‹ Histoire de la science politiqueChapitre 33 sur 71 · IX · texte numérisé non relu

IX

(4) nr, 195.

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singulier caractère de douceur et de bienveillance. Le dogme de la vie universelle répandu dans la nature, a eu pour conséquence le respect et l'amour pour tous les êtres animés. Le bonheur est promis à celui qui s'abstient de tuer des animaux : on recommande au brahmane de ne choisir pour moyens d'existence que ceux qui ne font aucun tort aux êtres vivants (1), ou leur font le moins de mal possible; le scrupule est poussé si loin qu'il est interdit aux brahmanes d'écraser une motte de terre sans raison et de couper un brin d'herbe avec ses ongles (2). A plus forte raison devra-t-on s'abstenir de faire du mal aux hommes. « On ne doit jamais montrer de mauvaise humeur, » bien qu'on soit affligé, ni travailler à nuire à autrui, * ni même en concevoir la pensée ; il ne faut pas pro- » férer une parole dont quelqu'un pourrait être blessé, » et qui fermerait l'entrée du ciel (3). » — « Celui qui » est doux, patient, étranger à la société des pervers, » obtiendra le ciel par sa charité (4). » — « Celui qui » pardonne aux gens affligés qui l'injurient, est honoré » dans le ciel... Celui qui conçoit du ressentiment ira » en enfer (5). »

Cette bienveillance touchante et naïve pour tout ce qui vit trouve des accents d'une tendresse admirable lorsqu'il s'agit des créatures faibles et misérables. La pitié pour la misère, le respect, je dirai même le culte de la faiblesse, voilà des traits qu'il convient de relever dans cette morale avec d'autant plus de soin, que

m IV, 10.

(5) vm, 312.

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c'est un sentiment assez rare dans l'antiquité grecque et latine, au moios jusqu'au moment où elle a été transformée et renouvelée par sa rencontre et son contact avec l'Orient : c Les enfants, dit Manou, les vieillards, les pauvres et les malades doivent être considérés comme les seigneurs de l'atmosphère (1). » C'est au même principe qu'il faut rapporter un respect de la femme , tout à fait analogue à celui que Tacite signale chez les Germains. « Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites; mais lorsqu'on ne les honore pas, tous les actes pieux sont stériles (2). » Attendrait-on de l'Orient une pensée telle que celle-ci : « Renfermées sous la garde des hommes, les femmes ne sont pas en sûreté; celles-là seulement sont bien en sûreté qui se gar-

dent elles-mêmes de leur propre volonté (3). » « On

ne doit jamais frapper une femme, même avec une fleur (A). » Cette complaisance pour la femme va même jusqu'à des recommandations naïves qui font un peu sourire : « C'est pourquoi, est-il dit, les hommes doivent avoir des égards pour les femmes de leurs familles, et leur donner des parures, des vêtements, et des mets recherchés. » — « Si une femme n'est pas parée d'une manière brillante, elle ne fera pas naître Ja joie dans le cœur de son époux (5). »

Les lois de Manou nous offrent également, dans quelques passages, un sentiment pur et élevé de la famille. L'antiquité grecque et latine pourrait envier des pensées telles que celle-ci : « Le mari ne fait qu'une seule et même personne avec son épouse (6). » — « Dans

(l) IV, 184. — (2) in, 56. — (3) ix, 12. — (4) Cette loi est d'un autre législateur. (Digest., ii, p. 209.) Manou, au contraire, permet de fouetter la femme lorsqu'elle a commis une faute. — (5) m, 59-61. — (6) IX, 45.

10 CHAPITRE PfeÉUMINAIRE.

toute famille où le mari se platt avec sa femme, la femme avec son mari, le bonheur est assuré pour jamais (1). » — « L'union d'une jeune fille et d'un jeune homme, résultant d'un vœu mutuel , est dit le mariage des musiciens célestes (2). » — c Qu'une femme chérisse et respecte son mari, elle sera honorée dans le ciel ; — et qu'après avoir perdu son époux, elle ne prononce pas même le nom d'un autre homme (3). » — « tJn père est l'image du seigneur de la création ; une mère l'image de la terre. »— « Un père est plus vénérable que cent instituteurs; une mère plus vénérable que mille pères. » — « Pour qui néglige de les honorer, toute oeuvre pie est sans prix. — C'est là le premier devoir; tout autre est secondaire (4). »

Cependant, on trouve malheureusement d'autres maximes qui paraissent contredire les précédentes, ou tout au moins qui nous invitent à en restreindre le sens. Ainsi, les femmes, qui tout à l'heure semblaient devoir.se garder elles-mêmes^ doivent, suivant une autre loi, «c être tenues jour et nuit en état de dépendance par leurs protecteurs. — Une femme ne doit jamais se conduire à sa fantaisie (5). — Une femme ne doit jamais faire sa volonté, même dans sa propre maison (6). » Enfin, comme dans les législations tartares, la femme n'est que la propriété du mari (7). Ce droit de propriété est même exprimé sous la forme la plus grossière. La femme est assimilée à un champ ; et « la semence et le produit appartiennent au propriétaire du champ (8). » Telles sont les contradictions des législations primitives, dans lesquelles le. sentiment

(1) m, 59. — (2J III, 32. — • (3) v, 155-157-160-166. — On voit qu'il n*est nullement question ici de l'usage fanatique imposé à la veuve de se brûler sur le bûcher de son époux. — (4) ii, 227, 145, 234, 237. — (5) IX, 2, 3. — (6) V, 47. — (7) ix, \ 48, 149. — (8) ix, 173.

naissant de l'humanité est combattu par la barbarie persistante des premiers âges.

M. Ad. Francky dans son intéressant ouvrage sur le Droit en Orient^ nous parait insister trop exclusivement sur les maximes oppressives de la femme, dans les lois de Manou, et ne pas fiedre assez la part des maximes toutes contraires que nous avens citées. Il ne voit dans rabaissement de la femme qu^une conséquence logique du dogme panthéistique; mais il nous semble que les législations primitives ne sont pas si logiques, et peuvent parfaitement donner place à deux tendances contraires (1), Tune qui est Tinstinct de l'humanité s'éveillant, et qui est souvent d'autant plus délicat qu'il est plus spontané ; l'autre qui n'est que la conséquence naturelle des mœurs brutales de la barbarie. C'est ainsi que, même dans nos sociétés, on voit souvent dans les classes inférieures les sentiments les plus exquis mêlés à la brutalité la plus révoltante.

Néanmoins, il &ut le reconnaître, malgré les traits touchants et quelquefois sublimes qui éclatent çà et là dans la l^slation de Manou, cette législation est profondément viciée à sa source par une doctrine qui n'est pas sans doute exclusivement propre à l'Inde , mais à laquelle elle a en quelque sorte imprimé son cachet d'une façon ineffaçable > je veux parler de la doctrine des cartes.

Partout, dans toutes les sociétés, dans toutes les civilisations, il y a eu inégalité entre les hommes. Partout, aux inégalités naturelles on a ajouté les inégalités arti-

(l) Encore faut-il observer que nous ne savons rien de la cbronolo» gie des livres indiens, et qu'il est possible que les Lois de Manoù con^ tiennent des morceaux appartenant à des époques dilTérentes^ et par conséquent à des mœurs différentes.

ficielles. Partout les forts ont opprimé les faibles. Patriciens et plébéiens, nobles et manans, riches et pauvres, maîtres et esclaves, sous toutes ces formes diverses s*est posé partout, en tout temps, le grand problème de rinégalité. Mais nulle part, on peut le dire, l'inégalité n'a pris un caractère plus âpre, plus tranché, plus systématique que dans Tlnde. Nulle . part, les hommes n'ont été séparés par des barrières plus fermées, par des inégalités plus humiliantes et plus oppressives. Partout, en un mot, il y a eu des classes. Ce n'est que dans rinde et dans l'Egypte, mais surtout dans l'Inde qu'il y a eu des castes.

L'institution des castes est donnée par Manou comme ayant une origine divine. Elles ont pour cause Brahma leur auteur commun;' mais il les produisit chacune d'une partie différente de lui-même ; la première classe, celle des prêtres ou Brahmanes, de sa bouche ; la seconde, celle des guerriers, ou Kchatryas, de son bras ; la troisième, celle des laboureurs ou marchands, Vaisyas, de sa cuisse ; la dernière, celle des Soudras ou esclaves, de son pied (1). Il semble que Platon ait eu un souvenir de ce mythe, lorsqu'il nous représente les quatre classes de sa république comme composées de quatre métaux différents : l'or, l'argent , le cuivre et l'airain.

L'inégalité des castes n'est pas seulement politique : elle est morale ; chaque classe a ses devoirs particuliers. Le texte est explicite sur ce point. Le devoir naturel du Brahmane, c'est la paix, la modération, le zèle, la pureté, la patience, la droiture, la sagesse, la science et la théologie. Le devoir naturel du Kchatrya est la bravoure, la gloire, le courage, l'intrépidité dans les

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combats, là générosité et la bonne conduite. Le devoir naturel du Vaisya est la culture de la terre, le soin du bétail et le trafic. Le devoir naturel du Soudra est la servitude (1). Ainsi, selon cette doctrine, ce ne sont pas seulement les richesses, la puissance, la considération qui sont inégalement partagées entre les hommes, mais les vertus. La vertu est un privilège. Les plus hautes appartiennent aux brahmanes ; les plus brillantes aux guerriers : quant aux dernières classes, elles n'ont point à proprement parler des vertus, mais des fonctions : cultiver la terre, soigner le bétail et trafiquer, voilà les fonctions de la troisième classe. On leur attribue cependant des devoirs plus relevés, et qu'ils partagent avec la seconde classe, ce sont les devoirs religieux : exercer la charité, sacrifier, lire les livres saints, voilà qui leur est ordonné ; car c'est encore un hommage d'infériorité envers les prêtres seuls dépositaires des sacrifices et des livres sacrés. Quant à la classe des Soudras, réduite au dernier degré de l'humiliation, elle n'a pas d'autre office que de servir les classes précédentes.

Quelle est l'origine du système des castes? On a cru pouvoir rattacher cette institution au dogme panthéistique qui est au fond de la religion indienne (S). Il nous est difficile de partager cette opinion. Quelle relation y a-t-il entre le principe de l'unité de substance et la division de la société en classes fermées et absolument séparées? L'unité d'origine n'entraîne pas logiquement de telles conséquences. Au contraire, il semblerait plutôt qu'il y a contradiction entre l'unité de vie qui anime toute la nature et le principe d'une inégalité radi-

(!)/&. Voy. encore 88-90, et ii, 31. — (2) Ad, Franck. Dudroîl chez les peuples de V Orient, p. 15.

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cale etirrémédiableentreles hommes.Qn recommandait ' au sage Famitié pour tous les êtres de la nature^ et on séparait les hommes en classes assenries les unes aux autres, dont la dernière portait à elle seule le poids de toutes ces senritudes accumulées. Selon toute apparence^ l'institution des castes ne dérive pas d'un dogme philosophique ; mais eUe doit avoir eu une origine historique. Elle représente des conquêtes successives, et superpesées : telle est du moins Thypothèse qui a été présentée par quelques critiques, et qui nous paraît la plus vraisemblable.

La doctrine des castes nous conduit à la politique de rinde. Cette politique est toute sacerdotale. C'est la théocratie la plus absolue dont on ait jamais eu l'idée. L'Occident peut à peine comprendre, quoiqu'il ait connu aussi une sorte de théocratie, l'excès d'orgueil et de despotisme que l'Inde a supporté et adoré dans la classe des Brahmanes. Le livre de Manou recommaDde, il est vrai, au Brahmane de fuir tout honneur mondain, et de désirer le mépris à l'égal de P ambroisie {i). Mais ^ette feinte humilité disparait bientôt pour faire place au plus insolent orgueil que le genre humain ait jamais connu. La naissance du Brahmane est un événement divih : c'est l'incarnation de la justice (2) : il est le souverain seigneur de tous les êtres; tout ce qui est dans le monde est sa propriété; il a droit à tout ce qui existe (3). C'est par la générosité du Brahmane que les autres hommes jouissent des biens de ce monde. Enfin le brahmane, instruit ou non instruit, est une puissante divinité (4).

Mais la classe brahmanique livrée à la science et à la piété ne saurait défendre elle-même d'aussi grands

(4) II, 162. — (2) I, 98. — (3) i, 100, 101. - (4) ix, 347.

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privilèges : aussi, comme il arrive toujours, la théocratie emprunte pour se défendre Tépée des guerriers : Tordre social repose sur Tunion de la classe sacerdotale et de la classe militaire qui ne peuvent prospérer ni s'élever l'une sans l'autre. Mais le brahmane, tout en acceptant la protection du Kchatrya ou du guerrier, se garde bien de l'admettre à l'égalité. Veuton savoir quel est le rapport de ces deux classes ? « Un brahmane âgé dQ dix ans et un Kchatrya parvenu. à l'âge de cent ans doivent être considérés comme le père et le fils ; et des deux c'est le brahmane qui est le père et qui doit être respecté comme tel (1). »

Cependant quoique les brahmanes soient les véritables seigneurs de toutes les classes, la forme de l'État n'est pas théocratique, elle est monarchique. Le langage ia.dien est aussi emphatique en parlant du Roi, qu'en parlant des prêtres. C'est là ,* c'est en Orient qu'a pris naissance évidemment cette doctrine qui, plus ou moins mitigée, voit dans les rois les représentants, les interprètes, les émanations de la divinité et dit aux rois : vous êtes des dieux. Dans l'Inde, où rien n'est humain, ce serait trop peu dire que de représenter le roi comme l'oint du Seigneur, comme le ministre de Dieu pour exercer ses vengeances ; il faut que le roi soit un dieu lui-même :

c Ce monde, privé de rois, étant de tous côtés bouleversé par la crainte, pour la conservation de tous les êtres, le Seigneur créa un roi en prenant des particules éternelles de la substance d'Indra, d'Ânila, de Yama, de Sourya, d'Âgni, de Varouna, de Tchandra, et de Couvera; et c'est parce qu'un roi a été formé de particules tirées de l'essence de ces principaux dieux, qu'il

16 CHAPITRE PRÉUHINAIRE.

surpasse en éclat tous les autres mortels. De même que le soleil, il brûle les yeux et les cœurs, et personne sur la terre ne peut le regarder en face. Il est le feu, le vent, le soleil, le génie qui préside à la lune, le roi de la justice, le dieu des richesses, le dieu des eaux, et le souverain firmament par sa puissance. On ne doit pas mépriser un monarque, même dans l'enfant, en disant : c'est un simple mortel; car c'est une grande divinité sous une forme humaine (1). •»

Il est difficile d'imaginer une apothéose plus éclatante de la royauté. Mais si on y regarde de plus près, on verra que le pouvoir des rois est loin d'être aussi étendu que le promettrait une origine si magnifique. D'abord le premier devoir du roi c'est la vénération envers les brahmanes : il leur doit témoigner son respect à son lever (2), leur communiquer toutes ses affaires (3), leur procurer toutes sortes de jouissances et de richesses : il leur doit le produit de toutes les amendes (4). S'il trouve un trésor, la moitié est pour les brahmanes. Si le brahmane trouve un trésor, il le garde tout entier (8). Jamais la propriété du brahmane ne doit revenir au roi (6) ; mais à défaut d'héritier, pour les autres classes, ce sont les brahmanes qui doivent hériter. Les lois de Manon sont évidemment faites pour procurer aux brahmanes toutes les richesses : c'est ainsi qu'ils doivent boire le mépris à l'égal de l'ambroisie. Les biens des brahmanes sont sacrés; le roi n'y doit jamais toucher; dans la plus grande détresse, il ne doit point recevoir de tribut d'un brahmane (7). Ces défenses sont accompagnées des plus terribles menaces. « Quel est le prince qui pros-

(i) VII, 3.8.— (-2) VII, 378. — (3)' ii, G8. — (4)ii, 323. — (5) viii, 37, 38. — (6) IX, 189. — (7) VII, 133.

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