‹ Histoire de la science politiqueChapitre 42 sur 71 · CHAPITRE I. — 80GRÀTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. — 80GRÀTE

Si quelque morale s*est associée à la religion chez les Grecs, c'est doue la poésie qui a fait cette alliance. On rencontre dans Homère les idées les plus hautes sur les rapports de Dieu et de l'homme. L'idée de la Providence y est clairement exprimée en beaucoup d'endroits. Dieu est le dispensateur de tous les biens et de tous les maux : il donne le courage et la force, la prospérité, la victoire ; il voit et connaît tout, le présent, le passé et le futur, les actions justes et injustes; il aime les hommes sages, il déteste et punit les méchants ; il est le tuteur et le vengeur des pauvres, des suppliants, des voyageurs. Il faut lui obéir, le servir, ne rien entreprendre contre lui, ni sans lui, et ne rien craindre avec lui. A côté de la grandeur des dieux, Homère peint en termes touchants et profonds la misère de la condition humaine. On connaît ces beaux vers, si souvent imités : « De tous les êtres qui respirent et rampent sur la surface de la terre il n'y en a pas de plus malheureux (o^CupcoTepoç) que l'homme.» «Les hommes sont semblables aux feuilles, dont les unes sont emportées par le vent, tandis que la forêt verdoyante en reproduit de nouvelles au retour du printemps : ainsi des générations humaines : l'une s'élève, et l'autre disparait. » Il recommande l'usage de la vertu, qu'il considère comme un don de Jupiter. Les grammairiens grecs qui veulent tout trouver dans Homère, lui attribuent le principe qui fait consister la vertu dans un juste milieu, parce qu'on trouve chez lui pour la première fois le proverbe d'éviter Gharybde et Scylla. Ils ont même retrouvé chez lui la distinction de la justice distributive et de la justice commutative ; la première qui tient compte de la qualité des personnes et se mesure au mérite, la seconde qui exige l'égalité

dans les échanges. Mais les vertus les plus célébrées chez Homère sont les vertus naïves et fortes des temps héroïques : la bravoure, la fidélité à l'amitié, le respect de la vieillesse, et surtout Thospitalité. L'hôte doit être honoré comme un père : il ne doit pas être retenu malgré lui; il ne faut point oublier l'humanité envers lui. L'hospitalité plaît aux dieux. Dieu est le protecteur et le vengeur de l'hospitalité. On trouve enfin des préceptes en faveur de la i)ienfaisance, de la miséricorde, de la reconnaissance, de la frugalité, de toutes les vertus éternelles comme le cœur humain.

On peut encore extraire du poème d'Homère une sorte de politique. Âristote définit la royauté des temps héroïques une royauté consentie par les citoyens, et héréditaire par la loi. On ne trouve pas dans Homère de traces de cette origine populaire de la royauté. Il paraît plutôt Beconnaître à la royauté une origine divine : il dit que le pouvoir des rois vient de Jupiter, il les appelle fils de Jupiter, nourris par Jupiter (îtoyevEiç, 8toTp£<p6t;). Leur pouvoir, semblable au pouvoir paternel, est absolu et ne souffre pas d'opposition : « Le gouvernement de plusieurs est mauvais, il ne faut qu'un seul chef. » Aristote nous apprend également quelles étaient les fonctions des rois des temps homériques : ils étaient sacrificateurs, juges et commandaient les armées. Ils réunissaient ainsi le pouvoir militaire, judiciaire et sacerdotal. On trouve dans Homère des exemples et des preuves di verses -de ces attributions diverses. Cette royauté est encore patriarcale : les rois sont appelés pastçurs des peuples ; le bien du peuple, le salut du peuple est leur devoir. Quoique la royauté homérique puisse être considérée comme absolue, on y voit cependant quelque tempérament dans les assemblées aux-

qyelles les rois présentaient les affaires , assemblées composées des vieillards ou des chefs principaux, ce qui formait une sorte d'aristocratie, et même quelquefois du peuple, qui n'était pas appelé à délibérer^ mais qui donnait son avis par acclamation. On voit là déjà en germe les' éléments qui se retrouveront dans les diverses constitutions de la Grèce.

Hésiode, qui vient après Homère, est un moins grand peintre : c'est un sage qui vit aux champs; sa morale est une morale domestique et rustique, déjà plus profonde et plus réfléchie que celle d'Homère. Les sentences y sont plus développées et se transforment en préceptes : on voit naître l'esprit de réflexion, d'où naîtra plus tard l'esprit philosophique. Déjà commencent ces plaintes, si souvent répétées, sur la corruption des mœurs, et la dégénération des hommes. « Oh! pourquoi suis- je né, dit Hésiode, dans ce cinquième âge du genre humain! Que ne sui&-je mort plus lot ou né plus tard ! car c'est l'âge de fer. » Il ne faut plus chercher dans Hésiode les vertus chevaleresques des temps homériques, mais les vertus pacifiques et exactes de la vie civile, la justice, le travail. Le poëme d'Hésiode est un des rares morceaux de l'antiquité où le travail soit recommandé comme une vertu. Entre les temps homériques, où tout l'honneur est pour la bravoure guerrière, et les temps plus récents, où le loisir devient le signe et le titre du citoyen, dans cet âge moyen qu'Hésiode appelle l'âge de fer, l'agriculture et par conséquent le travail étaient en honneur. De là ces belles paroles : K Travaille, ô Persée, de race divine, afin de faire fuir la faim et de te faire aimer de Gérés aux belles courennes, et de voir remplir tes greniers. Les dieux et

les hommes détestent celui qui vit oisif^ semblable au lâche frelon, qui dévore le miel des abeilles.... Le travail n'est point une honte ; c'est l'oisiveté qui est la honte. » Si le travail dans la paix est la source de la richesse, la-justice en est la protectrice et la caution. Nous voyons ici paraître cette grande vertu, qui a été pendant toute l'antiquité la vertu principale, et même la vertu tout entière. <c Jupiter a voulu que les poissons, les oiseaux, toutes les bétes, se dévorassent les unes les autres ; mais aux hommes il a donné la justice (1). » Mais cette justice, il faut le dire, est un peu étroite : « Aimer ceux qui . nous aiment, fréquenter ceux qui nous fréquentent, donner à ceux qui nous donnent, ne pas donner à ceux qui ne nous donnent pas. » Comme Homère, Hésiode donne à la justice une origine et une sanction religieuse. C'est dans les poètes, nous l'avons dit, que la religion grecque s'unit à la morale et la protège. C'est Jupiter qui est l'auteur de la justice : il en est aussi le protecteur et le vengeur. Mais à qui appartient-il surtout de faire fleurir la justice? C'est l'office des rois, auxquels Hésiode parle un langage sévère et menaçant qui parait indiquer qu'une révolution s'est faite ou va se faire dans l'autorité royale : « 0 rois corrompus (mangeurs de présents), redressez vos sentences et renoncez à vos jugements iniques (2). »

Si l'on a pu chercher Torigine de la morale dans les poésies d'Homère et d'Hésiode, ori trouvera avec non moins de raison les commencements de la politique dans Hérodote. C'est, en effet, là que l'on rencontre pour la première fois la division et la comparaison des diverses espèces de gouvernement : on peut dire même

(1) Hés., "Ep-ya xal ^|xép(xi, 276-280»

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