VIII INTRODUCTION
vertu, parce qu'ils ne peuvent atteindre qu'à une vertu imparfaite? Ainsi des politiques. Accordonsleur que l'honnêteté parfaite est impossible; il n'en est pas moins vrai que cette honnête parfaite est la loi de leurs actions, et que tout ce qui s'en écarte est répréhensible. Autrement, c'est faire de l'exception la règle, ou plutôt c'est détruire toute règle, et abandonner les destinées des peuples à la passion et au caprice des individus.
On oppose cette maxime périlleuse et équivoque : Salus popuU suprema lex. Mais le salut d'un peuple, c'est la justice elle-même; et s'il fallait opposer maxime à maxime, je dirais : Fiat justitia^ pereat muiîdus^ que le règne de la justice arrive, dût le monde périr. Mais le monde n'est pas réduit à cette alternative, de périr, ou de pratiquer la justice : car c'est par elle seule qu'il peut durer. D'ailleurs, il est toujours faux de changer en maxime générale et absolue ce qui ne saurait être vrai qu'à la dernière extrémité. Admettez un instant cette raison mystérieuse du salut public, aussitôt tout est permis; car il est toujours possible d'affirmer que telle action, telle mesure est nécessaire au salut du peuple. Démontrez, par exemple, que la Saint- Barthélémy n'était pas nécessaire au salut général , je vous en défie. Car rien ne prouve que si l'on eût traité sincèrement avec les protestants, ils n'en eussent pas abusé pour diviser le pays, détruire lamo* narchie et établir la république en France. Ce grand coup les a abattus pour toujours, et a permis de ne
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leur accorder plus tard que des libertés innocentes. Nierez-vous cela ? On peut vous répondre encore, comme le fait Gabriel Naudé dans ses Coups d'État^ que le coup n*a pas été assez décisif et assez général, et qu'on ne leur a pas tiré assez de sang. Enfin, il n'est pas une seule action détestable dans l'histoire que l'on ne puisse justifier par ces principes.
Il faut d'ailleurs distinguer deux sortes de machiavélisme : le machiavélisme princier et le machiavélisme populaire. Ceux qui sont le plus ennemis du premier, ne sont pas toujours assez prémunis contre le second. On admet volontiers que tout n'est pas permis à un prince ; mais on est assez disposé à croire que tout est permis au peuple. Pour moi, je n'y vois pas de différence. Qu'une injustice soit commise par un prince ou par un peuple, elle est toujours une injustice; j'avoue que les extrémités par lesquelles un peuple défend sa liberté ou son existence sont quelquefois dignes d'excuse ; mais je ne puis leur donner mon admiration, si elles révoltent ma conscience. Quelques-uns ne voient dans le machiavélisme que l'art de tromper ; et, dans leur mépris pour les mensonges des cours, ils sont pleins d'indulgence pour les basses fureurs des multitudes. Mais le machiavélisme n'est pas seulement cette finesse puérile et frivole qui se sert de la -parole poui* cacher la pensée : c'est une politique cauteleuse ou violente, selon le besoin, tantôt couverte et tantôt déclarée, et qui emploie aussi volontiers. le fer et la cruauté que la fraude et