‹ Histoire de la science politiqueChapitre 49 sur 71 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE stoïcisme. — CICÉRON,

Erreurs et lacunes des doctrines de Platon et d'Aristote. — Le stoïcisme. — Principe de la liberté intérieure. — Principe de Tharmonie des êtres et de la cité universelle. — Théorie de la loi et du droit. — Principes de sociabilité. — Polémique contre l'esclavage. — Politique. — Polybe et Gicéron. — Théorie de la constitution romaine. Théorie des gouvernements mixtes. — Influence du stoïcisme sur le droit romain. — Théories sociales et politiques des jurisconsultes de Tempire. — Fin de l'antiquité.

Deux erreurs fondamentales, l'absolutisme de l'Etat et l'esclavage, communes l'une et l'autre à Platon et à Aristote, mais l'une exagérée par Platon, et l'autre par Aristote, corrompaient évidemment jusqu'à leur source même leur morale et leur politique. Au lieu de découvrir mieux que le présent, et d'enlrevoir quelque chose de l'avenir, ils ne tournèrent leurs regards que vers le passé. Ils prirent pour la vérité absolue les erreurs passagères d'une société imparfaite, et encore barbare : ils eurent surtout le tort de ne pas comprendre quelques-uns des signes nouveaux qui se manifestaient, d'avoir trop oublié les traditions deSocrate, dont la vie et la mort auraient dû faire comprendre à Platon que l'Etat n'est pas tout, et dont quelques paroles admirables, que nous avons citées, devaient apprendre à Aristote que le travail n'est pas servile.

CHAP. IV. — LE stoïcisme. — CICÉRON. 257

Il restait donc deux erreurs à combattre, deux vérités à introduire dans la philosophie morale et politique des anciens : l' apprendre à l'homme qu'il est quelque chose en dehors de l'Etat ; 2*» généraliser le titre d'homme, et étendre cette amitié, que Platon et Aristote n'avaient supposée qu'entre quelques hommes de privilège et de loisir. Telle fut l'œuvre du stoïcisme, que nous considérerons surtout par ces deux côtés.

Avant le stoïcisme, une école grossière et assez méprisée, mais qui eut quelques lueurs de grandeur, avait tenté déjà de rompre les liens artificiels qui dans l'antiquité enchaînaient l'homme à l'Etat : c'est l'école cynique (1). Fondée par un voOoç, Antisthène^ rendue célèbre par les extravagances et les mots heureux d'un Diogène, exilé, mendiant, esclave, cette école fut évidemment une protestation des classes populaires et méprisées contre la philosophie aristocratique de Platon et des autres socratiques. Enseignée auCynosarge, lieu consacré exclusivement aux voôoi, où ils avaient leur temple, leur gymnase, leur tribunal, cette philosophie énergique et insolente est plutôt ennemie des lois et de la société, que vraiment amie de l'humanité. Diogène disait, il est vrai, qu'il était citoyen du monde, et que le seul gouvernement digne de notre admiration était le gouvernement dé l'univers (2). Mais ces belles paroles ne cachaient peut-être qu'un grossier égoïsme. Ennemi de la patrie, de la famille, de la propriété (3), on ne voit pas par quels liens le cynique se

(1) Voy. sur l'école cynique et sur ses rapports avec le stoïcismci Texcellente et exacte thèse de M. Ch. Chappuis, Aniisthène, Paris,

(2) Diog. Laert. YI, 08, 72, 93.

(3) Diog. Laert. 72. Xén. ibid, Gonv., 4, 38.

serait rattaché aux autres hommes. Il ne plaçait la vertu que dans la force à souffrir les privations, et dans Findépendance de toutes les lois sociales. Il n'y avait là aucun principe de fraternité et de sociabilité. Néanmoins le cynisme, en attaquant les distinctions «artificielles maintenues par les lois, et en montrant des philosophes affranchis, esclaves, mendiants, servit dans une certaine mesure à changer les idées de l'antiquité, et à préparer le stoïcisme (1).

Le trait le plus frappant du stoïcisme, et celui par lequel il est resté le plus populaire, c'est la force, l'énergie, la violence envers soi-même, la révolte contre la nature, le mépris de la douleur, du plaisir, de la mort, de tous les accidents de l'humanité. Par là le stoïcisme est profondément antique. Son modèle, c'est Hercule, qui était également le dieu des cyniques; tous les grands citoyens de l'antiquité, qu'ils le sussent ou non, étaient stoïciens : rien ne ressemble plus au sage du stoïcisme que ces anciens citoyens de Rome, durs, inflexibles, esclaves du devoir, de la discipline, du serment, de la patrie, les Brutus, les Régulus, les Scévola, les Décius, et mille autres moins célèbres. Lorsque le stoïcisme rencontra les derniers citoyens romains, il trouva une matière toute prête pour ses doctrines; il

(1) Le sloïoisme a été très étudié eu France dans ces dernières années. M. Ravaisson en a exposé et interprété la doctrine avec science et profondeur, soit dans son admirable Essai sur la métaphysique d'Arislole (t. II), soit dans un Mémoire spécial (Mém, de tAcad. des inscriptions et belles4elireSj 1857). M. J. Denis, dajis V Histoire des théories morales de ranliquité, que nous avons déjà plusieurs fois citée, a surtout étudié la morale pratique, c'est-à-dire les préceptes de l'école stoïcienne. Enfin M. G. Marlha, dans ses Moralistes sous V empire romain (Paris, 1864), a mis en lumière avec beaucoup de finesse le point de vue trop oublié de l'action pratique du stoïcisme sur les âmes et sur les mœurs.

CHAP. IV. — LE stoïcisme. — GIGÉRON. Î59

fut la philosophie des derniers républicains, héros d'un inonde qui disparaissait.

Ce caractère mâle, énergique et viril a été assigné par les anciens comme le caractère propre de la philosophie stoïcienne. Cléanthe, l'un des premiers philosophes de l'école, disait que la vertu unique, c'est la force. Mais ce caractère est surtout frappant dans l'un des derniers stoïciens, dans Epictète.

Il semble que le poids de la servitude ait forcé Epictète à rentrer en soi-même et à chercher dans les profondeurs inaccessibles de son âme une liberté inviolable. Aucun philosophe n'a séparé avec plus de rigueur la vie de l'âme de la vie sensible et extérieure, et la liberté morale de la liberté apparente, c'est-à-dire du pouvoir d'agir en dehors de nous (i). Toute la philosophie d'Epictète repose sur la distinction de ce qui dépend de nous et de ce qui n'en dépend pas. Les actions de l'âme, le vouloir, le désir, le renoncement, sont en nous et à nous; mais les biens et les maux extérieurs ne nous sont rien. De là une indifférence complète pour tout ce qui, n'étant pas en notre pouvoir, doit être pour nous comme s'il n'était pas. Ce ne sont pas les choses mêmes qui nous troublent, mais les idées que nous en avons (2). La mort n'est point terrible, mais l'idée de la mort. Nous sommes donc nous-mêmes les auteurs de nos maux ; et comme nous pouvons changer nos idées et ne considérer les choses que comme elles sont, rien ne nous doit être terrible et rien ne nous doit troubler. Pour vivre tranquille, il ne faut pas demander que les choses arrivent comme on les désire, mais les vouloir

(1) Epict. Manuel, c. i-vi^

(2) Ibid.j ib.y c. x.

comme elles arrivent (1). Sois toujours dans la vie comme le matelot qui descend un instant sur la rive pour chercher quelque coquillage, toujours prêt à remonter dans le vaisseau sur Tappel du maître. Pour toi, une femme, des enfants, voilà les jouets qui te sont permis par celui qui gouverne ton vaisseau : sois toujours prêt à les quitter quand il t'appellera (â). Ne dis d'aucune chose que tu l'as perdue, mais seulement que tu l'as rendue. Ton fils est mort? tu l'as rendu. Ton épouse est morte? tu l'as rendue. Ton champ t'est enlevé? tu l'as rendu (3). Ne te tourmente pas de ne pas avoir de quoi vivre, d'avoir un esclave méchant; mieux vaut mourir, mieux vaut avoir un méchant esclave, que de vivre malheureux avec l'âme troublée (4). Sois dans la vie comme dans un festin : le plat passe-t-il devant toi? sers-toi avec discrétion. Passe-t-il sans s'arrêter? ne le retiens pas. Ne vient-il pas jusqu'à toi? attends avec patience. Agis-en de même dans la vie à l'égard des enfants, de ta femme, des magistratures, des richesses (5). Ne te tourmente pas du rôle que tu joues : ce n'est point ton affaire de choisir ton rôle, mais de le bien jouer (6). Ne te plains point de ton obsr curité : dépend-il de toi d'obtenir une magistrature, d'être invité à un festin? Tes amis, dis-tu, ne peuvent rien attendre de ton secours. Mais qui peut donner ce qu'il n'a pas? Vous me demandez d'acquérir des richesses, afin de vous en faire jouir : si je le puis, sans sacrifier l'honneur, la bonne foi, la générosité, mon-

(1) Epict. Manuel, c. xiv.

(2) Ibid., XIII.

(3) Ibid,, XVII.

(4) Ibid,, XVIII.

(5) Ibid,, XXIII.

(6) Ibid., XXV.

CHAP. IV. — LE stoïcisme. — GIGÉRON. 261

trez-moi le chemin, je le suivrai. Si vous me demandez de perdre ces biens précieux, qui sont vraiment à moi, pour en partager d'autres, qui ne sont pas de vrais biens, voyez comme vous êtes injustes et déraisonnables. Tu te plains de ne pas avoir la première place à table, ou les honneurs dans le conseil? Si tu n'as pas fait ce qui mérite ces récompenses, de quoi te plainstu? As-tu frappé aux portes d'un grand, lui as-tu fait ta cour humblement, l'as-tu accablé de menteuses flatteries? Si tu n'as rien fait de tout cela, pourquoi veuxtu ce qui ne s'achète qu'à ce prix ? Combien se vendent les laitues au marché? Une obole. Si tu ne donnes pas l'obole pour la laitue, as-tu véritablement moins que celui qui l'a donnée? Non, car il te reste ton obole. De même n'as-tu rien pour ce repas, ces honneurs que tu regrettes ? Bien au contraire : il te reste de n'avoir point loué ce que tu ne croyais point devoir louer, de n'avoir pas souffert l'insolence des valets (1).

Voilà bien le stoïcien, tel que nous le représente la tradition : fier, inflexible, presque dur, renfermé en soi-même, insensible aux émotions du cœur, et occupé par-dessus tout à défendre son indépendance. Tout en admirant cette forte et sublime morale, le sentiment populaire s'est toujours révolté contre elle, et on ne peut nier qu'il n'y ait quelque chose de vrai dans ce préjugé. La force n'est pas tout ni dans l'homme, ni dans la nature. Il semble que le stoïcisme n'ait pas assez compris les grâces et les douceurs qui se mêlent dans Funivers à l'exactitude des lois et à l'énergie des forces primitives des choses. L'auteur de la nature, qui sans doute devait savoir aussi bien qu'Epictète ce qui

(1) Epict. Manuel, c. xxxm, xxxiv.

262 LITRE I. — A5TIQCITÉ.

est vraiment bon et beau» a bien voulu créer une fleur au pied d'arbres gigantesques, et faire couler une eau tranquille au milieu de sombres rochers. Tous .les grands artistes imitateurs de la nature ont, sans y réfléchir, mêlé dans leurs peintures la douceur et l'énergie ; Achille et Ândromaque sont les créations du même poète. Ces contrastes sont aussi dans Thomme, et ils se doivent reproduire dans la morale, qui n'a pas pour objet de détruire l'homme, mais de donuer un développement réglé à toutes les puissances saines que la Providence a mises en lui. Platon Ta bien compris : il ne sépare pas dans le sage la force de la douceur, et c'est à la musique, à la philosophie et à l'amour qu'il confie le soin de fortifier à la fois et d'attendrir les âmes. Mais plus tard^ dans un temps de corruption grossière et de barbarie sans nom, les ornements de la vertu ne pouvaient paraître aux âmes fortes que des séductioûs inutiles : elles devaient éviter d'autant plus les pentes qui conduisent à la faiblesse, et de la faiblesse à la corruption. Au milieu d'une foule aveugle, le sage se faisait en lui-même un monde solitaire, où il vivait sans trouble, sans émotion tendre, sans espoir dans l'avenir, mais dans la sécurité d'une âme résignée à tout, plutôt que de s'humilier à ses propres yeux.

Ce principe d'une liberté intérieure, d'une force qui se suffît à elle-même, devait conduire le stoïcisme à séparer l'homme du citoyen, à l'affranchir du joug de l'Etat : l'étranger, le barbare, l'affranchi, le mercenaire, Tesclave peut être un homme, et le citoyen peut ne pas en être un. Le sage, qui est le seul roi, est aussi le seul citoyen. N'était-ce pas renverser tout le système du monde antique que de chercher le titre de l'homme ailleurs que dans le droit de cité?

CHA,P. IV. — LE stoïcisme. — CICÉRON. 263

Un autre principe stoïcien conduisait aux mêmes conséquences : c'est le principe de l'unité du genre humain, principe qui reposait lui-même sur un autre plus général encore, l'ordre universel, l'harmonie et la correspondance de toutes les parties de l'univers.

Il n'y a, dit Marc-Aurèle, qu'un seul monde, un seul Dieu, une seule loi, une seule vérité. De même qu'il n'y a qu'une seule lumière, quoiqu'elle paraisse se diviser sur les murailles, sur les montagnes et sur les objets divers, il n'y a qu'une âme qui se partage entre les êtres intelligents (4), Tous les êtres tendent à s'unir, la terre avec la terre, l'eau avec l'eau, et l'air avec l'air : les animaux se rassemblent, les abeilles, les poussins, les grands troupeaux sont des sociétés qui nous pré* sentent le modèle de ce que doit être la nôtre (2). Un poète a dit dans une pièce de théâtre : aO chère cité de Cécrops! » Chère cité de Jupiter, s'écrie Marc-Aurèle (3). Ce lien universel est si étroit qu'il ne peut rien arriver de bon ou d'utile à chacun, qui ne soît hon à l'univers ; et réciproquement ce qui sert à la ruche sert à l'abeille (4). Celui qui se sépare autant qu'il est en lui du i^este de l'univers, soit en s'indignant contre les accidents de la vie, soit en commettant quelque injustice, est semblable à un bras, un pied, une tête, coupés et séparés du corps (8). Il ne suffit pas de dire : je suis une partie du tout; il faut dire : je suis une partie du corps de la société humaine, et en général de la nature. Si l'univers entier forme

(1) Marc. Ant. 1. XII^ xxxii* (2J/&.1.1X, IX.

Page 1