L’ICONOGRAPHIE ROMAINE
Vers la fin du seizième siècle, le cardinal Fulvio Orsini, connu, parmi les littérateurs, sous le nom de Ftilcius Ursinus, rassembla, dans la collection d'antiquités qu'il firmait à Home, un nombre considérable de statues, bustes, médailles, pierres gravées, offrant des portraits de personnages célèbres, grecs et romains. Un Français, nommé Ant. Lafrérie, fit graver crtie suite de figures; il en joignit quelques autres dont l'authenticité n’était rien moins qu’avérée, et publia le tout à Hume, en 1 569, en un volume in-folio. Ce présent fut si bien accueilli du public, que, dès l’année suivante , Lafiérie en donna nue seconde édition , mais revue par Fulvius Ursinus iui-mème, et accompagnée de quelques notes historiques de cet habile antiquaire. Théodore Galle grava et publia de nouveau la collection d'Ursinus, en ■ 598, in-4°; et Jean Faber ou I.efebvre accompagna les gravures de Galle d’un commentaire, dans une se- , conde édition qui parut en ICOG. Jean Ange Canini (ou plutôt son frère, après sa mort) publia encore la même collection, en 1G69, avec un commentaire écrit en italien, et cette collection reçut alors le titre il' Iconographie. Bellori, en 1685, donna ' un nouveau recueil de ce genre, composé presque en entier des mêmes monuments. Gronovius, dans son Trésor des Antiquités grecques, reproduisit les mêmes figures dans des copies très-infidèles: et Bernard Ficart en publia des gravures plus soignées, en 17 31, avec un texte italien et français.
La collection d’Ursinus formait le fond de tous ces recueils; il s’y était aussi introduit, et fort mal à propos, beaucoup d’images de divinités; et cependant le tout ne se montait qu’à enviror deux cents figures. Celte partie de l’archéologie avait
son l’jconograpuie romaine.
fait ainsi fort peu de progrès, malgré les soins et l’érudition d’Ursinns, son fondateur : c’est en France, qu’elle devait recevoir somperVclionnement.
M. Montez, lorsqu’il a publié le Dictionnaire d' Antiquités, qui fait partie de l ’ liiicyclopcdie méthodique , reconnaissant combien il serait utile aux artistes de tiouver facilement des modèles exacts, pour les personnages célèbres qu’ils pourraient avoir à représenter, a fait graver, parmi les planches de cet ouvrage, environ cent trente ou cent quarante portraits, copiés sur des monuments dont l'authenticité lui a paru démontrée. Mais, fidèle à son but, il n’a accompagné ces figures que de notices très-succinctes; il n’a discuté, pour celte fois, aucun point de critique, et n’a exigé d’autre mérite dans les gravures que celui de la fidélité du trait. EtiGn, un plus bel ouvrage a été conçu, et M. Mongez a eu la gloire d’y contribuer.
Vers l’an 1805, Napoléon demanda à l’illustre antiquaire, alors conservateur du Musée des antiques de France, s’il serait possible de rassembler un certain nombre de portraits, suffisamment avérés, d'hommes illustres, grecs et rom'ains, rois, poêles, guerriers, orateurs, artistes, philosophes. La réponse ne pouvait pas être équivoque de la part du savant qui avait publié, dans les gravures du Ulusce Pio-Clémentin, tant de bustes et d’autres portraits antiques; et sur l’affirmation de ce docte écrivain, le travail fut sur-le-champ ordonné, et exécuté aux frais du gouvernement.
Telle est l’origine d’un des plus beaux et des plus savants ouvrages dont s’honore le commencement du dix-neuvième siècle. On sent combien de difficultés une semblable eaitreprise présentait à l’auteur. Il fallait d’abord reconnaître et rassembler toutes les images ant'ques, dont la collection devait être composée, en constater l’authenticité, souvent au milieu d’opinions contradictoires ; choisir entre des figures différentes, et décorées cependant du même nom, celle qui offrait le plus de probabilité pour la ressemblance ; demander, dans les pays étrangers, des moules, des empreintes ou des dessins de tous les objets que
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l’on n’avait pas sous les yeux; surveiller les dessinateurs et les graveurs; associer, enfin, au savoir de l’antiquaire le plus consommé, le goût exercé d'un connaisseur et d’un artiste. Aucune des qualités nécessaires pour un semblable travail ne manquait à Visconti. D'un autre côté, les guerres qui troublaient alors l’Europe ne furent point un obstacle à la communication des monuments de pays à pays; et enfin, le gouvernement royal, surpassant encore en libéralité le fondateur de l’entreprise, n’a rien épargné pour l’achèvement d’une collection si-magnifique.
Au degré d'élévation où sont aujourd’hui parvenus généralement les sciences et les arts, le public ue saurait, dans un ouvrage de ce genre, estimer rien de faux et de médiocre. Viscouli a senti qu’à 'des gravures dont la fidélité et l’exécution ne laisseraient rien à désirer, il devait joindre des notices assez étendues pour que le personnage fut pleinement connu, et cependant précises; ne renfermant rien que de neuf, de nécessaire ou du moins d'intéressant ; et ces notices ont dû, suivant son plan, faire connaître surtout les qualités morales des hommes célèbres, tandis que la gravure représentait leur physionomie.
a Je n’ai pas suivi la même méthode dans toutes les notices, dit-il à ce sujet ; je leur ai donné plus ou moins d’étendue, suivant le plus ou le moins de cé'ébrité et d'importance des personnages : je suis entré dans moins de détails sur ceux qui jouent un grand rôle dans l’histoire, parce qu’on trouve ces détails dans un grand nombre de livres... Quint aux personnages moins connus, j’ai tâché de réunir le plus grand nombre de faits qu'il m’a été possible, et particulièrement ceux qui paraissent avoir écfm ppé aux recherches des écrivains modernes. Pour les uns et pour les autres, j’ai cherché à saisir les traits qui peignent leur caractère, et qui retracent, pour ainsi dire, leur physiono nie morale. »
Ce| notices renferment, en effet, une foule de détails fort curieux. Ce sont des portraits vivement tracés, savants, animés, spirituels, où le génie du peintre s’est appliqué à mettre en évidence celui du modèle. Un vaste savoir, un jugement sain, des
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aperçus ingénieux, une crilique lumineuse, d : stinguent toutes les productions de Visconli; mais, ici peut-être, plus que partout ailleurs, il a développé res qualités solides et brillantes. Peu d'ouvrages présentent autant de sujets d'instruction, dans un si petit espace. Ses notices sur Homère, Archiloque, Sapho, Pylhagore, Platon, Hérodote, réunissent tout ce qui constitue le principal mérite de ce genre de travail.
Mais c’est principalement lorsqu'il discute l’authenticité et le mérite des monuments dont il a fait choix, que cet habile critique déploie cet art d’analyser et de comparer, celte tinesse de tact, qui doivent distinguer l’archéologue, et qu’il possédait à un si haut degré. Un motif prépondérant a toujours déterminé l’adoption du portrait qu'il a choisi. H serait difficile que, dans dés jugements si multipliés, il fût demeuré constamment à l’abri de toute erreur; mais, quand on ne croira pas devoir partager son opinion, il faudra reconnaître encore qu’il ne s’est décidé que sur l’apparence la plus séduisante du vrai.
On sait que ce savant antiquaire a complètement terminé son Iconographie grecque, et qu’elle renferme trois cent quatre portraits. Il a donné ensuite un premier volume de l'Iconographie romaine qui se termine à la On de la république 1 . Celte seconde pailie de l'ouvrage n’est pas inférieure à la première. Les notices sur Brutus le consul, llégulus, Seipion, Marius, Sylla, Pompée, Agrippa, ne le cèdent en rien à celles l’Iconographie grecque qui sont les plus remarquables ; elles sont même, eu général, plus développées, par la raison que les matériaux étaient plus abondants.
L'ouvrage était parvenu à ce point, quand la mort a frappe l’auteur. Un de nos savants les plus distingués a été chargé de le remplacer; c'est celui même qui avait donné, comme nous l’avons dit, un essai d’iconographie dans l'Encyclopédie mélho-
■ Iconographie ancienne, ou Recueil des Portraits authentique^ des empereurs, rois et hommes illustres de l’Antiquité, par E. Q. Viscunti ; Iconographie grecque. Paris, de l'imprimerie de Didot l’aiué, 1808, 3 vol. in-fol. — Iconographie romaine. Ibid., id . , 1817, t. 1.
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dique, et que son Dictionnaire d'antiquités désignait naturellement pour ce travail.
M. Mongez n’a rien changé au plan de son prédécesseur. Le volume qu’il vient de publier 1 présente la vie et les portraits des douze Césars et des principaux personnages de leurs familles. Les gravures avaient été en grande partie exécutées du vivant de Visconti; mais celles qu’il a ajoutées sont tout aussi soignées; la protection spéciale dont LL. SIM. Louis XVIII et Charles X ont honoré son ouvrage, lui a même fourni les moyens de l’enrichir de plusieurs grands camées que Visconti avait négligés, apparemment pour modérer la dépense. Tels sont deux camées du cabinet impérial de Vienne, dont un de neuf pouces de large sur sept de haut, représentant l’apothéose de Tibère, et un autre, un peu moins grand, où SI. Slongez reconnaît Claude, Slessaline, Britannicus et Oclavie. La publication de ces monuments forme la collection de grands camées, la plus riche qui existe encore.
Il paraît que Visconti avait composé une liste de tous les objets qui devaient ligurerdans son Iconographie romaine; mais, en ce qui concerne le texte, on assure qu’il n‘a été trouvé dans ses papiers qu’un petit nombre de renseignements. Cet homme, si richement doté par la nature, faisait peu de notes ; tous les écrits des anciens étaient imprimés dans sa vaste mémoire. Il est résulté de là que M. Mongez a dù presque tout créer. Mais il a eu dans son travail un soin dont on doit lui savoir gré ; c’est d’y enchâsser les fragments de'Yisconti, quand ils lui ont paru mériter d’être conservés; de sorte que le lecteur jouit en même temps de tout ce qu’il était possible de recueillir du premier auteur, et des importantes recherches du savant qui lui a succédé.
M. Mongez s’est appliqué comme son prédécesseur à mettre au jour les vices et les vertus de ses héros. « Conformément, dit-il, au plan tracé par M. Visconti, je me suis efforcé de réduire à une
' Iconographie romaine; hommes illustres, par M. le ch. Mongez., t. II, faisant suite à Y Iconographie ancienne, par E. Q. Visconti; publ. en 1824.
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juste proportion les notices qui arcompngnenl la description des portraits de chaque empereur. Cette proportion étant fort resserrée, je me suis attaché à retracer lents mœurs et leur manière de gouverner. »
C'était une mission pénible que d’avoir à peiudrc le caractère des Césars. L’histoire et la poésie ont rappelé mille fois les proscriptions d’Auguste, la dissimulation de Tibère, les débordements de Mcssaline, les sanguinaires jouissances de Néron. Cette épouvantable famille a fatigué l’univers du bruit de ses forfaits. Peut-être les brillantes couleurs employées à représenter les mœurs grecques ne convenaient-elles plus pour peindre les calamités de Rome. L’auteur, en pénétrant dans les détails de tant de crimes, s’il eût parlé toujours comme de lui-même, aurait pu craindre de paraître quelquefois outrer la vérité. RI. Mongez a pris un autre parti, celui île rapporter, le plus fréquemment qu’il |>eut, le texte des écrivains anciens. Tacite, Suétone, Sénèque, Plutarque, Dion, Appien et d’autres auteurs, appelés eu témoignage. déponent eux-mêmes contre Tibère, Caligula, Néron et Domitien. Celte méthode, bien que différente de la première à que'ques égards, présente aussi beaucoup d’intérêt. De nombreux passages, convenablement disposés, donnent aux affreuses peintures que reproduit l’auteur, un caractère de vérité contre lequel on ne saurait malheureusement élever aucun doute. Son récit p'ein de faits offre des portraits aussi fidèles que les imitations de l’arl dont il est accompagné. . '
Le savant archéologue n’a point négligé de combattre des opinions qu’il regarde comme erronées. C'est ainsi que, dans l’art cle d’Ociavie, il cherche, appuyé d’un passage de Sénèque, à repousser la tradition suivant laquelle Virgile aurait lu à Auguste, en présence de celte princesse, le bel épisode de 1 Enéide où se trouve le mot Ta Marccllus eris (p. 42 et suiv.); mais ce sage écrivain ne fait de semblables tentatives qu'avec une extrême circonspection, et il ne mérite par là que plus de conBar.ee.
Au sujet du camée du Cabinet du roi, dit de la Sainte Chapelle, qui représente l’apothéose d’Auguste, comme son expli-
sun l'iconographie romaine.
cation est en quelques points différente de celle que paraissait projeter Visconli, il réunil sur deux colonnes les dénominations des personnages dans les deux systèmes, et acquitte ainsi ce qu’il pouvait devoir à son prédécesseur, sans lui sacrifier son propre sentiment (p. (67 à 1 7 1 )I
Le grand camée où M. Mongez croit voir le triomphe de Claude après la défaite des Prêtons, représente ce prince, la foudre à la main, dans un char traîné par deux centaures. Comme jamais triomphateur n'a pu attacher de véritables centaures à son char, il doit paraître assez évident qu’il y a ici une allégorie. Aussi, M. Mongez a-t-il soin de nous rappeler que Jupiter, Bacchus, Cérès, Hercule, Esculape sont quelquefois représentés dans des chars que traînent aussi des centaures, licite même uue médaille de Domitien, où ce prince est dans un char attelé comme ceux de ces divinités, et il se borne ensuite à nous dire que Claude est dans un char traîné par deux de ces animaux chimériques, parce qu’au moyen de celte image, il se trouve assimilé à Jupiter. On n'eùt pas été fâché, à celle occasion, d’apprendre pourquoi le char de Bacchus, d’Hercule ou de Jupiter, est attelé de deux centaures; mais une investigation de celle nature aurait nécessairement présenté quelque chose d’hypothétique, et apparemment l'auteur a pensé qu’un ouvrage tel que l’Iconographie devait ne renfermer aucun ornement inutile, et surtout rien qui fût sujet à controverse.
La réunion de tant de statues, de bustes et de médailles, gravés dans cet ouvrage, présente encore, relativement à l’histoire de l’art, un intérêt indépendanldu savoir des deux auteurs, à cause des différentes époques auxquelles ces monuments appartiennent. Dix-huit statues ou bustes, conservés dans notre Musée royal, figurent dans le volume publié par M. Mongez. On voit à la planche xxu, sous le n # 2, un très-beau buste de Tibère, en marbre, de la collection du Musée, trouvé en 1792, dans des fouilles ordonnées par M. le prince de Borghèse. Sous le n° 3, est une statue de Tibère, d’un fort beau travail, aussi en marbre, un peu plus grande que nature, trouvée à Piperno dans les en-
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virons de Rome, et (datée aujourd’hui dans la galerie de Pie VIF.
La tête de cette statue, qui n'a pas été délaeliée du corps, est gravée dans une plus grande dimension sous le n° t. Un buste de Ycspasien, en bronze (pi. xxxw, n°* l et 2), conservé dans noire Musée, n’est guère moins remarquable par sa beauté. Ces monuments, et d’aulrcs qu’il serait trop long de citer, tous habilement reproduits par nos graveurs, sont de nouvelles preuves de l’état florissant où se maintenait la sculpture, dans le premier siècle de l’èrc chrétienne. La suite de l’Iconographie nous la montrera tout aussi admirable sous les Antonins.
On pourra voir, dans tout ce que nous venons d’exposer, que riconographie de MM. Visconti et Mongez, est également digne de l’attention dés hommes éclairés, par la fidélité des gravures, et par le mérite du texte. Ce n’est ici qu’une opinion individuelle ; mais déjà elle se trouve en partie confirmée par un assentiment qui deviendra général.
N’oublions pas d’ajouter, en finissant, que le continuateur de Visconti a rendu à ce dernier un juste hommage, en plaçant son portrait à la tète du volume des planches. Ce portrait, en médaillon, est accompagné d’une inscription composée par l'illustre Morelli, laquelle renferme à la fois l’histoire et l’éloge du sa- J vaut archéologue. A la feuille suivante, se voit le monument funéraire que lui a consacré sa famille, à laquelle a voulu s'adjoindre un ancien ami (M. Collot, directeur de la monnaie de Paris). Quelques personnes ont regretté qu’une notice historique n’ait pas accompagné l’image du premier auteur de l’Iconographie ; mais, jusqu’à un certain point, l’inscription de Morelli en tient lieu , et l'on peut d’ailleurs se reposer sur les ouvrages de Visconti et sur la renommée, du soin de rappeler son mérite.
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MÉMOIRE