IV, XXV
(4) Ib. 1. Il, m.
(5) Ih. 1. Yin, XXXVI.
une seule famille, à plus forte raison le genre humain. € Homo sum et nihil humani à me alienum puto. » Ce beau mot de Térence est le cri du stoïcisme. Il faut aimer l'homme, par cela seul qu'il est homme (1). Tous les hommes sont parents ; et comme leur mère commune est la nature, c'est-à-dire la raison de Dieu, commettre une injustice envers les hommes est une impiété (2).
Sur ce principe d'une raison universelle, lien commun des hommes et des dieux, Gicéron établit une théorie du droit, qui est le fondement de ce que nous appelons aujourd'hui le droit naturel. La science du droit, dit-il, ne se tire pas des éditsdes préteurs, ou de la loi des Douze Tables, mais de la philosophie même, ex intima philosophia. Or, la philosophie nous apprend qu'il y a dans tous les hommes une raison commune; cette raison, c'est la loi même : elle est dans les hommes, elle leur parle à tous le même langage, elle vient de Dieu, et elle nous unit à lui. Ce n'est pas une loi écrite, elle est née avec nous, nous ne l'avons pas apprise, reçue d'autrui, lue dans les livres, nous l'avons trouvée et puisée dans la nature même. C'est de cette loi qu'émane le droit. La loi, c'est le droit : par conséquent le droit, c'est la raison, puisque la loi est la raison même; et, étant la raison universelle, le droit l'est aussi : comme elle, il est divin ; comme elle, il est invariable, fondé dans la nature et non dans l'opinion. Il est absurde de supposer que la justice repose sur les institutions et sur les lois des peuples. Eh quoi! si les
(l)Cic. dtfO/)«c., 1. III, VI.
(2) Marc. Ant., 1. IX, i. Sén. ad LucU. 91 : Totum hoc, quo conUnemur, unum est etDeus; et socii sumus ejus et membra... 95. Natara nos cognatos edidit.
CHAP. IV. — LE stoïcisme. — CICÉROW . 265
lois sont faites par des tyrans I Qu'importe que ce soit ou un seul homme, ou plusieurs, ou tous ? Si tous les Athéniens avaient approuvé des lois tyranniques, auraient-elles paru justes par cette raison? 11 n'y a de justice que celle qui est fondée sur la nature : ce qu'un intérêt établit, un autre le détruit. Si les volontés du peuple, si les décrets des chefs de l'État, si les sentences des juges établissaient le juste et l'injuste, ils pourraient rendre juste le brigandage, l'adultère, le faux. Pour commettre un crime avec justice, il suffirait d'avoir les suffrages de la multitude. Tout ce qui est bon, a sa raison en soi-même et dans la nature. Juge-t-on du vrai et du faux par leurs conséquences, ou par leurs qualités intrinsèques? Il en est de même de la vertu, qui n'est que la nature perfectionnée par la raison. Il en est de même du droit; car ce qui est juste est vrai (i).
Ainsi, au-dessus de l'État, il y a la raison, le droit, la loi. Les Etats particuliers ne sont que des membresd'un grand tout, gouverné par la raison. Voilà l'État véritable, voilà l'idéal de l'État, voilà cette république universelle que Zenon rêvait entre tous les peuples, supprimant, dans son utopie, les cités particulières, comme Platon la famille et la propriété (2).
Ce n'était pas là seulement une utopie. Déjà, l'idée d'un droit des gens, jus gerUium (3), c'est-à-dire d'une
(1) Voy. Cicér. de Leg.y 1. 1, tout entier.
(2) Zenon (D. 1. Vil, 4, 37), et, avant lui Chysippe (D. 1. VU, 131), fidèles en cela aux traditions du cynisme, soutenaient à la fois le communisme et le cosmopolitisme.
(3) M. Egger, dans son curieux mémoire sur les Traités pubUcs dans raniiquUé, qui est en réalité une vraie histoire du droit des gens chez les anciens, fait remarquer avec raison (p. 96) que le mot jiis gentium, chez les Latins, ne signifie pas seulement les règles de droit commun chez les peuples, en opposition au droit civil des ro-
266 LITRE I. — ahuquitê.
justice entre les divers peuples, qui Yient tempérer et purifier les droits de la guerre commune à s^introduire dans les esprits. Le de. Ofpciis^ de Gicéron, est le furemier écrit , chez les anciens, où ce principe d*une justice même à Tëgard de Tennemi commence à se faire jour. Le droit fécial des Romains en était la première forme (1). Gicéron, s'appuyant sur l'autorité de ce droit sacré, recommande à ses concitoyens, à l'exemple de
leurs ancêtres, le respect des nations ennemies, la loyauté dans les alliances. Il ne veut pas .qu'à l'exécution d'un traité, -l'on sacrifie l'esprit à la lettre (2). Il ne veut pas qu'on éternise la guerre, quand la paix est saus péril (3). Il flétrit l'habileté d'un certain Q.. Fabius Labiénus qui, chargé de terminer une contestation de territoire entre Noies et Naples, avait adjugé à Rome l'objet du débat (4). Ainsi commençait à se faire jour l'idée d'une certaine fraternité entre les peuples, idée si ignorée des âges barbares, où l'étranger n'est autre chose que l'ennemi (5).
Il est aisé de comprendre que les principes précédents, si peu favorables aux préjugés de cité, devaient l'être moins encore à la doctrine de l'esclavage. Si le sage seul est vraiment libre, s'il est libre dans la pau-
mains, mais encore le droit que les peuples observent les uns à regard des autres. (Tite-Live I, xivj IV, xvii, xix, xxiij V, v, xxxvi, li.
— Sallust. Fragm. hist. id. Burnouf, p. 397. — Tacite, Ann. I, xli.
— Q. Curt. IV, II, § 17.
{\) De offic, I, XI. Belli quidem œquitas sanctissimô feciali populi romani jure prœscripta est.
(2) De offic, I, X. . . ut ille qui, quum triginta dierum essent cam hoste induciœ factœ, noctu populabatur agros, quod diurnœ essent pactœ, non noctivœ induciœ.
(3) Ib, I, XI... paci, quœ nihil habitura ait insidiarum semper est consulendum.
(5) On sait qu'Aoïtit avait les deux sens.
CHAP. IV. — LE stoïcisme. — CIGÉRON. 267
vpeté, dans la captivité, dans la servitude, si Épictète est plus libre que son mattre, s'il y a une liberté inviolable que ni la loi, ni la force, ni aucun accident extérieur ne peuvent faire fléchir, si enfin le seul esclavage est Tesclavage des passions, n'est-il pas évident que Tesclavage légal est une oppression, Tabus de la force, la honte de celui qui l'impose et non pas de celui qui le subit. Si tous les hommes sont parents, s'ils sont tous d'une même famille et d'une même race, s'ils ont une même raison, une même nature, un même auteur, comment croire qu'il soit permis aux uns d'opprimer les autres et de les réduire en servitude ? Le stoïcisme n'eût-il pas déduit ces conséquences^ elles se déduisaient d'elles-mêmes, par la force des choses, des principes posés.
On peut, à la vérité, mettre en question si le stoïcisme primitif a combattu l'esclavage. Un seul texte de Zenon ne suffirait pas pour conclure à l'affirmative (1). Mais dans les stoïciens romains, l'hésitation n'est plus possible. Je citerai les deux passages les plus importants : celui de Sénèque, et celui d'Épictète. Tout le monde connaît ce beau et célèbre morceau de Sénèque : « Us sont esclaves ? dites qu'ils sont hommes. Ils sont esclaves ? Ils le sont comme toi ! Celui que tu appelles esclave est né delà même semence que toi, il jouit du même ciel, respire le même air, vit et meurt comme toi (2). » Épictète est encore plus fort : il s'empare du principe même d'Aristote, pour le tourner contre l'es-
(1) Voici le texte de Zenon : Il y a, dit-il, tel esclavage qui vient de la conquête, et tel autre qui vient d*un achat; à l'un et à l'autre correspond le droit du maître, et ce droit est mauvais. » (Diog. Laert. vu, J.)
(%) Sén. ad Luc. 73. .
268 LITBE I. — AlITIQUITÉ.
clayage* « II n'y a d'esclaye natarel qae celai qui ne participe pas à la raison ; or cela n'est vrai qae des bêles et non des hommes. L'âne est un esclave destiné par la nature à porter nos fardeaux, parce qu'il n*a point en partage la raison et l'usage de sa volonté. Que si ce don lui eût été fait, l'âne se refuserait Intimement à notre empire, et serait un être égal et semblable à nous (1). > Épictète s'appuie encore sur le principe que nous ne devons pas vouloir aux autres hommes ce que nous ne voulons pas pour nous-mêmes. Or, nul ne veut être esclave ; pourquoi donc se servir des autres comme d'esclaves? Telles étaient les pensées d*Épictète et de Sénèque dur l'esclavage. Mais, par une rencontre qui prouvait encore mieux que toutes ces maximes l'égalité naturelle des hommes, les deux plus beaux génies du stoïcisme à Rome se trouvèrent aux deux extrémités des conditions sociales : Épictète, Marc-Aurèle, un esclave, un empereur, animés d'une foi commune, étaient sans doute un merveilleux témoignage de cette nouvelle fraternité, dogme commun des stoïciens et des chrétiens ; et^ par un renversement qui confondait tout, la Providence avait voulu que l'esclave fût le maître, et l'empereur le disciple.
Le plan de cet ouvrage ne nous permet pas d'insister sur un point qui nous parait aujourd'hui bien démontré, c'est que le principe de la sociabilité a été compris par les derniers stoïciens de la manière la plus lai^e; que d'Âristote à Marc-Âurèle, la philosophie ancienne a toujours été en développant les idées d'humanité, de bienveillance, d'égalité. La seule question qui, pour quelques esprits, semble encore en suspens, c'est de
(1) Àrr» Ent. d*£pict. ii, 8, 10.
CHAP, lY. — LE stoïcisme. — ClCÉRON., 269
savoir si la philosophie ancienne est arrivée par ellemême à ces nouvelles conséquences, ou si elle les doit à une influence venue d'ailleurs. Or, à notre avis, pour celui qui étudie la philosophie antique dans tout son développement, la réponse ne saurait être douteuse. Que trouvez- vous en effet dans Platon? Un principe qui, entendu dans toute sa force, suffirait à lui seul pour porter ces conséquences dont on s'étonne : c'est qu'il y a une société naturelle entre l'homme et Dieu;. c'est que l'objet de la science et de la vertu est Dieu. En plaçant si haut le principe et le modèle du bien, Platon affranchissait, sans le savoir, l'homme des fausses conventions, des lois arbitraires, du joug de l'inégalité. Mais il ne vit pas ces conséquences, et laissa le citoyen opprimé par l'État, tout en appelant le sage à une vertu idéale, supérieure à la vertu politique. Aristote va plus loin que Platon : il comprend admirablement le principe de la sociabilité ; il dit que rien n'est plus doux pour l'homme que la société de l'homme ; il unit les hommes à la fois par la justice et par l'amitié; enfin sa morale serait la morale universelle, s'il n'avait admis l'esclavage. Ainsi, quelles limites séparent la morale d' Aristote et de Platon de la morale des derniers stoïciens? Deux choses : la cité et l'esclavage. Or, voyez, après Aristote, les révolutions qui mêlent et confondent tous les États, Alexandre en Asie, les Grecs en Egypte, en Syrie, jusque dans les Indes ; les Romains en Grèce, en Judée; les Juifs et les Grecs à Rome; les républiques partout détruites, l'empire romain établissant partout l'unité; en même temps, l'épicurisme dissolvant les liens politiques; le stoïcisme forçant l'homme à rentrer en lui-même, à se séparer de la nature, des accidents extérieurs, de la pauvreté, de la misère, de l'exil, de
Tesclavage ; un Gléanthe travaillant de ses mains, et tous les premiers stoïciens sortant des rangs les plus humbles de la société : la doctrine de l'unité du monde, de la république universelle, de la loi reine des mortels et des immortels, formant de tous les hommes une même famille ; la bienfaisance enfin proclamée par Cicéron, comme une vertu égale à la justice. Je demande si, après trois ou quatre siècles d'un pareil travail, il est étonnant que l'idée de la cité et celle de l'esclavage se soient affaiblies, atténuées, évanouies enfin dans cette philosophie humaine et généreuse que nous admirons. Je demande s'il est plus difficile à la raison humaine de comprendre que les hommes sont frères, que de comprendre que la fin dernière de la vertu est l'amour de Dieu. Or, saint Augustin lui-même reconnaît que c'est là le fond de la philosophie de Platon.
Le cosmopolitisme stoïcien conduisait naturellement à l'indiflGérence politique (l),et quoique, à Rome, l'opposition politique se soit principalement recrutée parmi les stoïciens, ce n'était là qu'une rencontre particulière due aux circonstances. Au fond, le stoïcisme était une doctrine morale et religieuse plus que politique. Il eut à l'égard de la république ou de l'État une attitude à peu près semblable à celle que prit plus tard le christianisme. Avant saint [Augustin, les stoïciens distinguaient déjà les deux cités, la cité du ciel et la
(1) Plut. Stoic. rep» ÎO, 1.- Tov ^povtjtov xal xwpâTiAova tlfox wx éXt'^foirpà'YpiCva. Cependant ils faisaient une réserve. — Stob. Ecl, H, 186. noXiTcucoOou TOV oofov XM (AoXtaTfli Iv ralç Totaûratç iroXiTttai; t»*» ifufariiinjtuç Tivi irpoxvinQV irpoç rkç TcXtiaic iroXireia;. Mais de telles républiques, il n*y en a pas.
CHAP, IV. — LE StOICISME. — CICÉRON. 271
cite de la terre, et ils recommandaient de sacrifier la seconde à la première (1).
La science politique ne fit donc pas de grands progrès chez les stoïciens. Selon Gicéron, ils en avaient traité avec quelque subtilité, mais d'une manière peu populaire et peu pratique. C'est jusqu'à Cicéron luimême qu'il faut aller pour trouver, après Aristote, un traité politique de quelque importance; encore sa République ne nous est-elle parvenue que mutilée. Telle qu'elle est, elle est du plus haut intérêt, sinon par son originalité propre, au moins comme le seul ouvrage politique qu'ait produit le génie romain.
Qui ne croirait que ce peuple romain, d'une politique ' si prudente, si profonde, et si avisée, eût dû donner naissance à des publicistes de génie. Il n'en fut rien. A Rome, la politique pratique fut admirable, et la science politique négligée : la gloire même d'avoir le premier analysé les ressorts de la constitution romaine n'appartient pas à un Romain, mais à un Grec ; et ce fut Polybe, l'historien des guerres puniques, qui ajouta ce beau chapitre à la politique d' Aristote. Cicéron, si l'on en juge du moins par les fragments mutilés de sa République^ n'a guère fait que s'approprier et traduire dans sa belle langue les fortes considérations de Polybe (2).
Polybe reconnaît avec Aristote six espèces de gou-
(1) Sén. de OliOy iv, l : Duas respublicas animo complectamur, alteram magnamet vere publicam, qua Dî atqiie hommes continentur. . . aiteram cui nos ascripsit conditio nascendi. Ep. 68^ 2; cum sapientl rempublicam ipso dignam dedimus, id est muDdum, non est extra rempublicam, etiamsi recesserit ; imo fortasse relicto uno angulo in majora atquo ampliora transit. — Cf. Epict. Dissert. III, 22, 83. Sur le cosmopolitisme stoïcien, voyez Zeller, die philosophie der Grie* chen, t. III, p. 275 sqq.
(2) Polybe, 1. VI, c. i, m, viii, ix.
272 LIVRE I. — ATmQUITÉ.
vernement, trois bonnes et trois mauvaises. Il expose ensuite comme Platon, mais non pas tout à fait dans le même ordre, la succession des gouvernements. Il lui emprunte cette pensée que la société civile est née des débris du genre humain épargnés par les grandes inondations, les catastrophes physiques qui ont signalé l'origine du monde. Faibles, dépouillés, désarmés, les hommes se sont confiés à la protection du plus fort d'entre eux et du plus courageux. L'autorité ne fut donc d'abord que l'apanage de la force. Mais peu à peu les idées de l'honnête et du honteux, du juste et de l'injuste se répandirent dans les esprits. On vit des enfants trahir leurs parents et l'on condamna leur ingratitude : on vit un homme rendre le mal à celui dont il avait reçu le bien ; cette injustice blessa toutes les âmes. On applaudit au contraire celui qui, au péril de sa vie, essayait de défendre les faibles et de leur faire du bien sans aucune vue d'intérêt : ces différents faits inspiraient peu à peu au cœur et à l'esprit des hommes des sentiments et des jugements dont se devait former insensiblement la noble idée de la justice. Les chefs de cette société primitive cherchèrent d'abord à gouverner par l'équité plus que par la force, et changèrent la monarchie en royauté. Mais leurs descendants, enivrés par le long usage et les séductions éblouissantes d'une autorité sans limites, ne virent plus dans le pouvoir qu'une liberté de tout faire, au lieu de la charge difficile de faire le bien, et changèrent à leur tour la royauté en tyrannie. L'aristocratie succède à la tyrannie, l'oligarchie à l'aristocratie, la démocratie à l'oligarchie. Le peuple une fois maître se contente d'abord de la liberté et de l'égalité : mais bientôt il veut davantage : égaré par les ambitieux et
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par sa propre corruption, il aspire à la domination, il ne réye que spoliation et brigandage ; il opprime à son tour, et par cet excès il appelle sur lui une nouvelle oppression : la passion l'aveugle et le livre à celui qui sait le séduire et l'enchaîner, il fournit lui-même les armes à de nouveaux tyrans. Ainsi s'accomplit le cercle du gouvernement des Etats.
On le voit, chacune de ces formes de gouvernement dégénère nécessairement et se change en son contraire. Gomme la rouille naît avec le fer et les vers avec le bois, de même chaque espèce de constitution a en soi naturellement son défaut, qui devient le principe de sa ruine. Cesi pourquoi les plus sages législateurs ont cru conjurer ce malheur inévitable par une combinaison des trois gouvernements primitifs, afin de corriger leurs défauts les uns par les autres. Lycurgue est celui qui accomplit avec le plus d'art cet heureux dessein. Dans sa république, le roi, les grands, le peuple partagèrent la souveraine puissance, et ce partage, loin de causer la division, produisit un équilibre favorable au maintien de l'Etat. Chaque force tient l'autre en respect, et le tout demeure stable comme un vaisseau que les vents poussent également de tous côtés. Le gouvernement de Rome est une application plus belle encore du même principe.
Polybe nous a laissé une admirable analyse de la constitution romaine à l'époque des guerres puniques. Il y retrouve les trois gouvernements, mêlés avec tant d'art, qu'il est impossible de distinguer si la constitution est monarchique, ou aristocratique, ou populaire : à considérer les consuls, vous diriez une monarchie ; le sénat, une aristocratie ; le peuple, une république : c'est un mélange de ces trois choses et un partage si
ingénieux de la soaverainetë entre les trois pouvoirs, que chacun est à la fois nécessaire aux deux autres, et ne peut à son tour se passer d'eux. Le consulat ou magistrature suprême est divisé entre deux chefs, qui, à la guerre, ont le pouvoir absolu, commandent dans la paix à tous les magistrats, président le sénat, convoquent les assemblées populaires^ rédigent les rapports, font les sénatus-consultes et les lois de suffrages, et ont enfin toutes les apparences du pouvoir royal. Mais outre que leur pouvoir est divisé et annuel , ils dépendent du sénat et du peuple en tant de choses, qu'autant ils ont les mains libres pour le bien, autant ils les ont liées pour le mal. Le sénat par la disposition des deniers et dés travaux publics, par le droit d'arrêter le consul au milieu de ses entreprises les plus avancées, et enfin par le privilège de décerner le triomphe ; le peuple, de son côté, par le droit d'appel, par le droit de condamner seul à mort, par sa prérogative de ratifier les traités et les déclarations de guerre, d'appl'ouvei- ou de rejeter les lois, et surtout par le veto de ses tribuns, opposaient au consul, et s'opposaient l'un à l'autre une résistance qu'aucun pouvoir n'était capable de vaincre, et dans laquelle chacun se retranchait. Fort pour se défendre, on était impuissant pour se détruire, et de ces résistances diverses ramassées en un faisceau se formait un corps uni, actif et indissoluble.
Telle est la constitution que Polybe et après lui Cicéron nous présentent comme le modèle des constitutions politiques.
La République de Cicéron ne ressemble à celle de Platon que par le titre. Il ne trace pas le plan d'une république imaginaire et toute philosophique; mais il ne disserte pas non plus comme Âristote sans modèle
CHAP. IV. — LB STOiaSME. — CICÉRON. 275
et sans idéal, sur les diverses espèces de cilës et leurs divers systèmes de gouvernement. Sa prétention est de réunir ces deux méthodes en une seule, d'établir^ comme Platon, les principes vrais et philosophiques de l'Etat, et de les appliquer à un exemple réel, à un type où se réunissent à la fois le possible et le juste, et qu'approuvent également l'expérience et la raison (1).
Gicéron définit heureusement la république ou TEtat, la chose du peuple {respopuli)^ et fixe à tous les gouvernements, quelle que soit leur forme, un seul objet, le bien du peuple. Ces gouvernements sont au nombre de trois, et ont chacun leurs mérites et leurs imperfections (2). Le gouvernement démocratique a pour lui la liberté; car il n'y a point de liberté sans égalité. Dans la démocratie le droit est égal pour tous ; ainsi tous les citoyens n'ont qu'un même intérêt, qui est celui de l'Btat, c'est la seule forme de gouvernement à laquelle s'applique exactement la définition. Là seulement le peuple est libre, puisqu'il dispose de tout. Dans les autres gouvernements il est sujet, et le despotisme des gpands est encore plus dur que le despotisme d'un roi. L'aristocratie à son tour reproche au gouvernement démocratique ses tumultes, conséquences de son principe de liberté absolue contraire à la nature même de l'état social, sa prétendue égalité qui met sur le même niveau les plus belles intelligences et la multitude la plus méprisable, et qui, pour satisfaire l'envie du plus grand nombre, ôte le principe des grandes actions. Le gouvernement de plusieurs est de tous les gouvernements le plus conforme à la nature ; un seul ne peut
(1) De Rep. II, ii. Voyez le beau travaU de M. ViUemain sur la République de Cicéron.
pas tout voir, tout savoir, tout diriger : M'un autre côté la foule est trop ignorante et trop passionnée pour gouverner avec justice et avec prudence. L'aristocratie se place entre les deux et se recommande par la modération. Enfin de ces trois gouvernements primitife, celui qui parait avoir la préférence de Cicéron, c'est la monarchie. Il y a quelque chose qui me plaît, dit Cicéron, dans ce nom paternel de roi, dans cette image vénérable d'un chef de famille qui voit ses enfants dans ses concitoyens et n'y voit point d'esclaves. La démocratie a pour elle la Kberté ; l'aristocratie, la sagesse, mais la royauté nous attache par l'amour. La supériorité de la royauté se prouve par l'exemple de l'univers, de l'âme humaine, de la famille. Un seul dieu commande au monde, Jupiter ; une seule puissance à la passion, la raison ; un seul chef à la famille, le père. A l'origine, les peuples choisirent naturellement le gouvernement d'un seul ; c'est ce qui eut lieu à Rome, qui vécut heureuse pendant deux cents ans sous cette forme de gouvernement ; et dans les circonstances graves, elle se confie encore à un seul, et lui livre une autorité vraiment royale.
On le voit, à l'époque de Cicéron, l'aversion de la royauté s'était bien affaiblie dans les esprits. Un fidèle citoyen, un ami sincère de la république, pouvait penser et dire que le gouvernement royal était le meilleur des gouvernements. Il est vrai qu'autant il est favorable et complaisant pour la royauté, autant il est sévère pour la tyrannie.
Cependant, malgré sa préférence pour le gouvernement royal, Cicéron aime encore mieux, comme Polybe, l'heureux équilibre d'un gouvernement mélangé, où un pouvoir suprême et royal réuni à l'autorité d'une
CHAP. ly. — LE STOÏCISME. — GIGÉRON. 277
classe distinguée, et k une certaine liberté du peuple» satisfasse à la fois le besoin d'ordre et celui d'égalité, qui se rencontrent dans la nature humaine (1). Ce gouvernement doit être le plus stable de tous, parla mesure et le tempérament qui y régnent. C'est la condition de tout ce qui est tempéré de durer longtemps; et toutes les extrémités se changent rapidement dans leurs contraires : omnia nimia in contraria cofivertuntur (2).
Polybe nous a expliqué les ressorts de la constitution romaine. Gicéron démonte ces ressorts, et nous en développe l'origine et le progrès (3). Son second livre de la République est une véritable histoire de Rome, et de ses institutions. La constitution de Rome fut originairement toute monarchique. Une révolution la renversa. La royauté détruite reparut divisée et diminuée sous le nom de consulat : le peuple continua à n'avoir, qu'une faible part aux affaires : le sénat fut le pivot de cette constitution nouvelle. Une seconde révolution, par l'institution du tribunat, par la permission des mariages entre plébéiens et patriciens, donna enfin au peuple sa part légitime de liberté et d'égalité, et compléta la constitution. Ainsi de l'alliance et de l'équilibre des différents ordres, depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbles, se forma dans l'État un accord parfait, semblable à l'harmonie, qui, dans un chant, résulte de l'union des tons contraires ; ce que les musiciens appellent harmonie, les politiques l'appellent concorde (4)* Sans doute le tribunat fut une institution qui pouvait devenir menaçante par le grand pouvoir qu'elle accor-
(1) De Rep.,l,ih.
(2) Ih. 44.
(3) Jbid, 1. II, tout entier.
(4) /Wd., ibid. 41.
278 LIVRE I. — AirnQUITÉ.
dait au peuple ; mais le peuple eût été plus dangereux encore sans un chef qui le dirige et le contient : le tribunat désarme la jalousie naturelle du peuple, et le délivre de la crainte d'être opprimé. Enfin, la royauté une fois détruite, il fallait au peuple non pas une liberté de nom» mais de fait(l). Gicéron, malgré ses sympathies' évidentes pour l'aristocratie, admettait donc la part du peuple dans les affaires de l'État. Il défendait l'institution du tribunat contre les critiques exagérées de son frère Quintus; et il pensait qu'une aristocratie tempérée par le pouvoir populaire, et par une certaine autorité semblable à celle des rois, valait mieux qu'une aristocratie simple.
C'est ici peut-être le lieu de nous demander ce qu'il faut penser de cette théorie du gouvernement tempéré ou mixte, qui doit occuper une si grande place dans les débats de la politique moderne. Cette théorie était déjà en germe dans Aristote^ et même dans Platon. Mais remarquons qu'Aristote s'était contenté d'observer, avec admiration, il est vrai, qu^un semblable équilibre s'est rencontré à Sparte et à Carthage, sans en conclure toutefois que cette combinaison fût absolument la meilleure en politique. Platon avait dit aussi dans \eaLois qu'il était bon de tempérer l'une par l'autre, la monarchie et la démocratie, c'est-à-dire l'autorité et la liberté. Mais ni lui ni Aristote, dans le tableau qu'ils ont présenté du gouvernement parfait, n'ont imaginé un pareil équilibre. Le fond de leurs conceptions, c'est toujours la république plus ou moins ans* tocratique, telle qu'elle existait dans l'antiquité, et non pas un véritable gouvernement mixte, fondé sur Topposition et sur la balance des pouvoirs, et composé
(1) De Ug. m, 10.