INTRODUCTION. XIII
lie politique qui, nourrie dans une admiration mal entendue de l'antiquité, ne voit partout que corruption, vice et immoralité, et ferait volontiers le vide dans Tunivers, ne laissant à la justice qu'un désert à gouverner. •
Quoique très-opposés dans leurs principes, le faux platonisme et le machiavélisme peuvent se rencontrer dans l'application. Nous en avons un exemple assez remarquable dans l'histoire de notre révolution. Danton, par exemple, est un politique de l'école de Machiavel. Assez peu cruel par caractère et par tempérament , il ne craignit point d'employer la cruauté pour soutenir la cause qu'il avait embrassée. Il semble qu'il ait lu dans Machiavel luimême * que, € lorsqu'on veut fonder un gouvernement, il faut épouvanter par quelque coup terrible lesennemis de l'ordre nouveau ; > que * quiconque veut établir la liberté, et ne fait point périr les fils de Brutus, périt lui-même infailHblement ; » que € pour établir une république dans un pays où il y a des gentilshommes, on ne peut réussir sans les détruire tous. > Voilà quelle fut la politique de Danton, politique toute machiavélique, comme on voit. Cependant son cœur, qui n'était pas méchant, finit par se lasser, et lui-même mourut à son tour pour avoir voulu la clémence. Mais le mot qu'on lui prête dans sa prison est encore d'un sceptique et d'un politique sans idéal ; < L'humanité m'ennuie, dit-il. »
(1) Voyez plus loin, t. II, 1. m, c. 1.
XIV IlfTRODCCnOll.
Ce n'est pas ainsi que finit madame Roland : la liberté et la justice eurent ses derniers adieux. Voici maintenant le faux platonicien, le vrai fanatique, le sombre et implacable Saint-Just, de tous les montagnards le plus original sans aucun doute avec Danton. Ce naïf jeune homme avait lu dans Montesquieu, dans Mably, dans Rousseau, que la vertu est le principe des républiques, et il crut que la révolution ne pouvait être sauvée que par la vertu. Mais, comment établir la vertu dans un État corrompu autrement que par la violence, et, comme le dit encore Machiavel, en faisant couler des torrents de sang? Ce n'est pas tout. Que faut-il entendre par la vertu? € C'est, dit Montesquieu, Tamour de la frugalité et de l'égalité. » Mais l'amour de la frugalité est incompatible avec la richesse, et l'amour de l'égalité avec la noblesse. Les riches et les nobles, voilà donc les ennemis de la vertu, les ennemis de la république, les suspects. Singulière fortune des destinées et des réputations ! Supposez Saint-Just né dans un temps paisible, sous une monarchie respectée : il eût épanché dans quelques écrits inoffensifs les conceptions de son imagination malade, et son nom se fût ajouté peut-être à ceux des grands rêveurs innocents. Mettez-le, au contraire, dans une révolution et au gouvernement de l'État, c'est un politique farouche et sans pitié.
Une autre forme du même platonisme est la politique théocratique, qui donne pour fin à l'État la vertu religieuse, et pour gouvernement le pouvoir