SUR LA VENUS DF. J1IL
d’un grand diamètre, prend la forme d'un melon, pcpo ; quelquefois, d’un moindre volume, elle ressemble à une grenade, viulum punicum *. Ces nuances sont indifférentes, attendu qu'il s'agit seulement de la forme du fruit comparée à celle de l’ile, et que les Grecs donnèrent le nom de Melon, en dorien 31 a Ion, à divers frais comme la pèche , l’orange et le citron, à cause de leur forme ronde. Ce fruit rond, pomme ou grenade, est le tvpe distinctif de l’ile de Mélos. Si j’osais me servir d’une expression moderne, je dirais , ce sont là ses armoiries. C’est ainsi que les villes d'Ægée, dans la Macédoine, d'Ægeia et d'Ægiutn, dans le Péloponèse, nous offrent, pour leur type propre et dénominat f, une chèvre ; Alopéconèsus, dans la Proponlide, un renard ; Cardia, dans la Chersonèse de Thrace, un cœur; Léo tium, dans la Sicile, un lion ; l'ile de Clidès, une des Sporades, une clef ; Pliocée, dans l’Éo'ide, un phoque, etc., elc.
Au culte rendu à la pomme, symbole de l'ile, dut s’associer celui de la nymphe ou de l’ile même qui favorisait la reproduction de ce fruit. Ni Minerve, ni Apollon n’étaient, d’ailleurs, des divinités maritimes, et il est naturel de penser qu’un pays dont la prospérité était principalement fondée sur la navigation , rendit des honneurs à la nymphe de scs côtes et de son port. Les habitants de l’ile d’Ëgine honoraient d'un culte particulier la nymphe Egine ; ceux d’Argyre, dans l’Achaïe, la nymphe Atqyrc; ceux de Coreyre, la nymphe Congre; ceux de Platée et de Thespie-, leu nymphes Plalca el Thespia; ceux de la ville de Lilée, dans la Phocide, la nymphe Lxlca; ceux de la ville de Thèbes, la nymphe Thébc 1 2 . C’est par une suite de cet ancien culte des villes et des provinces personnifiées, qu'on voyait à Delphes la statue de l 'Etoile, consacrée par les Étoliens sous les traits d’une femme armCe 3 ; celle de l’ile d’Égine, sous les traits de la nymphe Egine, donnée par les Phliasiens 4 ; à
1 Eckliel, Num. eèt., t. II, p. 530, 331.
’ Pausan., lib. ix, cap. in, xxvi, xxxut, xxxiv, etc., etc.
’ ld., lib. x, cap. xvni.
* ld-, lib. x, cap. xiu.
OUSF.UVATIO.NS
Tliisoa , bourg de l'Arcadie, celle de la nymphe Thisqa ' ; à Elis, prés de la statue de Jupiter, l’image de la ville de Salamine, peinte par Panœnus ; à Rome, des statues de la déesse Rome; sur les médailles de la ville de Sinope, la tête de la nymphe S m ope et une multitude d’autres. La Grèce renfermait une infinité de statues de nymphes. Praxitèle en sculpta plusieurs Scopas acquit, dans ce genre d’ouvrages, une partie de sa célébrité*. Les nymphes Libéihriades avaient leurs statues sur le mont Libclhrius, dans'la Phocide 4 . Les nymphes iXa'is, Anthracia , flayno, Archiro'è et Myrtoessa, obtinrent de semblables honneurs à Mégalopo'is 5 . On voyait, dans le voisinage de Phigalie, un temple consacré à la néréide Eurynomc : la statue de celte divinité la représentait moitié femme et moitié poisson 8 . A Elis, dans le temple de Junon , étaient deux statues de nymphes, dont l’une tenait une boule et l’autre une clef 7 . Dans le bois sacré d’Olympie, se voyaient les statues des nymphes JVcniée, Egine, J/argme, Corcyrc, Thébé, filles du fleuve Asnpits, et celle d’Asopus lui -même. On avait placé auprès de ces- nymphes une statue de Jupiter, parce qu’il avait aimé, disait-on, plusieurs d’entre elles 8 , c’est-à-dire, parce qu'il protégeait particulièrement les villes ou les îles dont ces divinités étaient la représentation ou l’emblème. La ville d’ Hybléa-Gerratis , en Sicile, avait consacré un temple et par conséquent une statue à la nymphe Hybléa 9 .
Il n’est rien, dans la statue de la divinité de Mélos, qui ne convienne au caractère d’une nymphe, et nommément de la nymphe de l'ile.
‘ Pausan., Iil>. vin, cap. xxxvui.
’ Aî « ■jO.fiujai Nù|ie«t nç#trrt).ou; Anthûlog., fib. IV, cap. VII,
ep. exxv,
s Plin., lib. xxxvi, cap. v.
‘ Pausan., lib. ix, cap. xxxiv.
* ld., lib. vm, cap. xxxi.
• ld., lib. vui, cap. su.
’ ld., lib. v, cap. xx.
' ld.. Iih, v. cap. SSII : lil>, il. cap. v.
' ld., lib. v, cap, xxiii.
SUR I A VÉNUS DK Ml 1.0.
Son costume est celui de ce genre de divinités. Presque toujours sans tunique et sans chaussure, les nymphes ne portent d'autre vêtement qu’un peplos. Si elles voguent au sein des eaux, elles jettent ce manteau sur le dos des Triions ou des animaux marins qui nagent avec elles , et elles s’asseyent par-dessus ; ou bien elles le livrent au vent, en le retenant, du poids de leurcorps, par une extrémité, et d’une main ou d'un pied, par l’autre, et elles développent lenft formes nues dans le demi-cercle que celte draperie flottante décrit au-dessus de leur tête. Si elles se montrent sur la terre, le haut du corps demeure nu ; les pieds sont sans chaussure , le manteau jeté sur les reins couvre la croupe, les genoux et les jambes, et une des deux mains le retient pudiquement au-devant de la ceinture '. C’est dans cet état de demi-nudité, qu’Eschyle représente les nymphes qui viennent visiter Prométhée 2 , et Homère ne donne à Thétis des pieds d’argent, que parce qu'elle est sans chaussure au milieu de l’écume des vagues. Divinités des eaux, des bois, des montagnes, les nymphes participent aiusi du costume des génies terrestres et de la nudité des habitants de la mer.
La disposition du manteau de notre statue est semblable à celle du manteau des nymphes, quand elles marchent hors des eaux. J’ai déjà fait remarquer que la main droite a dû descendre vers le haut de la cuisse gauche pour y retenir ce vêtement.
La divinité de Mélos lève avec fermeté le pied gauche et le porte sur un tertre ou sur un rocher. Ce pied élevé est encore un des caractères distinctifs et habituels des nymphes. Il fait allusion à la faculté dont elles jouissent de sortir des fleuves et des mers, [tour communiquer avec les mortels. Quelquefois le pied
‘ Visconli, Mus. Pio-Clem., t. I, tav. xvm, p. 33, 3G. — Id. , Descripl. des Antiq. du Musée Royal, n° SU. — Admir. llum., tav. xxxi, xixn. — ilus. Capitol., t. IV, tav. ivn, etc., etc.
5 Le texte porte AniSiXov, Escliyl., Promelh., vers. 133. — La Scholie explique le mot ixiîtXo; par sans chaussure Mais on voit aussi
qu’elles sont sans tunique, puisque, pour sortir de la mer, elles ont surmonté la pudeur.
OBSERVATIONS
se pose sur un globe , ce qui esl un emblème de l’espèce d’empire que les eaux exercent sur le inonde. Ici, la nymphe de Mélos a dû poser le pied seulement sur un rocher, parce que sa puissance ne s’étend point au delà de son île.
I.a loutre de cheveux qui tombe sur les épaules est un des at- Iribuls propres aux divinités marines.
La bandelette qui orne la tète est un signe de la souveraineté des Méliens sur leur territoire.
Les formes de la déesse sont robustes et grandioses, emblème de la force que Mélos pouvait déployer contre ses ennemis.
. L'altitude esl assurée et fière, emblème des sentiments du peuple de Mélos, quand il s’agissait de son indépendance.
La déesse, enfin, élève dans sa main gauche la pomme ou la grenade, qui esl le signe caractéristique de l’ile. Montrer ce signe, c’est, en quelque sorte, pourelle, se nommer. C’est comme si elle déclarait à la Grèce, qu’après avoir consolidé son indépendance par sa sagesse, elle saura la défendre par sou courage. L’ouverture des lèvres, particularité rare dans la sculpture grecque, manifeste l’expression de ce sentiment généreux.
J’ai dit, en considérant le style de la sculpture, que celte statue doit avoir été exécutée de la xc e à la c e olympiade.
On remarquera maintenant que celle époque cadre parfaitement avec celle que nous donne l'histoire de Mélos. Ce monument doit dater des premières années qui suivirent la réintégrat'on des habitants dans leur île et le rétablissement de leurs lois par Lysandre, ce qui nous place à la xciv® ou à la xcv e olym- '
piade. C’est alors que l’amour de la patrie exalté dut instituer ou renouveler le culte du génie de l’ile. L’orgueil national se complut sans doute à braver Athènes humiliée. Une nouvelle statue de la nymphe dorienne Mil o, victorieuse de la ligue ionienne ', fut vraisemblablement élevée sur le port, sur une place publique ou dans un temple de la ville de Mélos, et peut-être en remplacement de quelque antique statue de bois. L’art de quelqu’un
' Ou Atluoicime.
Sl'R LA V/.NLS DE U 11.0-
des héritiers de Phidias ou de Polydèle se déploya tout entier dans ses belles formes. Ce fait dut avoir lieu vers le temps où les Lacédémoniens consacraient, dans le temple d’Apollon, à Delphes, en mémoire de la prise d'Athènes, des sîalues de Jupiter, d’Apollon, de Diane, de Neptune, de Castor et de Pollux, de Lysandre, et de vingt officiers supérieurs de la (lotte de ce général
Nous pouvons donc, sans trop présumer, croire que c'est le trophée des Hélions qui vient d'être retrouvé dans les. ruines de leur capitale.
Ne doutant pas que parmi les ami pûtes qui pourront encore être découvertes sur le sol des villes anciennes, il ne se rencontre plus d'une statue de nymphes, le Tulle de ces divinités, | nrliculiéres à chaque pays, fol assez répandu pour que nous devions en retrouver quelquefois des traces ; et leurs statues, transportées moins souvent que celles des autres divinités hors des villes qui les honoraient, doivent, par celte même raison, ressortir des ruines de ces villes.
Si les observations que je viens de présenter sont justes, la statue de Mélos est une production véritablement grecque, d’ur.c haute antiquité et d’une beauté très -remarquable. Nous ne croirons pas, toutefois, comme le pensent quelques personnes, que celte (igure marque le dernier degré de perfection où le ciseau des Grecs soit parvenu. Elle a évidemment été surpassée, tant dans le choix des formes que dans la correction du dessin. L'opinion de sa supériorité est un nouveau témoignage de celte* irrésistible puissance du vrai, qui commande toujours l’admiration, et qui va souvent jusqu'à produire l'enthousiasme. Nous devons, par conséquent, jusqu'à un certain point, nous applaudir de voir une semblable opin on se manifester pornti nous. Mais il faut le reconnaître, au mérite de la vérité qui distingue celte figure, d'habiles maîtres ajoutèrent, dans la suite, sans s’écarter du naturel, des lignes plus soutenues, des contours plus élégants, des méplats plus délicats et plus fins. A la vive imitation d’une nature
• JLuàan., hb. x, cap. ix,