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et choisissent une vie céleste, ainsi que ceux qui renoncent au mariage et à la société, et qui sont, selon l'expression du Philosophe, ou des hommes ou des dieux (1).
Doit-on voir dans l'ouvrage d'Egidius une pensée dominante et réfléchie? ou n'est-ce qu'une reproduction scholastique et morte de la morale et de la politique d'Aristote ? Il y a, je crois, quelque chose de plus. L'auteur dédie son livre au futur Philippe IV, et il veut lui apprendre la différence entre un bon et un mauvais gouvernement, entre la royauté et la tyrannie ; leçon qui sans doute n'était pas inutile à ce prince éminent, mais peu scrupuleux. C'est donc dans la dédicace qu'il faut chercher l'esprit et la pensée du livre.
« Tous les exemples de la nature nous attestent que rien de violent n'est perpétuel... Un chef d'Etat, qui veut perpétuer son empire, doit faire des efforts pour que son gouvernement soit naturel. Or, un gouvernement n'est naturel que s'il ne repose pas sur la passion et sur la volonté, mais qu'étant le gardien du juste, il ne commande rien sans raison et en dehors de la loi. Si, selon le Philosophe, celui-là est naturellement esclave, qui a pour lui les forces du corps, mais qui n'a pas l'intelligence, celui-là est naturellement maître qui l'emporte par la sagesse et par la prudence. »
Le principe d'Egidius est donc la distinction entre le gouvernement naturel et le gouvernement violent, le premier fondé sur la raison et la violence, le second sur la passion et le caprice. Egidius, moins hardi que saint Thomas d'Aquin^ ne parait point accorder aux sujets le droit de résister à la tyrannie. Mais en établissant que la tyrannie est un état contre nature, et que ce qui
(l)L. lI,p.III, C.V. ' .
est contre la nature ne peut pas durer, il semble menacer les tyrans d'un châtiment, dont le peuple est nécessairement l'instrument.
Quoi qu'il en soit, Ëgidius se fait une idée très-grande et très-élevée du gouvernement lorsqu'il dit : L'homme qui possède naturellement le libre arbitre, ne commande véritablement que lorsqu'il commande librement et volontairement, et lorsque les sujets lui obéissent de même. Ce qui est violent et contre nature ne peut pas durer. L'histoire atteste qu'aucun tyran n'a trouvé le bonheur dans la tyrannie. Il est plus digne de l'homme de commander à des hommes libres qu'à des esclaves. Car les hommes libres sont meilleurs que les esclaves (1). On demande si le roi doit être juste et équitable? C'est demander si la règle doit être réglée. Le roi, c'est la loi animée, comme la loi est un prince inanimé. L'injustice et l'iniquité enlèvent aux rois leur dignité royale. Ils ne sont plus dignes d'être rois. Non tune digni sunt ut sint reges (2).
Quelles sont maintenant les opinions d'Egidius sur la grande question du moyen âge, les rapports du pouvoir civil et du pouvoir religieux? Cette question n'est pas même effleurée dans le De regimine principum. D faut en chercher la solution dans d'autres écrits. Parmi ces écrits, il en est un attribué généralement à Gilles de Rome, et recueilli sous son nom dans la collection de Goldast : c'est le De utraque potestate^ traduit en français au xiv* siècle par Raoul de Presle, conseiller de Charles V; il est tout à fait contraire au pouvoir ecclésiastique, tout à fait favorable au pouvoir civil. D'où l'on avait conclu qu'Egidius devenu archevêque de
(1) L. I, part. I, c. X.
(2) L. I, p. U, c. XIII.
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Bourges, après avoir été précepteur de Philippe le Bel, avait pris le parti de ce prince dans sa querelle avec Boniface VIII.
Mais cette conjecture paraît en contradiction avec les faits. D'ailleurs l'authenticité du De utraque potestate souvent contestée est tout à fait démentie par un autre ouvrage, inédit, il est vrai, mais parfaitement authentique, et dont l'analyse nous a été donnée récemment par M. Charles Jourdain (!)• Ce nouveau traité est intitulé De ecclesiastica potestate^ et il en est question dans les historiens de Tordre de saint Augustin^ Gandolfo et Ossinger. Il en existe un manuscrit à la Bibliothèque impériale de Paris ; et c'est de ce manuscrit que M. Jourdain a eu connaissance.
Le De ecclesiastica potestate est certainement un des ouvrages les plus curieux du moyen âge sur cette question ; car aucun, à notre connaissance, n'est allé aussi avant dans les doctrines théocratiques. Nous en rapporterons, d'après M. Jourdain, les principaux arguments. Je laisse de côté toutes les raisons exposées dans la première partie. Elles n'ont rien de nouveau, et se rencontrent dans tous les écrits du même genre. C'est surtout dans la seconde partie, qui traite du pouvoir de l'Église sur les biens temporels, que se rencontrent les opinions vraiment excessives. Selon l'auteur, nonseulement l'Église a le droit de posséder des biens temporels ; mais elle a une juridiction naturelle sur toute espèce de biens de ce genre. La destination des choses temporelles est l'utilité du corps. Le corps est subordonné à l'âme, et l'âme l'est à son tour au souverain pontife. Nos âmes, nos corps et nos biens, tout relève
(l) Voyez la note savante et curieuse donnée par M. Gh. Jourdain au Journal général de Tinstruction publique, 24 et 27 février 1858.
de lui. Alors même que celte dépendance n'existe pas en fait, méconnue qu'elle est par les passions des hommes, elle subsiste en droit; elle constitue pour les fidèles une dette dont ils ne peuvent pas absolument s'affranchir (1). Il est évident que l'art de gouverner les peuples consiste à les coordonner aux lois de l'Église, comme la matière est coordonnée à la forme (2). Telle est l'étendue de la puissance ecclésiastique, qu'elle comprend méipe les propriétés privées, et que, par exemple, le possesseur d'un champ ou d'une vigne ne peut pas les posséder justement, s'il ne les possède sous l'autorité de l'Église et par l'Église (3). L'enfant qui a recueilli la succession paternelle est moins redevable à son père qu'à l'Église ; car si son père l'a engendré selon la chair, l'Église l'a régénéré selon l'esprit, et autant l'esprit l'emporte sur la chair, autant les droits que sa régénération spirituelle lui confère, l'emportent sur ceux qu'il tient de sa génération charnelle. Sans le baptême et sans les sacrements, que sommes-nous, sinon des esclaves du péché, des créatures rebelles à qui cette désobéissance a enlevé toute espèce de droits, non-seulement sur les biens de l'éternité, mais encore sur ceux
(1) p. n, c. 4, fol. 14, yo; «Patet quod omnia temporalia sunt sub dominio Ecclesiae coUocata) et si non de facto; quoniam multi forte huic juri rebellantur, de jure tamen et ex debito temporalia summo pontifici sunt subjecta, a quo jure et a quo debito nullatenus possunt absolvi.»
(2) G. 6, fol. 18, v° : «Patet ergo, quod terrena potestas et ars gubemandi populum secundum terrenam potestatem, est ars disponens materiam ad dispositionem ecciesiasticse potestatis. »
(3) Ibid.^ foi. 20, v®: « His ergo declaratis, volumus descondere ad propositum et oslendere quod nullum sit dominium cum justitia, nec rerum temporalium, nec personarum laïcarum, nec quonimcumque, quod non sit sub Ecclesia et per Ecclesiam, ut agrum vel vincam, vel quodcumque quod habet hic homo, vel ille, non possit babere cum justitia, nisi habeat id sub Ecclesia et per Ecclesiam. n C'est exactement la doctrine des Lois de Manou exposée plus haut^ p. 14.
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de la vie présente ? L'Église seule, en nous réconciliant avec Dieu, nous fait recouvrer ce que nous avons perdu, et légitime en nos mains les possessions qui composaient l'héritage de nos pères (1 ). Mais quoi ! les infidèles qui n'ont pas été régénérés par le baptême, les chrétiens eux-mêmes qui n'ont pas été purifiés de leurs fautes par la pénitence, tous ceux qui vivent en dehors de l'Église, ne sont-ils pas, malgré leurs souillures, les justes propriétaires des biens qu'ils possèdent? Non, répond Ëgidius; cette possession en leurs mains n'est pas légitime ; elle a lieu contre la vérité et le droit. Tout ce que nous avons, nous l'avons reçu de Dieu; si nous ne l'employons pas pour la gloire de Dieu, si nous nous élevons contre l'Église de Dieu, nous ne sommes que des dépositaires déloyaux et dSniques détenteurs des dons de la Providence (2).
Cet ouvrage d'Egidius Romanus peut être considéré comme le point culminant des doctrines théocratiques au moyen âge. On y reconnaît l'exagération qui est d'ordinaire le signe des pouvoirs qui vont tomber. Echo des prétentions exorbitantes de Boni face VIÏI, il
(1) Ibid.j fol. 20, V** : « Vides ergo quod ad justam et dignam posscssionem renim plus facit regeneratio per Ecclesiam quse est spiritualis, quam generatio prima qusB fuit camalis.» Fol. 20, v° : <f Magis es domiuus possessioiiis tuaa et cujuscumque rel quam habcs, quoniam es EcclesisB filius spiritualis, quam quoniam es ûlius patris carnalis. » Gap. IX, fol. 23, Y**: «Quilibet ûdeles quoties in peccatum mortale labuntur et per Ecclesiam absolvuntur, toties omnia bona sua, omnes honores, omnes potestates et facultates suas debent recognoscere ab Ecclesia, per quam absoluti facti sunt talibus digni quibus, cum peccato serviebant, orant indigni. »
(2) Gap. XI, fol. 26, v^ : a Volumus ad ipsam possessionem, et dominium et polestatem infidelium nos convertere ostendentes, quod nullam posscssionem, nullum dominium, nullam potestatem possunt infidèles habere vere et cum justitia. » Ibid, fol. 27, v: «A Deo habemus res temporales et dominia et potestates, quoniam non est potestas, nisi a Deo : quanto ergo magis haec omnia habemus a Deo, tanto sumus magis injusti possessores, si inde non servjmus Deo. »
nous fait pressentir la réaction éclatante du quatorzième siècle contre ces doctrines insensées. Le progrès de la théocratie s'arrête. Les défenseurs du pouvoir civil s'élèvent de toutes parts, et remplissent de leurs écrits le siècle qui va s'ouvrir. La philosophie de saint Thomas pâlit et s'efiace. C'est le moyen âge qui se dissout et qui disparaît.