CHAPITRE VII
Diagnostic.
Les maladies qui pourraient en imposer pour la scarlatine, ou avec lesquelles 11 serait possible de confondre cette fièvre exanthématique, sont la rougeole, la roséole, l'érysipèle, la miliaire, angine simple, l’angine diphtéritique, la fièvre typhoïde, la méningite, etc.
RoucEoLE. — La rougeole et la scarlatine, que les anciens auteurs et même quelques modernes
ont confondues en une seule et mème affection, présentent cependant des différences bien tranchées que nous allons suivre pas à pas.
Période d’incubation. — Nous avons vu que dans la scarlatine il s'écoule un intervalle de temps très-variable entre le moment où le contagium pénètre dans l’économie et celui où l'infection se traduit au-dehors par des symptômes. La durée de la période d’incubation n’est pas mieux déterminée pour la rougeole : cependant, en rapprochant ce que les auteurs ont dit à cet égard, nous sommes porté à en conclure qu'en général elle est plus prolongée dans l’affection morbilleuse que dans la scarlatine. La dissidence qui règne entre les auteurs relativement à la durée du stade d'incubation dans les diverses maladies éruptives, dépend en grande partie de l'impossibilité où l’on se trouve de préciser l’époque de Pinfection. Le meilleur moyen d'arriver à un résultat positif serait donc d'étudier ce qui se passe dans les cas d'inoculation artificielle. Or les expériences de ce genre, tentées par Miquel d'Amboise', Home ?, et Aichael de Katona *, démontrent que l’évolu-
(1) Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 9 septembre 1834. — (2) Principia medicinæ, lib. rr, seet. 8; et Med. Facits and experiments , 1758, p.285. — (3) Gazette médicale de Paris, 1843, p. A0.
tion du contagium est en effet plus rapide dans la scarlatine que dans la rougeole, l’invasion de la dernière de ces maladies ayant eu lieu six à sept jours après l’inoculation, et celle de la première dès le troisième jour.
Période d’invasion. — « Gette période, disent les auteurs, est caractérisée dans la scarlatine par des symptômes d’angine, et dans la rougeole par des phénomènes catarrhaux du côté du nez, du larynx et des yeux. » Cette proposition est vraie en thèse générale; mais 1l ne faut pas croire que le mal de gorge ne puisse s’observer dans la rougeole, et que la toux, le coryza et l’ophtalmie soient étrangers à la scarlatine. La fluxion des muqueuses bucco-pharyngienne, nasale, oculaire, et bronchique, est commune aux deux fièvres éruptives; et ce n’est pas l'existence, mais l’intexsité relative et le caractère particulier des congestions locales, qui doivent servir de base au diagnostic.
L’arrière-corge présente, chez les morbilleux, une rougeur qui s'étend sur le voile du palais, ses piliers, et les amygdales; mais elle est beaucou» moins prononcée que dans la scarlatine. Les tonsilles ne se recouvrent presque jamais de fausses membranes; et, comme le fait remarquer Areyer, il est rare qu'il y ait du gonflement et que la dé-
glutition en soit gènée. Enfin, la rougeur n’apparait guère avant l’efflorescence cutanée, quoique Heim et M. Marc d'Espine' aient observé le contraire; tandis que dans la scarlatine c’est l’affection du pharynx qui ouvre presque toujours la scène. Notons toutefois qu'il peut y avoir dans la rougeole une véritable angine avec engorgement des ganglions Iymphatiques du cou ?, tuméfaction des glandes sous-maxillaires, et ptyalisme plus ou-moins abondant *.
La toux, constante dans la rougeole, manque dans beaucoup de cas de scarlatine; et lorsqu'elle survient dans cette dernière maladie, c’est presque toujours pendant la période d’éruption, tandis qu'elle est un des premiers symptômes qui annoncent l'invasion de la rougeole. La toux scar= latineuse est brève, sèche; l’absencede toute lésion bronchique ou pulmonaire semble indiquer qu’elle n'appartient pas aux voies respiratoires, et qu’elle est plutôt sous la dépendance de l’angine”. Dans la rougeole, la toux dure long-temps, avec ex= puition de crachats crus; elle est rauque, férine,
(1) Cités par Rilliet et Barthez, loc. cit., p. 699. — (2) Piorry, cité dans le Compendium de médecine pralique, par #onneret et Fleury, L. VI, p.424. — (3) Naumann, ibidem. — (4) Rélliet et Barthez. Loc. cit., p.589.
revient par paroxysmes, et présente un timbre tellement caractéristique, que quelques médecins prétendent pouvoir reconnaître la nature de léruption en entendant tousser le malade.
Si dans la scarlatine les yeux sont parfois rouges et enflammés, ce n’est guère que dans la troisième période; et alors ils sont plutôt brillants et humides que larmoyants ; les glandes ciliaires ne sont point affectées, et il n'y a pas de photopho= bie’.
Le délire, fréquent dans les prodromes de la scarlatine, est rare dans la seconde période de la rougeole : les malades ne présentent point dans cette dernière affection l’irritabilité d'esprit extraordinaire que J. Frank considère comme un signe caractéristique de la scarlatine. Enfin, devons-nous mentionner Comme éléments de diagnostic cette obscurilé du pouls scarlatineux, auquel le même auteur” attache presque la valeur d’un signe pathognomonique, et cette tuméfaction des papilles de la langue, donnant à la pointe de cet organe l'aspect d’une fraise, et que #7. Maton*
(1) Willan. Description and treatment of culaneous diseases , etc. : Annales de littérature médicale étrangère de Kluyskens , t.VIir, p.173. — (2) Pathologie interne, t. 11, p.109, trad. de l’Encyclopédie des sciences médicales. — (3) Medic. Transact. by the College of physicians in London, t. y.
regarde comme l'indice certain d'une scarlatine latente ?
Période d’éruption. — Dans la rougeole, Pexanthème a une teinte d'un rose plus ou moins vif; dans la scarlatine, sa couleur se rapproche généralement du rouge framboisé. Les taches scarlatineuses sont difluses, ne font aucune saillie audessus du niveau de la peau, et tendent à se réunir par leurs bords, de manière à former de larges plaques dont la confluence peut, dans certains cas, donner à toute la surface cutanée une couleur écarlate générale. Dans la rougeole, l’efflorescence se compose de petites taches lésèrement proéminentes, en partie distinctes, en partie rassemblées en groupes, très-rarement confluentes, mais formant un certain nombre de croissants ou de segments de cercles. Dans la scarlatine, les rougeurs ont aussi quelquefois une tendance à prendre une forme circulaire; mais alors, dit JFillan, les cercles se complètent presque toujours. Ajoutons que les taches scarlatineuses ont plus de fixité que les taches de la rougeole, et qu'elles présentent un pointillé qui manque dans ces dernières. Quant à la durée de l’éruption, elle met plus de temps à se développer dans la scarlatine que dans la rougeole, et, arrivée à son maximum, elle y persiste plus long-temps.
La chaleur de la peau est plus vive dans la scarlatine que dans la rougeole, cette dernière étant de toutes les fièvres éruptives celle où la température animale est le moins élevée". On ne rencontre jamais dans la rougeole ce gonflement des mains, des pieds, des paupières, qu’on observe dans la scarlatine. M. Chomel? prétend que léruption miliaire n’accompagne jamais l’exanthème morbilleux. Cette assertion est trop absolue : on a vu des cas de rougeole où elle était très-abondante *; mais elle est beaucoup plus rare dans ceite maladie que dans la scarlatine.
Période de desquamation. Accidents consécu= tifs.— Dans la scarlatine, la desquamation a généralement lieu par larges plaques; dans la rougeole, l’épiderme se détache par petites écailles, sous forme d’une poussière farineuse, Ziegler * et Dreyssig” se trompent évidemment lorsqu'ils émettent la proposition contraire : car, chez les individus qui ont été atteints de la rougeole, l’exfoliation épi-
(1) Roger. De la Température chez les enfants à l’élat physiologique et pathologique; in Archives générales de médecine, t. vr, p. 141-7, 1841.— (2) Gazette des hôpitaux, 22 juillet 1845, p. 342.— (3) Compendium de médecine pratique, par Monneret et Fleury, Paris, 1846, t. vit, p.426 et 436. — (4) Beobachtungen aus der Arzneiwissenschaft, Leipzig, 1781, cilé par Piorry et Lhéritier, Traité des altérations du sang dans les maladies. — (5) Handbuek
der medic. Diagnostik, Erfurt, 1801, p. 328.
dermique ne s'opère sous forme de lamelles d’une certaine étendue que dans les cas fort rares où l'exanthème morbilleux a conflué et occupé de larges surfaces. La rougeole laisse à sa suite des bronchites, des ophtalmies, des entérites; elle peut aggraver, sinon déterminer la phthisie pulmonaire : la scarlatine paraïîtrait, au contraire, suivant certains auteurs, avoir une heureuse influence sur la tuberculisation ; laccident secondaire le plus important auquel elle donne lieu est l’ana— sarque, qui s’observe aussi dans la rougeole, mais rarement, M. Rufz' ne l'ayant rencontrée qu’une fois sur quatre-vingt-quatre malades.
Rosioze. — L’affection décrite par les auteurs sous le nom de roséole est-elle une entité pathologique distincte, ayant une existence propre, et dont le diagnostic puisse être nettement établi ? Ïl est permis d'en douter. L’individualité de cette maladie est rejetée par la plupart des praticiens modernes, qui pensent qu’on a décrit sous le nom de roséole des érythèmes, des urticaires, des rougeoles anomales, ou des éruptions symptomati-
(1) Journal des connaissances médico-chirurgicales, février
ROSÉOLE. 223
ques secondaires qui ne sont que des épiphénomènes appartenant à une affection générale, et qu'on ne saurait individualiser ‘. El est donc trèsdifficile et même impossible, dans l’état actuel de la science, d'établir d’une manière positive les caractères différentiels de la roséole. Néanmoins MM. Cazenave, Schedel?, Gibert*, etc., ont cru pouvoir indiquer les suivants, que nous nous bor.… nerons à mentionner : la scarlatine est contagieuse, tandis que la roséole ne l’est pas; elle a une marche plus régulière, colore la peau d’une manière beaucoup plus générale, plus persistante et plus uniforme ; elle lui donne une teinte plus foncée, comme framboisée, s’accompagne d’une fièvre spéciale, d’une angine constante, etc.
Les Allemands ont donné le nom de Rœtheln ou de rubeolæ à une affection encore mal définie, qui paraît être l’analogue de la roséole des auteurs français. AXreyssig, Wagner, Heim, Naumann , la considèrent comme une maladie exanthéma=— tique spéciale; Æ#ichmann, comme une variété
(1) Traité théorique et pratique des maladies de la peau, Paris, 1835, L.1, p.231. Monneret et Fleury, Compendium de médecine pratique, 1846, t. vx, p.419. — (2) Abrégé pratique des maladieg de la peau, Paris, 1838, p.35. — (3) Traité pratique des maladies spéciales de la peau, Paris, 1840, p.87.
de la rougeole; Hufeland, Jahn, Stœber”, comme une variété de la scarlatine; Æildenbrand, comme un mélange de scarlatine et de rougeole. M. Barrier? partage l'opinion de M. Stæber : « J'ai remarqué comme lui, dit-il, que la scarlatine simple et la scarlatine rubéoleuse régnent en même temps; que la variété existe quelquefois sur une région du corps en même temps que d’autres parties sont affectées de scarlatine pure et confluente, caractère important pour le diagnostic; qu'elle s'accompagne d’angine, est suivie de parotides et d'hydropisie aiguë, et, enfin, paraît pouvoir se transmettre d’un individu à un autre, et produire chez les uns cette même éruption, chez d’autres la scarlatine ordinaire. » Ces caractères de la rubéole ne permettent pas de douter, suivant nous, qu'elle ne soit une variété particulière de la scarlatine; et il faut attacher peu d'importance à cette assertion de Pfeufer *, que dans la scarlatine la rougeur, dissipée sous la pression du doigt, se reproduit de la périphérie au centre, tandis que dans le rœtheln sa réapparition a lieu du centre à la périphérie.
(1) Clinique des maladies des enfants, de la faculté de Sirasbourg, 1841, p.16. — (2) Traité pratique des maladies de l'enfance, 1842, p. 692. —(3) Der Scharlach, sein Wesen, ete., Bamberg, 1819 , p.56.
ERYSIPÈLE. 92"
EnysiPÈLe — Les caractères différentiels de l'érysipèle et de la scarlatine sont généralement faciles à saisir. L'érysipèle n’est pas accompagné d’angine; il est précédé par une sensation d’engourdissement, de chaleur et de tension douloureuse dans la région qu'il doit envahir, et souvent par une tuméfaction des ganglions Iymphatiques voisins. L’exanthème offre une teinte rouge tirant un peu sur le jaune; la partie qu’il occupe présente un léger empâtement œdémateux, et souvent un gonflement variable suivant le siége de l'inflam— mation, et séparé des parties saines environnantes par une espèce de bourrelet moins sensible à la vue qu'au toucher. L’érysipèle est très-sujet à récidiver, n’est pas contagieux, quoi qu'en aient dit quelques praticiens anglais : Gibson, Law rence, Arnolt, etc.
Dans la scarlatine, langine est presque constante, L’exanthème cffre le plus souvent une teinte écarlate et un aspect pointillé remarquable; les taches apparaissent sans être précédées d'aucun symptôme local, ne s'élèvent pas au-dessus du niveau de la peau, et ne présentent ni rénitence ni empâtement. Elles se manifestent presque toujours en même temps sur diverses parties du corps, et occupent quelquefois toute la surface cutanée. Il est au contraire très-rare que l’érysipele enva-
hisse simultanément et d'emblée toute la superficie du corps. J. Frank" révoque même en doute Vexistence de l’érysipèle universel, et rapporte à la scarlatine, à l’urticaire ou à la lèpre squammeuse les cas cités comme exemples de cette variété par Cherlis, Delamotle, Metternich, Wittmann, etc. Cependant on en trouve dans la science quelques cas bien caractérisés, dont un, très-remarquable, a été récemment décrit par M. Salques”. Enfin, la scarlatine est éminemment contagieuse, et, dans la grande majorité des cas, n'attaque qu’une seule fois le même individu.
Mixrarre.—Cette éruption, peu commune chez les enfants, est précédée ou accompagnée de sueurs profuses, sans mal de gorge, n’occupe ordinairement qu’une partie du corps, se montre très-rarement à la face, envahit principalement les côtés du cou et des mamelles, forme une saillie très-marquée au-dessus de la peau, et se termine sans desquamation ou par une desquamation peu prononcée. La scarlatine miliforme est,
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(1) Pathologie interne, traduction de i Encyc'opédie des sciences médicales, 1839, t.11, p. 71. — (2) Revue médicale de Dijon, n° 9; 3° anaée, octobre 1816, p.173.