‹ Histoire de la science politiqueChapitre 61 sur 71 · CHÀP. III. — SAINT THOMAS D'AQUIN, ETC · texte numérisé non relu

CHÀP. III. — SAINT THOMAS D'AQUIN, ETC

là le régime féodal , qui a été en effet une sorte de confédération militaire, sous le gouvernement d*un chef? Mais ce principe d'unité et de concentration était précisément ce que le régime féodal était le moins disposé à admettre. On voit déjà apparaître ici la doctrine monarchique ; et Ton se souvient que Fauteur écrit entre le temps de saint Louis et celui de Philippe le Bel.

Egidius ramène, comme Âristote, à trois relations principales, ou décompose en trois sociétés la société complexe de la famille : la société du mari et de la femme, du père et des enfants, du maître et des serviteurs.

Egidius établit l'indissolubilité du mariage : c'est là encore un point' qui n'est pas dans Âristote, et qui indique un état de société nouveau. Il prouve sa thèse par les deux raisons suivantes : 1° l'amitié qui doit exister entre époux, et qui ne subsiste que si chacun est fidèle à sa parole et n'abandonne pas l'objet de son choix ; 2<» le bien des enfants, qui exige que les parents s'en occupent en commun. Il montre encore que l'homme doit se contenter d'une seule femme et la femme d'un seul mari, par des raisons du même ordre.

Quant au gouvernement de la maison, il faut distinguer le gouvernement du mari, du père et du maître. La femme ne doit pas être gouvernée comme les enfants; ni la femme et les enfants comme les esclaves. Gomme Aristote, Egidius compare le pouvoir paternel au pouvoir royal et le pouvoir conjugal au pouvoir républicain. Entre le mari et la femme, il intervient des lois et des pactes ; entre le père et le fils, il n'y a aucune convention. Le mari ne commande à la femme que dans des limites déterminées par des lois mutuellement consenties : le père ne commande que selon sa

volonté. Le premier pouvoir est en quelque sorte particulier, le second total ; le premier vient du choix, le second de la nature (1).

Mais quelque différence qu'il y ait entre le pouvoir conjugal et le pouvoir paternel, ils sont l'un et l'autre bien différents du pouvoir despotique, ou celui du maître sur l'esclave. L'auteur démontre ainsi, et par des raisons assez faibles, empruntées du reste à Âristote, la différence de la femme et de l'esclave. La femme est née pour la génération, et non pour le service. Or la nature n'est pas comme les ouvriers de Delphes. Elle ne fait pas le même instrument pour deux usages différents. Chez les barbares, il est vrai, la femme est la même chose que l'esclave : mais cela n'est pas étonnant puisque chez les barbares il n'y a pas de maître naturel. Le barbare peut être défini celui qui est étranger à luimême, qui ne se connaît pas lui-même. Le barbare est donc celui qui manque de la raison et de l'intelligence. Mais c'est là précisément la définition même de l'esclave. C'est donc la même chose d'être barbare ou esclave. I)onc il n'est pas étonnant que la femme soit esclave chez les barbares. Mais il n'en résulte pas qu'elle soit naturellement esclave. Une seconde raison, non moins faible, c'est que la maison sera imparfaite et pauvre, si la femme est en même temps servante. La seule raison digne d'un docteur chrétien est celle qu'Egidius donne en dernier : elle se tire de l'égalité de l'homme et de la femme. « Quoique l'homme, dit-il, soit supérieur par la raison, il n'y a pas entre lui et la femme la différence du maître à l'esclave : elle est plutôt comme sa compagne, tanquam soda (2). »

(1) L. I, p. I, c. XIV et XV.

(2) L. II, p. I, c. XV.

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C'est par des raisons analogues que l'auteur démontre la diflTérence du pouvoir paternel et du pouvoir du maître. Le pouvoir paternel est bien royal, et n'est pas soumis à des règles et à des conventions ; mais il n'est pas arbitraire. Le père commande à son fils pour le bien du fils ; le maître à l'esclave pour son bien propre. Le père s'aime lui-même dans le fils, et il y voit un témoignage de sa propre perfection (1).

Egidius enfin passe au gouvernement des serviteurs. Ici encore, il admet la théorie d'Aristote (2). Il reproduit tous ses arguments sans paraître se douter que l'Évangile puisse y avoir changé quelque chose. L'esclave, dit-il, est un instrument animé, de même que l'instrument est un esclave inanimé. Ce sont l'un et l'autre des choses possédées i ils ne diffèrent qu'en ce que les uns sont des instruments animés, les autres des instruments inanimés. Ceux qui manquent d^intelligence doivent être dirigés par ceux qui en ont : car ils sont, par rapport à eux, comme l'âme par rapport au corps, et l'instrument par rapport à l'ouvrier. De plus, on voit que les bêtes domestiques trouvent leur salut dans- la direction de l'homme : or, les stupides (insipientes) sont par rapport aux hommes instruits comme la brute est à l'homme (quel argument pour un chrétien!) Donc, comme il est naturel que la brute obéisse à l'homme, il est naturel que les ignorants obéissent aux hommes instruits. Outre l'esclavage naturel, seul reconnu par Arislote, Egidius reconnaît encore un esclave légal. Car, dit le philosophe, c'est selon le juste légal que les vaincus sont esclaves des vainqueurs. Mais Egidius n'ajoute pas, qu'Aristote

(1) L. II, p. II, c. n*

(2) L. II, p. III, c. I et II.

trouve cela très-injuste. Il donne lui-même deux arguments en faveur de l'esclavage légal : l"" les l^islateurs ne trouvant pas une marque certaine pqiir discerner ceux qui sont véritablement esclaves, ont trouvé naturel que les vainqueurs à la guerre commandassent aux vaincus. 2° Cette loi est en faveur des vaincus. Car les vainqueurs à la guerre sont enclins à Thomicide. Mais leur intérêt les oblige à conserver les vaincus : et en eflTet, servus vient de servare. Ainsi Egidius , comme Tauteur de l'ouvrage précédent, admet à la fois les raisons d'Aristote en faveur de l'esclavage naturel, et les raisons des jurisconsultes en faveur de l'esclavage légal. On peut donc considérer comme un fait certain que la théologie scholastique a accepté l'esclavage, qu'elle y a souscrit sans réserve, sans hésitation, qu'elle l'a défendu par toutes les raisons que l'on peut invoquer ; et cette question que l'on pouvait croire tranchée à la fin de l'antiquité, par les attaques communes du christianisme et du stoïcisme, est arrivée jusqu'aux temps modernes, et presque jusqu'à nos jours, dans le même état et dans les mêmes termes.

Egidius fait entrer dans le gouvernement de la maison la possession des biens. Il en donne plusieurs raisons plus ou moins bonnes, mais dont l'une cependant est remarquable. Elle se tire de la dignité humaine. A l'égard des choses corporelles et sensibles , dit-il , l'homme est la créature la plus digne; et il a un empire naturel sur elles : il est donc naturel qu'il leur commande et qu'il s'en serve pour son usage : mais cela même, c'est les posséder : la possession des biens de la terre est donc naturelle. Aussi ceux qui renoncent à de tels biens, et se proposent de vivre sans possessions temporelles, ne vivent pas comme des hommes

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