‹ Histoire de la science politiqueChapitre 51 sur 71 · CHAP. IV. — LE STOÏCISME. — CICÉRON · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — LE STOÏCISME. — CICÉRON

à la fois de royauté, de noblesse et de peuple. II est donc vrai de dire que cette théorie, depuis si célèbre, appartient à Polybe et à Cicéron plutôt qu'à Platon et à Âristote : ceux-ci recommandaient le gouvernement tempéré et ceux-là le gouvernement pondéré.

Historiquement, la théorie de Polybe est-elle vraie ? Rome fut-elle un gouvernement pondéré, où la royauté, Taristocratie, la démocratie se balançaient et se faisaient équilibre ? Je ne le crois pas : le consulat, en effet, ne peut être considéré comme un pou voir quasi-royal : une autorité annuelle et divisée entre deux personnes, quelque grande qu'elle puisse être, n'a jamais été une royauté; autrement, il n'est pas un seul gouvernement au monde qui ne soit monarchique, puisqu'il n'y a pas de gouvernement sans chefs, au moins temporaires : à ce compte^ Venise aurait été une monarchie, et la république des États-Unis en serait une encore aujourd'hui. Il faut donc retrancher la monarchie de la constitution politique de Rome, et n'y voir que la transaction savante du peuple et du patriciat pour protéger à la fois la sagesse politique et la liberté populaire. Il &ut remarquer aussi que la constitution romaine n'a, pour ainsi dire, jamais offert cet équilibre parfait qu'admirait Polybe ; sauf le moment des guerres puniques, où la balance du pouvoir fut à peu près égale entre les deux classes, on peut dire que la constitution romaine a toujours été en mouvement, et je la définirais volontiers la transformation continue d'une ariscratie en démocratie ; lorsqu'elle fut devenue toute démocratique, elle périt, et tomba sous le gouvernement despotique.

Mais que conclure de la théorie en elle-même? Nous aurons occasion d'y revenir plus d'une fois. Indiquons

seulement ici une objection importante. Ce qu'il y a de vrai dans le principe de Polybe et de Cicéron, c'est que tout gouvernement absolu, soit monarchique, soit démocratique, soit aristocratique, est un gouvernement ou injuste, ou faible, et au contraire qu'un gouvernement fort, durable, équitable, doit être tempéré : c'est ce qu'avaient dit Aristote et Platon. Mais un gouvernement ne peut-il être tempéré, sans être pondéré, doitil se composer nécessairement de trois termes ; doit-il, sous peine de périr, être à la fois royal, aristocratique et populaire? C'estcette théorie qui nous paraît quelque peu artificielle et utopique. Car il peut très-bien se faire qu'un des éléments vienne à manquer : par exemple, à Rome, la royauté ; dans tel autre État, l'aristocratie. Il y a mille moyens de tempérer, de limiter, de modérer l'action du gouvernement, sans le composer nécessairement de ces trois termes fondamentaux, qui peuvent très-bien ne pas se rencontrer ensemble à un moment donné, ou qui, pour mieux dire, se rencontrent bien rarement. Il est vrai^ comme le dit Platon, qu'il faut concilier l'autorité et la liberté; mais cette conciliation a eu lieu dans des gouvernements qui n'étaient pas monarchiques. Il est vrai aussi, comme le dit Aristote, qu'il faut concilier l'égalité naturelle et l'inégalité de mérite ; mais cette conciliation a pu avoir lieu dans des gouvernements qui n'étaient pas aristocratiques. Enfin, pour emprunter à un politique célèbre du XVI® siècle (1) une pensée qui nous paraît trèsjuste, ce ne sont pas les formes de gouvernement qu'il faut concilier, mais leurs principes : l'unité d'action qui est propre à la monarchie, la supériorité du mérite

(l) Bodin.

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qui est propre à raristocratie, la liberté politique et l'égalité civile, caractères propres à la démocratie.

Après Cicéron, on ne retrouve plus à Rome de doctrines politiques. Si le stoïcisme primitif avait négligé la politique, le stoïcisme de l'empire l'abandonna entièrement. Ce n^était plus le temps des études politiques, que celui où une puissance sans bornes avait détruit jusqu'aux derniers vestiges de l'ancienne liberté romaine. Le stoïcisme fut en général la doctrine des rares citoyens restés fidèles à la république dans les corruptions de l'empire : c'était une philosophie de résistance et d'opposition qui, apprenant avant tout à braver la mort, convenait à ceux qu'une vertu particulière ou un caractère distingué désignait naturellement à la jalouse surveillance des tyrans. Plus tard, le stoïcisme donna seul quelque gloire à l'empire, en animant de son esprit deux de ses plus grands princes. Enfin, s'il ne produisit jamais de grands ouvrages politiques, il eut l'honneur de fonder le droit romain et d'achever l'entreprise de Cicéron, qui, nous l'avons vu, avait le premier appliqué la philosophie au droit, et essayé de rapprocher le droit écrit du droit éternel. Les grands jurisconsultes de l'empire^ les Gains, les Paul, les Papinien, les Ulpien, les Modes tus, tous élevés à l'école du stoïcisme, introduisirent dans le droit les grandes maximes qui s'étaient jusqu'alors renfermées dans les livres des philosophes. Au droit littéral de l'ancienne Rome, qui fondait la famille sur le pouvoir, la propriété sur le privilège du citoyen romain, et la sainteté des contrats sur les conventions écrites, le droit stoïcien substitua une justice plus humaine et plus conforme à l'équité naturelle (1). « Yivre honnéte-

(1) 8ur ce point, consultez la savante Histoire du droit civil de

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ment» ne faire de tort à personne, rendre à chacun le sien (1) : » tels sont les principes universels du droit, selon Ulpien. Ce sont des préceptes de morale. Les jurisconsultes définissent le droit naturel, c celui que la raison naturelle établit entre les hommes : * ils en reconnaissent l'éternité, l'immutabilité : ils refusent de le sacrifier au droit civil. « L'intérêt civil, dit Gains, ne peut pas corrompre les droits naturels. » Ils font reposer les droits du père de famille sur la bonté et non la férocité (2) : principe manifestement dirigé contre les droits exagérés du père de famille dans l'ancienne législation. La loi des Douze Tables n'admettait de principes dans les conventions que les écritures, et ne faisait aucune part à la bonne foi. Le droit naturel réclame encore. « Il est grave de manquer à la foi, * dit Ulpien. « Le contrat, selon Ulpien^ tire son origine de l'affection réciproque et du désir de se rendre service ; car la société repose sur un certain droit de fraternité (3). » Ajoutons enfin toutes ces belles maximes que Ton ne peut assez admirer : « Il ne faut pas faire payer au fils innocent la peine du crime de son père. Il vaut mieux laisser un crime impuni que de condamner un innocent. La peine a été établie pour l'amélioration des hommes (4). » Enfin les jurisconsultes stoïciens, fidèles aux doctrines de l'école, posaient en principe « que la

Rome et du droit français de M. Laferrière, t. II, I. m, c. 1, et son Mémoire spécial sur la question. — Gomp. Influence du Christianisme sur le droit Romain, par M. Troplong.

(1) InsiiU, 1. I, 1. 1, g 3.

(2) Dig., 1. XLVIII, t. ix, 5.

(3) IHg., 1. XVIl, t. II, c. 3.

(4) Nu Hum patris delictum innocenti fllio pœn» est (Ulpien). Satius est impunitum relinqui facinus nocentis, quam innocentem damnare {Ulpien y Dig. xlviii, t. xix, 5). Pœna constituitur ad emendationem hominum {Paul),

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servitude est un état contre nature (1) : » principe qu'ils^ démentaient sans doute en maintenant la servitude dans les lois, mais qui n'en était pas moins la condam-^ nation de ces lois, mêmes et le désaveu des mesures qu'elles sanctionnaient.

Mais en même temps que les jurisconsultes exprimaient ces idées si grandes, si favorables à l'humanitér au droit, à l'équité, signes de la révolution qui s'accomplissait dans la société ancienne, ils consacraient en môme temps une autre révolution, qui avait changé l'ordre politique de l'antiquité : c'était le triomphe du pouvoir absolu. « Le bon plaisir du prince, voilà la loi, ditlesageUlpien. Quidquid principi plaçait^ legishabét vigorem (2). » Qu'eût dit un Gaton, un Scipion, un Aristide, un Phocion, en entendant de telles paroles ?^ Il ne les eût pas comprises, et se fût demandé s'il était en Perse, et si cette maxime venait d'un courtisan du grand roi. Mais ce n'était plus en Asie, en Perse, dans les gouvernements barbares que la monarchie absolue était reléguée : c'était maintenant à Rome même qu'elle avait son siège, à Rome, la reine du monde, aujourd'hui l'esclave d'un Tibère, d'un Néron, d'un Caracalla.

Cependant, en proclamant la doctrine du pouvoir absolu, les jurisconsultes conservaient encore le souvenir de la liberté antérieure. Car ce pouvoir, sur quoi étaitil fondé ? Sur la force? On n'eût osé le dire. Sur le droit divin? Cette doctrine n'était pas encore connue. Il restait que le pouvoir du prince reposât sur la cession du peuple. « C'est le peuple, dit Ulpien, qui, par la loi

(1) Jure naturali omnes homines liberî ab initio nascebantur.- (ImtiU 1. 1, t. II, g 2.) Servitus est constitutio juris gentium qu& quis^ dominio alieno contra naturam subjicitur. iJnsL 1. 1, t. lu, g 2.)

(2) Inst. 1. 1, t. m, g 6.

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Segia, a transmis au peuple le souverain pouvoir (1). » Doctrine de la plus haute importance, que nous retrouverons au moyen âge, au xvi* siècle, au xvii® siècle, et qui, avec le principe du droit divin, a défrayé depuis tous les défenseurs de la monarchie absolue.

Ainsi la société antique reposait sur deux principes: la liberté politique, Tesclavage civil. Aristote, dans sa politique, avait réduit le problème à ces deux termes. Les jurisconsultes semblent l'avoir renversé. A la liberté politique ils substituent la doctrine du pouvoir absolu, et à l'esclavage civil ils semblent vouloir opposer, en principe du moins, l'égalité naturelle. Quel sujet de méditation ! L'égalité et la liberté paraissent deux poids contraires qui ne peuvent réussir à se faire équilibre, et dont l'un ne peut monter sans que l'autre s'abaisse. L'antiquité a connu la liberté politique, mais avec quel cortège d'oppressions et d'iniquités ! Les faibles opprimés par les forts, les pauvres par les riches, les esclaves' par les maîtres, les plébéiens par les patriciens, les alliés par les conquérants, la Grèce par Athènes ou par Sparte, le monde par Rome. Mais voici l'égalité qui tend à se répandre, les classes à se confondre, les cités à s'unir, les provinces à devenir égales entre elles: Rome est à son tour conquise par ceux qu'elle a conquis. C'est le moment oii la liberté disparait du monde, et tous ces progrès s'accomplissent à l'ombre d'un despotisme sans nom. Qui pourra se décider entre les deux termes de ce dilemme? Qui pourra regretter la république romaine ou la république d'Athènes, c'est-à-dire la liberté de quelques-uns et l'esclavage du plus grand nombre? Mais, d'un autre

(1) InsL 1. 1, t. II, g 6.

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côté, qui se féliciterait de la destruction de quelques préjugés, en voyant le monde entier dans la servitude» et la vertu condamnée au silence, à Fexil, au suicide? La seule chose certaine, c'est qu'il est plus facile de perdre que de gagner. La liberté avait disparu de la terre, tandis que l'égalité ne feisait que des progrès bien lents et bien incertains.

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