‹ Histoire de la sculpture antiqueChapitre 2 sur 36 · SCR M. EMERIC DAVID · texte numérisé non relu

SCR M. EMERIC DAVID

!l a rendu le même service à l’histoire de la sculpture en France. Un savant étranger avait avancé qu’il n’y a point eu de sculpteur dans notre pays avant le commencement du seizième siècle, et que tout ce qui avait été exécuté de sculpture en France l'avait été par des maîtres italiens. En traçant l'histoire de la sculpture française au moyen âge, il fut facile h Éméric David de démontrer la fausseté de ces assenions. II présenta son écrit à l’Académie des beaux-arts, qui, dans sa séance du 2 1 octobre 1820, décida qu’il lui serait adressé des remerciments pour le zèle qu’il avait mis à défendre les artistes français contre les injustes attaques de l'habile, mais partial auteur de Y Histoire de la sculpture en Italie.

Enfin, dans un Mémoire sur la dénomination et sur les règles de l’architecture gothique, lu dans une de nos séances publiques, il traça rapidement les révolutions de l’architecture chrétienne durant les siècles les plus obscurs, et expliqua comment un grand changement, commandé par le goût, fut commencé en France par Ives de Chartres, puis continué par plusieurs hommes de génie, et complété par Pierre de Montereau.

Le nom de Pierre de Montereau rappelle naturellement à la mémoire l’excellente notice sur la vie de ce grand architecte, qu’Éméric David a insérée dans le dix-neuvième volume de Y Histoire littéraire de la France. Membre alors de l’Académie des Belles-Lettres, il avait été nommé par elle pour faire partie de la commission chargée de continuer ce grand ouvrage. Mais la partie des troubadours qu’il devait finir, déjà presque entièrement terminée par un autre, n’offrait plus que quelques noms obscurs, presque aussi étrangers à la poésie qu’aux beaux-arts. Ce n’est donc pas dans ce savant ouvrage qu’il faut chercher le complément de ce qu’Eméric David a écrit sur l'histoire de l’art durant les siècles de la décadence et de la renaissance, mais dans les curieuses notices données par lui, à la Biographie nniver -

selle, sur des peintres, des sculpteurs, des architectes, de savants écrivains, ou d’ingénieux inventeurs, dont il a arraché les noms à l'obscurité des âges

Tous ces écrits sur l’art chez les modernes et sur l’art au moyen âge, qui ont popularisé le nom d’Eméric David, n’étaient pas ce qui avait le plus contribué à attirer sur lui l’attention de l’Académie. Mais c’est sur le domaine de l’antiquité qu’il avait commencé ses travaux et qu’il les a terminés; et un éclatant succès avait signalé sou premier pas dans celle carrière; ce qu’il a produit sur l’art chez les anciens forme certainement la meilleure et la plus importante partie de ses œuvres.

On dispute sur tout; nu! accord dans les idées, les opinions, les systèmes; nulle fixité dans les mœurs, les habitudes, les préjugés; l’homme rejette aujourd’hui avec dédain ce qu’il convoitait la veille avec ardeur ; et cependant, depuis deux mille ans, quelques morceaux de marbre, taillés à la ressemblance de l’espèce humaine, excitent l’admiration du monde. I.es nations se les arrachent par des victoires et n'y renoncent que par des traités. D’où vient celle constance dans un être si variable et si ondoyant que l’homme ? Je n'entreprendrai point de résoudre cette question, puisque Aristote a refusé d’y répondre. Ou demandait à ce philosophe par quelle raison la beauté plaît taut à nos regards: « Question d’aveugle, » réponditil. Ainsi donc, dans la première année de ce siècle, l’Institut eut raison de considérer comme un fait incontesté la perfection de la sculpture antique, et de demander quelles ont été les causes de celle perfection, et quels seraient les moyens d’y atteindre. Éniéric David répondit à celtequestion par ses Ilecher clics sur l'Art slaiuaire considéré chez les Anciens et les Modernes ; nonseulcmeat la Classe de littérature et des beaux-arts lui décerna le prix, mais, après avoir entendu la lecture entière de son mémoire, elle décida qu’il serait écrit en son nom à l’auteur, pour

SUR M. l'MF.RIC DA Vin.

l’invitcr à publier son ouvrage, attendu, disait la lettre, « qu'i .dépendamment des morceaux qui se distinguent par l'élégance et la chaleur du style, ce mémoire présente un assez grand nombre d’idées et d’observations propres à accélérer la marche de l’art vers sa perfection. » On doit remarquer que ce jugement était rendu par une Académie, ou une classe de l’Institut, dans laquelle se trouvaient réunis les artistes et les érudits.

Éméric David déféra à l’invitation qui lui était faite : il publia ; mais, dans un court avertissement, il eut bien soin de faire connaître tout ce dont il était redevable à un ami, le sculpteur Giraud, pour la partie de son livre relative à l’exposition des principes de l'art statuaire. Éméric David fit plus : il donna à Giraud une médaille pareille à celle qu’il avait reçue en prix, où son nom et le sien étaient gravés. On se servit de ces témoignages d’une amitié jusqu’alors à l’épreuve du temps et des révolutions, pour persuader à Giraud que le prix lui appartenait par moitié. Éméric David repoussa avec beaucoup de raison une telle prétention, cl les deux amis se divisèrent. Deux fois attaqué par des libelles qui n’étaient point de Giraud, mais qu’il signa, Éméric David répondit deux fois victorieusement, en n’écoulant que le ressentiment que lui faisait éprouver l’injustice d’une telle attaque, et ce fut là son tort. Haremenl, sur co qui concerne l'antagonisme survenu entre deux amis, la défense obtient la même attention que l'attaque, et le public est ioujours enclin à" pencher du coté de celui qui croit avoir à se plaindre. Dans une telle lutte, il ne faut donc pas un seul instant oublier, qu’il ne peut y avoir de triomphe complet que celui qui se termine par la réconciliation : elle seule a le pouvoir d’imposer silence à la calomnie.

Dans le partage fait entre Éméric David et Visconti pour la rédaction du texte du Musée Français, l’explication des planches relatives aux statues antiques avait été naturellement dévolue

au célèbre auteur du Musée Clémentin ; mais cependant Éméric David fut chargé de terminer le Discours sur l'histoire de la sculpture ancienne, commencé par un autre. Il sut résumer dans cet important fragment, l’histoire de l'art chez les Grecs, et il montra chez ce peuple livré à des guerres et à des dissensions continuelles, l’art dirigé dès son enfance par de sages principes, repoussant constamment toutes les erreurs qui auraient pu le faire dévier dans sa marche, s’avançant vers le but qu’il devait atteindre, sans jamais rétrograder, jamais s’arrêter; puis, parvenu au plus haut degré de perfection, se soutenant dans cet état glorieux pendant six cents ans. Dix siècles avaient instruit son enfance; après la longue durée de sa splendeur et de sa gloire, dix siècles se sont écoulés durant son déclin.

Mais, pour renfermer dans un cadre resserré un vaste sujet, il faut en étudier séparément toutes les figures, et surtout se bien rendre compte de la place que chacune d’elles doit occuper. C’est ce qu'avait fait Éméric David eu se livrant dans une suite de mémoires à des recherches approfondies sur le classement chronologique des sculpteurs grecs les plus connus : d’abord, dans un Mémoire sur les progrès de la sculpture, depuis la jeunesse de Phidias jusqu’à la mort de Praxitèle ; et ensuite, dans un autre Mémoire sur Polyclète de Sicyone, ses contemporains et ses successeurs, jusqu’à Praxitèle inclusivement.

Ces savantes recherches donnent une grande valeur à ce fragment de Discours' sur la sculpture ancienne, et au trop petit nombre d’articles de sculpteurs et de peintres de l’antiquité, qu’Éméric David a insérés dans la Biographie universelle, et qui complètent tout ce qu’il a spécialement écrit sur l’art chez les anciens; en joignant cependant à son article Phidias le Mémoire sur les inculpations dirigées contre ce grand artiste, lu dans une de nos séances publiques.

Mais, depuis longtemps, il avait été entraîné par tous ces Ira

Sl'R M. EMERIC DAVID.

la

vaux à des investigations plus difficiles et plus hasardeuses. Tout ce qu’il a composé dans ce genre d’études devrait former une classe à part dans le recueil de ses œuvres, et est le commencement d’une vaste entreprise, à l’achèvement de laquelle sa longue vie n’a pu suffire.

Éméric David pensait, avec raison, que, pour l’explication des monuments de l’antiquité, il était non-seulement nécessaire de montrer les rapports de ces monuments avec les fables, mais qu'il fallait encore établir les rapports des fables et des monuments avec la religion des peuples auxquels on les devait. Il lui répugnait de ne voir dans celte mythologie des Grecs, qui, depuis tant de siècles, a servi d’aliment aux arts et à la poésie, qu’un amas de superstitions, incohérentes et souvçnl inexplicables, pour ceux mêmes qu’elles avaient subjugués, tour à tour sublimes et ignobles, ingénieuses et bizarres, et telles enfin que, dans l’ignorance d’une révélation divine, devait l’enfanter, dans ses âges de barbarie, et dans ses siècles de civilisation, un peuple qui, de tous ceux qui ont brillé sur la terre et immortalisé leur souvenir, a été le mieux pourvu des dons de l’imagination, de l’intelligence et du génie.

Selon Éméric David, les dieux réels du paganisme étaient les éléments et les astres ; ils étaient représentés par des dieux fictifs, objets d’un culte symbolique, personnages supposés qui tenaient la place des dieux réels. De l’étude des attributs de ces d eux réels, il en déduit les dogmes -fondamentaux d’une religion, qui se serait maintenue intégralement pendant deux mille cinq cents ans. Ce système, que nous réduisons ici à sa plus simple et à sa plus courte expression, Éméric David n'a pu le donner comme nouveau , mais il se flattait de se l’être rendu propre, en l’agrandissant, et en le prouvant mieux qu’on n’avait fait avant lui. 11 y avait une foi implicite, et il se félicitait d’avoir réussi dans la recherche d'un problème qu’avaient en vain

If.

NOTICE lllSTOniOCR

cherché à résoudre tant de grands esprits, tant d’hommes doués de la plus vaste et de la plus profonde érudition.

Il exposa ses idées à ce sujet dans un ouvrage intitulé : Introduction à l'étude de la Mythologie, ou Essai sur l'esprit de la religion grecque. Puis, il les développa, et en fit l’application au culte de Jupiter, de Neptune, de Vulcain, dans des ouvrages qui ont été successivement publiés. C’est dans la même intention, et sous l’empire des mêmes opinions, qu’il a écrit les mémoires, encore inédits, sur la statue d’Apollon Sauroctone, et sur celte belle statue, trouvée dans l'île de Milo, qui, suivant lui, n'est point une Vénus, mais une nymphe, et l’île de Melos personnifiée.

Le poids des années n’avait pas le pouvoir d’arrêter l’ardeur d’Kméric David, pour accumuler les preuves d’un système qu'il savait soulever bien des doutes. Agé de près de quatre-vingtquatre ans, il avait, pour suppléer à la faib'essc de son organe, fait terminer par un de ses confrères, dans une de nos séances, la lecture d’un long mémoire sur les Centaures, et il suivait des gestes et du regard, avec tant de vivacité, le développement de ses idées, que nous avions l’espoir de le voir encore longtemps siéger parmi nous. Quatre jours après cette séance, une voix habituée à parler dignement des arts, et de ceux qui les cultivent, faisait entendre sur sa tombe les regrets de l’Académie. Nous le perdîmes le 2 avril ! 839.

Comme presque tous ses contemporains, Eméric David fut dans sa jeunesse assailli par l’orage et battu par la tempête; et cependant, durant le cours de sa longue carrière, il fut heureux. L’adversité qui, dans les caractères énergiques, élève et agrandit les forces de l’àmc, ne l’empècita jamais de sc livrer aux jouissances d’une étude assortie aux besoins de son imagination et à la nature de son génie, et il conserva jusqu'à la fin la faculté d’y prouver ses progrès par de remarquables ouvrages.

SCR M. KMÉRIC DAVID.

Il fui heureux par les soins cl la tendresse d’une famille qui savait apprécier en lui les qualités du cœur el les lumières de l'esprit; heureux encore par les marques éclatantes d’estime et de confiance qu’il a reçues de ses concitoyens et des habitants de sa ville natale, qui ont placé son portrait dans la salle de leur Conseil. L’Institut doit à la munificence de la piété filiale, et à l’habile rseau d’un de ses membres, de posséder un marbre qui lui retrace fidèlement les traits fins et spirituels de cet académicien. Il avait été nommé de l’Ordre de la Réunion, sous l’Empire; et chevalier de la Légion d’honneur, au commencement de la Restauration. Il a été remplacé, dans le sein de l’Aï adémie, par M. Berger de Xivrey.

Page 1