‹ Histoire de la sculpture antiqueChapitre 11 sur 36 · SUR LA VÉNUS I>E MILO · texte numérisé non relu

SUR LA VÉNUS I>E MILO

Elle semble se porter sur l’épaule droite, d'une manière uu peu forcée. Le dessus du crâne n’a pas une justA élévation. Peutêtre aussi le col n’est-il pas attaché assez moelleusement. Les clavicul s el la ligne qui se dirige sur le sternum ne marchent pas bien d’accord. Le genou droit n'est point assez senti. Les contours de la jambe gauche semblent un peu secs. La cuisse gauche parait courte en proportion de la jambe qui est un peu longue, mais ces excusables imperfections s’aperçoivent à peine à côté des beautés rares qu’elles accompagnent.

L’époque à laquelle la .statue de Mélos paraît appartenir, contribue à la rendre précieuse. Mon savant confrère, dans l’Académie royale des Inscripiie s et Belles- Lettres, M. Quatremère de Quiury, dans une Notice qu’il a publiée à ce sujet, estime qu’elle doit être sortie de l'atelier ou de l'école de Praxitèle '. Je C’ois qu’il faut remonter à un temps un peu plus reculé. Contemporain d’Apelle, et son émule pour la grâce, Fraxi èle apporta, dans ses ouvrages, plus de finesse et de délicatesse que de fierté et d’énergie. Telle est l'idée que les écrivains anciens nous donnent île son talent, et les répétitions que nous possédons de la Vénus de Cnide, malgré les défauts plus ou moins sensibles de l'exécution, confirment ce jugement de l’antiquité.

Four retrouver l’école à laquelle doit être attribuée notre statue, il faut nous rapprocher du temps de Fliidias. Si l’on plaçait les uns auprès des autres la belle statue de Mélos, le Thésée et l’ilissus du Parlhénon, on serait indubitablement frappé de la ressemblance qui semble unir ces admirables ouvrages. Toutefois, la statue de Mélos manifeste de nouveaux progrès dans la sculpture des ligures de femmes. Le jet des draperies décèle pareillement des combinaisons plus approfondies, un goût plus épuré. Notre statue doit avoir été exécutée, de la xc e à la u c olympiade, c’est à-dire de l’an 420 à l’an 380 avant notre ère, époque où florissaient Antiphane d’Argos, Dé laie et Cléon de

' Sur la Statue antique de Vénus, découverte dans l'i’e de Milo, en 1820; Notice lue A l’Académie Royale des Beaux-Arts, par M. Quatreinèro de Quincy, p. 31, 32.

OB$ER\ A riO.NS

Sicjone, Alvpe, Palrocle, et déjà même Scopas, qui s'illustra par plusieurs figures de femmes, et que les ançiens surnommèrent, à cause de la vie qui paraissait animer scs ouvrages, le créateur du vrai 1 . Nous possédons, par conséquent, un nouveau trésor d’autant plus curieux qu’il appai tient à un âge sur lequel nos ri liesses sont plus rares.

A la première vue d’une si belle figure de femme, il a dû paraître assez naturel de présumer qu’elle représeniait Vénus. M. Quatremère de Quincy a pris ce fait, qu’il a regardé comme indubitable, pour base de sa dissertation : Nous lui avons déjà donné, a-t-il dit, le nom de t énus, et personne n'a pu ni dû hésiter un instant à le lui donner ».

Cet écrivain est même allé beaucoup plus loin. 11 existe quelques monuments romains, où des figures d’impératrices, sous les dehors de Vénus, se trouvent groupées avec des figures de leurs époux, sous les traits de Mars. Divers antiquaires ont présumé que ces groupes représentent des Impératrices ou des Vénus augustes, calmant les fureurs du Mars ilomain, pour rendre au monde les bienfaits de la paix. Frappé d'une sorte de ressemblance qu’il a cru voir entre l’attitude de ces figures de Vénus, et celle de la statue de Mélos, M. Quatremère a conclu que celte dernière figure avait fait aussi partie d’un groupe, et que ce groupe représentait pareillement Vénus enchaînant et désarmant le dieu de la guerre.

Fénus, nous dit-il, déesse de tous les sentiments tendres, triomphant de la passion sanguinaire du dieu des combats, fut dans la langue métaphorique de la mythologie l'équivalent de la paix succédant à la guerre. Comment une telle métaphore aurait-elle échappé au génie de l'art ?... Et doiton s'étonner que les images s'en soient singulièrement multipliées? (Pag. 24, 25 )

Dès le second consulat de Pompée, ajoute M. Quatremère,

1 Ciilii-trat., Stat. n° 4, p. 8fis.

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un temple ax ait été dédié (à Rome) à Fénus Ficlrix ou Ftclorieuse. On ne saurait guère douter g ne le peuple romain n'ait, dès ses premières conquêtes en Grèce, transporté quelques-uns de ces groupes, dans lesquels le génie allégorique ai ait associé Fénus au Dieu de la guerre. . . Ce sera d'après une semblable composition, que Lucrèce, inspire par le génie de l'art, aura peut-être fait sa b < lie invocation à Fénus, dans son poème de la Nature (pag. 20).

Enfin, dit toujours M. (jualremère, s’il est constant qu’on ait découvert, dans une île de la Grèce, la même Fénus qui fait partie de différents groupes représentant Fénus et Mars ; si cette Fénus ne se distingue que par une supériorité évidente en beauté, comme en mérite d'exécution, sera-t-il déraisonnable de penser quon a trouvé l'original d'un ouvrage, remarqué jadis parmi les plus célèbres, et que sa célébrité aura fait plus d'une fois reproduire sous la main de divers copistes ou imitateurs? (Pag. 25.)

Ainsi, les monuments romains cités par M. Quutremère de Quincy et l’invocation de Lucrèce sont, suivant cet écrivain, des imitations d’un groupe, qui devait se trouver dans le temple de Vénus Fictrtx, élevé à Rome par Pompée. Ce groupe représentait Vénus viciorieuse de Mars, ce qui signilie que Vénus apaisait ce dieu, et qu’elle le désarmait pour faire succéder la paix à la guerre; il était lui-même une copie ou une imitation d’un groupe plus ancien ; et le groupe primitif a dù être celui de l’ile de Mélos, puisque la Vénus du groupe de Mélos est entièrement semblable aux Vénus des monuments romains.

J’ai conçu sur la divinité de Mélos une opinion différente de celle-là. J'ai remarqué aussi que beaucoup de personnes, trèscapables de juger sainement dans ces sortes de matières, n’étaient pas portées à croire que le chef-d’œuvre dont il s'agit représentât Vénus ; et j’ai pensé qu’il pouvait être utile d’amener, sur ce sujet, une discussion où la connaissance des principes de l'art et celle de la mythologie ne peuvent que gagner.

La siatue de Mélos a t-elle dù faire partie d'un groupe f Ce

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g «upc, s’il eût existé, aurait- il représenté Vénus invitant .Mars a la pais? La statue de Me os, enfin, représente l-elle Yé us ou tonte autre divinité? I elles sont les questions sur lesquelles je voudrais pouvoir porter, quelque lumière.

La première condition à remplir pour que les monuments cités par M. Quatremère de Quinev donnassent un appui solide à son système, serait une parfaite ressemblance entre les ligures de Venus de ces groupes antiques et la statue de Mélos. Or, à ce qu’il me semble, cette ressemblance n’existe point.

Le premier de ces monuments est un groupe de marbre, appartenant au Musée de Florence. Il représenté Vénus, nue jusqu'à mi-corps, | a>lanl affectueusement au dieu Mars, qui e-t entièrement nu, et qui parait di-posé a la quitter *, Les antiquaires ont 'u géiiéialemeot' dans celte composition nue allégorie et des personnages romains. Quelques-uns ont pensé que ces personnages sont Üoriolan et Véiuiie. D’autres y ont reconnu Fausline la Jeune et Mare Au rôle, son époux. Gort, dans sa description du Musée de Florence, déclare se langer à te. le dernière opinion, à cause de la ressemblume des tètes*.

Le second est un groupe semblable au précédent, quant à la pensée, et pareillement en marbre, conservé a Rome, au Musée du Capitole On croit y reconnaître Hadrien et Sabine *.

Le troisième est une gravure du Musée de Florence, exécutée sur une prime d’émeraude. Il offre une composition à peu près semblab!e»aux deux précédentes. Le travail atinouce la corruption de l’art. On ne peut pas douter qu’il ne représente aussi un empereur et une impératrice 4 .

Le quatrième, ehfin, est une rnédail e de Faustine la Jeune, sur le revers de laquelle on voit ia figure de Mare-Aurèle et celle de cette impératrice, toutes deux à demi nues, et debout, l’une

1 Notice de M. Qualrené-re de Qnincy ; voy. la pl., il® t. • Gori, Mus. Flor. gemm. et imag., I. III, p. 45.

1 Notice, de M. Quatremi-re de Quinev; voy. la pl., ri u -2. ' Ibid., pl., n° 4.

SIR LA VÉNUS RL MltO. ISS

auprès de l'autre, avec cette légende, P\ncn f'idrici, à Vénus Victorieuse

Les ileuv groupes de marbre ( je parlerai tout à l'heure de la médaille cl de la pierre gravée), les deux groupes de marbre, comparés à la si. tue de Mélos, prés', nient, dois l’altitude des figures île femmes, une différence très-remarquable. Dans les deux monuments romains, Vénus, ou plutôt l’impératrice Fausline ou Sabine, se penche affectueusement vers son époux; elle incline sa tête sur lui : d’une main elle captive l’épaule du dieu, el de l'autre elle presse sa poitrine. Ou reconnaît à ces mouvements ciréssutils, que l'intention de la déesse est de loucher le m*ur de Mars, d’en obtenir une grâce, de lui témoigner le désir de n’ètre point sép ree d’avec lui. C’e>l là ce qui a pu faire croire que cette Vénus allégorique voulait captiver Mars pour l'empêcher de se livrer a la guerre.

bien de semblable dans la statue de Mélos. Loin de se peu cher vers le personnage qui serait debout à ses côtés, la déesse s’eu éloigne. La tète est droite; la poitrine et les épaules se rejettent eu arriéré; ce mouvement se fait déjà sentir au-dessus des hanches. L'œil qui devrait être care-sam est froid et insensible. Une semblable rudesse ne saurait convenir ni à l’expression de l’amour, ni au sentiment qui doit accompagner la prière.

Si l’on supposait, avec M. Qualremère de Quiney, que Lucrèce ail trouvé l'idée de son invocation à Vénus, dans quelque groupe représentant celte déesse, qui aurait euchainé Mars, en ses bras, pour l’inviter à la paix ; si l’on supposait encore, avec lui, qne le même original ail guidé les artistes employés sous Hadrien el sous Marc-Aurèle, on pourrait trouver, dans l'attitude de Faustine et de Sabine, une expression convenable h la pensée du poète. Les personnages de Faustine et de Marc-Aurèle reproduisent le tableau tracé par Lucrèce, aussi bien que des figures posées debout peuvent imiter une action telle que celle de Vénus et de Mais. Ce serait bien la celle image.

' Notice de M. Qualremère de Quiucy , voy. la pl . n° 8.

OBSERVATIONS

Hune tu, diva, luo recubanlein corpore sancto Cinumfusa super, suaves ex ore loquelas Funde, petens placidam Romanis incljta pacem.

La figure de l'impératrice paraîtrait rendre tout le sens de ce mot : cire h m fus a super, penchée toute entière sur lui , le couvrant de tes embrassements, l'enveloppant de tes membres sacrés.

Mais, dans l’attitude des épaules et de la tête de la divinité de Mélos, celte image gracieuse, circumfusa super, a totalement disparu. -

Il faut remarquer, en outre, la disposition de la jambe gauche. Dans les monuments cités par M. Qtiairemère, la jambe et le genou gauches de Vénus se portent en arrière. Le pied droit de Mars se trouve posé dans l’espace que les pieds de la déesse ont laissé libre. Cet ei lacement est conforme à la pensée de Vénus : l’action de ses pieds se trouve par là d’accord avec celle de ses bras et de ses mains. La statue de Mélos, au contraire, porte la jambe gauche en avant. Le pied se trouve élevé au-dessus du niveau du terrain, ce qui n’a pas été imaginé sans cause; et par un elTet de cet exhaussement, le genou se ploie et forme en dehors une saillie considérable. 11 arrive de là que toute la partie inférieure du corps, le pied, le genou, la hanche même, opposeraient une barrière à lVmpressemenl du dieu, si, se rapprochant de Vénus, il voulait répondre à ses caresses.

Ajoutons, au sujet de l’exhaussement de la jambe gauche, que dans trois des monuments comparés à la statue de Mélos, la Vénus allégorique ou l’impératrice pose le pied sur un globe. Dans ce nombre est comprise la p erre gravée de Florence, reproduite, sans cet accessoire, dans la planche de M. Quatremère, par une inadvertance du graveur >. Or, dans la statue de Mélos, quoique le pied gauche soit restauré, on voit qu’il n’est pas assez exhaussé pour avoir laissé la place d’un globe ou même d’un hémisphère. Celle position du pied indique le mouve-

1 Oh peut voir une gravure de cette pierre dans le Muséum Florentinam, t. I, cap. lxxiii, n° 8.

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