TOM. J
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arguments que Ton puisse invoquer aujourd'hui eoeore le principe de la souveraineté du plus grand nombre, et en même temps il a compris et supérieurement analysé toutes les formes du gouvernement; il a saiyi les traces de Platon, en donnant la préférence à un gouvernement de transaction, où se tempéreraient Fan par Tautre le principe de la fortune, du mérite et de la liberté ; il a vu qu'un tel tempérament est absolument incompatible avec une excessive inégalité des fortunes, et il a eu le pressentiment du rôle que devaient jouer les classes moyennes, si peu importantes dans l'antiquité, si considérables dans les temps modernes. Sa théorie de Téducation, où l'influence de Platon est évidente, est admirable : il dit avec raison qu'elle a pour but de former des hommes par les arts libéraux, et non des machines par ce que l'on appelle aujourd'hui Téducation professionnelle, qui n'était pas ignorée même de son temps; il défend solidement Téducation publique contre les caprices de l'éducation domestique, quoiqu'il ait tort d'accorder à l'Etat le droit de s'emparer de l'individu malgré lui. Enfin sa théorie des révolutions, esquissée déjà par Platon, est la plus savante, la plus complète et encore aujourd'hui la plus neuve que puisse présenter la science politique.
Il est vrai que cette grande et belle politique repose sur un postulat inacceptable, la théorie de l'esclavage. Mais cette théorie même témoigne d'un profond génie, et l'on peut dire qu'elle a été un véritable progrès. Car poser une question d'une manière précise et exacte, c'est évidemment mettre sur le chemin de la solution. Aristote a vu que l'esclavage dans l'antiquité reposait sur des préjugés; et il lui a cherché un principe phi-
losophique. II a démontré que ni la convention, ni la guerre ne pouvaient fonder l'esclavage : or c'est ce qu'aucun philosophe n^a vu, même depuis lui, jusqu'au XVIII* siècle. Cependant l'esclavage existait. Celait, au temps d'Aristote, un fait universel ; c'était la pierre angulaire de la société antique : nul publiciste n'était en mesure de pressentir qu'une société pouvait s'en passer : et Aristote était un génie trop positif et trop pratique pour qu'on pût attendre de lui une pareille intuition. Qu'a-t-il donc fait? Il a cherché un principe raisonnable à un fait déraisonnable, et il a cru le trouver dans l'inégalité naturelle des hommes, et dans une séparation du genre humain en deux races. Tune destinée aux travaux du corps, l'autre aux travaux de l'esprit. Il a donné par là à la société antique sa véritable signification, en la ramenant à ces deux faits essentiels : le loisir et le travail, le premier associé à la liberté, et le second à l'esclavage. Ceux qui ont réfléchi sur lés nombreuses difficultés que rencontre dans les temps modernes la solution du problème politique, par cette raison surtout qu'il est toujours compliqué d'un problème social, comprendront comment l'esprit analytique d'Aristote a pu être séduit par cette simplification du ' problème : une société libre, nourrie par une société esclave.
On peut aussi reprocher à Aristote, d'avoir, moins que Platon sans doute, mais trop encore pour la vérité, sacrifié l'individu. Mais cette erreur, comme la précédente, est l'erreur capitale de la politique ancienne. Si Aristote avait évité ces deux erreurs, je ne vois pas quelle supériorité nos doctrines politiques auraient sur les siennes. Il est injuste de demander à un ancien
il est très-vrai qu'Aristote, tout comme Platon, a donné la vertu comme objet principal ou même exclusif de l'État. Sa politique n'est certainement pas utilitaire, mais elle est expérimentale, el l'idéal n'y est guère autre chose qu'une machine de convention. Comparez ce livre qui traite de l'idéal politique, et qui ne nous retrace qu'une sorte d'État vague, sans physionomie ni couleur, au premier livre de la Politique, ce Mvre incomparable, où Aristote analyse si merveilleusement la société et la famille ; au troisième livre, où il analyse, toujours par la même méthode, le citoyen et la souveraineté, et l'on verra la différence qu'il y a pour un auteur entre obéir à son propre génie ou à une habitude consacrée. Dans les deux livres que je viens de citer, Aristote est lui-même ; il est sans modèle dans l'antiquité ; il crée vraiment la politique d'observation comme science. Qu'y a-t-il d'étonnant que ce soit par là qu'il ait frappé les esprits, et que l'ou se soit habitué à le caractériser lui-même ?
11 ne ftiut pas sans doute refuser de reconnaître que déjà dans Platon, sous le rapport de l'observation politique, il y a des parties très-remarquables : par exemple, le huitième livre de la République, sur les révolutions des États, a été à peine surpassé par Aristote dans le dernier livre de la Politique. Il y a aussi dans les Lois beaucoup d'eicellentes vues. Cependant il est permis de dire qu'en général Platon procède beaucoup plus par construction que par observation. Il aime à faire des plans de républiques. 11 est plutôt législateur qjie savant : il semble plutôt donner des projets pour l'éducation des cités, que chercher à découvrir les lois générales des États : c'est un architecte politique. Aristote est un naturaliste. Je crois que cette distinction restera la vraie, malgré tous les rapprochements. Ces rapprochements, d'ailleurs, sont très-utiles pour restreindre et préciser l'opposition de ces deux grands génies ; mais ils ne doivent pas la faire disparaître.
J'ajoute que ce n*est pas seulement par la méthode, mais encore par le fond des choses, que la Politique d'Aristote s'éloigne de celle de Platon ; elle est infiniment plus libérale et populaire ; et le royaliste Hobbes a pu dire, avec quelque apparence de raison, que c'est par la Politique d'Aristote que les idées démocratiques se sont répandues dans l'Occident. Dans le dialogue du Politique, Platon avoue ses prédilections pour la monarchie paternelle ; il voit dans le roi le pasteur des peuples, l'éducateur des peuples, et il lui confère le droit de faire leur bonheur, avec ou sans lois, de gré ou de force. La République a un caractère oriental et théocratique qui ne peut être contesté. II est clair que la classe des philosophes correspond à la caste des prêtres en Orient, On voit que dans les idées de Platon le pouvoir vient toujours d'en haut, et est une véritable tutelle. Il confond la famille et l'État, et donne à l'État le gouvernement de la famille. Dans les Lois, à la vérité, il se rapproche des institutions grecques et populaires, mais c'est à regret, et en faisant le moins de concessions possibles. Aristote, au contraire, n'a aXicune prédilection pour les idées d'au-
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tocratie, ou même d*aristocralie exclusive. Il définit l'État, une réunion d'hommes libres et égaux. Il distingue soigneusement la famille de l'État, en ce qtie l'une repose sur l'autorité et l'obéissance, l'autre sur l'égalité et la liberté. Dans sa théorie de la souveraineté, il se prononce (toujours avec les réserves d'un esprit pratique) pour la souveraineté du plus grand nombre ; il place l'autorité de la loi bien au-dessus de l'autorité de l'homméi. Il comprend et admet la monarchie comme toute forme de gouvernement ; mais son vrai idéal est une république tempérée, fondée sur les classes moyennes. Sans doute iln'est pas moins sévère que Platon, pour le travail manuel, et il l'exclut rigoureusement des droits de cité : mais en cela il obéit au génie de l'antiqiiité. Toute part faite aux préjugés de son temps, il est, si l'on peut dire, un libéral. Platon, au contraire, se montre partout partisan du principe d'autorité. Je crois donc qu'il est exagéré de dire qu'Aristote a complètement adopté en politique les principes de Platon. Ce qui reste vrai, c'est qu'Aristote, malgré sa prédilection pour le résultat expérimental, a cependant eu un idéal en politique ; et que Platon, tout idéaliste qu'il fût, n'en a pas moins été aussi un grand observateur. Le génie est toujours complet, même lorsqu'il se développe de préférence dans un sens plutôt que dans un autre.