SUR LA VÉNUS UE MILO
Près de Mégalopolis, avait existé aussi un très-ancien temple de Vénus et de Mars, à moitié ruiné au temps de Pausanias. Dans le pronaos se voyaient trois statues, une de Vénus Uranie, une de Vénus Paudémos, et une troisième consacrée à une Vénus dont 1’bislorien avoue qu’il ne connaissait pas le nom. C’est dans l'intérieur de l'édifice que se trouvait l'autel du dieu '.
Sur le coffre de Cypsélus, déposé au temple de Junon, à Olympie, on voyait, au milieu d’un grand nombre de représentations historiques et mythologiques, Mars armé qui emmenait une femme. Pausanias, qui décrit ce monument, fait remarquer que l’artiste avait écrit seulement, au-dessous de la figure de Mars, le nom de ce dieu, et n’avait point nommé la femme qu’il paraissait ravir, et il présume que c’était Vénus*. Son opinion peut être juste ; mais, dans ce cas, il est très-vraisemblable que la déesse était Uranie, qui, à proprement parler, était un Mars féminin. D’ailleurs, le coffre de Cypsélus n’avait point été destiné dans son origine à l’ornement d’un temple: il ne formait qu’une décoration de la maison des Cypsélides.
Je vais maintenant plus loin : j’ajoute que, si quelque artiste grec eût groupé ensemble Vénus et Mars, quand même il eût conçu la pensée de représenter ces divinités en état d’adultère, il n’aurc il jamais supposé que Vénus caressait Mars pour l’empêcher de se livrer à la guerre. Qu’est-ce que Mars? je l’ai dit, c’est le principe excitatif de la fermentation des éléments. Qu’est-ce, mylhologiquement, que la guerre excitée par ce dieu? c’est la lutte intestine des molécules qui tendent à dissoudre leurs agrégations pour en composer de nouvelles. Qu’est-ce que Vénus, amante ou épouse de Mars? c’est celte matière humide qui attend l’action du principe ardent pour devenir féconde, ou bien , suivant d’autres fables, c’est la terre dans son universalité, éprouvant l’action du soleil qui, par sa chaleur, développe les germes qu’elle recèle. On sent donc bien que la cause
1 Pausan., lib. vin, cap. xxxn.
• td., lib. ii, cap. xvm.
OBSERVATIONS
passive ne peu! pas dire au principe actif : « Cesse d'agir ! « la nialière humide, à l’élément igné : « Eteins les feux ! »• et que la terre ne l'eut pas dire au soleil : «N'embia-e plus mon sein î » L’aeiiou de Mars rep'o luit chaque jnur la vie des êtres organisés; la cessation de celle action serait l'engourdissement, la mort de la nature. « La gueire, «lisait à ce sujet Heraclite, est le père, le j) roi, le seigneur de 1 univers. Iloinère, ajoutait ce philosophe, » eu fermant des vœux pour que la discorde fût bannie du sé- » jour des dieux et des hommes , faisait , sa cs s’en douter, des » imprécations contre l’oiigine des choses, puisque tout doit son » existence à celle dissension et à cette guerre » l’hurnutus disait dans le même cspiil : « Vénus demanle deux choses: » l’humidité et le mouvement 2 .» Or, l'humidité, elle la trouvait en elle même; le mouvement, elle le recevait du principe masculin, et il eut été contraire à son essence, de vouloir le faire, cesser.
Quand l’auteur des Hymnes orph ques souhaite que Mars se livre au plaisir de l'amour, afin que, dans ses moments de volupté, le monde tespire en paix 3 , il associe, comme Homère, l’exprc ssimt du culte secondaire figuré, à celle du culte primitif ; il veut que Mars agi>se comme die u élémentaire, afin qu’il ne trouble pas le bonheur des peuples, comme dieu des combats. Macs il ne lui demande que ce qu’il doit opérer naturellement; il ne l’invite point à l’adultère, et il se permet une idée portique sans faire n: dire aucun danuer pour les mœurs. C’est ce que n'a pas fait Luctèce, qui lui a vraisemblablement emprunté sa pensée, mais qui en a étrangement abusé.
Il eût donc été encore contraire à l’esprit de la religion, que Vénus eût été représentée caressant Mars pour le détourner de la guerre. Si l’on voulait considérer une semblable composition comme un simple badinage du ciseau, je répondrais qu’au temps
' Plularch., De ls. et Osir., p. 370. — ■ Larcher, Mémoire sur Vénus, p. 309, 905.
* Pliurniil , De n al. th/ov., cap. xxiv.
Orpli., Ilymn. lxiv.
Si: R LA VENUS DE MII.O.
dont nous parlons, au temps de Phidias ou Je Praxitèle, les Grecs ne se jouaient point ainsi de leur religion, surtout dans des monuments publics.
Cette allégorie parait être une de ces inventions romaines où les anciens signes mythologiques Ont été employés connue de simples moyens de largage, pour exprimer des idées nouvelles et aibilraires, différentes des mythes primitifs, it quelquelois même en cou trafic lion avec le véritable esprit de la religion.
Le génie de Rome, lorsqu'il exploita le riche héritage des allégories grecques , rompo-a avec leurs débris une multitude d’images de ce genre, qu'il ne faut pas confondre, comme on l’a fait souvent, avec les véritables allégories religieuses de la Grèce, ltome brouilla toutes les idées en confondant tous les cultes. Nous voyons particulièrement sur ses pierres gravées une intinilé de cmn pos lions qui o (Tient des abus multipliés de l’ancien langage mythologique. Celle de Vénus qui embrasse Mats pour le détourner de la guerre, est de ce nombre.
Luerèee, de qui ('invocation à Vénus a été si justement admirée, qna t à la majesté du style, attaché à la secte d'Epicure, était ce que les anciens appelaient un ai liée. Comme il ne recoiuaissail pas la Providence, et qu'il ne croyait point h l’intervention des dieux dans les choses humaines, il ne pouvait pas inviter de bonne fui Vénus à donner la paix au monde : voilà pourquoi il n’a pas craint de tracer un tableau voluptueux , qu’un poète plus religieux aurait trouvé inconvenant et impie. C'est après lui, que les images de cet amour adultère se multiplièrent. Elles servaient à l’amusement d’une cour livrée aux derniers excès de la débauche et de la prostitution. Rome s’habitua aux peintures de cet amour criminel, pour complaire aux Césars, qui se pi étendaient le fruit d’une passion non moins honteuse de leur mère.
Ainsi donc, la statue que nous examinons ne peut représenter ni Vénus en étal' d’adultère, ni Vénus embrassant Mars pour l’empèclier de troubler la paix du monde. Examinons eu.ore si elle peut représenter Vé us T khix; voyous en quel sens Vé-
OBSERVATIONS
nus est victorieuse, dans l’esprildes fables, et comment, en sup» f osant que cetle figure soit une Vénus, elle pourrait mériter ce litre. Cette recherche n'est pas moins nécessaire que celle qui a précédé, puisque toutes les figures de Vénus, présentées à l’appui de son système, par le savant de qui j’examine l’opinion, sont, suivant lui, des Vénus victorieuses de Mars, et victorieuses, en ce sens qu’elles désarment ce dieu pour ramener la paix.
Aphrodite remporta le prix décerné à la beauté sur le mont Ida ; la pomme, qu’elle obtint de Paris, devint dans le langage des signes l’emblème de sa victoire : une foule d'images qui la représentent tenant la pomme sur sa main, appartiennent à celte fable.
Mais elle était tous les jours victorieuse dans un sens plus étendu. Emblème de l'union qni appelle les sexes l’un vers l’autre, dispensatrice des feux qui les embrasent, elle dominait sur tous les êtres vivants '. Là où expirait la puissance de Mars, celle de Neptune, celle de Jupiter, là, suivant l’expression d’Enipédocle, s'étendait encore la sienne*. Une ancienne inscription lui fait dire : « Le soleil brûle de mes feux ; j’embrase Neptune » au sein des ondes; sans armes j’ai vaincu Mars; j’ai porté la » douleur dans la grande âme d'Hercule ; j’ai subjugué Uacchus, » malgré son amour pour la liberté, et vaincu le dieu du ton- » nerre, malgré sa toute-puissance 3 . » A quelque époque qu’appartienne celte inscription, elle est l’expression exacte du mythe primitif sur lequel reposait le culte d’Aphrodite. C’était là véritablement Fénus Fictrix, Vénus victorieuse des hommes, victorieuse des dieux, souveraine de toute la nature.
C’est parce qu’elle régnait sur les sexes, que Vénus devint l’emblème de la beauté. Elle dut triompher sur le mont Ida, par la raison même qu'elle triomphait des hommes et des dieux, et
1 Horner., Hymn. in Vener., vers. 1 , 6.
* Em[>eilocl., apuil Atlien., lib. m, cap. u.
• Apud Griller., inscript, antiq., p. xi, n 11 *.
SUR Lit VÉNUS UE MILO. 213
paraître la plus belle des déesses, puisqu'elle était la plus puissanté ; un de ces mythes donna naissance à l’autre.
De ce que tous les jours elle se montrait victorieuse, on se persuada qu’elle pouvait donner la victoire. Hypermneslre, citée en jugement parson père pour avoir refusé de tuer Lyncée, son mari, ayant été absoute par les Argiens, rrut devoir ce jugement à la déesse, rtelle lui consacra dans un temple d’Apollon, à Corinthe, une statue sous le titre de Vénus Nicèphore ‘. Les commentateurs ont pensé que cette statue portail, en effet, une victoire sur sa main, comme l'indique sa dénomination ; cette opinion paraît fondée ; mais l’idée principale était que Vénus avait donné ou procuré la victoire. Ce signe se multiplia, et l'on vit fréquemment, dans les siècles postérieurs, des figures de Vénus Nicéphores portant une victoire sur la main.
Vénus Uranie était victorieuse dans un autre sens. Emblème du feu qui subjugue tout, elle était réellement guerrière. Amyclée, Sparte, Corinthe, l’honoraient sous un costume militaire*, tenant une pique et un bouclier 1 * 3 , coiffée d’un casque et revêtue d’une cuirasse d'airain 4 . Une si noble image était loin sans doute de détourner les citoyens des combats : elle précipitait, au contraire, dans les camps, les amants, les fils, les époux, les femmes même, pour la defense de la patrie.
Tels furent dans l’antiquité les titres de Vénus pour être honorée comme victorieuse. Si l'on veut dérou vtir l’origine de la fausse idée qui la fil représenter désarmant le «lieu Mars, au lieu de l’aiguillonner, appelant le repos au lieu d’exciter le mouvement, invoquant la mort au lieu de produire la vie, il faut, si je ne me trompe, arriver jusqu’à Lucrèce, qui a mis une brillaute antithèse à la place des dogmes antiques de la religion.
Toutefois, transportés à Rome, les principes mythologiques,
1 Pansan , lib. u, cap. xu.
’ Pausan., lib. n, cap. iv ; lib. m, cap xxm. — Nonnus, Dion%». t lib. xliii, vers. 6. ,
* Antipnter Sidon., Anthol. græe., lib. iv, tit. vu, ép. 3*.
* Nonpus, loc. eit., lib. xxxi, vers. 258, 259.
OBSEKVATIOXS
doitl je viens de parler, n'y furenl point oubliés en iérement nous allons les y retrouver.
I.c monument qui a frappé le plus forienvnt M. Qu.il réméré de Quiney, .est une niédai le consacrée à Faustine lu Jeune, femme de Mirc-Aurèle Cette médaille, ainsi que j<* l’ai dit, nous montre Marc-Aurèle sous les deliors de .Murs, debout devant Faustine, qui est représe dée sous les traits de Vénus, et nue jusqu’à la ceinture. L’impératrice pose sa main gauche sur l’épaule du prince, et, de la droite, elle saisit son bras droit. La légende porte les mots: Fcncri / ic!rid;à Finus victorieuse « Icijdit.M. Qualremè e, point d’incertitude. Vénus semble vouloir arrêter le dieu. La légende porte les mots : A Finus rie orieuse; donc, elle représente Vénus capiiva.it, retenant le dieu Mari 1 . Faustine, dit encore cet écrivain, aura, sans doute, contribué, dans quelque circonstance, à inspirer des disposions pacifiques à Marc-Aurèle: on lui aura attribue l'honneur d'une pacification ; et l'emblème de Vénus, désarmant ou apaisant le dieu des butai les, aura été, de la part du sénat, l'expression tout à la fois la plus ingénieuse de l'opiuion publique et la plus (laiteuse | our 1 impératrice 2 . Ainsi, ajoute M Quatremèrc, d’après le témoignage ligure et littéral de la médaille citée, ou a le droit d'affirmer que les groupes de différents genres qui nous .restent et qui représentent loti|o-ir.s da s la même aelion une ligure de femme avec un guerrier qu’elle semble retenir par le geste et par le discours, sont des représentations de fi nus Fic- Irix 3 . » De là M. Quatremère lire cot e conséquence généra'e que l'image de Vénus Fictrix, dans le temple de ce nom, se trouvait toujours groupée avec celle du dieu de la guerre *, et que l' allégorie de Vénus Fictrix signifie, ainsi que l’a exprimé Lucrèce dans san invocation, Vénus désarmant le dieu des combats cl ' rétablissant la paix. Et de la encore celte conséquence
1 Page 20.
’ -Page 21. .
* Pages 21, 22.
SI H I.A Al M S lit- M!LO.
fiai liculièro, que tluns le temple de Vénus ! ictrix, éleu* i Home par Pompée, pendant son second consuls), eu l’an 'OU tle la fondation de celle ville, Venus étaii pareillement groupée avec le dieu Mars, el représentée le caressa ni pour empêcher la guerre.
J’avoue que je ne puis partager aucune de ces opinions. Je crois qu’d y a erreur de la part de l'auteur, sur la composition de la statue consacrée par Pompée, et sur la signification de la médaille de Marc-Aurèlc, comme sur l'esprit du mythe de Vénus Pïctrix.
Les auteurs ne t ous disent point quels étaient la forme el les allr lmts de la statue de Vénus P'iclrix, consacrée à Home par Pompée; mais nous pouvons en juger avec certitude nar des fans survenus peu de temps après cette consécration.
La veille de la bataille de Pliarsale, nous dit Plutarque, l’idée de Vénus victorieuse se présenta à l'espiit des deux capitaines qui allaient décider des destinées du monde*. Tous deux cherchaient à se rendre cette déesse favorable Pompée vit en songe le temple qu’il lui avait dédié dans Home : il lui sembla qu il déposait, aux pieds de la déesse, les dépouilles devenues le prix de sa victoire. Mais bientôt, ajoute Plutarque, ce songe qui avait d’abord relevé ses esprits, le frappa de terreur, lorsqu’il vint à considérer que César était issu de Vénus, et que cette déesfie devait, par conséquent, le protéger plutôt que lui Pompée *. Au même instant. César, de son côté, faisait voeu d’élever un temple à sa mè e, sous la dénomination de Vénus P iclrix, si la victoire lui demeurait ; et c’est ce meme temple qu’il consacra ensuite à Vénus Genilnx, selon le récit d’Appien 2 , parce que celle quaïîlicalioa de Venus mère flattait encore plus sou orgueil. Enfin, tandis que Pompée donnait pour mot d’ordie ù ses troupes: Hercule invincible. César redoublait l’ardeur des siennes par le mol de P'énus victorieuse 3 , ce qu’il lii aussi à la bataille de
1 riularcli., in i'owp., p.
’ Appian., Ve bello civil., lil*. ti, p. 770.
1 lit., tbid., p. 780.