; la convention semblait les mettre en intei*dil, n'autorisant le libre parcoure fJpH habitants et des siddals^ même pour la promenade, par groupes isolés et sans armes, que dans nu rayon â'vn mille autour de chacune d'elles. 11 fallait dégoûter les Français de ce métier de sentinelles, disaient les mi-
' F. do Uoyviu du Villarg. Mémoires sur la guerm de Piémont. Edition Je 1B19. Lyon, page 1013«
» I.avriano. S/oria di Toriuo. (II, lib.V, nota 123.) I>e blé so vendit en rir-niont 45 iloriris le sac ; le sar équivaut à quatre doubles décaiiires, et le Uoriu a euvirou 3 U. iiO cent, de notre fflooaato, Talevr actuelle.
nistres italiens ; il n'est sorte d'ennuis et de méchancetés dont on ne les accablât, jusqu'à leur refuser les vivres et à détourner les eaux* . Brissac perdit patience, et, sur les 'plaintes que le duc de Savoie faisait de lui au roi, ha* sarda cette verte réplique :
(( Que tout cela ne procédoil que de la ripeur elde la malice de ses olTicicrs qui preiioient plaisir à dressrr nouvelles inventions pour tenir v'\\u\ villes et Carmagnole mesme connue enfermées dans une « aup et sans vivres, défendant d'une part et dessous nuini d'y en porter, et d'autre t'liarc:eanl le peu qui y vient de tant d(; droits et péages qu'il n'y a ordre de prmvoir vivre en façon quelconque ; qu'il ne peut cudui er telles bravades et nécessités . »
Il est douteux, cependant, (]ue le duc se prêtât à ces manœuvi^es ; sa politique inclinait plutôt vers les concessions, surtout en ce qui touchait les relations extérieures ; il n'avait point intérêt à se brouiller avec la France et 1 avouait franchement'. Aussi essayaiUil d*atténuer les torts de ses officiers, tout en calmant les excès patriotiques du maréchal de Bourdillon et en démas^iant les intrigues de
^ Mémoires du duc de Nevera, àll . 33. — liistractions anz dépatés du Roy pour la restitution de Pignerol, etc. an due de Sairaye, donnée à Lyon le 7 octobre 1574.
* Jr^motrctde Villars, page 1035.
* Plus tard, l'amlwsftadettr de Savoie, René de Lncinge, conseillant à Charles-EmmnDuel le maintien sincère de l'alliance fîiuicijise, malgré Ir» «-iluation perdue où les troubîps de la î.i^uc semblaient jrtcr li? royaume, lui rappelnit le mot d'Emmanuel- IMiiliiiJcrt ; Qu'il n'y avait promesses d t stagne, allianct du papi^ éTEmpin ou de Suisses qui dûi jamais inviter un duc de Savoye à suivre antre parti que eehiy de France; et que Vexpérienrp du passé doit servir à garder l'avenir. (Manuscrits de MoulpelUer, dils de Guuhenon.J
Charles de Birague, qui. délégué par la cour pour tout concilier , semblait avoir pour mis-* sion de tout envenimer. L'essenUei pourtant était d'obtenir la prompte évacuation de Turin. Le duc y sacrifia son amour-propre, et, grâce aux ofirandes spontanées de toutes les classes de la population , disent les Italiens , put faire un pont d*or aux amis de Bii ag^le^
Le 12 décembre 1562, Emmanuel-Philibert lit son entrée à Turin, à la tête de six cents gentilshommes à cheval, menant à sa droite J amlxissadenr d'Espagne, à sa ganche l'envoyé de Venise. Il avait t'épée mie à ia main, et la remit au fourreau surlaplaee tiela Citadelle*. Jl annonce aux liabitants , si querelleurs au moycn-age, si français de|iuis les guerres d'I- ' talie, que Turin sera désormais sa capitale et sa résidence; il pose la première pierre d'une citadelle destinée à tenir en bride les mécontents et à iernier, en arrière du Pas de Suzc, la route d'Italie par le Mont-Genèvrc ; il y installe les Cours de justice, y i établit FUniversité, puis, dès les premiers jours de 1563, passe en Savoie, où de sérieux intérêts réclamaient sa présence.
Le choix définitif de Turin pour capitale ne fit pas d'Ëmmanuel-Pbilibert un prince italien,
' ï onêi. Hist. lui. i im Phil. (Aug. Taurinorum. 1596.) — 'Coësé de Rrissar lit oublier les v\\f^er\cv^ île ses collègues par un trait antique. Quantité de néguciants de Piémont et de Sa voie, se fiant à sa parole, avaient fourni l'armée de grains et de draps; le roi ne pouvait payer (son budget, en 1563, était de 17 millions en di-perise, de î 1/2 en r» celte), et lo duc en r^^v usait la charge ; Brissac, d'accord avec femme, diffère îe mariage de sa fille el distribue sa dot aux créanciers de l'armée.
« AR. TURLN. Rehzùme del ritorno di S, À. R, Emm,rhU. nei 156». (Manuîscrit.)
coturne on Ta trep dit ' ; ce rôle était réservé 4 son fils Charles, sous riuspiration d'Henri IV.^ Les Savoyens ci aignirent cependant que sa résidence plus habituelle au-delà des Alpes ne les déshéritât de toute action efficace sur les afiaires publiques; delà, des plaintes, des regrets, et comme un sentiment de désaffection dont Favocat général Loys Milliet signalait le danger. L'édit de 1563 sur la mainmorte * , la faveur non déguisée du sénateur Joly, les préliminaires du traité avec les Suisses, mrent les fruits de ce voyage en même temps que des concessions faites aux opinions de la Savoie. Pour expliquer les mouvements de Fesprit public, de ce côté des xV][)> s, il faut donc résumer les faits qui s'y produisirent, de 1560' à 1564, au double point de vue des idées polittr ques et des idées reli^cuses^.
La vie publiciue s'était concentrée dans le Sénat de Cfhambéry ; cette compagnie, devenue le centre d'une résistance opiniâtre à la politique italienne qu'on supposait au prince, aurait volontiers tout hasardé pour déposséder le Piémont d 3 sa nouvelle importance. Un sénateur, .Toly d'Allery, se mit. vu avant avec l'audace qui i:.AracLéi'ise Fentliousiasme des gens qui ne se sont passiomiés ([ue par degrés. Joly
' Cibrario. Orûjini e profjreuo. Tome I. 343. — Storw délia monarchia diSaioJa.
* Voir ci-des9tt8, pag^ 9â et Wi,
' L'édit d'.VmhoirC '10 niar- l'(5:r a. i nrdait nui Calvinistes la libt^rtë de ronseiencr*, ol la clôture du concile de Trente était imminente ;,4 décembre 1563}. Impossible de saisir le pourquoi des choses ôft Saroie» n*ea déplaise & certains critiques de ce pays, si l'on ne jette les yeux autour de soi ; dans les affaires comme ea mécanique, le contre-coup joue un grand rôle.
était reiigionnaire ; sa belie-mère, la baronne de Crans, dame d'honneur de la duchesse Marguerite, Tétait aussi ; on la disait très avancée dans Fintimité de sa maîtresse. Joly avait de nombreuses relations à Genève et en Dauphiné ; il était lié avec M""^ d'Entremont, avec Coligiiy ; sa fortune, ses amis, ses qualités personnelles lui donnaient en Savoie une importance considérable. Les femmes ont toujours eu, dans les guerres civiles surtout, de grandes initiatives, a remarqué un historien. Il y faut des dédsions promptes; on s*y dirige plus par l'impression que par le raisonnement. Dans ces luUes aventureuses où tout est mal concerté, le hasard tient une grande place cl Fhéroïsme domine le hasard ; les coups impossibles sont les plus assurés de réussir ; les femmes, avec peu de logique et beaucoup de cœur, font faire de ces coups là. En France, la reine Jeanne d Albret, la princesse de Gondé, Jeanne de Laval, première femme de Coligny, avaient exercé sur les résolutions des Réformés une influence considérable ; en Savoie, la duchesse Marguerite et les femmes de sa maison' , la baronne de Crans, la comtesse de Montbel et d'autres encore, négligées à dessein par les histoires officielles, lireiit contrepoids à la pression des cours de Rome et de Madrid ; elles assoupirent dans les Alpes Je f;»Ti8tisme qu'on y soufflait d'Espa^me ; avec ïnoins de vivacité, elles ainaient attiré à elles Genève comme elles avaient réussi à gagner
' Ën l'année 1.'j60: l« sœur du roi, Madeleine {pour Margue- Tite;, récemment mariée au catholique duc de Savoie > tenait è Pfiee sa eonr dans m esprit fort opposé h la religion et an roi d'Espagne. (Mim, m$. h Gfwweuê, Biblioth. de Beeançoii.)
la caase des Vaudoîs. Les grandes dames n'avaient point seules le privilège de se passionner pour les questions religieuses ; il y avait dans la bourgeoisie et dans le peuple de Chambéry des femmes intelligentes dont l'esprit abordait les àpretés mystiques «le la théologie ; certaines illuminées, telles que celte Alai ie de Velario à laquelle le sénateur Joly donnait asile, attiraient la foule et passaient pour saintes ; du mysticisme à l'hérésie, la pente est glissante. Joly, loil attentif aux afiaires de Fronce, croit Topinion publique suffisamment préparée, et. d'accord sans doute av(H' In duchesse, publie un libelle qui est le manifeste du parti. Il y attaque hardiment le pape, Catherine de Médicis, le duc de Nemours ; il y formule Fidée d'un royaume allobroge, conseille au duc de laisser là ce parti catholique, qui perd chaque jour du terrain, et de se déclarer résoliu rient pour la Réforme ; Genève devient capitale, le Dauphiiié se rattache à la Savoie, et qui sait ce que peut y ajouter de provinces le démembrement probable du royaume de Charles IX. Un tel projet avait des chances de réussite ; le princii>e reli^eux domiDait la politique, et cet appoint donné à la Réforme eût changé les destinées de l'Europe. Joly, savoyen avant tout, n'y voyait que la fortune de son pays, Genève faisant contre-poids à Turin, le Sénat de Savoie devenant l'arbitre des intérêts européens, le rival du concile de Trente.
Mais les chefs des religioniiaires français ne s'entendirent pas avec le duc Emmanuel^Philibert; l'élève de Gharles-Quint, le vieil ami de Philippe II, leur parut trop dangereux pour qu'ils en fissent un roi. Le Colloque de Poissy
(septembre 1561) et les assemblées protestantes de Montpellier, Cahors, Paris (octobre à décembre) semblaient la revanche du tumulte d'Amboise ; on crut pouvoir se passer de la Savoie; enfin le massacre de Vassy (i®' mars 1562) réveilla les partis par un furieux coup de tonnerre. L'occasion était mancpiée. 101:;^ eut le sort des esprits aventureux qui ne savent pas réussir; il lut désavoué. Traduit en justice, [voiir la forme, il assuma avec esprit et courage la responsabilité de ï^a tentative. Il ne reste des urocédures qu'mi lambeau d'interi'o^atuu e (du 3 mai 15G2) qui, pur boiilii itr, porte sur les points essentiels :
« laterrogé s*il a des complices à vouloir que S. Â. fasse alliance avec tes hérétioues de Genève, Benic, Dauphiné et autres, pour décnassor son neveu le roi Irès-chrélien desdits Dauphiin' , Provence et autres pays, ot osta)3lir un royaume des Alpes où seroit enseiirnéc la religion soi-disaut évani^éluiue. — A répondu qu'en ce il a pour coniplir'es Icmis !<^s vrais Savoysions et en<'(H'(», se i*roil-il, les Daiipliinoi^ et IM uvr'Uçaux ; que, pour la n'!ii;io!i, i! ik* sonliaitn rien tant que soit prest fit'f (Ml icclk's proviii •('.-, Savoye, Bressf, Piedmont et autres, la vraye catholique rérorinée, ibtiàee sur l'Ecrilureet non sur les nouvelhqésde Luther, Calvin, Farel el autres, cuydant donner par aiusy concorde et fraternelle unyon (le tous rhresliens ' . »
Pendant que le Sénat informait contre Joly d'Aliery, le duc lui donnait Tordre de poursuivre (lettre datée de Fossano, 10 juin 1562), puis d'élargir Joly et la baronne de Crans (de Fossano, 21 novembre), et enfin, après
' Ce ilocun)eni prn'iiîux, rtnouvi' par M. Burniur, a elé publié dani> SOQ Hist. du Sénat. (ïonw I" , DotwueQt XXU.) .
l'arrêt qui le privait dé sà charge de sénateur et le condamnait à l'amende, peines fort légères, vu le cas de lèse-majesté et d'hérésie, ii réitérait, â la sollicitation de nostre très chère et aimée compagne qui, de rechef y nom en a instamment requis ^ , l'ordre de réintégrer Joly et M^^ de Crans dans tous leurs biens, honneurs et dignités (de Turin, 1^"^ avril 1563). La connivence du Sénat se prouve par la disjonction de la cause de Joly et de sa bellemère de celle de Marie de Velario, cundamiiée comme visioimaire, dès 10 février 1562, à la prison perpétuelle, au pain et à l'eau, dans le couvent des (Glat isses réfoviiiées de ('.hambéry^ L'épisode du libelle eut pour eiïet immédiat de faire donner à la Savoie une plus large part duiis les déterminations (iu cal)inet de Turin. Le duc com[>ril que son < (Miire d'action était là, entre Genève el Grenoble ; de 1563 âl572, il attend et surveille, donnant satisfaction à tous les intérêts du pays, fiiisant lo juirt égale â tous, pardonnant aux héi'éti<ines\ el confiant au jésuite Godret Torganisation de l'ens^'iîrnement, lent en étudiant les mémoires (jne lui présentaient Tévêque de Mondovi et le conseiller Joly. ('es menées, qni nous semblent aventureuses, ci dont une cliance de plus, une hésitation do moins, auraient alors suffi, peutêtre, à faire des réalités, n'avaient point contrarié les négociations du duc avec l'Helvétie.
SÉNAT. Répertmre XIH, lolios lU, 21 cl 117,
• Registres rriminels de 1559 à 1564, folio 95.
^ Le 26 join 1564, lettres ilc grAee à un laboureur du Fan cigDy, émissaire des ministres de Thonuii, et à un bourgeois de Chambéry convaincu d'avoir pris part i des assembli^ et prêches. (Reg. du Sénat. XV, iiolioa 96 et 5d.) x-
Dès 1560, le traité de Lucerne renouait les relations commerciales entre les Etats de Savoie et les Cantons des anciennes Ligues des hautes AUema^nes,
€ Entre Savoyens et Suisses, liberté réciproque de voyage et de tndSc, en payant les péages et droitures anciennes etaccoustumées; liberté n'échange des bleds, viandes et autres marchandises, tant pour le manger que
pour le boire ; défense de retenir les voyageurs et marchands, sauf pour dettes confessées ou obligées par escrit et alors sera à un chacun fait justice tplle et semblable qup V(m a accoustumé de fairp au lieu où l'action et demande se iera. Promcs-i' de ne [)onit donner passage à des troupes hostiles à l'un ou à l'autre parti ; de remettre tous différends à l'arbitrage des autres Cantons en audience publique à Neufchàtel ' .
Le traité de commerce de 1560 devint la pierre angulaire de ceux qui suivirent. Le président du Sénat, Loys Milliet, le président de la Chambre des comptes, Loys Oddinet, Fambasscideur Gaspard de Lambert, les sénateurs ou maîtres des comptes Maillard, Bellegarde, Villetle, tous savoyeiis, furent les plus actifs négociateurs des traités avec les Suisses et des tentatives désespérées que fit la cour de Turin pour recouvrer Genève par la diplomatie. Les Archives de cour renferment de volumuieux documents qui prouvent que la possession de ' cette ville était le principal objectif de la politique piémon taise , loyale et prudente avec Emmanuel-Philibert, violente et perfide avec Charles-Emmanuel. On essaie d'obtenir de Berne la reconnaissance des droits du prince
* 11 Tiovornbre 1560. - AR. TURIN. Traitétûvee Uê Svtiitis. fMaJtJo V. FatciUo tui.)
— 125 — 15ÔMÔM
sur le Vidomnat * , on suppose des conjurations invraisemblables do la part d'une ville qui
n'avait ni argent ni soldais et ne se soutenait
aue par réuergie morale', on intéresse les iplomates étrangers an prompt règlement de la question suisse ', lailm, le 7 août 15(j4, la médiation des Gantons catholiques amènu la ville de Berne à traiter avec le duc sans la participation de Genève''; Calvin venait de mourir ('27 mai), et il semblait que Genève, perdant à la fois la parole de Galvin et i'épée des Bernois, consentirait à transiger.
A la suite de ses concessions dans les vallées vaudoises et d'après les avis qu'il reçoit de ses agents, le duc signe, le 30 octobre 1564, le traité de Lausanne ^ S'il se résigne au sacrifice
* Archlres de Goar. — Instractions secrètes dn 31 novembre 1562, pour los députés du duc à la journée de Nyon; du 22 décembre lf 63 pour î"^ députés à l'autre journée de Nyon ; e\ du n octobre 1561, pour les députés à la journée de Lausanne.
- Mémoire au pripe et à r«M>é de Saînt-Solutcnr sur Vnvi» donné au gouverneur de Savoie que divers particuliers de Genève, dn consentement des principaux de la ville, avaient formé le complot d'enlever par surprise les citadelles de Montmélian et de Pierre -Châtcl (int'dit. Mazso XV. Septrmhrp 1563}.— 'VU'nioire de ce que l'obbé de Sainl-Soluteur doit dire au papo pour l'engager à fournir des subsides dans l'intérêt des catholiques opprimés par ceux de Genève. — Dépêche dans le même sens à rambassadenr d'Espagne (inédits. 156i« — JfaxjioXVl).
' Mémoire remis au maréchal de La Vîcillcviilo cl à l'évêqae
Je Limoges, allant en Suisse pour les aiTaircs du roi de France, afin qu'ils puissent rendre plus prochaine la d<^linition des litiges de S. A. avec Berne. (Inédit, avril 1564. Maxj:o XYl.)
* En 1548, les vingt-cinq années d'alliance bernoise avaient été prorogées pour cinq ans expirant en mars 1566 ; l'alliance fat renouvelée, le 9 janvier 1558, dès qu'on put craindre Tévaeuation de ia Savoie par les Français.
* Ai chîves do oour. VII, Fauetiê u, (It^tit Mn^) . ,
1564-1567 — iir, —
de la rive droite du Léman, * s'il abandonne tout espoir de retour à Villeneuve, Chillon, Vevay, Lausanne, Nvon, il reprend possession du pays de Gex, du Chablais, des balllages de Ternier et de Gaillard dont le territoire en* ferme Genève. Le traité garantissait le maintien perpétuel des ministres protestants et le libre exercice du culte réformé dans les provinces restituées. Le due fit, à cette occasion, une déclaration de principes dont riiistoire, en face de l'impitoyable intolérance du X\ r siècle, a kî devoir de proclainer la hardiesse généreuse :
(k Quant à nos anciens stdets, ils ont si longtem])» continué en leur religion présente, ^u*on ne pourroit les en faire despartir sans grande violence, chose du
tout rontrair(» a nostre nature. Nous avons \n les liiallioui's et désolations advenues en pays voisins par ces diversités de rréancos ; aussi les diresticns doivtMiî iuiplorer la grâce d«' Dieu jtar Itî moyeu de laquelle estant tontes dissenssions ass<mpies, la chresliimté retournera a une vraye et honue union au lait de la religion. Aussy, jamais nos sujets ne seront uy persécutés ny vexés en aucune manière, n^* en corps ny en biens par nous, ny nos officiers, et si aucuns décidai- . sirs leur estoient faits pour ladite religion, nous en ferons punition comme vray prince de justice < . »
Eminanuel-Philibert n'avait pas renoncé à séduire Genève, i.es bourgeois se roidissaient contre toute escalade diplomatique: ils relevèrent leui^ remparts, soudoyèrent des soldats de fortune pour former le noyau de leur milice et se défendirent avec la même énergie contre
* ArehiTes de Btroe. — Livre franeaù* III. (PréUmiaairft daHiltédeim.)
les agents secrets riii juiiico " cl toiilre les entreprises de quelques gentilhomnies renouvelant les coups (le main (\f^ Fr:iiivnis Pontverrc \ Leur terreur ïu\ an coinble iaoùl 15G7), lorsque Tarniée du duc d'Albe , tonte d'Espagnols et d'Italiens, marchant avidement au sac des Pays-f>:is. traversa les Al[>es pai* le Mont-Cenis, cùloyant Genève, et *^^agnant le Nord par la Franche-Comté et la Lorraine. Cette terreur fui pai tout partagée ; le duc avait ordonné qu'on leur fermât les portes des villes ; les populations, armées à la hâte poui* la défense de leurs foyers, respirèrent au départ de ces bandes farouches qu'on devait revoir vingt ans plus tard.
En 1565, le duc charge Balthasard de la
Ra voire de négocier avec le duc de Mantoue la solution de la vieille querelle du Montfen at; mais la liaison de Gonzague appartient, pour longtemps encore, aux snccesseurs de Charles- Quint. Eli 150U, il répond à l'appel de Max et se reii'l à Aiigshourg ; il laisse en Allemagne Bernardin de Cavour et chevaux fort lestes, aidant rempereur comme ami non comme vassal ; en 15(>7, il fournit nn roi de France, contre les Protestants de (^uuilé et de Coligny, 3,000 fantassins et 1,700 chevaux commandés par Alphonse d'Est ; parmi eux se trouvaient quelques Savoyens, MM. de Mouxy, de Salnt-Sévorin, de Saint- Vital, etc. ; ils prirent part à la bataille de Saint-Denis où l'on était sept contre trois,
^ SENAT. — Armoire contenant les ptipiers rtUUifk aut s^airet de Genè\:e. de 1517 à 1792.
* Spoa. UiUoiTt de GmUw. Tome I. page 190.
(( La cour de France a toujours l'œil sur l'Italie, (lisait le prince à l'ambassadeur Lipomaiio, pour expli- ([uer cet envoi do troupes, et ne pense qu'à y reprendre pied sans é^^ard pour l'amitié ou les alliances; mais, quel que suit ce danger, puisque l'Espagne me raarehandà son appui, je denendial français, s'il le faut, pour ressaisir llntégrité de mes Etats. »
Tandis qu'en France les édits de pacification succèdent aux prises d'armes, que Guillaume d'Orange se déclare en Hollande, que l'Espagne, FAngletcrre, FAutriche sont ensan^ glantées, le duc de Savoie continue à transformer en conventions militaires ses traités de commerce avec les Suisses. Le 4 mai 1569, le traité de Thonon stipule la restitution du territoire envahi par les Vallésans, en 1536, depuis Saint-Gingolph jusqu'à la Dranse ; en retour, le duc renonce à tous droits sur le Valley, de Martigny aulac^ Il espérait toujours se dedommaj^er sur Genève des concessions qu'il faisait à Berne ; ses compromis avec la conquête et ses actes de tolérance devaient,
retour de Genève redevenue une enclave des
* Les Bernois et les Vallésans auront droit de faire la traite des blés dans le Ghablais et le Faocigny ; en cas de guerre défensive, de part oa d'antre, les Suisses fonrniront au dnc des fantassins, et le due aux Suisses des cavaliers. Emmanuel- Philibert imitait, vis à vis des Cantons, la dipiotuaiie des rois de France à l'égard des princes allemands delà vallée dn Rhin. L'identité de vues amène l'identité de politique. Sons Louis XV, le nombre des régiments nllcmands h la solde de la France s'éleva jusqu'^^ 25 (Fieflë. Hist. des troupes étrang. au service de France/. Le 20 août 1575, la tonvention do Turin compléta le traité de commercé de 1669 , en exemptant les Vallésans de la traite foraine et des droits de péage sur leurs trafics eu Savoie. Le 16 décembre 1500, le traité de Sion rendit la réconciliation définitive.
dans
ensée, inévitablement amener le
provinces savoyennes. Les ouvertures des agents discrets de Milliet et de Bellegarde ne furent pas mieux accueillies que celles d*Alardet en 15')0. Le duc, malgré les ePTorls de sa diplomatie', et Finsistance de ses juristes*, après six ans de pourparlers, de 150i à 1570, dut se déclarer satisfait des restitutions faites par les Bernois el les Vallésans, et accepter pour Genève un arbitrage qui déterminait un modus Vivendi, considéré comme délinitif par
voyons. Le 5 mai 1570, le traité de Boi-ne renouvelle, au profit de la Savoie, les alliances perpétuelles rie 1498 et de 1509. Ce n'est môme plus, entre le duc et les Bernois, un simple traité de commerce ou un règlement de limites, mais une convention militaire stipulant railiaace offensive et défensive des deux Etats, qwls que soient la cause, le lieu et le but de îa guerre,
€ L*extradition e%i interdite pour fait de religion. — La Uherlé individuelle e>t garantie, s-aul" le cas de dettes prouvées et celui de flagrant délit. — Les procès privés seront portés devant le juge ordinaire, à charge d'appel ; les difTérends internationaux seront trancliés par arbitres, à Lausanne, un jour de marché, les déductions du procès se faisant en langue germanique afin de mieux et à moins de dépense donner sentence*. »
* Instructions données au chevalier Bir.igo (7 décembre 1564) et au présiiieiii M on i fort (ÎO février iàdb)» Mémoiret
sfcreis inédila [Xrvh. de cour).
* Mf^nioire rédigé par le président Milliot sur les droits de S. Â. conlro (tonèvo- — Itegisire des couféreuces tenues à la jonrnéo de Nyoo en 1578 (tnëdiis).
* Traités publics, l. — Le traité de Berne fut renouvelé k Nyon, par Charleg-Eminanael, le 11 oelobre 1589.
les Genevois, comme provisoire
Le même jour, une convention intervint qui réglait les rapports réciproques de Genève et de la Savoie, autorisant le duc à entrer dans la ville, avec le train ordinaire de sa maison, sans porter préjudice aux liberté civiles et religieuses, et en payant tout; accordant aux marchands genevois la liberté du commerce pour les denrées locales et celle du transit pour les marchandises étrangères, etc. * Aller librement d'une frontière â l'autre, vivre dans un perpétuel échange, non-seulement de ballots et aécus^ mais de sentiments et d'idées, pouvoir ainsi se mêler, se pénétrer mutuellement, n'est-ce pas se préparer à devenir une seule nation, surtout quand on est sorti d*une souche commune? La cour de Turin ne cessa pas d'entretenir avec les Ugues Suisses, protestantes ou catholiques, des rapports intimes, et Ton trouve dans les comptes des trésoriers* la preuve de l'importance que le duc attachait à ces relations.
J^état des esprits eu Savoie no laissait pas cependant que de donner des inquiétudes ; depuis 1564, les idées émises par d'Aliery avaient fait du chemin; l^itllLude énigmatique du duc vis-à-vis de la Réiuirne, ses relations multipliées avec la Suisse, l'asile qu il ne crai-
* Archives de cour. — Génère : Àrbitragês de Berné. (Liasse XVl. FasGicuta m.)
* 1575. Amorces pour les Suitses; payé à Jessë le grec, procureur au St^nat, pour traiier et caresser les d(''l(5gué8 des seigneurs de Fribourg venant en la présente ville de Chambéry pourmio journée assIgiK'H! p.tr S. A. 149 livres 10 sols. — Envoyé aux seigneurs de Ucrne pour ayde de reffaîre leun mai'ions bnnlécs, 3,200 livres. (AR. CH. G. — ieli«a Genevois, tréiortttr de i>avoie.)
gnait pas d offrir aux rétu^in:^ français, laissaient encore l'opinion publiqiio en suspens snr ce qne' seraient ses décisions futures. L'infant don Carlos sacrifié en Espagne, les comtes d'Egmont et de Horn inaugurant par le martyre les échafauds des Pays-Bas, Marie Stuart épuisant son agonie, Condé assassiné à Jarnac, Goligny battu a Moncontour, autant de signes précui^seurs de la tempête. Pie V donnait pour mot d'ordre au clergé catholic^ue les articles absolus de la bulle Incc&nd Domtni; et, guantîté de Français, redoutant le sort que le duc d'Albe infligeait aux artisans des Flandres, se réfugiaient en Suisse et en Savoie,
des émigrés de tous les temps. Leurs discours, leurs exemples, impressionnaient vivement les habitants de Chambéry et des autres villes de la province. Le nombre des étrangers, qui cherchaient la paix ou fuyaient la justice, devint tel, qu'un édit de 15G7 fit une obligation aux bôteliers dtî no lo^er personiie sans avertir aussitôt Fofficier local, seul juge du parti à prendre pour tolérer les gens de condition et faire vider le pays aux vagabonds et mendiants. Tout savoyen du peuple qui s'éloif:rnait de plus d'une demi-journée de marelio de sa maison avait le droit de sortir armé ; les soldats de la milice portaient à la ville Tépée et la dague, aux champs l'arquebuse ou le pistolet de trois pieds ; les gentilshommes et les magistrats n'allaient que par troupes bien munies d'armes offensives et défensives ; les bourgeois les imitaient ; les prêtres s'entouraient de serviteurs ; les étrangers se conduisaient comme en pays ennemi^ la dague nue à
mm
l'arçon de la selle ou le feu à la mèche de l'arquebuse.
En ces temps d'émotions, où la controverse était à la mode comme le duel, on devait craindre la langue de Farel tout autant (fie le
Ï)istolet de Poltrot. Les salles d'hôtellenes et es boutiques des barbiers attiraient le regard par des images lascives collées aux vitres ' ; on y rimait ces couplets satiriques dont les Dauphinois avaient livré le secret à leurs voisins ; la licence effrénée des danses était telle, que je ne puis rien citer du Ty^ailé des danses
2ue Daneau dédiait au roi de Navarre en 1579. ^es soldats à la maraude ; des paysans robustes entassés sous le porche des couvents pour y dérober le pain des pauvres ; des groupes de jeunes gens allant uar les chemins en chantant les psaumes de Marot; les maîtres d'école apprenant à lire aux enfants, dans VAtb amandi ' d Horace ou les épi grammes de Martial ; voilà ce que nous montrent le préambule des édils ou les arrêts du Sénat*. Auprès des églises désertes, à l'heure des oflices, on jouait aux dés, aux tarots, ou Ton sonnait des aubades Le clergé lui-même donnait l'exemple du désordre, si l'on en croit une lettre écrite de
^ Un Arr^t délibéré par le Sénat, le -21 février ]ôô*2. avait vainement prescrit de eaisir \e9 livres et les images défendus et de les remplacer duns les lieux publics et Jes tavernes par je cruciûx et le caiéchisine de Canïsius.
' iF?fcuet7 dp Rally Edîfton de 16t;9. tome I. 73. — Archives du Sénat. — Registres des auditions. mquéUi et eortectiom, du 6 novembre 1559 au 16 décembre 1582.
' Défense de jouer et de danser contre le mur di's c^^iises; défense de se promener en troupes dans les églises pendant les offices et d'y ftiire du scandale. (Archires du Sénat* iîrr^lf règkmtiu l'm I56i.)
Rivoli, le 14 octobre 15r>2, par leducaFévéque de Beliey*. Le 14 juillet 4567, un arrêt condamne Michelette Gentil et un prêtre de la Sainte-Cîhapelle ; la peine est légère. Le Sénat remarque à ce propos * :
« Qne, par la corruption des mœurs, pareil fait n'est plu^, ce semble, un crime à réi^^ard des hommes; la licence étant allée si loin que ceb ne passe plus que pour une galanterie ; on en rit plulùl qu'à penser à le punir , non-seulement en France mais presque partout. >
Le 22 septembre, un prêtre trouble avec des laïcs Toffice solennel dans Téglise du Bourg- Saint-Maurice ; jetant les cierges, les livres, arrachant lefe tapis, les tentures, chassant rofficiant, au gi^and émoi du populaire , pour lui en substituer un autre sur les marches de TauteP. Cc^^ désordres, et quantité de scandales, déconsidéraient le clergé, donnant raison aux critiques et aux pamphlets de Genève. Aussi, qu'un moine passe par les rues de Chambéry , on l'insulte. L'artisan chantait, en battant le fer ou en tannant ses peaux, des complaintes impies, des chansons moqueuses:
c Car le temps estoit depuis quelques années en ça mal composé et réglé ; les hommes se metloient sans occasions à diffamer les gens d*égtise par ?erbales injures et aussy de fait sur leurs personnes et biens dont les playes sont fraîches^. »
* Pièe€$jitstifieatioet, Doeuroent XL.
* MSS. da la Pratiq* ecelét. de Savoie. Chap. II. S XI,fol.85.
* Arrêt da 16 février 15*t8 contre Pierre SaoçoC et 6M complices, à la requ Me des chanoines de Tarentaise. Voir auMi eelui du 24 janvier 1567 contre le prieur de Mantna.
* Arrêt sur requête du 94 mai 1667,
La politique tirait bon parti de ces désordres; les gentilshommes du Daiiphiné s'assemblaient sur la frontière ; les réfugiés se groupaient dans les châteaux de leurs amis ; ridée leur vint que la citadelle de Montmélian serait une base d'opérations digne déjouer au pied des Alpes le rôle de La Rocnelle sur. les côtes de l'Océan, et l'on eut vite noué des intelligences dans la place. Ce complot n'avait rien de sérieux ; mais les' gouverneurs de Lyon et de Màcon, alarmés de ces rassemblements, réclamaient le renvoi des proscrits, et le duc ne voulait se compromettre qu'à bon escient. On réunit assez d'éléments pour prouver le projet d'ime surprise de Montmélian ; une enquête sommaire fit pendre deux ou trois vagabonds, jeter aux galè res une vingtaine de paysans*, et le duc eut vis-à-vis des protestants un motif suflisant d'user de précautions. L'édit donné ù Chambéry, le l*^"" janvier 1569, n'autorise l'entrée des émigrés sur terre de Savoie que par troupes de vmgt-rinq cavaliers au plus ; ils sont tenus de consigner leurs armes, ne peuvent garder que Fepée et la dague, s'engagent à vivre paisiblement, à ne
* Tous les condamnas aux galères furent graciés l'aunéo suivante — Ou trouve aux Archives de cour (Provioce de Bresse. Maxxo XVI), les inforinations prises contre Etienne Toppa, de la Cluse en Faucigny, soldat de la garnison du fort de Saint-Manrice à Boiir^j, au sujet de la blessure par lui faite au sieur de Montjouveni, capitaine du fi^rt, a la soUicitatinn de eeriains de Genève qui lui promirent une grande récompense s'il pouvait tuer ledit capitaine /Vtc^. Mais, en lisant les registres consulaires de Bourj^, nn voit quelles inimitiés s'était attiré cet oflicier par sa conduite vis à vis des bourgeois et des soldats ; il est probable que les voles de tait au ou tra- TOBtit en eomplot politique ne ftirent que le résultat d'une Tengeanee p^vée. Voir Itf chapitre IX.
point ftmre de prêche ni de scandale, et à n'habiter que des villes ouvertes. 11 est interdit aux seigneurs savoyens de leur atîermer des maisons-fortes et même de les y recevoir en amis, à titi'e permanent ; mais le culte rélormé est publi({uement autorisé en Chablais, dans les bailliages de G ex et de Ternier ; et, de tous pays, on considère le duché de Savoie comme un lieu d'asile'. Un pas de plus, et le duc Emmanuel-Philibert, trente ans avant l'édit de Nantes, complétait sa politique de netitralité par la reconnaissance légale de la liberté de conscience. Le souvenir de la Saint-Bartbélemy ne souillerait pas noli'e histoire ; il n'y aurait pas en de T.if^ueurs; trois siècles de persécution ii iiuraient pas pesé sur les consciences ; réquiiibre européen se serait établi par les arts de la paix au lieu de se compliquer parles grandes guerres du XVII^ et duXVlII*^ siècles. Peut-on savoir ce que le progrès universel y aurait gagné ou perdu? Ce qu'on ne saurait nier, c'est que, même en Angleterre, sous le règne d'Elisabeth ^, jamais ne se rencontra meilleure occasion d'admettre la liberté de conscience comme l'une des bases les plus solides de la paix jpubUque. La Savoie, travaillée par les ministres des deux religions, était prête, sans aucun doute, à les tolérer toutes dmx. Les préférences de beaucoup de Savoyens seraient restées certainement acquir .ses à la pure foi catholique ; mais les provinces
* En avril 1562, les magistrats catholiques chassés de Grenoble par le baron des Adrets aveient aussi cherché un refoge ■k Chambéry.
* J>e 1558 à 1608. Consulter rJ7t>i*<rC(tffa6e<ft^parlI.Dargatid.
rapprochées du Dauphiné et celles que possé* daitdéjà la Réforme n'eussent point hésité. Au lieu de devenir plus tard» dans les mains de Philippe II, une terrible arme de guerre, la Savoie, asile des libertés violées, eut abrité dans ses vallées paisibles tous ces proscrits oui allèrent chercher un refuge au fond de rAllemagne ou au-delà des mers.
Emniaiiuul-Philibci l, ;ibsorbé par les difficultés de sa tâche, n'avait pas la vue assez perçante pour démêler l'avenir au-delà des situations troubles dont il était comme appesanti. Le travers habiuud des princes réformateurs est de se trop lier à la lettre de leurs ordonnances ; ils ne font pas ùt l'individu une part assez lai ge ; ils brident l'initiative et veulent emprisonner la flamme. De 1559 à 1569, le duc réduisit ses propres leofiances à la mesure de SOS calculs ; do 1570 à 1580, il les fit céder aux intluences extérieures. En 1564, lorsqu'il inscrivait en tête du traité de Lausanne sa déclaration de principes sur la liberté de conscience, il condamnait ses propres rigueurs contre les Vaudois et protestait à l'avance contre les massacres de la Saint-Barthélemy, auxquels pourtant il devait s'associer
Îar le séquestre des biens des victimes \ En 560, sa politique pouvait déconcerter les manoeuvres de la cour d'Espagne à Paris ; mais le jésuite Possevino et les agents du duc d'Albe réussirent à alarmer sa conscience*; ils lui
* AfTafre de Jacqueline de Montbel yenve de Coligoy fàreh. da Séo«t. Reg. XVil. 139)*
• Arch. de cour. — Correspondance diplomatipu avec V Espagne. La plupiirt de ces dépêches ont été réceminent publiées à Bruxelles.
montrèrent une sorte de ligue formidable contre la religion catholique étreignant l'Europe ;
en Espagne, les Moresques s'arment désespérés; les Turcs, maîtres de la mer d'Orient, menacent rAutriche, Venise, l'Italie ; les Tar^ tares se montrent à la fois sur le Danube et sur la Vistule ; les nobles flamands se déclarent pour Calvin; les protestant français livrent les deux sanglantes bâtailles de Jarnac et de Mon* contour ; Emmanuel-Philibert céda. Certes, il serait injuste de lui reprocher un manque de discernement ; pour apprécier une épo(]ue avec équité, il faut s en faire le contemporain, et le duc Emmanuel-Philibert n'a pu imaginer et suivre qu'une politique purement et spécialement savoyenne. Cependant , sans exiger de lui la conception d'idées générales qui ne sont guère que des chimères, on peut regretter qu'il ait négligé les inspirations hardies de la duchesse Marguerite les conseils des penseurs qui vivaient autour d'elle', pour obéir aux suggestions phis dangereuses de Codret et de Possevino, et pour ajourner ses projets. Quand un prince épouse un parti, il ne tarde pas à en devenir Tesclave ; Tabstention du duc de Savoie ne suffit bientôt plus aux Austro-Espagnols; on exigea des actes.
La complication des affaires de France ne laissait pas que de jeter aussi une certaine
* La plupart des domestiques de la ducbesse étaient de la nouvelle opinion, entre autres La Pigoe. Rochefort, Jeao de
Brosses, qai se retirèrent depuis à Genève après la mort de cette princesse, ((iuiclieiion. Hist. généal. 11. 254.) On sail ie rôle qa'elte joua dans les affaires du sénateur Joly , de la comtesse d'Entremoat, etc.
* Cttjas, Amyot, Paneiiolo el tant d'aatres.
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hésitation dans la politique. Emmanuel-Philibert se sentait arrivé à cette heure décisive, où les combinaisons les plus mûrement préparées avortent par un coup de hasard. Les années 1508, 1509 et 1570 se passèrent en aternioiements ; sollicité par les protestants, vivement pressé par les cours de Home et de Madrid, inquiet de Fagitation du pays, le duc s'installa à Chambéry pour y suivre de plus près les mouvements des religionnaires. Il allait user, comme diversion, du moyen vulgaire par lequel les princes cherchent à se rattacher les mécontents, une guerre en Italie, peutrétre une tentative sur Genève * ; lorsqu'une occasion se présenta qui lui permit de donner des 0ages à la cour de Rome sans com*^ promettre m ses alliances ni ses principes.
Les victoires des Turcs effrayaient l'Europe^ et l'association défensive des peuples chrétiens, proposée en 4459 par Pie II, venait d'être renouvelée par r énergique Pie V. Soliman, d'abord, SéUm ensuite, avaient sans succès essayé de remplacer l'alliance française, rompue depuis la régence, par celle du duc de Savoie. En I manuel-Philibert n'était pas assez fort pour adopter une politique aussi hardie ; il renonça à la chimère de Chypre pour ne point inquiéter Venise ; lorsque le pape et PhiUppe II lui offrirent de commander en chef les flottes combinées, il déclina aussi cet honneur, sous le prétexte du soin de son duché, en réalité pour n<' point rompre ses alliances italiennes et ce faisceau de petits Etats dont il commençait à duiger les mouvements; toutefois, il
< Deiiina. Istoria dMla JuUia ouidtntaU, caj>. Y.
prit àvéc empressement mie part active à la croisade et fit partir de Villefranche treize galères sous le commandement d'André Provana. Le plan de campagne, qu'il combina lui-même à la prière du roi d'Éspagne ^, fut hardiment exécuté par le jeune Don Juan d'Autriche. La flotte chrétienne, arrivée trop tard pour sauver Famagouste, délivra cependant les Cypriotes, et, poursuivant l'amiral turc, incendia ses vaisseaux dans le golfe de Lépante (7 octobre 1571). Le contingent savoyen mérita pendant cette journéo radmiration des alliés; la galère la Savoyeyme, montée par François de Savoie et le capitaine Chabert, lutta pendant trois heures contre sept navires ottomans et fut coulée à fond avec ses héroïques détenseurs*.
L'année 1572 fut marquée par un fait considérable pour l'histoire îéprislative des provinces savovcnnes. Le 19 décembre, le duc autorise les (fens des trois estais de la val d'Aoste à s'a??embler pour réunir, colHger et rédiger par écrit leurs coutumes d'autant que toutes nouvelletés sont odieuses et que chacun désire son naturel n*e&tre forcé. Le 24 mai 1574, il commet le sénateur Ginodpour présider, sans frais, à la rédaction de ce code, à la fois politique, criminel, civil et rural, et qui fut achevé en 1586. Malheureusement, la gravité des af-
* Lenret det minittrei MùfiWm et GraiweUe, publias 6d 1839. VU. 89.
* Tonsi. Hiitoria Emman.~Phil(b,f et les deox relations
officielles inédites (en italien) qui sont aux Archives de coar, avec !a liste des tués et drs blessés. Cciie rontrée armée de la Savoie dans le concerl européen eut sur sua avenir une in» flaenee presque égale h celle de la part que prit le Piémont, en 1855» à la ^erre de Crimée*
faîres de France venait, une fois encore, interrompre le progrès pacifique de la Savoie en la troublant jusqu'au fond des consciences.
Les événements se précipitaient. Depuis le massacre de Vassy (156^), les massacres n'avaient pas cessé ; protestants et catholiques se trempaient les mains dans le sang ; la Saint- Barthélémy avait commencé depuis dix ans* , quand, dans la nuit du 24 août 1572, Charles IX eut le triste courage de tolérer les assassinats de Paris*. Les religionnaires des Gévennes et du Midi étaient prêts, leurs anciens chefs sur pied; aussi en Auvergne, en Dauphiné et en Provence il n'y eut rien ou presque rien. MM. de Gordes et de Tende déclarèrent que, même sur des ordres écrits, ils n'agiraient pas, estant gentilshommes et non tueurs. Dans les vallées d'Angrogne, de Saint- Martin et de La Pérouse, les agents provocateurs eurent plus de succès. Les Vaudois hésitàent un an ; poussés à bout, ils prirent les armes. Charles de Birague les chastia en sept ou huit jours que dura la poursuite; nombre restèrent sur le carreau, et tous ceux qu'on prit furent brancJiés ■.
Aussitôt après les évéïicriients de Paris, le duc avait proposé à la viUe de Genève une
* En l50R,1rrn(r Tincrneriots, parmi lesquels René de Savoie et plusieurs geniilsiiommcs, furent massarr(^8 « Fréjus qu'ils Iraversaient. Voir D. Long. Les guerres de religion en Dauphiné,
* Oû aime à croire, pour l'honneur de la royauté, qu il ne donna pas le signal do massacre. Lire, an surplus, la lettre qu'il écrivit au comte de Gordes. le 25 août 1573» et dans laquelle les ('V(^ncni<'nfs do ];\ nuit sont rncont(^s nvcc un accent de vérité qu'il est diflicile de suspeclor, (Arch. de cour à Turin.)
* Rapport original do 23 juillet 1573. (Arch. de eonr.)
alliance offensive et défensive; craignant, disait-il, que la cité ne succombe aux grandes entreprises qui se trament du coté de la France, ce qui scroii très fàcheu v pour Jmj. Genève venait de recevoir dans ses murs 2,300 proscrits et futurs ; elle n'avait que 1 ,4(K) hommes en état ae porter les armes ; suspectant, à tort sans doute, les intentions du duc, elle ajourna sa réponse sous le prétexte que le traité qui rassoeiait aux Bernois ne lui permettait pas d'agir seule. Berne, Zurich, Soleure et Friboiirg lui offrent à leur tour une fi;arnison collective ; les syndics reluscnt, parce que Soleure et Fribourg exigeaient qu'on rétablit la messe, ^iaiis la ville, pour leurs soldats catholiques. Dix-huit mille savoyens des paroisses furent assemblés à Chambéry et à Annecy ; puis ce grand émoi disparut dans le tumulte européen.
Deux ans plus tard, le 30 mai 4574^ le roi de France mourait à vingt-quatre ans, épuisé de répuisement du royaume. Le duc d'Anjou, roi de Pologne depuis quelques mois', s'échappa de ses Etats pour regagner Paris, où sa mère manœuvrait entre les factions pour lui conserver la couronne. 11 pénètre en Italie par le Tyrol, car, idole des catholiques, Henri III redoutait de traverser l'Allemagne protestante ; accueilli avec empressement par le duc de Savoie et ses alliés de Venise, il perd deux mois au milieu des fêtes que lui prodigue ritalie. Emmanuel-Philibert lui donne une
* Le duc d'Anjou avait été élu roi par U diète de Pologne, le 9 mai 1573. Etudier, pour cette période. les livres dn marquis de Xoiulles {Ihnri de Valais et la Pologne en 157?. — 3 vol 1861) et de Jos. de Cïùi^, (Lu Volois, les Guises et Philippe IL —
escorte de sept mille Savoyéns*, et le fait reconduire jusqu'à la limite extrême de ses Etats ; sur terre de France, Henri III fut attaqué par Montbrun, chef des protestants du mupmné, qui pilla ses équipages en disant :
€ Les armes et le jeu rendent les hommes égaux. Quoy 1 Le Roy m'escrit comme Roy î Qu'il sache que cela seruit bon en temps de paix et que je le cognoistray pour Roy; mais en temps de cruerre, (pi'on a le bras anué et le cul sur la selle, tout le monde est compaignon.'j>
' A peine entré dans Lyon, Henri III, comparant la fastueuse et tendre réception de Turin au triste accueil que lui avaient fait les religionnaires, restitua au duc de Savoie les cinq villes ou citadelles dePignerol, Savillan, l'Abbaye, la Pérouse, Génouille. Ce succès coûtait cher à la Savoie ; à la suite des fêtes de Turin, si galamment ordonnées par la duchesse Marguerite, qui sut y duper la France à V avantage de son mari'*, la princesse, lasse des fatigues et des émotions de son rôle, mourut presque subitement (14 septembre), sans avoir vu raccomplissenient (Ips vœux qu'elle formait pour son pays d'adoption. La douleur d'Emmanuel -Philibert fut extrême; il voulut achever eu personne ce qu'il consir
* Six mille fantassins cammandt^s par le comte de Mazin, mille cavaliers avec le marquis de Lans. raecompagnèront de Sii2e aa Pont-de-Beauvoisio, tant les routes étaient peu sûres.
' Braniôme. Des coroiuU françois. — Pris en 1575 par l'armée royale au combat du pont de Bla(*ons« près de Créât, Miintbnin fat décapité à Grenoble. I.o roi eut l'impudeur de dire en rei usant sa grâce : Il terra à cetté heur$ sHi tst mon
compaignon l
* U&^ie, Dictionnaire hitiQriqu€» ^
dérait comme un le^ patriotique, et tint à ce
Eae le traité de Turm, ratifiant les accords de yon, fût signé trois mois, jour pour jour, après la mort de la duchesse (14 décembre 1574) ^ La même pensée lui fit poursuivre auf^rès de la cour de Madrid rexécution de Farticie du traité de 1559 qui subordonnait le départ des Espagnols à l'évacuation du Piémont par les Français; Philippe II ne s'y décide qu'à regret; enfin, le jour anniversaire de la mort de Marguerite, les villes d'Asti et de Santya sont remises aux Uoupes piémontaises (14 septembre 1575).
Marguerite de France était digne do la douleur de son époux et des regrets de ses peuples. Ses contemporains ont vanté les grâces de sa personne, l'élévation de son esprit, la sûreté de son caractère. L'un d'eux nous a laissé d'elle ce portrait :
€ Ëlle avoit moult grftce et miséricorde, des cheveux blonds couleur d*épi$ dorés, des yeux châtains, le nez un peu fort, les lèvres grosses, la voix doulce, la peau d'un beau blanc de lait teinté de rose. >
C'étoit, dit Ronsard :
c Des neuf Muses la muse et des Grâces la grâce. > Ses médailles, et surtout celle de 1560, qui
' Traités publieg. I, page 114. En échange de révnctiRtion du PténiaDt. le duc fouruil à Henri 111 pour la guerre civile un contingent de 5,000 fantassins; ee fat la pfemière campagne de la milice royale : le comte Delbène n'en ramena que 500. (Canjbiano. S^onco discorso. MSS. de l.i Bibliuth.de TUniv. de Turini. Déjà, eu avril 157U, à la auiie d'éaieutesen Provence. M. de (iordes avait prié le dne de lui envoyer des troupes; le prince expédia lf50U liommes, proteetant qu'il s'estimera tonfoêmkÊivemiàUÊânj» qaipoatmaervir oiUvitfec-à S^H.T.Ç.
porte au revers la deidse : Hic niMl expectes, lui donnent le même costume sévère aue dans ses portraits, les mêmes grands yeux, le même bon sourire, avec un protiï plus net et plus pur. Aussi lettrée^ aussi charmante, aussi généreuse que sa tante, la sœur de François P**, et que sa nièce, la fille de Henri II, elle eut de plus qu'elles la vertu qui commande le respect.
€ Plus que le Hoy Henry son frère, (lit Brantôme, elle prit partage au pays de France, puisc^u'elle y régna sur les esprits els*y soumit les cœurs. Jamais nom f'ust plus chanté que le sien, avec tant d'a^piaudissements et si peu d'envie. >
Son inépuisable charité faisait oublier ses autres séductions ; son esprit avait des ailes ; son cœur était de flamme ; le peuple de Rivoli, de Nice et de Turin rappelait sa mère. Chantée par tous les poètes de son temps, aimant à s'entourer d'artistes et de penseurs, elle rimait en grec avec Daurat, en français avec Ronsard
âui, d'après la tradition, écrivit pour elle sa éiicieuse chanson de V Alouette :
Hé Dteu ! que je porte d'envie Aux plaisirs de ta douce vie, Aloueue. qui de i'aiDour
Dégoisns dès l'aube du jour, Secouant vn l'air la rosùo Doai ta plutDo est toulM arrosée
Qn'il n'est homme qui ne déîîTB Gomme toi devenir oiseau.
Elle invitait Amyot à écrire les vies d'Epa-
minondas et de Soi pion, dont il ne retrouvait
pas le texte, discutait les Institules avec Gujas, les Saintes-Ecritures avec Farel, avait pour peiiitie urdiuuii'ti CiuiiilQ^li Aiuber^er, l'ami
d*Holbeiii% et accompagnait sur le luth les hymnes de Goudimel. Sa foi austère inclinait
parfois vers le mysticisme ' ; on lui reprochait, comme aux deux autres Mai guentes, un penchant peu dissimulé pour les idées de la Réforme ; cependant Pie ÎY, l*ie V et Grégoire XIII la comblèrent de uKircpios d'affection. Indulgente eu politique, tolérante en religion, elle sauva autant de victimes que de coupables. Acclimatant autour d'ello tout ce que la Renaissance conservait de luuuneux et de délicat, elle prit, pendant quin/e années, une part considérable aux afTaires pii]))iques, tant au conseil que dans raction, et rendit à la Savoie d'éminents services. Sa correspondance incessante avec la cour de France, avec ses
Flandres, les avis qu eue recevait, les lettres qu'elle écrivait aux agents diplomatiques ou militaires pour atténuer la rigueur d'un ordre, adoucir une transition, témoignent d'une entente parfaite des questions les plus ardues, d*une âme généreuse et*d*un sens droit.
Marguerite d Autriche, dont elle avait le trait et rénergie, abusa de ses talents politiques
Sour caresser Tintrigue et secouer la hame, (ar^erite de France ne s'en servit que pour le bien public. C'est à ses sollicitations jamais lassées, à son attention toujours en éveil, que
* Elle nvait, dans son cabinet, les magniûques portraits de Luther, dp Cnlvin, do Cntherino Bore, d'Erasmo, par Hoibeia. {La noie galleria di Torino, iUu9traia dà Roberto d'ÀsegUo.j
* L'anedeses favorilcs. Françoise de Passier, de Bonneville en Faucigny, publia à Thonou' en 1603, un livro mystique, ^r't rcpngnol . «»ou8 l'inspiratlon de ses souvenir», et qni avaii paur titre : Ca^-tas moraUt del senor do ^'ervesa.
d'Allemagne, des
les Vaudois durent un repos relatif, Genève la liberté, le Piémont la fin do Toccupation militaire, nombre de villes un allégement d'impôts . ' N'eut-elle pas pesé de tout le ]>ni(is de son cœur sur les plus généreuses résdiutions du duc Philibert, n'eut-elle pas répandu autour d'elle d'innombrables bienfaits d'une main libérale et jamais distraite, les délicieuses strophes de Ronsard déplorant son départ :
Rien que douleur je ne sçauroy chanter ! »
et le testament du chancelier de THospitaly lui léguant sa famille, suffiraient à immortaliser sa mémoire.
Emmanuel-Philibert avait à peine auarantesept ans ; le départ des Français et aes Espagnols le dégageait de toute servitude politique ; Fopinion commune lui attribuait de grandes vues, des plans hardis; mais il se renferma dans le silence. La n^ort de la duchesse Marguerite, qu'il associait à toutes ses pensées, à tous ses travaux, lai avait brisé le cœur. En 1558, lors dc^s négociations de son mariage, que la jalousie et la politique semblaiful traverser, le duc écrivait d'elle à l'un de ses ildèles anus :
€ Souvent VOUS, entre auUres, ro*avez ouy priser et célébrer Madame Marguerite ainsy que convyent aux hauUes qualités de sa personne et aux sin^lières vertus de son couraige» desquelles choses je faisois si grand compte que nous nous estimerons heureux si Dieu nous donne une telle partye et croyons certainement, laissant
* Ainsi, quelques scmaiiK» avant sa mort, au milieu des
pr^pnratifs de fotes cJ de voyages de la rour (1574 '. elle obtenait pour la ville de Bourg' rexempiioo Uc la gabeU« du sel pendant un an; etc., etc.
les mocqueries à part, qu'il nous adviendra ce dont tant de foys nous avez menacé, (fest que nous laisserons gouverner à la femme, et que prendrons peyne de Iny donner tout contentement \ »
En 1575, laissant ses projets interrompus, satisfait d*avoir vuydé le pms de V étranger, recherchant la solitude dans ses métairies de la Vénerie et de la Vigne Royale^ le duc Emmanuel vécut à récart du monde, plein de dégoût pour la politique, et fort occupé de son salut, car, quoique tolérant, il n'avait pas cessé d'être fervent catholique ^ Cette retraite prématurée ne fut pas cependant une abdication. Les ministres Provana, IVliUiet de Faverges, René de Lucinge, prirent une part plus directe au maniement des aiTaires ; le duc se réserva les questions diplomatiques et rien ne se fit i 1 extérieur (^ue de son aveu. Les plus petits détails attiraient son attention ; je n'en citerai
Îue la lettre écdte au prince de Piémont en 578, à propos de Tarrestation d'un ministre des vallées vaudoises qui menait des enfants à Grenève et qu'on maltraita. Le duc blâme son fils de n'avoir pas étudié l'affaire en personne: — Si cet homme conduit des enfants du Piémont, dit-Il, il le faut citer en justice ; s'ils sont de Saluces ou de Dauphiné, il le fkut remettre à M. de Bellegarde; mais surtout,
* Lettre inédiio du 10 novfrabro 1558, ailres.>ée à U.iln Rocbet. — Pièces imlificatives, Dotumeot n** XXXVIII. Le prince, malgré le nombre ae ses beHe$ amiett mivaiit l'indiilgeote expression du temps, ne se crut jamais infidèle. Nos mœurs ne sont-elles paM encore trop, saree point, ceil^ du XV sièrie?
' Voir auï Pièces juslificatices, DocumcnX n° XXXIX, la belle )eUre que le duc écrivit de âarillan, lo 4 juin 1563, att comte de Tende.
traitez i^liis royalement ces personnes qui sont d'esprit et de résolution
En 1576, le duc réutiit les prélats, les gentilshommes, les syndics des paroisses et leur fait prêter serment de fidélité au jeune ])rince Charles. L'année 1577 fut marquée en Savoie par une recrudescence de la peste qui aflligea si souvent le XVl^ siècle; un arrêt du 30 août édicta contre les semeurs de contagion des peines atroces*. Malgré la panique universelle, le prince termine avec les Cantons suisses catholiques des négociations ouvertes depuis longtemps; le préambule du traité renferme des considérations élevées, traduites par un style dont la fermeté n^est point sans quelque mélancolie :
« La vraie et bonne intelligence par laquelle la conservation des monarrhics et républiques est entretenue donne ample témoignage que , après le souverain Créateur, le pi iiu ipal fondcuient de leur bien et grandeur procède de la liaisun, vrai et seul guide des humains. Ses enseignenients unissent les hommes entre eux, les assemblent de liens et société nalureile les uns avec les autres, les faisranl se secourir et participer de leurs commodités selon qu'ils sont plus proches , lesquels par ce seul moyen demeurent en repos et pleuiement assurés en la douce conservation humaine et réciproque amitié qui doit ostre entre les hommes,
* Ârehivos.de cour. Lettres inédites relatires aux affaires des yallées.
* En 1477, AU t<<moignage de Savyon, il nionrat à Génère
7,000 personnes. La ppsie ne cessa de f.iire des ravages dao8 les Alpes de 1473 à l isî. de 1490 ù 1l»u4; elle reparut à plusieurs reprises de ir>13 h 1523, el reprit avec viol^^nce en 1542, 1569, 1570 et 1577. On se rengeait sur les malades d« "la terreur du mal.
lesquels la divine bonté a créés pour communication et mutuelle assistance, ce qui se voit jusques aux plus estranges nations'. »
Jusqu'à sa mort, le duc resta lidèle aux principes de neutralité dont les événements lui faisaient une nécessité. Il avait protesté, en 1570, contre la cour de Rome, concédant à Cosme de Médicis le titre de *^mnd duc de Toscane; mais il se contenta de la satisfaction banale que lui donna le bref de Pie V cité par Guichenon. Cet acte du souverain- pontife n'était rien moins qu^une tentative d'indépendance contre Tempereur suzerain de Florence et le roi d'£spagne qui se prétendait seigneur de Sienne ; mais, depuis 1529, les princes italiens épousaient des allemandes ou des espagnoles, et avec elles le parti de l'étranger. Le pape réussit à passionner un instant Tltalie contre les Turcs ; la bataille de Lépante ne profita qu*à TEspagne. En 1578, la bataille des trois rois avait compromis Texistence de la dynastie portugaise, et les prétentions rivales s'agitaient autour du cardinal Henri. Le duc lui envoya un agent sûr, le seigneur de Vineuf, dont les démarches furent traversées par Philippe IL La même année, la querelle de Charles de Birague et du maréchal de Bellegarde, pour le marquisat de Saluées, le laissa insensible à la tentation d'intervenir dans un pays livré à l'aiiarchie et dont de simples capilaines usurpaient les villes. 11 oflre au contraire ses
' Traités publics. I. 125, du 8 mai 15T7. Par le dernier article, le duc s'engage h payer chaque auuée à Luccrne 300 floriiiB d*or pour la nonrrilare de trnia à quatre enfants deebacun de ces Cantons fuî étudieroni à Turin.
bons offices à la cour de France, et fait preuve de loyal désintéressement aux entrevues de - Grenoble et de MonUuel en 1579.
Dès ISSOy le duc s'était préoccupé de retenir ceux de ses sujets qui, par habitude, allaient étudier en France, en Italie ou en Allemagne. Il appela,pour professer à rUniversité de Turin, les plus célèbres savants ; parmi eux le français Cujas et r italien Pancirolo. Sun ambition fut d\itlnfcr pour ses écoles des élèves étrangers ; il recruta les premiers en Suisse ; c'était encore un moyeii de combattre rinlliience de Genève. Lorsciu'il eut pris la résolutirm de ne rien céder à la Réforme, tout en maintenant sa liberté d'action vis-à-vis des cours de Rome et de Madrid, il char',^ea le Père Codret, du Faucigny, d'orgainser l'enseignement, et fonda les collèges de Turin, de Monde vi et de Chambéry'. Les Jésuites, les plus conciliants des prêtres, et qui ont toujours excellé dans réducation de la jeunesse, étaient mieux que tous autres en état d'apaiser les esprits et de rejeter doucement l'opinion publique dans la voie qu'indiquait le prince. Jusqu'en 1728, ils prirent une grande part à la direction des affaires, et leur influence s'est maintenue en Savoie à travers les \1cissitudes de leur fortune temporelle. Emmanuel-Philibert appréciait un typograpbe à l*dgal d'un am bassadeur : il y avait dqà des presses célèbres *à Chambéry et à Annecy* ; il attira à Mondovi le florentin
^ Le collège de Chambéry fut institué par lettres-ptuteolefi du 8 octobre 1664 ; les claspes de grammsire s'y ovrilrent en 1666.
- Voir, tome i^', page 508. £n 153&y respagnol Pomar quitta Gsnève pour Innsey.
Lorenzo Torrentino; Bevilacqua, rimprimeur officiel à Turin, était Tua des plus connus dltalie'. Trait de prudence rarement imité, le duc, au lieu de concentrer dans sa capitale toutes ces fondations, tous ces établissements d'instruction ou d'industrie, prit soin de les répartir dans les principales villes de ses Etats; il disait à ce propos : grosse tête et corps grêle s'as<^ocient mal, L'édit de Nice du 31 janvier d560, sur le rapatriement des capitaines et des savants, me paraît contenir, avec ceux de Verceil sui' le recrutement ^ et de Rivoli sur la servitude, les principes généraux auxquels le duc Emmanuel-Philibert resta fidèle toute sa vie. En voici le préambule :
« Les Estais, principautés ou républiques se mainliennent eomnip ils s*estahli?spnt, c^osi à sravoir avec des hommes sutiisammcnl i,'arnys (raniieset de lettres, eu usant bien el diligemuicul de leur rapacité, les uns pour conseillLi , les autres pour exécuter. Voyant que nos Estais sont assez bien pourveus, grâce à l)ieu, de personnages qui en l'une et Taulre aiscipline sont bien entendus et versés, estant bien raisonnable qu'ils ser^ vent plus tost leur prince naturel et leur pairie que point d'autre et qu'ils soient entretenus dans les offices ordinaires selon que les occasions se présenteront, afin qu'ils soyent pitis prompts à défendre, garder et maintenir nos Kstats et leur propre patrie, fenimes, enfans et hénlages, avec nuslre aydc r( son< nostre conduite, quand il seroit besoin U|vie llicu n- veuille), faisons à tous deffensc de sortir de nos Estais pi ur 'servir en profession de lettres ou d'armes autre prince que nous. »
* Le l^' janvier 1573, io duc luiya 3,000 livres tournois au comniissaiTe des gaerres Girard» français, pour trne MU lU brairie qu'il a donnée au ftrinee notre (AU. CH. G. iffi- ^nationt tut Us pentiont.)
Le corollaire de la défense d'aller étudier à l'étranger et de Tinterdiction à tous autres qu'aux marchands d'utiliser au dehors leurs talents ou leurs aptitudes, fut la prohibition aux filles et femmes, qui taschent plus tosl par carinsitégue par vécessité de chercher journellement parly et se marier avec des esiru/ujcrs, (le coriiracler de tels maria<î<^s sans Taveu du prince, afin d'éviter que les (iefs et terres ne tombent en des mains desquelles il est malaisé de prendre de bonnes ass uran ces * .
On a dit qu'Emmanuel - Philibert n'nvait rien innové dans V ordre ]v ihrîahe'^ ; pour réfuter cette assertion, il suliîra de citer l'édit d'étabhssement du Sénat-Souverain de Savoie (1559-1560); h\ réorganisation des judicatures' subalternes; Tabolition des compositions pécuniaires pour la plupart des crimes ; la défense au Sénat de juger les causes autrement que dans l'ordre du rôle^ sauf trois fois la semaine pour les prisonniers et les veuves (1560); la révocation de la ferme des amendes, pour éviter que les sujets ne soyent travaillés plus que de raison (1567) ; la répression de l'usure par les ventes A r éniéré, et la réduction de Tintérét légal à 7 0/0 ^ (1570); la diminution du nombre des procureurs (1571); la suppression de la
1 Kdit du 81 jaovier 15fi0 (Bally. I. pag. 101).
* Marquis Costa. Mém, Hitt, Tome 11. page 77.
3 «; Des gens de mauvaise conscience, mt'prisant toute charité chrestieuue, se laissant conduire à un<î « iita^'ée cupidité d'acquérir, sucent le sang du pauvre, etc. jNous n'avons pu entendre sons horreur que plosieurs pour vingi florios de oosire noa" noye courante en Savoye hepientua veîsselde fromeulme* sure de Chainbéry, pajiiiilo tous ! ^ hhs» interest tant excessif et intolérable que nous ne ponrrion i - pn^sor avec dissimulation sans charge de nostre conscience.: (ilecueii de Bally. 1.59.)
rescision des transactions pour cause de lésion (1577) à rencontre de ceux qui font profit de la misère d'mitruy et ont tasrhé par suhiiUlés d'anéantir la voije des traitsaciions. Mais le législateur dépassait la mesnrf» quand il odictait la peine du fouet contre ipiiconque, dans sa maison, aurait chanté les psaumes de Marot*; qu'il punissait les blasphémateurs, d'amende et de prison pour les deux preniières fois, de trois strapades de corde en public pour la troisième, et pour la quatrième de la (jalève ou de la vie, à Varhitraxje des jur/es^ ; et qu'il décrétait la conliscation des biens do toute une famille si, à la mort d'un individu, cinq ou sir témoins venaient accuser le défunt du crime d usure*!
Ces excès de la loi, ces pénalités exorbitantes n'étaient, au XVP siècle, que les tâtonnements d'une société mal assise. Avec le duc £mma«nuel-Phiiibert la loi perd ce caractère exclusif qui semble tout attribuer au prince : le conseil et la volonté. On sait pertinemment, à dater de 1559, qui a préparé telle ordonnance ou rédigé les articles de tel édit. Milliet de Faverges, René de Lucinge. Catherin et Raymond Pobel, René de Lyobara, Claude deMontialcon, Stroppiane, Provana, tout un cortège d'hommes éminents dont il ne cacha point les services, furent les inspirateurs ou les modérateurs des réformes que provoquèrent souvent les manifestations légales du tiers-état, réformes que le pi'ijice n'hésitait pas à modifier quand, ex-
• S£NàT. Regùtre criminel de 1507 à 1669.
* necueil de Bally. Edil dn 31 janWer 156Q. » iH4em. Edit dn 8 avril 1565,
périence faite, le Sénat ou les ministres protestaient. '
II est peu de souverains que l'histoire ait autant et si justement flatté que le prince dont je viens de résumer la vie. Où chercher le motif de cette préférence, unique peut-être,
si ce n*est dans le respect de cet homme pour ropinion? Le désir d'expliquer sa conduiie et les motifs de ses actes les plus considirables sont écrits, jour par jour, dans le préambule de ses Ordonnances et dans sa volumineuse correspundaiice. Le sens juridique de Cujas, l'expansion tendre de la duchesse Marguerite et la loyauté de L'Hospital, ont marqué leur trace dans ces déclarations de principes; le prince, avec une smgulière puissance d'assimilation, leur a imprimé un caractère saisissant et personnel. Un règne ne se résume pas dans un homme; plus ce règne est grand, plus la responsabilité se divise. Mais il est juste que le prince en assume la meilleure part quand il réagit aussi puissamment, par son énergie propre, sur les opinions et sur les idées de ses contemporains. Ce fut en Savoie le rôle d'Emmanuel-Philibert. Par un mutuel échange d'inspirations et de réconfort, le prince et les sujets menèrent à lin une grande œuvre; les sujets par des efforts patients, du patriotisme et de rindépendance ; le prince en appliquant ce bon sens pratique à des vues droites et pures ^
* Le Piémonl, eo dressant sur la place San Carlo le violent cavalier de Marocbetti et en lui donnant le nom dn vainqueur de Saiat*Qaentin, n'a lait que payer la dette do l'Au-
trirhe. La Savoie ne serait que juste si elleérigeait à ChamlH'rv, berceau d'Ëiuuiauuel-i'ltiUbert , non plus l'effigie da soldat heureux, mais rimage du prince honoête homme.