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DEPUIS

LA JECNESSE DE PHIDIAS JUSQU’A t* MORT DF, PRAXITÈLE 1 .

L’histoire de l’art ne présente, chez les anciens, aucune période plus digne de noire attention que le temps écoulé depuis la jeunesse de Phidias jusqu’à la mort de Praxitèle. Pendant les cent quatre-vingt-douze années renfermées entre ces deux époques, la Grèce, marchant à grands pas vers un perfectionnement général, enfante, sans interruption, une suite de maîtres dont les chefs-d’œuvre, de plus en plus accomplis, n’ont jamais cessé d’être un sujet d'admiration et pour les anciens et pour les modernes.

Tandis que Simonide, Anacréon, Eschyle, Pindare, et, bientôt après, Sophocle, Hérodote, Euripide, Thucydide, Hippocrate, Xénophon, Platon, Démosthène, Aristote, Théophraste, régularisaient les accords de la poésie lyrique, érigeaient l’art théâtral, créaient le style propre à l’histoire, prêtaient une nouvelle force à l'éloquence de la tribune et à celle du barreau, établissaient les sciences morales sur des bases immuables, on vit , auprès de ces grands hommes, s’élever, régner, se surpasser l’un l'autre, des artistes dont les ouvrages ne contribuent pas moins à la gloire toujours croissante de leur patrie. Dans la peinture, ce sont : Aglaophon, Polygnote, Apollodore, I’arrhasius, Zeuxis, Timanthe ; ensuite, Pamphile, Mélanlhe, Apelle, Nicias, Protogène. Dans la sculpture: Agéladas, Micon, Pythagore de Rhége, Calamis, Calli-

1 La première partie de ces mémoires a été lue deux fois à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, au commencHinent de l'année 1817.

MEMOIRES

iliaque, Ouatas ; et, après ces habiles statuaires, de plus habiles encore : Phidias, Myron, Polyclèle de Sicyonc, Alcamène, Naucydès, Scopas, Léocharès, Briaxis, Lysippe, Praxitèle.

Autant ce tableau est magnifique par la célébrité des maîtres, qui se transmettent l’un à l’autre les leçons et les exemples de leurs prédécesseurs, autant il est intéressant et instructif, à cause des progrès que la peinture et la sculpture font d’année en année, et, pour ainsi dire, de jour en jour.

Lente jusqu’alors dans sa marche, la peinture, au commencement de celle belle période, brisant les liens d’une longue enfance, anime ses compositions, ennoblit son style, réchauffe son coloris; et bientôt, dans des compositions plus savantes, ajoutant à la grandeur du dessin le mérite d’une expression sublime, elle fait admirer ses ouvrages à l’égal des merveilles que crée l’art du ciseau.

Dans la sculpture, quand la période commence, l’ancienne École Attique ou Dcdalienne domine encore ; elle forme deux branches principales, savoir : l'École Allique, proprement dite, et celle d’Égine, difficiles aujourd’hui à distinguer, très-reconnaissables pour l'œil exercé des anciens '.

L’art, toutefois, se perfectionne visiblement. Bientôt, Agéladas, Glaucus, Micon, et les plus habiles de leurs contemporains, assouplissent cette manière sèche et rude. Pythagore de Rhége prépare de nouveaux succès, en posant les lois fondamentales du rhythme et de l’harmonie sous le ciseau de Calamis ; une expressive naïveté s’unit à une grâce jusqu’alors inconnue. Le majestueux colosse du Parlhénon efface tout ce qui a précédé. A son aspect, les écoles Dédaliennes ont disparu ; une nouvelle ère commence. Cependant, et malgré l’éclat des chefs-d’œuvre de Phidias, le génie de l’imitation pouvait offrir encore, dans les attitudes, plus de grâce ; dans les ondulations des chairs, plus de délicatesse ; dans l’expression des passions, plus de vivacité. Le

‘ Pausaa., lib. xtn, v. 35 ; lib. vu, v. S ; lib. vm, v. 55 ; lib. x, v. 3G et 37. — Stcph. Byz., in

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génie national prend alors de nonvel'es forces ; une élude plus approfondie des formes humaines enseigne l’art d’ajouter une nouvelle beauté aux images mêmes des dieux. Ce perfectionnement se fait sentir dans tous les arts. Fidèle et embellie, l'image d'Alexandre, qu’a sculptée Lysippe, parait, en effet, celle du fils d'Ammon ; A pelle prête la foudre à ce héros divinisé ; et Praxitèle, enfin, réunissant, sur le marbre entièrement nu de la Vénus de Guide, aux élégants et voluptueux contours de Phryné, le sourire gracieux de Gratine, llatte le goût par l’harmonieux rapprochement des attraits les plus achevés, et ravit les sens par une vérité parfaite. On se demande si Vénus a quitté l'Olympe pour venir habiter Cuide.

Mais, pour que ces tableaux inspirent tout l’intérêt qu’ils sont, en effet, capables d’offrir, il est nécessaire que les fjits y soient rangés suivant leur véritable ordre chronologique. Si l'histoire s’écarte de ce plan, tout se trouble ; l’art, après les perfectionnements les plus remarquables, semble rétrograder tout à coup ; la sécheresse des premiers temps se reproduit auprès des formes larges et moelleuses qui lui avaient succédé ; bannie par la grâce, la roideur la repousse à son tour. Dès lors, la comparaison, soit des maîtres, soit des écoles, demeure presque sans utilité, et, dans celte confusion, on pourrait douter même de la solidité des principes enseignés par les maîtres les plus habiles, puisque leur doctrine n’aurait pas empêché le retour de l’ignorance ou les empiétements du mauvais goût, dans de très-courts intervalles.

Peut-être le renversement de l’ordre chronologique a-t-il jeté encore plus de trouble dans la période qui s'étend de la mort de Praxitèle à la fin du règne des Autonins, que dans celle qui nous occupe en ce moment. Un système prêché avec trop de légèreté, adopté avec trop de confiance, a fait croire qu’après Alexandre, l’art dégénéra promptement . Cette longue et intéressante période, on l’a appelée le règne des imitateurs. Quatre siècles ont été dépouillés de leur gloire. Il a fallu, pour être conséquent, choisir entre deux erreurs : ou se persuader que les admirables ouvrages qui enrichissent nos Musées, la Vénus de Médicis, l’A nollon du

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belvédère et la Diane sa su-ur, le groupe d’Ajax, le Torse, le Laocoou, appartenaient aux contemporains de Dédias, ou regarder ces images comme des productions d’un ci eau dégénéré, et ne voir, dans les Cléomène, les Apollonius, les Glycon, les Agcsander, que de froids plagiaires des Myron et des Polycléte. Cependant, le classement chronologique des artistes anciens n’a point encore été exécuté avec la précision, on présenté avec les développements que celte belle partie de l’histoire grecque parait exiger.

Dans l'immensité du sujet qu’il avait embrassé, les arts ne pouvaient èire, pour Pline, qu’un accessoire. Sa chronologie, établie sur des mémoires qu’il a plus d’une fois accusés d’inexactitude, se ressent, à chaque pas, de l’infidélité de ses guides. Heureusement, le remède est dans le mal même ; car, en confondant les noms et les époques, Pline est aussi tombé dans des contradictions qui servent quelquefois à redresser ses erreurs.

Entraîné par une vive imagination vers la partie descriptive de son travail, Winckelmann, de qui l’ingénieux traité a contribué si puissamment à répandre la connaissance et l’amour des arts, Winckelmann s’est confié, presque sans examen, à la chronologie de Pline , et il s’est trouvé souvent engagé dans des raisonnements vicieux ou de fausses conjectures, c’est n’avoir pas osé -soupçonner, dans cet écrivain, des erreurs de chronologie.

Le judicieux Sainte-Croix attachait, sans doute, peu d’importance au Canon chronologique qu’il a joint à l’Anacharsis. Fidèle à Pline, il a* erré avec lui.

On ne peut se rappeler sans reconnaissance les services que Ileyne a rendus aux lettres et à l’histoire, dans les dissertations où il a traité des révolutions de l’art, depuis les temps héroïques jusqu’à la destruction de l’empire de Constantinople. Plusieurs î-approchemenls heureux, plusieurs explications pleinement satisfaisantes donnent du prix à son travail ; mais, malgré la sagacité qui distinguait ce savant, en redressant quelques-unes des fausses assertions du naturaliste romain, en remontant même aux sources qui les ont produites, il en a aussi adopté un grand nombre, et

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l’on reconnaît, à regret, que ce sont précisément celles qui apportent le plus Je confusion dans le système général.

C’est noire confrère M. Visconti qui, le premier, a restitué aux quatre siècles postérieurs au règne d’Alexandre la palme que Winckelmann leur avait injustement ravie. Le premier, il a démontré, avec l'ingénieuse critique qui dirige et embellit ses vastes connaissances, que les trésors les plus précieux de nos Musées appartiennent à cet âge où le goût des arts , maintenu dans sa pureté, où les lumières, non - seulement conservées dans tout leur éclat, mais encore augmentées, consolèrent la Grèce des calamités auxquelles elle ne cessait d’ètrc en proie. Mais les observations de notre confrère sont disséminées dans ses Notices sur le Musée Clèmenlin et le Musée français, et elles laissent malheureusement entre elles des lacunes considérables.

Je dois aussi le dire : malgré les travaux de ces deux antiquaires, les fausses idées de Winckelmann ne sont point entièrement abandonnées les temps de Cléomène, de l’asilèle et d’Athénodore, des hommes instruits les appellent encore le règne des imitateurs ; des sculpteurs froids et secs, qui précédèrent Phidias de plus d’un demi-siècle, demeurent rangés après ce maître. On atténue ainsi la gloire de la Grèce, jusque dans des écrits consacrés à l’honorer, et propres à le faire par leur mérite, tant apparemment il était difficile de croire à l’ensemble des prodiges qu’elle offre à notre admiration.

Lorsque de grands maîtres sont tombés dans quelque erreur, lorsque de savants écrivains n’ont pas traité dans son entier un sujet fécond, leurs successeurs, avec bien moins de talent, peuvent arriver plus près du huit c’est ce que j’ai.tenlé de faire.

Déjà, dans un fragment d’un Discours sur lu sculpture antienne, imprimé en 1806 à la tète d’un des volumes du Musée français, je me suis appliqué à rétablir l'ordre chronologique, sur les témoignages réunis des écrivains anciens et des muiiumenls existants de la sculpture grecque. Mais, obligé de me resserrer dans trente pages environ, et voulant embrasser un ensemble de deux mille six cents années, j’ai dû renoncer à des développe

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ment s importants, omettre un grand nombre d'artistes, et même supprimer une partie de mes preuves *.

Je soumets aujourd’hui à l’Académie un travail plus étendu. Je ne traiterai cependant, pour cette fois, que des progrès de la sculpture; j’essayerai de tracer, dans deux mémoires, l'ordre chronologique des sculpteurs qui appartiennent aux quarante-huit olympiades écoulées, comme je l'ai dit, entre la jeunesse de Phidias et la mort de Praxitèle. J 'intitule ce premier mémoire : Phidias et ses contemporains ; le second aura pour titre : Polyelè e de Sicyone, ses contemporains et ses successeurs jus quà Pi a.ritt le inclusivement . Ces deux mémoires peuvent être considérés comme deux parties d'un seul tout.

Si mes recherches sont jugées propres à inspirer quelque intérêt, un troisième mémoire développera la suite chronologique des sculpteurs et la marche de l’art depuis la mort de Praxitèle jusqu’à la lin du règne de Gallien, et un quatrième, l’histoire chronologique de la peinture dans ces deux périodes réunies.

Mon but est de prouver que l’art fut préservé, chez les Grecs, des révolutions qu’il a subies chez les modernes. Nous le verrons d’abord , pendant environ deux cents années, malgré toute la mobilité de l’imagination des Grecs, monter, de degrés en degrés, d’un étal assez éloigné de la perfection, à une perfection presque miraculeuse. Nous le verrons ensuite, pendant quatre siècles, se soutenir à la même hauteur, s’élever même encore davantage, par un effet du respect des plus habiles maîtres pour les bonnes traditions, et surtout par leur attachement au principe immuable de la recherche du grand et de l’imitation du vrai. De là suivra cette conséquence, que, si nous sommes parvenus à con-

’ Ce fragment forme une partie du Discours historique sur la sculpture ancienne, dont les soixante premières pages ne sont pas de moi. U a été réimprimé, en 1807, dans le Magasin encyclopédique deMiliin, sous le titre de : tissai sur le classement chronologique des sculpteurs grecs les plus célèbres, et réimprimé en 1831, à la suite des livres xxxv et xxxvi de Piine, dans le t. IX de l’édition de cet auteur, publiée par M. Lemaire. J’ai fait, dans cette dernière édition, des additions et des corrections importantes.

naître la théorie des statuaires grecs, et si les maîtres dont s’honore aujourd’hui notre patrie ont su se l’approprier, nous pouvons espérer d’égaler entièrement la Grèce, en demeurant fidèles à ses enseignements et à ses exemples ; mais que si, au contraire, une nouvelle école venait à les abandonner, si l'amour du changement se substituait à celui du vrai beau, nous ne pourrions manquer de nous précipiter daus une dégradation houleuse et pour longtemps sans remède.

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