L. VIII (V), IX
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rance nuit partout. Pour forcer les ressorts, on les brise. Sans doute aucun gouvernement n'est parfait et ne peut l'être ; mais le maintien d'un gouvernement n'est pas au-dessus de la sagesse de l'homme. Il faut seulement savoir étudier les conditions du succès. Le difficile n'est pas de fonder un gouvernement, mais de le faire vivre; et la plupart des politiques croient à tort qu'on ne peut assez aller dans un sens, quand il est bon : € Bien des institutions en apparence démocratiques sont précisément celles qui ruinent la démocratie; bien des institutions qui paraissent 'oligarchiques détruisent l'oligarchie. Quand on croit avoir trouvé le principe unique de vertu politique, on le pousse aveuglément à l'excès La démocratie et l'oligarchie,
tout en s'éloignant de la constitution parfaite, peuvent être assez bien constituées pour se maintenir ; mais si l'on exagère le principe de l'une ou de l'autre, on en fera d'abord des gouvernements plus mauvais, et on les réduira à n'être plus même des gouvernements (1).» Dans les démocraties, par exemple, où le peuple assemblé peut faire souverainement les lois, les démagogues, par les attaques continuelles contre les riches, divisent toujours la cité en deux camps,. tandis qu'ils devraient, dans leurs harangues, ne paraître préoccupés que de l'intérêt des riches : de même, dans les oligarchies, le gouvernement ne devrait paraître avoir en vue que l'intérêt du peuple. Voici les serments que l'on fait de nos jours dans quelques Étals : « Je serai l'ennemi constant du peuple, je lui ferai tout le mal que je pourrai lui faire. » Il faudrait concevoir les choses d'une façon tout opposée; et, prenant un autre mas-
(1) L. VIII(V), 1309, b. 20.
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que, dire hautement: « Je ne nuirai jamais au peuple. » A cette cause générale des révolutions, Aristote en joint de particulières, profondément observées. Tels sont Toutrage, la crainte, le mépris, la brigue, la corruption, les changements insensibles, la différence de mœurs, et quelquefois enfin des événements fortuits(l). Mais il faut suivre l'action différente de ces causes diverses selon les divers gouvernements. Dans les démocraties, les révolutions sont ordinairement causées par les violences des démagogues. Comme ils irritent continuellement le peuple contre les riches, qu'ils distribuent à la multitude tout l'argent du trésor public, qu'ils bannissent les citoyens élevés pour confisquer leurs biens, ils soulèvent ainsi contre le gouvernement la haine et le mépris des citoyens éclairés; et la démocratie fail place à l'oligarchie. Souvent aussi elle conduit à la tyrannie. En effet, les chefs populaires, après avoir désarmé les riches par les pauvres, et avoir capté la faveur de la multitude par l'apparente défense de ses intérêts, et par le partage de ses passions, finissent bientôt par s'élever au-dessus de la multitude même. Au reste, ce changement de la démocratie en tyrannie était plus fréquent, au dire d' Aristote, dans les temps anciens que de son temps. Dans les oligarchies, les révolutions se produisent aussi par des causes diverses : ou c'est la multitude opprimée, qui se soulève, ou bien quelques riches puissants exclus des honneurs^ ou enfin quelques hommes mêmes du gouvernement, qui forment une sorte de démagogie dans le sein même du pouvoir. L'oligarchie ne peut résister à ces principes de trouble que par l'accord de sentiments dans les chefs
(l)Sur toutes les causes particulières des révolutions voyez le livre VIII (V), v, vi, vu.
et la modération du gouvernement. L'oligarchie périt par son excès, lorsqu'elle se concentre en un trop petit nombre de mains : elle périt par la guerre, par la brigue, par le péculat. Elle se corrompt encore par des causes insensibles; lorsque, par exemple, la quantité du cens ne suivant pas la variation des fortunes, le nombre des censitaires s'augmente naturellement. L'oligarchiese trouve ainsi changée, presque à son insu, en démocratie. Les révolutions qui ont lieu dans les aristocraties et dans les républiques ne dififèrent guère des précédentes, puisque l'aristocratie est une espèce d'oligarchie, et la république de démocratie. Dans les unes, comme dans les autres, le principal motif des révolutions est la violation de la justice. Il arrive alors que ces gouvernements modérés se changent dans leurs extrêmes, ou encore dans leurs contraires.
Les causes connues des révolutions dans les divers États nous montrent d'elles-mêmes leurs remèdes (i). L'un des principes les plus importants de la politique pour la conservation des États, c'est de prévenir les plus petites atteintes portées aux lois : « car l'illégalité s'introduit souvent sans qu'on s'en aperçoive, comme les petites dépenses souvent répétées dérangent les fortunes. » Il faut donc se précautionner en toutes choses contre les commencements. Quelquefois un danger prochain et connu est pour un État une cause de conservation. Car on cherche perpétuellement à s'en préserver ; et la vigilance est le salut des républiques : il est donc bon de ménager toujours aux cités quelques sujets d'alarme pour les tenir en éveil, et afin qu'à l'exemple d'une sentinelle de nuit on tienne compte du danger
^l^^ Voy. l» Vllî ^V\ vm et ix.
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éloigné, comme s'il était près. En général, dans tout gouvernement, république, oligarchie ou monarchie, il vaut veiller à ce qu'aucun citoyen ne s'agrandisse d'une manière démesurée, et ne menace ainsi la liberté et la sécurité de l'État. Aussi faut-il ne pas donner trop de pouvoir aux magistrats, ou du moins limiter le pouvoir par le temps. Il faut aussi, par des mesures sagement combinées, faire qu'aucun parti ou aucune classe ne s*élève trop au-dessus des autres; et il est bon, en tout État, de mêler la classe riche à la classe pauvre. Il faut surtout que les lois soient les maîtresses, et que les magistrats ne puissent disposer des revenus publics sans rendre compte : les profits illicites sont les causes les plus fréquentes des révolutions. Il faut^ dans les démocraties, avoir de la considération pour la classe riche, s'interdire les partages des terres, ou même de leurs produits: dans les oligarchies, au contraire, il faut ménager la classe pauvre, appeler les hommes de mérite aux honneurs, laisser aux riches les fonctions gratuites, et aux pauvres les fonctions rétribuées. Il faut en général, dans tout gouvernement, accorder l'égalité et même la préférence à la classe qui ne participe pas au gouvernement. Enfin il faut que le nombre de ceux qui veulent que l'État subsiste l'emporte toujours sur le nombre de ceux qui ne le veulent pas. L^éducation est le moyen le plus approprié à produire cet efifet. C'est pourquoi, il est important, comme nous l'avons vu, qu'elle soit toujours entre les mains de l'État.
La royauté et la tyrannie ont rapport, l'une à l'aristocratie, l'autre à l'oligarchie et à la démocratie. Comme l'aristocratie, la royauté est fondée sur la supériorité de vertus, de talents, de fortune, unie à une grande puissance : le roi est le protecteur naturel des citoyens. La
tyrannie au contraire n*est fondée que sur la force : elle ressemble à l'oligarchie, en ce qu'elle ne cherche que les richesses et qu'elle accable la multitude : elle a de commun avec la démocratie, qu'elle fait une guerre perpétuelle aux riches et aux citoyens distingués. Les causes de révolutions sont donc à peu près les n\|Smes dans ces deux formes de gouvernement, que dans les précédentes. On peut dire en général que la royauté tend à sa ruine, quand elle se transforme en tyrannie, et que la tyrannie périt, lorsqu'au lieu de prendre les apparences de la royauté et de feindre en tout de gouverner selon la justice^ le tyran ne cherche que la misère et l'humiliation fle ses sujets. Ce qui renverse ordinairement les tyrans, ce sont deux passions excitées par leurs injustices : la haine et le mépris. En général, le meilleur remède pour la conservation des royautés et des tyrannies, c'est de modérer le pouvoir lui-même. « L'autorité, quelle qu elle soit, est d'autant plus durable qu'elle s'étend à moins de choses, i» La sagesse des tyrans est d'imiter le pouvoir royal.
Nous avons apprécié déjà la morale d'Aristote. H nous reste à exprimer notre opinion sur sa politique. Une des plus grandes vérités établies par Aristote dans sa poUtique, c'est que l'homme est né pour la société. L'hommô, dit-il, est un animal politique. Toutes les raisons que l'on peut faire valoir en faveur de ce principe, Aristote les a connues, et même trouvées. Le besoin que l'homme a de l'homme, la nécessité de l'État pour compléter la vie de l'individu, la sociabilité naturelle des hommes, la famille, première société dont sortent toutes les autres, la parole, signe évident de la destination sociale des hommes, les idées du juste et de l'injuste, naturelles à la conscience humaine, et qui
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n'ont de sens que dans la société; tous ces faits qui déposent si éloquemment en faveur de l'état social, ont été saisis et démêlés par Aristote avec la plus grande sagacité. Tout en reconnaissant que la fainilie est la base de la société, il a bien distingué la famille et l'État: distinction importante qui servira toujours à distinguer les défenseurs des idées libérales, et ceux des doctrines absolutistes : c'est Aristote qui a fait voir que le principe de la famille était Tautorité, et celui de l'Etat la liberté et l'égalité. Dans la famille même, s'il s'est trompé sur l'esclavage, il a bien démêlé la vraie nature du pouvoir paternel et du pouvoir conjugal, en définissant le premier un pouvoir royal, et le second un pouvoir républicain. Enfin, quant à la propriété, s'il n'en a pas démontré le droit, et s'il se montre même assez indifférent sur son origine, il a fait voir néanmoins le rôle de la propriété dans la famille et dans l'État, et on lui doit les premières notions précises d'éconolnie politique.
Telles sont les doctrines sociales d' Aristote, qui remplissent le premier livre de son ouvrage. Quant à sa politique proprement dite, elle se compose d'une partie critique et d'une partie théorique. On a pu apprécier la force de sa critique par les exemples que nous en avons donnés. Son examen des théories sociales de son temps, et de la constitution politique de Lacédémone ou de Garthage, est d'une vigueur et d'une netteté qu'aucun publiciste n'a surpassée. Quant à ses propres théories, en voici les points les plus remarquables et les plus durables.
n a vu que la cité se ramène au citoyen, et que le citoyen est celui qui participe directement ou indirectement aux magistratures. Il a soutenu par les plus forts