CHAP. III. — SAINT THOMAS D*AQUIN
de l'âme, il faut plutôt obéir à la puissance spirituelle qu'à la temporelle; mais que pour ce qui touche au bien civil, il vaut mieux obéir à la puissance séculière, à moins que les deux puissances ne se retrouvent réunies en une seule, comme elles le sont dans le pape, qui occupe à la fois le sommet des deux puissances, qui tUriusque potestatis apicem tenet (1). Ce dernier trait semble ramasser dans la personne du souverain pontife la totalité du pouvoir spirituel et temporel.
Cependant saint Thomas ne reconnaît pas à l'Église le droit de condamner et de déposer les princes infidèles (2). Il fait ici une distinction. En elle-même, dit-il, l'infidélité ne répugne pas à la souveraineté ; car la souveraineté, avons-nous dit, est de droit humain. La distinction des fidèles et des infidèles est de droit divin : or, le droit divin ne supprime pas le droit humain. Un prince infidèle peut, il est vrai, perdre son droit de souveraineté. Mais ce n'est pas à l'Église qu'il appartient de punir l'infidélité chez ceux qui n'ont jamais reçu la foi. Quant à ceux qui l'ont reçue, ils peuvent être punis par sentence, • et il est juste qu'ils le soient : autrement il pourrait en résulter une grande ruine pour la foi. Par conséquent, aussitôt qu'un prince apostat a reçu une sentence d'excommunication, ses sujets sont, ipso facto^ dispensés de l'obéissance et de leur serment de fidélité. On objecte l'exemple de Julien l'apostat, auquel l'Église n'a pas ôtéson pouvoir. Saint Thomas répond :' Dans ce temps-là l'Église n'était pas assez puissante pour contraindre les princes de la terre, et voilà pourquoi elle a toléré que les sujets continuassent d'obéir à Julien l'apostat. Enfin, saint Thomas cite
(1) Ihià. q. Lxvn^ a. 1.
(2) îhià* q, x, a. 10, et q. lu, a. 2.
l'autorité de Grégoire Vil : ce qui nous fait assez comprendre le fond de sa pensée.
Pour compléter la doctrine de saint Thomas sur les rapports de l'Église et de l'État, il faut savoir ce qu'il pensait du droit de punir les hérétiques. Sa doctrine, sur ce point, est celle du moyen âge tout entier. « H est bien plus grave, dit-il, de corrompre la foi, qui est la vie de l'âme, que de falsifier la monnaie, qui ne sert qu'aux besoins du corps. Si les faussaires et autres malfaiteurs sont justement punis par les princes séculiers, à plus forte raison les hérétiques convaincus doivent-ils être non-seulement excommuniés, mais punis de mort, juste occidi. L'Église témoigne d'abord sa miséricorde pour la conversion des égarés : car elle ne les condamne qu'après une première et une seconde réprimande. Mais si le coupable est obstiné, l'Église, désespérant de sa conversion et veillant sur le salut des autres, le sépare de l'Église par la sentence d'excommunication, et le livre au jugement séculier, pour être séparé de ce monde par la mort. Car, ainsi que le dit saint Jérôme, les chairs putrides doivent être coupées, et la brebis galeuse séparée du troupeau, de peur que la maison tout entière, tout le corps, tout le troupeau, ne soit atteint de la contagion, gâté, pourri et perdu. Arius ne fat qu'une étincelle à Alexandrie. Mais pour n'avoir pas été étouffée d'un seul coup, cette étincelle a enflammé l'univers (1). » Telle a été la doctrine officielle de la théologie au moyen âge. On voit par là combien est menteur le faux-fuyant par lequel on justifie quelquefois du moyen âge, en en rejetant la faute sur le pouvoir séculier. Telles étaient les doctrines d'un des plus
(1) Summ. Theol. 2. 2. q. xi, a. 3.
CHAP. III. — SAINT THOMAS d'AQUIN. 425
grands esprits de ce moyen âge, que quelques personnes mal éclairées regrettent si peu raisonnablement.
Voilà la politique certaine et authentique de saint Thomas telle qu'on peut l'extraire de ses ouvrages les plus importants, la Somme théologique et le Commentaire sur les sentences. Cette politique est incontestablement libérale; elle limite le sens absolu du mot de saint Paul : Toute puissance vient de Dieu ; elle reconnaît des bornes au pouvoir du prince ; elle place dans la multitude le principe de la souveraineté; elle autorise enfin, dans certains cas, la déposition du mauvais prince par ses propres sujets. Mais par-dessus tout plane le pouvoir ecclésiastique. Cependant, ce n'est qu'incidemment que saint Thomas traite de cette autorité suprême; et quoique sa pensée soit assez nette, elle n'est cependant pas assez développée pour qu'on puisse déterminer exactement dans quelle mesure il l'entendait.
Nous retrouvons à peu près les mêmes doctrines, mais avec certaines modifications, dans le De regimine principum (1). Le caractère principal de ce livre est l'incohérence des doctrines. Faut-il attribuer cette incohérence à la composition du livre, qui peut avoir eu plusieurs auteurs ; à la diversité des autorités, que les écrivains du moyen âge sont toujours obligés d'invoquer en même temps et de concilier comme ils peuvent ; enfin à l'incohérence même de la société politique du temps, dans laquelle tous les principes se trouvaient en quelque sorte mêlés et juxtaposés? Quoi qu'il en soit de ces explications, il est certain que cet ouvrage présente un mélange assez confus de doctrines absolu-
(l) Voy. plus haut, p. 414.
listes et démocratiques, couronnées par une absolue théocratie.
Saint Thomas^ ou l'auteur quel qu'il soit du De regimine principurriy commence par établir la nécessité d'un gouvernement. Son principe, emprunté à Aristote, c'est que la société est naturelle. Or, la société est une multitude : toute multitude a besoin d'une direction pour être conduite à sa fin. La société a donc besoin d'un gouvernement. Il faut un pouvoir qui veille à l'intérêt commun, tandis que chaque particulier ne songe qu'à son bien propre ; de même que l'âme, dans le corps, est chargée de veiller au bien de tous les membres ; de même que le premier ciel commande à tous les astres, la créature intelligente à tous les corps, et enfin la divine Providence à l'univers (1).
Or, le gouvernement peut être juste ou injuste. Le gouvernement est juste lorsque le chef gouverne dans l'intérêt commun, injuste lorsque le chef ne gouverne que dans son propre intérêt. Le premier est un gouvernement d'hommes libres, le second est un gouvernement d'esclaves : car celui-là est libre qui existe pour lui-même, qui est cau^e de ses propres actions, gui sui causa est; celui-là est esclave, qui est la chose d'autrui, qui id, quod est y alterius est. Or, lorsque le gouvernement ne gouverne que pour lui-même, il traite ses sujets en esclaves : car il s'en sert, non pour eux, mais pour lui. Quand il cherche le bien commun, il sert les sujets, au lieu de s'en servir ; il leur laisse, par conséquent, la liberté de leurs actions (2).
Saint Thomas considère donc comme le caractère propre du gouvernement juste la liberté des sujets, et
W De reg.princ, 1, 1, c. i.
(2) Ib, ih.
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comme le signe du gouvernement injuste leur esclavage : le mauvais gouvernement est celui qui est semblable au pouvoir du maître sur l'esclave ; et le bon gouvernement est, au contraire, celui qui commande à des hommes libres. Il est vrai qu'il y a dans cette expression d^hommes libres une certaine confusion: faut-il entendre par là simplement que les sujets ne sont pas des esclaves, et ne sont pas traités en esclaves, eu bien qu'ils sont des citoyens^ jouissant de certains droits et d'une certaine liberté politique? Il suffît, dit saint Thomas, pour que le sujet soit libre, que le chef gouverne dans l'intérêt commun, et non dans le sien propre. Dans ce sens, les sujets sont libres, même sous un gouvernement monarchique.
C'est en effet la royauté ou la monarchie que saint Thomas considère comme le meilleur gouvernement (1). Le bien de l'Ëtat est l'unité. Or, qui peut mieux procurer l'unité que ce qui est soi-même un? De plus, le gouvernement doit être, autant que possible, conforme à la nature : or, dans la nature, le pouvoir est toujours un. Car dans le corps c'est un seul organe qui domine, le cœur ; dans l'esprit, c'est une seule faculté, la raison : les abeilles n'ont qu'un roi, et l'univers entier n'a qu'un chef, qui est Dieu. Enfin, l'expérience pVouve que les pays qui ont plusieurs chefs périssent par les dissensions^ et que ceux qui n'en ont qu'un jouissent de la paix, de la justice et de l'abondance de toutes choses. Par ces raisons, le gouvernement d*un seul est le meilleur des gouvernements.
Mais de quelle sorte de royauté l'auteur du De régimine principum entend-il parler? Est-ce de la royauté absolue ? Est-ce d'une royauté limitée, tempérée, subor-
(\) Ib. c. II.
428 LrVRE II. — CHRISTIANISME ET MOYEN AGE-
donnée? Dans la vraie pensée de saint Thomas, celle que nous connaissons déjà par ses ouvrages authentiques, le prince n'est que le représentant du peuple. En est-il de même dans le traité qui lui est attribué et que nous analysons? C'est ce qui semble résulter du passage suivant :
Si le meilleur gouvernement est la royauté, le pire de tous est la tyrannie (1); il faut donc avisw à ce que le roi ne puisse pas devenir un tyran (2). Pour cela, il faut d'abord choisir pour roi un homme dans des conditions telles qu'il ne soit pas probable qu'il dégénère en tyran. En même temps, il faut lui ôter Toccasion de faillir, et limiter tellement sa puissance, qu'il n'en puisse abuser (3). Que si enfin sa tyrannie se déclare, il faut la supporter pendant un temps : car en agissant contre la tyrannie on court des risques plus graves que la tyrannie elle-même. La tyrannie vaincue en suscite de nouvelles. Quelques-uns ont pensé que dans une insupportable tyrannie il était permis de tuer le tyran. Mais quoi de plus funeste que de permettre à chacun, selon ses décisions privées, d'attenter à la vie des chefs, même des tyrans? Le peuple perdra bien plus à la perte d'un bon roi, qu'il ne gagnerait à la disparition d'un mauvais. Ce n'est point par les conseils et les actions de chaque individu, mais par le recours à l'autorité publique, qu'il faut agir contre un tyran. D'abord s'il appartient au droit d'une multitude de choisir un roi {provider e de rege)^ cette même multitude pourra, sans injustice, défaire le roi qu'elle avait fait, et refréner sa puissance, s'il en abuse. On ne devra point l'accuser
(1) De reg. princ, 1. 1, c. vu..
(2) Ib. c. VI.
(3) Ib. Ut tyrannidis subtrahatur occasio... ut in tyrannidem de facile deciiaare non possit.
CHAP, III. — SAINT THOMAS d'AQUIN. 429
d'infidélité, lors même qu'elle s'est soumise à perpétuité. Car, en gouvernant mal et contrairement aux devoirs d'un roi, le tyran a mérité qu'on rétractât la promesse faite. Si c'est quelque autorité supérieure qui a le droit d'aviser au choix d'un roi dans l'intérêt du peuple, c'est d'elle qu'il faut attendre le remède. Enfin, s'il n'y a point de recours humain contre le tyran, il faut recourir à Dieu, qui change le cœur des tyrans, et les frappe (!)•
Dans ce passage très-célèbre, l'auteur fait entendre évidemment que la monarchie, pour ne point dégénérer en tyrannie, doit être élective et limitée. Car, pourquoi recommanderait-il de n'élever au trône (promovere in regem) que celui qui ne paraît pas pouvoir devenir tyran? Un tel choix n'est pas possible dans une monarchie héréditaire. En second lieu, saint Thomas dit expressément que l'autorité du roi doit être tempérée de façon à ne point tomber facilement dans la tyrannie : or, cela est-il possible, si l'on n'impose point à la royauté certaines limites? Enfin remarquons que dans ce passage le tyrannicide est expressément condamné, mais que le droit de déposer le roi est reconnu. Seulement ce droit n'est pas absolu ; c'est lorsqu'il appartient à la multitude de choisir le roi, qu'il lui appartient aussi de le déposer. Hors ce cas, il faut s'en rapporter à un pouvoir supérieur, qui évidemment, dans la pensée de l'auteur, est le pouvoir de l'Église.
Même dans ces limites , il faut- reconnaître que de telles pensées ne manquent pas de hardiesse ; et on ne peut nier que ce ne soient là les premiers germes des doctrines démocratiques modernes. Mais il faut prendre
(l) Voy. tout Te ch. VI du K I.
430 LIVRE lU — CHRISTIANISHE ET MOYEN AGE.
garde d'exagérer ces inductions, et de voir dans le De regimine principum une sorte de Contrat social du moyen âge. D*abord, comme nous l'ayons signalé déjà, les idées de l'auteur sont fort incohérentes, et à côté des principes que nous venons d'exposer, on en rencontre d'autres assez différents. De plus, cette démocratie est couronnée par la théocratie .
Saint Thomas établit une nouvelle division entre les pouvoirs : le pouvoir despotique et le pouvoir politique (1). Qu'est-ce que le pouvoir despotique? C'est le pouvoir du maître sur l'esclave, domini ad servum (2). Qu'est-ce que le pouvoir politique? C'est le pouvoir établi dans certaines villes ou provinces, gouvernées soit par un seul, soit par plusieurs, mais selon certains statuts, certaines lois, certaines conventions (3). Le pouvoir despotique est donc la même chose que le pouvoir tyrannique, et le pouvoir politique, la môme chose que le pouvoir limité. Mais nous avons vu que, selon l'auteur, le pouvoir tyrannique est le pire des gouvernements, et que pour ne point dégénérer en tyrannie, le pouvoir royal doit être limité. Si tel est le caractère du pouvoir politique, ne devons-nous pas en conclure que c'est le pouvoir politique, c'est-à-dire limité par des lois, qui a la préférence de l'auteur?
Il n'en est pas ainsi cependant ; et ici vient une comparaison pleine d'équivoque et de confusion entre le pouvoir despotique, le pouvoir politique et le pouvoir royal, qu'il est bien difficile de démêler. Essayons cependant d'en venir à bout (4).
(1) L.II, c. vni.
(2) Ib, c. IX. ï
(3) Ib, c. VIII.
(4) L. II, c. viii et iz tout entiers; et 1. III, c. ii, tout entier.
CHAP. III. — SAINT THOMAS d'AQUIN. 431
Le pouvoir despotique est le pouvoir du maître sur l'esclave. Cherchons d'abord si un tel pouvoir est légitime (1). L'auteur du De regimine prindpum n'a pas sur ce sujet le moindre doute. L'autorité d'Aristote et celle de saint Augustin sont décisives pour lui. Il y a, dit-il, des degrés entre les hommes, comme entre toutes les choses. De même que l'âme est appelée à commander au corps, et qu'entre les puissances de l'âme, les unes doivent commander et les autres obéir, de même parmi les hommes il en est qui sont naturellement appelés à commander aux autres ; il en est d'autres qui manquent de raison, et qui ne sont propres qu'aux travaux serviles. Il y a donc des esclaves par nature. Telle est, dit l'auteur, l'opinion du Philosophe dans le premier livre de la Politique. Mais il ne fait aucune objection à cette opinion, et la prend comme sienne. Bien plus, Aristôte avait dit que l'esclavage né de la guerre est injuste; l'auteur, au contraire^ le reconnaît comme juste légalement ; et il trouve que cette loi a sa raison : c'est d'inspirer un plus grand courage aux combattants. Enfin, le pouvoir despotique ou du maître sur l'esclave eût été injuste dans l'état d'innocence ; mais il a été justement introduit par le péché : tel est l'avis de saint Augustin.
Ainsi l'auteur du De regimine principum admet l'esclavage autant qu'on peut l'admettre, et pour toutes les raisons par lesquelles on peut l'admettre. 11 admet avec Aristôte qu'il y a un esclavage naturel ; avec saint Augustin, que l'esclavage est né du péché ; avec les jurisconsultes, que l'esclavage est né de la guerre et de la convention. Toutes les doctrines des apôtres, des Pères de l'Église sur l'égalité des hommes ont complètement
(1) L. II, c. X ; et 1. Ill, c. IX,
432 UYRE U. — CHBISTIAinSMS ET MOYEN AGE.
dispara : il n*en reste pas trace. Le principe de Tinégalit^ a repris toute la force qu'il avait dans l'antiquité, et il est même appuyé par des raisons nouvelles.
Mais si saint Thomas admet le pouvoir domestique du maître sur l'esclave, admettra-t-il le pouvoir despotique du chef sur les sujets? Non, sans doute, puisque, selon lui, nous l'avons vu, la tyrannie est le pire des gouvernements. £t en effet, saint Thomas distingue avec soin le pouvoir royal du pouvoir domestique (1). Le roi est pour le royaume, et le royaume n'est pas pour le roi {regnum non est propter regem^ sed rex propter regnum). La fin du pouvoir royal, c'est de faire prospérer le royaume, et d'assurer le salut des sujets. La bonté du roi n'est qu'un reflet de la bonté de Dieu, par lequel il est roi. Or, Dieu gouverneles hommes non pour soi-même, mais pour leur salut; ainsi doivent faire les rois et les maîtres de l'univers.
Saint Thomas établit^ dans une suite de chapitres pleins d'intérêt, les conditions et les devoirs du pouvoir royal (2). Tout ce que ce pouvoir essayait alors de conquérir peu à peu sur l'anarchie féodale, saint Thomas en démontre le droit et la nécessité. Il faut que le roi ait la force nécessaire pour faire le bien ; qu'il ait des forteresses, des troupes, des propriétés personnelles, un trésor bien fourni. En retour, il recommande au roi d'user activement et utilement de toutes ses forces ; et il résume dans deux grandes œuvres le devoir et l'autorité royale : 1** la défense du territoire; 2* l'assistance des faibles et le soulagement des malheureux. Admirons surtout ce nouveau devoir prescrit à l'autorité publique. Cette nouveauté est un des grands côtés de la poli- Ci) L. III, c. II.
(2) Liv. II tout entier.