‹ Histoire de la sculpture antiqueChapitre 7 sur 36 · PHIDIAS' ET SES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

PHIDIAS' ET SES CONTEMPORAINS

La série des faits, que je veux classer dans leur ordre chronologique, se rattache h un événement de l'histoire des Athéniens, dont l’époque ne présente aucun sujet de doute : c’est la consécration de la Minerve du Parlhénon. Eusèbe et le Syncelle nous apprennent que cette statue, production célèbre de Phidias, fut érigée la deuxième année de la lxxxv c olympiade. Hevne a confirmé cette date par des rapprochements entièrement convaincants , et M. Qualremère de Quincv l’a adoptée dans son ouvrage intitulé : le Jupiter olympien. Nous savons d'ailleurs, par le témoignage d'Aristote et de Plutarque, que Phidias se représenta lui-même en bas-relief dans les ornements du bouclier de la Déesse, sous les traits d’un vieillard chauve, ‘rptvSvrov

Or, si nous admettons qu'il fût alors âgé de cinquantecinq à cinquante-six ans, il s’ensuit qu’il était parvenu vers sa dix-huitième ou sa vingtième année, la première de la lxxvi 0 olympiade, et qu’il était né vers la quatrième année de la Lxx e olvmpiade, 4 97 ans avant notre ère. Pour remonter à la jeunesse do ce grand maître, c’est donc à l’époque de la Lxxvi e olympiade que nous devons nous transporter ; c’est là que commence la partie brillante des annales de l’art.

Cette époque est, comme on le sait, d’un grand intérêt dans l’histoire de la Grèce. Lors des deux invasions de l’Atlique faites par Xercès et par Mardonius, toutes les habitations particulières avaient été incendiées, tous les temples renversés, toutes les statues mises en pièces. Les ravages s’étaient tellement multipliés, que lorsque Thémistoele fit construira les longues murailles,

Sun LES PROGRÈS DE I.A SCULPTURE GRECQUE.

ou jetait pêle-mêle, dans les fondations, des tronçons de colonnes, des chapiteaux brisés, des fragments défigurés de sculpture *. Après les batailles de Salamine et de Platée, il fallut, par conséquent, tout recréer. Jamais le génie des arts n’av.nt été aussi nécessaire à la Grèce, et particulièrement aux Athéniens.

D’un autre côté, à commencer de ces illustres victoires, la puissance et la richesse d’Athènes s’accrurent visiblement de jour en jour. Sa marine étendait et consolidait son influence politique et ses relations commerciales. Ses colonies de l’Asie Mineure et de la mer Ionienne, les peuples mêmes de la Thracc et de la Macédoine, amis ou subjugués, contribuaient à l’envi à sa prospérité. Appelés au secours de la chose publique, nécessaires d’ailleurs, par l'effet d’un goût naturel, aux jouissances de toutes les classes de citoyens, les arts, dans cet élan général, durent servir à la fois la religion, l’orgueil national, l’industrie, le patriotisme.

Mais une remarque qui ne doit pas nous échapper, attendu qu’elle se lie avec l’histoire particulière des écoles de sculpture, c’est que le développement des grands Etats de la confédération grecque ne fut pas toujours favorable aux petites républiques. Tandis que la ville d’Athènes s’élevait à un haut degré de puissance, Kgine, au contraire, où des marins intrépides, des manufacturiers habiles et exercés, étaient devenus une nation sur un rocher de quatre lieues de tour, succomba sous les forces supérieures d’un voisin jaloux. Après plusieurs avantages qu’ils avaient remportés sur les Athéniens, les Kginètes, entièrement défaits dans un combat naval, virent leurs fortifications renversées, leur gouvernement aboli, leurs principaux citoyens déportés, et ne conservèrent leurs propriétés, qu’en perdant leur autonomie et en se soumettant à l’autorité de la cité victorieuse *. Celte révolution eut lieu la deuxième année de li i.xxx° olympiade, époque où " Athènes et Égine possédaient l’une ot l’autre plusieurs habiles

1 TliucyJ.

’ Diod. Sic., lit*, xi, cap. xxxii.

MÉMOIRES

artistes. Avec sa richesse et sa liberté, il fallait bien qu’Égine perdit l’influence que ses sculpteurs avaient longtemps exercée sur le goût de la nation. Celte ville conserva d'habiles fondeurs, d’excellents ciseleurs, et même quelques statuaires distingués ; mais le sceptre des arts lui échappa pour passer dans des mains aussi intelligentes et plus heureuses.

Des causes à peu près semblables préparaient de semblables résultats dans la Grande-Grèce. Sybaris venait de s’anéantir, incendiée et démolie par les Crotoniales *. Déjà commençaient les scènes de désolation qui, dans le cours de deux cent cinquante années, consommèrent la ruine des villes de Rhége, d’Hippouium, de Caulonia, de Locres, de Crolone, si longtemps riches et fortunées.

Celte belle partie de l’Italie possédait, dans la lxxvi c olympiade, des statuaires illustres ; Crolone en avait précédemment formé plusieurs. Mais la fortune de la Grèce proprement dite remportait. Hiéron, Denys l’Ancien et les autres tyrans de la Sicile, les Carthaginois, les rois de Perse, les Romains, Annibal, anéantirent, dans ce pays richement doté par la nature, tout espoir de grandeur, et en détruisirent la population elle-même dans des torrents de sang.

Celle remarque ne s'applique qu’à des états particuliers, mais elle appartient à l’histoire du génie grec en général, en ce qu’elle tend à expliquer pourquoi l’art parait s’éteindre chez les Éginôtes et les Grecs de l’ilalie, aux époques marquées par les progrès les plus éclatants dans les écoles d’Athènes, d’Argos, «le Sicyone, de Rhodes et des autres villes grecques proprement dites, où le gouvernement s'appliquait à le favoriser.

A peine, dans la troisième année de la lxxv* olympiade, le sol de la Grèce fut-il purgé de la présence des barbares, que, dans un enthousiasme universel, tous les états commencèrent à relever les temples de leurs dieux. Le marbre, le bronze, l’ivoire et l’or furent livrés avec profusion aux statuaires. Rien ne paraissait

’ Slrab., lib. vt, cap. n.

RI

SIR LES PROGRÈS DE LA SCL’I.PTI'RE G RECOLE.

assez magnifique pour une nation pleine d'audace, éclairée, riclie et victorieuse.

Trois générations d'artistes pouvaient alors partager l'attention publique : c’étaient les vieillards, les hommes parvenus à la force de l’âge, les jeunes maîtres et les élèves.

Canachus de Sicyone et son frère Aristoc'es, Égésias, Critias de Né sos, Gallon, Glaucias et Anaxagore, tous trois d’Egine, touchaient au terme de leur carrière, si toutefois quelques-uns d’entre eux ne l’avaient totalement remplie.

Hippias, Agéladas, Téléphone, Menoechme et Soldas de Naupacte, Simon d’Égine, Dionysius et Glaucus d’Argos, Micon d’Athènes, Pythagore de Léontium, Pylhagore de Rhége, Pythagore de Samos ; Calamis et Callimaque, vraisemblablement Athéniens ; Onatas d’Egine, (ils de Micon , composaient l’école régnante.

Phidias, Myron, marchaient à leur suite, mais avec eux. Polyclète de Sicyone, Praxias, Callitèle, Lycius, Alcamène, Agnracrile, Colotès et une foule d’autres appartenaient à la jeune école. Ils étaient l’espoir de l'âge qui commençait.

Ces trois séries d’artistes qui ont pu voir luire le même soleil, les uns en commençant la vie, les autres prêts à la quitter, ces trois séries, dis-je, marquent trois degrés bien distincts dans le perfectionnement du goût : c’est principalement pour les avoir confondus, que Pline a jeté, dans 1 histoire de la sculpture, du désordre et de l’obscurité.

Canachus, Arislocles, Égésias, Critias, Callon, Glaucias, Anaxagore, étaient contemporains les uns des autres, ainsi que je le prouverai successivement. Or, Callon était élève de Tecléus et d’Angélion, qui eux-mêmes avaient eu pour maîtres Dipœne et Scyllis. Canachus, Aristocles et tous les autres avaient, par conséquent, appris leur art, soit auprès de Dipœne et de Scyllis ou des contemporains de ces deux artistes, tels que Bathyclès de Magnésie, Bupalus et Anthermus de Chio , soit auprès des maîtres formés par ces derniers.

Or, d’un autre ci>té, Dipœne et Scyllis, Bathyclès, Bupalus et

MÉMOIRES

Anlhcrmus éta : ent, de leur temps, les chefs de l'ancienne école Dcda tienne ; Canachus, Gallon et les autres slaluaires, que je dis être parvenus au dernier terme de leur carrière à l'époque de la jeunesse de Phidias, appartenaient donc à cette école antique. Aussi, voyons-nous qu'ils en conservèrent plus ou moins le caractère. Tous ces laits vont être prouvés.

Dipœne et Scyllis naquirent l’un et l'autre dans l'ile de Crète, vers la i. e olympiade. Ils ornèrent, d’un grand nombre de statues, qu’ils exécutèrent en commun, les villes d’Argos, d’Ambracès, de Cléone, et acquirent autant de célébrité par les talents et la multiplicité de leurs élèves, que par leurs propres travaux. Leurs ouvrages, les uns en marbre de Paros, les autres en bois d'ébène et ornés d’ivoire, existaient encore, pour la plupart, au temps de Sévère et de Caracalia. Ces maîtres s’étaient si bien approprié la manière appelée dédatienne, sans doute en la perfectionnant, qu’on les disait disciples de Dédale, ou même ses fils, expression qui ne pouvait avoir été prise d’abord que dans un sens figuré, et que Pausanias a eu le tort de regarder comme une preuve historique

Bathyclès, natif de Magnésie, se fit une grande réputation par le trône colossal qu'il éleva dans le temple d’Amycles, et sur lequel il plaça une statue d’Apollon, en bronze, beaucoup plus ancienne, qui avait environ trente coudées de haut 1 . Ce trône, qui existait encore au temps de Pausanias 3 , offrait, dans ses supports, des figures représentant des Tritons, Typhon et Echidna 4 , les Saisons et les Grâces. Il était orné de bas-reliefs où l'on voyait un grand nombre d’histoires mythologiques et accompagné de plusieurs statues, toutes exécutées aussi par Bathyclès. Crésus lit présent aux Lacédémoniens de l’or nécessaire pour le décorer. J’ai induit, de ce fait, dans mon Essai chronologique, que ce magnifique monument fut élevé dans la L\ i e olympiade, cent ans

■ Pausan., tlb. 11 , cap. xv.

1 45 pieds.

1 Pausan., lib. xvm, cap. xix.

environ avant la Minerve du Parlhénon. C’est, en effet, lorsqu'il fut invité par l’oraclc de Delphes à s’allier avec le peuple le plus puissant de la Grèce, que Crésus dut rechercher l'amitié des Lacédémoniens, et l’oracle, qui le lui prescrivit, date de la première année de la m e olympiade Ce fut, d’une autre part, la première année de la lviii®, lorsque les Lacédémoniens eurent recommencé avec avantage la guerre contre les Tégéales, que Crésus leur envoya des ambassadeurs pour les inviter formellement à une alliance; et, à cette époque, suivant Hérodote*, l’or dont il s’agit leur avait déjà été donné. La construction du monument d’Amycles aurait donc été terminée, au plus tard, dans la lvii* olympiade 1 * 3 .

Bupalus et Anlherinus, natifs de Chio, fils d’Anlhermus, petitfils de Micciade, arrière-petit-fils de Malas, tous du même pays et tous sculpteurs en marbre, étaient contemporains du poète Hipponax, et florissaient, par conséquent, dans la i.x c olympiade. La fastueuse inscription qu’ils osèrent graver sur un monument dont ils enrichirent la ville de Délos : Les fils d’ Anlhermus te rendront célèbre, ô Chio, autant et plus que tes vignes ; cette inscription n’attes'e pas seulement l’orgueil des fils d’Anthermus ; elle prouve encore l’admiration que la Grèce éprouvait, à cette époque, pour les monuments de la sculpture, et les progrès dont ces deux maîtres croyaient pouvoir s’honorer en se comparant à leurs prédécesseurs. Plusieurs de leurs ouvrages furent apportés à Rome et placés dans des temples construits par Auguste 4 . On a découvert, de nos jours, un piédestal portant celte inscription : Bupalus la. faisait 5 . Mais le fait même, en attestant que les statues de Bupalus et d'Anthermus n’étaient pas sans quelque mérite, ne doit pas nous empêcher de leur appliquer le jugement prononcé par Quinlilien sur les monuments des arts antérieurs à

1 Larcher, Can. chron.

' Herodot., lib. i, cap. i.xvii, lxviii.

’ Corsini, Fast. allie., 1. 111 , p. tio.

' Plin., lib. xxxiv, cap. iv.

M. Visconti, Musée Pio-Clémenlin, t. !.

Si

MÉMOIRES

Gallon et sur ceux de Gallon lui-même. « On ne peut les admirer, dit-il, que par un amour un peu fanatique pour l'antiquité, et en ayant égard aux temps.» (Sicetiam a malor es liaient .. conditions lewporiun ’.)

Dipœne et Scyllis comptèrent parmi leurs élèves Tectéus et A' gélion -, Tliéoclès, fils d’Hégylus, Dorvclidas et son frère Médon, tous tr. isde Lacédémone, et plusieurs autres statuaires 1 * 3 * .

De nombreux monuments de sculpture, entièrement d’ivoire et d’or, qu’on voyait à Elis, dans le temple de Junon, firent honneur à l’habileté de Tliéoclès, de Médon et de Dorvclidas. Mais il faut toujours avoir égard au temps. Pausanias range ces ouvrages au nombre de ceux qu’il qualifie de très-anciens , xs» ?a-jT» t; tx ax/.KTT a àf./a'x ; expression dont il s’est servi plus d'une fois pour désigner les sculptures de lecole dédnlimne, non-seulement sous le rapport de l'antiquité, mais em ore en ce qui concerne le genre elle goût. « Le travail, dit-il, en est simple et roide » rpv* *r/.* D.

On voyait à Olympie, dans le temple particulier ou le trésor des habitants d’Epidumne, plusieurs statues de la main de Théoclès. Elles étaient en bois de cèdre. Une, entre autres, représentait Allas portant le ciel 5 .

Gallon d’Égine fut aussi élève de Tectéus et d’Angélion : Pausanias nous l’assure 6 . Callon et Égésias sont, d’ailleurs, les plus anciens statuaires dont Quintilien ait fait mention 7 , tout comme Canachus, contemporain de l’un et de l’autre, est le plus ancien que Cicéron ait mis au rang des véritables artistes. « Avant Caton > l’Ancien, dit ce guide infaillible, je ne vois aucun orateur qui » mérite véritablement un si beau titre; » et en émettant cette

1 Quinlil., lib. x, cap. xu.

’ l’uusan., lib. u, cap. xixu.

’ U., lib. v, cap. xvn.

* IJ., ibid.

’ Id., lib. vi, cap. xix.

* Id., lib. u, cap. xxxu.

’ Quintil., lib. x, cap. xu.

SUR I.ES PROCnfes DE LA SCULPTURE GRECQUE.

opinion, il établie un parallèle assez détaillé entre Caton et Canaclius, et il les place sur la même ligne : d’ou il suit qu’avant Canachus il n’existait, suivant lui , aucun statuaire réellement digne de ce nom

Une des erreurs les plus graves où soit tombé Pline, suivi en ce point par Winckelmaun, par M. Heyne et par les plus savants professeurs, consiste à avoir transporté ce maître a la xcv c olympi .de, c'est-à-dire à avoir placé l’époquesupposee la plus brillante de sa vie, étant vingt-cinq ou trente ans après la mort de Phidias s . Canachus étant contemporain de Callon et d’Egésias , et frère d’Arisloclès, qui fonda une école où plusieurs maîtres se succédèrent immédiatement, la colonie tout entière a fait, par le déplacement de son chef, une irruption sur la xcv e , la c e , la cu e olympi de : tous les degrés ont été confondus. Je dois donner, par conséquent, toute mon attention à rétablir ce statuaire à sa véritable place.

La sculpture lit, du vivant de Canachus, des progrès très-remarquables, et il parait qu’ils furent en grande partie le fruit de son talent. Ses ouvrages ollVaient encore un style roi leetsec: rigidiora signa Canachi 3 . Mais si nous en jugeons par le parallèle que Cicéron établit entre Caton l’ancien et lui, on y remarquait aussi un caractère original. Quelque chose de mâle, de grand, de divin, les distinguait. Ils étaient chargés de ces emblèmes qui, dans la haute antiquité, obtenaient la vénération de la Grèce, autant que les images mêmes des dieux. Pausanias cite une figure colossale d’Apollon Isménien, en bois de cèdre, ouvrage de Canachus, qu’on voyait encore de son temps près de la ville de Thèbes 4 ; un colosse représentant Apollon Didyméen, honoré à Milet 5 ; un Apollon en bronze, conservé à Branchides 6 . L’Apollon Isménien

' Cicer., Ve clar. oral., cap. xvi, xvu, xvin. ’ Plin.

* Cicir., De clar. oral., cap. xvm.

* Pausan., lib. ix, cap. x.

’ Id., lib. il, cap. x.

* Ibid.

MI.MOIUF.S

cl celui de Brancliides étaient semblables en tout l’un à l’autre, et pour les proportions, et pour les formes. « Celte ressemblance est si exacte, dit le voyageur grec, que celui qui a vu une de ces statues et en connaît l’auteur, ne peut douter, s’il voit l’autre, qu’elle ne soit aussi de Canaebus »

Mais le plus célèbre des ouvrages de ce maître était une statue d? Vénus Uranie, également colossale, en ivoire et en or, honorée dans un temple que celte dresse avait à Sicyoue. La figure était assise ; elle tenait une pomme dans une main, une fleur de pavot dans l’autre, et elle portait sur sa tète le signe du pôle. On 11e l’apercevait que du vestibule. Personne ne pénétrait dans l’intérieur du temple, si ce n’est les deux prêtresses, dont l’une devait être vierge et l’autre se séparer de son mari 2 .

Les particularités que nous remarquons dans les statues d’Apollon, le choix du bois de cèdre, et l’entière ressemblance <les deux statues, sans donner une preuve certaine de la haute antiquité des monuments dont il s’agit, pourraient du moins la faire soupçonner. Quant à la statue de Vénus, le signe du pôle, la tête de pavot et la pomme même font naître, par leur réunion, une présomption beaucoup plus forte.

Tout le monde sait que la première divinité, honorée chez les Crées sous la dénomination de Vénus ou d’üranie, était la même que l'ancienne Mylilta, dont le culte leur avait été enseigné par les Assyriens ou les Phéniciens 3 .

‘Quelle que pùt être la substance naturelle représentée par celte divinité symbolique, question qui est ici étrangère à mon sujet, ses plus anciennes images furent chargées de symboles très compliqués. Tantôt elle était représentée par une pierre brute d'une forme pyramidale 4 , tantôt elle réunissait en elle les deux

1 Pausan., !ib. ix, cap. x.

’ Id., lih. h, cap. x.

1 Ueiodot., lib. i, cap. cv, cxxxi.

* Tacit., Annal., lib- ti, cap. iii. — Selilen, De dits tyr. syntagme, fib. il, cap. i, p. ISO. — Mionnel, Calai, des médailles, t. 111; Chypre, n° t, p. 670.

sexes ; elle av:iil de la Ixirbe 1 et était armée de pied eu cap 2 ; tantôt elle offrait les traits d'une femme, et elle portail sur sa tête les cornes d'uue vache ou le croissant de la lune 3 .

A mesure que l'art fit des progrès, il s’établit un nouveau principe dans la composition des images religieuses ; c’est quelles devaient représenter les formes humaines dans le plus haut degré de beauté possible, et que c’était principalement par le choix des traits, que l’art devait rendre seasible le caractère moral attribué à chaque divinité. Dès lors l'antique système des signes allégoriques se simplifia. Le culte du beau devint en quelque sorte une partie de la religion. Le genre des traits propres à une statue, son attitude, la disposition de ses bras, de ses mains, l’arrangement de sa coilfure offrirent à l'allégorie des ressources variées. Tout fut simple, naturel, et chaque chose cependant eut sa signification. Presque partout, le vrai et le beau prirent la place du bizarre et de l’arbitraire.

Cet heureux changement, bien qu'opéré par degrés, fut eu grande partie l’œuvre de Phidias et de Parrhasius, plus âgé que lui, mais de peu d'années. Parrhasius, en épurant ou réformant les traits des anciennes divinités, dessina des canons ou des modèles qui caractérisèrent chacun des immortels, et que les artistes suivirent, dès ce moment, comme une sorte de loi h

Cette réformation se fit ressentir notamment dans les images de Vénus Uranie, lorsque Égée introduisit à Athènes le culte de celte divinité apportée de Paphos ou d'Ascalon 5 ; sa première image dut être une pierre quadrunguluire, comme la plupart des Uranies de cette époque. Phidias représenta cette déesse dans son temple voisin du Céramique, par une statue de marbre qui n’eut

' Hcsycb., voc. 'A??-;îiTti<. — Macrob., Saturnal., lib. m, cap. vm. — Serv., Ad Vtrgil. Æneii 1., lib. il, v. 033.

’ Pausan., lib. ni, cap. xxm; id., lib. u, cap. îv. — Antip. SidoO., Anthol gr., lib. iv, tit. xu, épigr. 24, — Hcsyclu, voc. E. s Setden, Ve diis sgr. syntagma, lib. u, cap. il, p. 169.

• QuinliL, Ve prat., lib. su, cap. x.

‘ Pausan., lib. i, cap. xiv.

MÉMOIRE

plus pour attribut aucun des signes anciens, et qui n’offrit de remarquable que la grande beauté de ses traits

La Vénus Uranie d’Élis était pareillement 2 la divinité que les Phéniciens avaient Jail connaître aux Grecs 3 , la même qui était honorée ü Cylhère, à Sparte, à Corinthe, à Athènes. Appelé à la représenter par une statue en ivoire et en or, Phidias abandonna encore tous les signes antiques] comme il avait fait pour celle d’Athènes, et ne produisit qu’un chef-d’œuvre d'expression et de beauté 4 .

Si jamais il dut paraître convenable de rétablir les symboles attribués à cette divinité dans les temps antiques, ce fut sans doute lorsque Alcamène et-Agoracrite, tous deux élèves de Phidias, exécutèrent en concurrence, sur la demande des magistrats d’Athènes, leurs célèbres statues de Vénus Uranie. Toutes les circonstances de ce concours invitaient les artistes à ne rien négliger de ce qui pouvait appeler l’attention du public sur leurs ouvrages. Celle des deux ligures qui obtiendrait la préférence, devait être placée dans un temple que la déesse conservait hors de la ville, sous la dénomination de F'cnus des Jardins. L’image honorée jusqu'alors dans ce temple, et qui fut conservée auprès de la nouvelle, était une pierre quadrangulaire. L’inscription gravée sur cette pierre portail que la déesse était Uranie la plus ancienne des Parques 5 . On lui sacrifiait une génisse 6 , comme à un principe de la fécondité universelle. Il paraît cependant que ni Alcamène ni Agoracrile ne caractérisaient cette divinité par les signes réunis du pôle, de la pomme, de la tête de pavot.

' Pansai!., lib. i, cap. xiv. >

’ Cicer., De nat. deor. , lib. ni, cap xxiu.

1 Herodot.

' Pausan.

* Pausan., lib. i, cap. xix.— C'estainsi quetraduit Clavier. Larcher dit « plus ancienne que les Parques. » J’ai cru devoir préférer la première version. Les Parques étant lilles du Chaos, il ne pouvait exister de différence d'ilge entre elles, que par l’ordre dans lequel elles avaient paru hors le cette matière primitive.

* Lucian., Meretric. Vialvg., lib. vu, t. III, p. 3DS.

Sl'R LES PROGRÈS DE LA SCULPTURE GRECQUE.

Le silence des auteurs qui ont décrit la figure préférée par les magistrats, eu est une preuve pour Aleaniène. Sa Vénus fut célèbre par l'excellence de ses formes, notamment par la beauté de son sein, de ses bras, de ses mains On ne parle point de ses attributs.

Le fait est moins évident en ce qui concerne Agoracrile, de qui la statue, vendue aux habitants du bourg de Rhamnus, comme je le dirai tout à l'heure, devint une Némésis. Niais il ne faut pas oublier que la Vénus d’Agoracrite fut exécutée sous l’inspection de Hiidias, et quelle passait même pour être son ouvrage *, d’où il suit qu’elle a dû être exécutée dans des principes conformes à ceux que Phidias avait adoptés pour celte divinité.

On voit donc bien que si Canachus, auteur de la Vénus de Sicvone, eût fleuri dans la acy® olympiade, il n’aurait pas placé sur la tête de cette figure les trois signes réunis dont je parle.

Ce ne sont là que des conjectures. Mais si nous avons des preuves positives les conjectures mêmes deviennent des réalités ; or, ces preuves abondent. Je reviens à Cicéron : « Qui ne sent, » dit ce beau génie, que les statues de Canachus trop reides imi- » lent mal la nature? Calamis, quoique généralement plus moel- » leux, conserve quelque sécheresse. Mvron n’est pas toujours * assez conforme à la vérité ; déjà cependant vous ne craindrez » pas d’avouer que ses ouvrages sont réellement beaux. Plus » beaux sans doute et déjà parfaits sont ceux de Polyclète, du » moins à ce qu’il me semble. » ( Qtiis non intelligit Canachi signa rigidiora esse quam vtimilenlur rcrilalem ? Cala midis dura ilia quidem, sed tamen molliora quam Canachi. Nondum 3/y rouis salis ad verilalem adducla, jam tamiii quœ non dubites pulchra dicere. Pulckriora etiam Polycleli, et jam plane perfecta, ul mihi quidem videri solel *.)

• Lucian., in Jmag., cap vi, t. II, p. 40*.

’ Pim., lib. xxxvi.

* Cicer.., Ve clar. oral., cap. xvn, n® 70.

Il ÉMOIHES

L’or, Ire chronologique est aussi nettement déterminé dans ce passage, que la marche de l'art se trouve exactement graduée. Le roide Canachus est plus ancien que Calamis ; celui-ci, quelquefois dur encore, a précédé Myron ; Myron n’est pas aussi vrai que Polyclèle, qui est un peu moins ancien que lui ; florissant après tous les autres, Polyclèle enfin les surpasse tous.

Mais l’évidence est complète, si l’on considère l'objet que Cicéron s’est proposé en comparant le mérite de ces quatre statuaires : ce sont les progrès de l’art oratoire qu’il veut rendre sensibles; c’est l’ordre chronologique des orateurs romains qui l’occupe ; c’est enfin Caton l’ancien qu’il s’agit d'apprécier. « Quelle v iva- » cité ! s’écrie-t-il ; quelle force de raisonnements ! quelle gravité ! » quelle énergie dans cet antique orateur ! Ce ne sont pas seule- » ment des os et des nerfs que l’on retrouva dans son discours, » c’est aussi du sang et de la chair. Il n’est point encore assez. » poli, je le sais; son style est hérissé de mots sauvages; c’est )» ainsi qu’on .parlait de son temps. Changez les mots, ce qu'il » ne put faire; à ce style concis, et que j’ose dire a llique, ajou- » tez le nombre, et l’oraison harmonieuse semblera composée » pour notre temps. » [Au liquide est lût jus sermo et qiiœdam horridiora terba. lia mitn Ittm loquebantur : id initia quod tum Me non polnil, cl adde numéros, cl aplior sitoratio.) « Tel était, dit-il aussitôt, le statuaire Canachus; ilTaut considé- » rer les âges ( majore honore versa fur aniiquilas). Entre la » questure de Caton et mon consulat, il s’est écoulé cent quarante » ans. Dans la peinture, dit-il encore, mêmes rapports entre » Polygnole elApelles, entre Zeuxis et Protogène, et de même en » toutes choses; car jamais l’invention et le perfectionnement ne « se firent admirer ensemble. » [El nescin an reliquis in rebus omnibus idem ennial: nihil est tnim simul et tnvenlum et perfeclum '.)

Rien donc de plus clair, rien de mieux prouvé que l’antério • riorilé de Canachus sur Polyclèle, sur Myron, sur Calamis. Cette

1 Cicer., Ve clar. oral , cap. xvu, xvni.

Digitiz

su» lus rnociiÈs üe lv sculptihe giiecqek.

antériorité est aussi visible que celle de Caton sur Cicéron, que celle de Polygnole sur Protogène. Je dirai donc plus : il serait impossible d'expliquer ce passage, si l’on transportait Canachus à la xcv e olympiade, après Phidias, après Polyclète. Autant vaudrait placer Caton après Cicéron lui-même.

Quintilien, voulant pareillement faire remarquer les progrès du goût, dit, presque dans les mêmes termes : Duriora cl Tuscanicis pruxima Gallon alquc Egesias ; jam minus rigida Calamis; molliora adhuc supra dictis Myron fccil, diligenlia et décor in Poljclclo supra cætcros '. Voilà bien Callon et Êgésias, durs et presque Toscans, antérieurs à Calamis ; Calamis, moins see, antérieur à Myron; Myron, plus moelleux, antérieur à Polyclète, et celui-ci enfin, dont la correction et la beauté forment l’apanage, postérieur à tous les autres. Quintilien compare le vieux Caton, Seipion l'Africain et les Gracques à Polygnole parmi les peintres, à Callon parmi les sculpteurs, comme Cicéron les compare à Canachus. « 11 est, dit-il, un style, il est » des formes dans l’art de la parole, qui, par la nécessité des » temps, ont eu quelque chose de barbare, quoiqre l’on y re- » marque une grande force d’esprit; tel est le style de Lœlius ou » celui de Seipion l’Africain, du vieux Caton et des Gracques, » que vous pourrez regarder comme des Callon et des Poh- » gnote. » (Std fuere quadam généra dicendi, condilione lempi.rum, horridiora, alioqui niagnam jam ingenii vim prœ seferenlia ; liinc sunl Lœlii, Africani , Calones, Gracchique, quos lu licct Polygnotos, t el Calonas appelles 2 .)

Canachus ne figure point nominativement dans ce passage; mais nous allons le voir s’y placer comme de lui-même , s’d était contemporain de Callon. Or, j'ai affirmé ce fait, et maintenant je le prouve.

« Dans la citadelle de Patra, dit Pausanias, on voit un lem- » plede Diane Laphria 3 et une statue de celle déesse, dépouille

' Qilinlil., Inst, orat., lib. xu, cap. x.

’ Quiulil., ibid.

‘ Spolia, ou bien temple bâti par Laphrius. — Rien n'empê-

» de la ville de Calydon. Celte statue, d'ivoire et d’or, repré- » sente la déesse en habit de chasse : elle est l’ouvrage de Me- # nœchine et de Soïdas, que l'on conjecture n’avoir pas été de » beaucoup postérieurs à CanachusdeSicyone et à Callon d’Égine. »

TjxpaipovTat o-yà; Kavx^oû tov ïixuuvîov xaî toj Aî/[»r'T;u K*À- Iwvo; o v ycviVOai Ttvt îôÀixiav vtteV.ov; *.

Plusieurs circonstances appellent ici notre aitention.

Premièrement. Le vague de celte expression. Von conjecture, que Menœchme et Soïdas sont, de peu de chose, postérieurs à Canachus et à Callon, annonce que Pausanias parle d’un temps assez reculé.

Deuxièmement . Ce vague porte sur l’époque où tlorissaient Menœchme et Soïdas . celle de Canachus et de Callon est certaine, puisqu’elle sert d’objet de comparaison.

Troisièmement. Enûn, Canachus et Callon étaient contemporains : cela est évident. Ils sont donc tous deux antérieurs à Myron, à Calamis, à Menœchme lui-même et à Soïdas. Le tableau chronologique de Cicéron et celui de Quinlilien se complètent donc l’un par l’autre : les temps, les caractères, tout se rapproche et se trouve d’accord. Nous pouvons appliquer aux ouvrages de Canachus, ce que dit Quinlilien de ceux de Callon et d’iigésias: Duriora et Tuscanicis proxima. Nous pouvons appliquer aux ouvrages d’Égésias et de Callou, le jugement de Cicéron sur ceux de Canachus : Rigidiora qmtn ut imitintur reniaient.

Niais il ne suflit pas de savoir que Canachus tlorissait avant Calamis, Menœchme et Soïdas : il faut encore déterminer avec précision l’époque à laquelle il appartient. Je dis que ce maître llorissait de la lxv® à la lxx 6 olympiade, et qu’il peut avoir prolongé sa carrière tout au plus jusque vers la lxxvi®.

Une première coïncidence prouve celte assertion : c’est la conformité de l’âge de Canachus avec celui de Callon.

Callon était élève de Tecléus et d’Angélion, qui, eux-mêmes,

ehe que la statue n’ait pris le nom du temple ou d’une première statue. ‘ Pausan., lib. vu, cap. xvin.

sut LES PROCHES LL LA SCl'LPTl'RB ORECqLE. 9 3

étaient élèves de Dipœne et de Seyllis 1 ; or, Dipœne et Seyllis naquirent vers la L c olympiade 2 Ces faits, attestés, le premier, par Pansanias, le second, par Pline, ne présentent aucun sujet de ''oute, et n'ont point été contestés. La conséquence est évidente. Donc, Tectéus et Angélion ap: artiennent a la lx® olympiade ; donc, Callon et Ca- aclius tlorissaient de la lxv® à la lxx c , et ils peuvent avoir vécu tout au plus vers la lxxvi®.

Nous arrivons à la même conséquence, par un autre ensemble de faits, tous intéressants dans l’Idstoire de l’art.

Arisu clés, frère de Caeachus, statuaire ainsi que lui, et presque aussi habile, selon Pausanias 3 4 , fonda une École où des maitres , qu’on pourrait appeler sa postérité, se succédèrent au nombre de sept. Il eut pour élève Synnoon : Synnoou instruisit son pro, re fils Polychus ; à celui-ci succédèrent trois maitres, dont les noms ne nous ont point été conservés ; mais le dernier des trois eut pour disciple Sostrate, qui transmit son art à Pantias son fils. Pantias fut ainsi le septième des successeurs d’Aristoclès, ou le huitième des maîtres, en comptant ce chef. Marri'*; dt aviTÙ Tviv «’xôvx «iroiYiaiv 2; ôtrro ApisTdxLov; tov 2(xu<o»c'ou x a T ( Ou oju-ï'v u toi); o a^G;v r a ; cSiouo ; àiro tovtov uzOr, Tr'; V

Si nous connaissons l’âge de Pantias, nous pouvons, par conséquent, en remontant, connaître celui d’Aristoclès. Pantias exécuta la statue d’Aristée d’Argos, vainqueur, àOlympie, au double stade 5 . Nous ignorons en quelle année il fit ces ouvrages ; mais nous savons que Chimon, père de cet Aristée, ayant remporté le prix de la lutte, obtint deux statues exécutées par Naucydès 6 . Or, Naucydès appartient à la Lxxxvm e olympiade, je le prouverai tout à l’heure. Il peut avoir vécu jusque vers la xc\ e , qui est celle où Pline l’a placé, mais point en deçà. Pantias, auteur

1 Pausan., lib. n, cap. xxxu.

5 Plin.

’ Pausan., lib. vi, cap. ni.

4 Id.. ibid.

* lit., lib. vi, cap. ix.

Id., ibid.

M KM ni tu. s

de la statue du tils de Cliimon, a donc fleuri dans la xcv è , la xcvi®, la c® olympiade. Si nous con-idérons maintenant que dans la succession des maîtres qui descendent d’Aristoclès jusqu’à lui, on rencontre deux fois le père et le fils, il Liudra bien admettre, entre l’cpoque où il florissait et celle où llorissait Aristoclès, un intervalle au moins de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans, c’est-àdire de vingt à vingt-deux olympiades, en ne comptant que dix ans du maître à l’élève, et vingt-quatre ans du père au fils. Or, en prenant pour base, comme l’âge de Pantias, la xcvi* ou la xcvtn® olympiade, si, sur ce nombre, nous en retranchons vingtdeux, nous a rivons à la lxxyi® ou à la lxxiv® ; donc, Arislcclès et Canachus pouvaient vivre encore dans la lxxiv®, dans la lxxvi® olympiade, mais ne sauraient être plus rapprochés de nous.

L’âge de Soslrate, père de Pantias, et le septième dans la filiation des maîtres de celte Ecole, nous conduit vers un temps [dus reculé.

Sostrate était, par sa mère, neveu de Pythagore de Rhége Or, celui-ci, que Pline a placé à la lxxxv® olympiade, était déjà connu par des ou vi âges importants dans la î.xxvu®, ainsique je le prouverai. Si donc, partant d un terme moyen, nous admettons (pie Pythagore de ltbége florissait dans la lxxx® olympiade, ce qui est incontestable, il s’ensuivra que Sostrate appartient à la lxxxv® environ. Mais, d’un autre côté, entre cet artiste et Aristoclès duquel il est séparé par une suite de cinq maîtres, au nombre desquels se trouvent encore une fois le père et le tils , il s’est au moins écoulé une cinquantaine d'années, c’est- à-dire treize ou quatorze olympiades : donc, Aristoclès et Canachus florissaient vers la lxviii®.

Polychus, second maître sorti de l'École d'Aristoclès, nous ramène au même terme.

Ce statuaire, natif d’Égine, fils de Synnoon, exécuta la statue de Théognète d’Égine, qui remporta le prix de la lutte des enfants 2 . Les auteurs ne nous disent point en quelle anuée Théo-

1 Plin. , lib. xxmv, ejp. vm.

■ Pausan., lib. \i, cap. ix.

slr les pnor.!u:s nr. la sculpture grecque. 03

gnète fui couronné, mais nous voyons dans Pindarc que ec'Théognète était oncle d' Aristomène , qui remporta le prix de la lutte aux jeux PytUiques, à la xxxv e pylliiade, qui revient à la troisième année de la lxxxiii' olympiade. Aristomène remporta-t-il le prix delà lulle des enfants ou de la lutte des hommes? Celte question n’est pas sans intérêt. Corsini, Larché - , M. Heyne, ont pensé qu’il remporta le prix de la lutte des enfants Ils se fondent sur les mots £■**', ômon fils, ô mon enfant, que Piudare adresse au vainqueur 1 * 3 . Je remarque, en émettant une opinion contraire, que déjà, avant d’être couronné à Delphes, Aristomène, suivant le témoignage de Pindare, avait obtenu quatre couronnes : une à Mégare, une à Marathon, et deux à Égiue, sa patrie. La première, dans les jeux, dits Ihrœens, célébrés en l'honneur de Junon ; la seconde, au combat du pentalhle, dans les jeux Delphinicns, « qu’on célébrait autrefois en ton honneur, divin Apollon, dit Pindare, dans l’ile d’Egine, où tu a. cordas la victoire à Aristomène 3 . » Quatre victoires remportées dans des jeux dilférents ne permettent guère de croire qu’une cinquième ait été obtenu.' par un m faut ; mais le prix du pentalhle est une circonstance décisive.

Le pentalhle des enfants, institué à Olympie, à la xxwnr olympiade, n’y fut célébré qu’une seule fois : les Eléens l’abo'ireut dès l’olympiade suivante. Ce fait est attesté par Pausanias et par Jules l’Africain 4 . Plutarque le confirme, quoiqu'il n'indique point les années 5 . Ou reconnut apparemment que les enfants ne pouvaient pas résister aux fatigues d’un si lo. g et si pénible exercice. I! y atout li< u de présumer, d’apres cela, qui" le penla.hle des enfants ne fut point établi dans les vi les qui célébraient des

1 Corsini, Fast. allie., o'ynip. lxxxiii. — Larcher, Can. chron. — Heyn., A'ot. in Pinilar.; Pyth., lib. vin, veis. 88.

! Pindar , Pyth., lib. vin, vers, i ;>.

’ lil., iliid.

' Pausan., lib. v, cap. îx. — ld., lib. vi, cap. xv. — Euseb , His!. synay.; ad olvmp. xxxvui. — Corsini, olymp. lxxxiii.

8 Plularch., Sympos., lib. v, cap. a.

DG

MF MOIRES

jeux athlétiques, et qu’il y fut bientôt supprimé, et que, par conséquent, cet exercice n’était point admis ù Égine. Le scholias e de Pindare, enfin, nous dit seulement qu'avant d'être couronné aux jeux pylhiques, Ar stomène avait remporté, dans son propre pays, le prix du pentathle, un des jeux sacrés qu’on y célébrait en l’honneur d’Apollon : Tov-ijtiv, t» Aiylvri à-,<ùva hplv , irt’vraüÿ.o» *. S’il se fût agi du pentathle des

enfants, il n’aurait pas passé sous silence une particularité si importante. *

Les mots » ira', ne donnent, d’ailleurs, qu’une présomption bien faible, ou plutôt ils ne prouvent absolument rien. Dans la bouche de Pindare , âgé alors de soixante-douze ans , et s’adressant à un jeune homme qui pouvait n’ètre parvenu luimême qu’à sa vingtième ou sa vingt-cinquième année, celte expression affectueuse : O mon fils ! ô mon enfant! n était qu’un moyen de répandre plus d’intérêt dans la composition poétique, et d’accroître l’admiration qu’inspirait l’athlète. C’est ainsi que, dans Sophocle, Philoctète appelle constamment Néoptolème mon enfant, S iraî! C’est ainsi que, dans la Cyropédie, Cyrus mourant appelle ses deux fils: S ira ïgiç, ira~ot; tu. si , quoiqu’ils soient hommes tous deux, et que, suivant ses propres expressions, ils aient déjà, l’un et l’autre, acquis de l’expérience. Si, entin, Pindare eût célébré un entant, soit qu’il eût employé le mot ira', comme dans la iv e isthmique, en l’honneur de Blélisius , ou le mol imber bis , comme dans la

vm e olympique, au sujet de Mélisius ; il n’aurait pas manqué de faire ressortir l’âge de son héros par quelqu’une de ces vives oppositions qui lui sont si familières.

Aristomène, par con-équent, ne peut pas avoir remporté le prix de la lutte des enfants dans la xxxv e pythiade, si déjà, auparavant, il avait remporté à Égine celui du pentathle proprement dit, ce qui signifie du pentathle des hommes.

Ce n’est ici, au reste, qu’une discussion purement littéraire.

* Schol. in Pylh., lib. viii.

SUR 1.F.S PROGRES UE I A SCULPTURE GRECQUE. i

Qu’Aristomène ait remporté la victoire célébrée par l in lare, étant encore enfant, c’est-à-dire âgé de douze à dix-ept ans, ou déjà homme, c’est-à-dire âgé de dix-huit à vingt-cinq ou trente ans, la différence est peu considérable, relativement au point de chronologie que je veux établir. Entre la victoire remportée par Théognète encore enfant, et pour laquelle Polychus lit sa statue et celle d'Arislomène, neveu du même Theogncte, placée, sans aucune iucerlilude, à la troisième année de la lxxxiii" olympiade, il ne peut pas s’être écou'é moins de trente à trente-deux ans, c’est-à-dire huit olympiades, si Aris'omène était homme lorsqu’il fut couronné, et, s'il était enfant, moins de . vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Or, ce rapprochement fait remonter la victoire de Théognète à la lxxvi® ou à la lxxviii® olympiade, et, par conséquent, à la même époque, la statue, que l’olychus exécuta pour lui. Mais, d'un autre côté, entre Polvchus, fils de Synnoon, et Aristoclès, maître de ce dernier, il ne saurait y avoir un intervalle moindre de trente ou trente-deux ans ; donc, Aristoclès et son frère Canaehus florissaient dans la LXVtit®, ou, si l'on veut, delà Lxvn e à la lxx c olympiade.

J’accumule beaucoup de faits. La preuve que j’ai puisée dans Cicéron aurait pu suffire. Mais devais-je témoigner moins de respect pour l’autorité de Pline, pour celle de Winckelmann, de l'illustre Heyne, et de tous les professeurs qui ont embrassé leur opinion ?

Si je n’ai erré dans tous mes arguments, il demeurera donc prouvé que Canaehus, Aristoclès son frère, Callon, Égésias, Canaehus notamment, ces sculpteurs secs cl presque Toscans, ne vivaient point après Phidias, dans les beaux temps de l'art. L’invraisemblance seule d’une telle opinion n’aurait-elle pas dù la faire rejeter ? Les deux pages que Winckelmann a écrites au sujet de Canaehus 1 sont, j’ose le dire, et dans les laits et dans les jugements, un tissu d’erreurs. Ce savant antiquaire a voulu prouver, par l'exemple de l’Apollon de Thèbes et de la Vénus de Sicyone,

1 Hitt. de l’Art, liv. vi, ch. u.

Mf.moik fS

que, dans une seule et même époque, ce sont ses expressions, c’est-à-dire à la xcv* olympiade, le style des maîtres vivants différait à tel point, qu’on voyait marcher ensemble la ma dère dure des temps reculés et celle qu’il appelle justement le haut style. Cette assertion, je l’avoue, m’a paru une sorte de blasphème envers la Grèce. Non, sans doute, les contemporains de Xénophon, de Platon, d'Isocrate, n’accordèrent point, trente ans ap: ès la mort de Phidias, à des artistes dont les ouvrages durs e! secs imitaient mukla nature, l'admiration dès lors réservée pour Phidias lui-mèipo, pour Polycléte de Sicyonc, pour Naurydès, pour Scopas : s’ils applaudiraient l’énerg e inculte de Canachus, c’était de la même mau ère que Cicéron et Quintiüen admiraient la vigueur presque sauvage du vieux Caton et des Grecques, en ayant égard à leur antiquité, en leur pardonnant les défauts de leur siècle, condilioue tetnporum.

Il faut néanmoins le dire, un juge tel que Winckelmann ue peut avoir été induit en erreur que par des apparences bien séduisantes. Il parait qu’il exista un second Canachus, élève d’un Polycléte d’Argos, et que ce sculpteur tlorissait, en effet, dans la xcv c olyirtpiade. Suivant Pausanias, on disait qu’au nombre des statues élevées dans le temple de Delphes aux généraux qui avaient remporté, la quatrième année de la xcm e olympiade, la victoire d’Ægos-Polamos, dix étaient l'ouvrage de I’atrocle et de Canachus : Ilarpoxicov; os xxt Kovy/oy yyyiv Eoya *• Pausanias dit aussi qu'on voyait dans l’Allis d’OIympie une statue de Bycèle, premier Sicyonien qui eut remporté le prix du pugi'al ■ ans la classe des enfants, et que celte statue élai de Ca i; chus de Sicyone, élève de Polycléte d’Argos 3 . Ou il faudrait reconnaître qu’il s'agit, dans ce passage, de l'ancien Canachus, ei admettre, par conséquent, deux Polycléte d’Argos, ou l’on doit présumer que Pausanias parle ici du sculpteur qui exécuta les statues des généraux de Lysandre, et alors ce second passage confirme la

' Pausan., lib. x, cap. ix.

’ IJ., lib. vi, cap. xiu.

sun les mtoi.ufcs de la scclptuhe giilojui:.

«Ht

preuve de son existence. Le fait, en lui-même, est pou important. Ce second Canachus, personnage obscur, n’est point le maître que Cicéron a comparé à Caton le Censeur. Nous en parlerons à la xcv* olympiade. 11 doit sufiire, en ce moment, d'avoir indiqué l'origine de l’erreur où Winckelmann s’est laissé entraîner.

Nous venons de voir que Calloo et Kgésias, contemporains l'un de l’autre, flonssaient de la lxv c à la lxxv® olympiade.

Callon était auteur d'une Minerve Slliéniade en bois, que l'on conservait dans la citadelle de Thré/ène ' .

Kgésias exécuta des statues de bronze de Casier et de Pol ux. qui furent transportées à Ilome et placées devant le temple de Jupiter Tonnant : El Castor et Pollux, an e a'dem Joris Tonautis, Iletjesiœ 2 . D’IIancarville avait apparemment oublié que ces artistes était durs et presque Toscans, et en outre, que ces statues de Castor et de Pollux étaient en bronze, lorsqu’il a cru les retrouver dans les beaux groupes de Monte-Cavallo. Poinsiuet, dans ses notes sur Pline, a confondu Kgésias avec Agatliias, auteur de la statue appelée: le GladiaUur combatlw‘1 : et, d'un autre côté, renversant le texte de Pline, il a attribué les statues de Castor et de Pollux, qui ont dù motiver le jugement de (Juinlilien lorsqu’il dit durci presque Toscan, à Ilégias, qui lit nue. statue de Pyrrhus, roi d’Kpire, deux eenls ans plus tard. Hardouin a rétabli le texte, et il s'est par lit trouvé d’aeiord ave: (Juintilien.

Un des monuments les plus curieux d'Olympie, parmi ceux des anciens maîtres, portait le nom d’Aristoclès de Cydon. C'était un groupe de bronze représentant Hercule, qui combat ail contre une Amazone. Le héros était à pied, l'Amazone à cheval; un baudrier, qu’ils se disputaient l'un à 1 autre, était le sujet du combat. L’inscription portait que ce trophée avait été offert par Évagoras de Zancle 3 . Scaliger et Corsini lui-même ont pensé que la ville de Zancle avait reçu le nom de Messine dans la

1 Pausan., lib. n, cap. xxxu.

* Plia., lib. xxxiv, cap. vin, n» l<>.

1 Pausan., lib. v. cap xxv.

Mihiniiiiis

x\ix c olympiade *, et d'Hanearville, qui les a suivis, fait remonter Aristoi lès à celle époque reculée 2 . Mais Larcher a démontré, avec la précision et la clarté qui le distinguent, que ce changement a eu lieu entre la Lo s : ème année de la Lxxi e olympiade, et la première de la lxxvï® 3 . Il faut donc placer Arisiodès vers la ixvin®, la i.xx e et la lxxi c olympiade ; on ne saurait le transporter beaucoup au delà, car la hardiesse de sa composition suppose déjà l’art très-avancé, et un monument si important dut d'ailleurs être élevé au moment de la plus grande prospérité du commerce de Zancle.

Criiias, dit Nesiota, l’insulaire, ou plutôt de l’ile de Nésos, florissait aussi au temps de Canachus et de Callon. Ici les preuves sont certaines. Ce Criiias de Nésos, qu’il faut distinguer d’un autre Criiias, né dans l’Altique beaucoup plus tard ', exécuta, la quatrième anuée de la lxvm® olympiade, les statues de bronze d’Harmodius et d’Arislogiton, qui furent enlevées d’Athènes par Xercès, et rendues ensuite aux Athéniens par Alexandre. Arrien et rline rapportent ce fait ; Pline y ajoute la date ; Lucien donne le nom du sculpteur 5 . Pausanias attribue au même Criiias la statue élevée à Calliadès, qui était archonte d’Athènes, au moment de l’invasion de Xercès B , celte récompense ayant dû être décernée à Calliadès immédiatement après la réintégration 'des Athéniens dans leur patrie, lorsqu’ils élevèrent les nouvelles statues d’Harmodius et d’Aristogiton 7 ; il s’ensuit que Criiias vivait encore vers la quatrième année de la lxxv c olympiade.

Glauciar et Anaxagore, tous deux d’Egine, appartiennent à la même période. Glaucias exécuta le char et la statue de bronze

1 Cnrsini, Fait, allie., t. III, p. 40.

’ D'Hanearville, Antiq. étrusq. gr. et rom., t. IV, p. 179.

1 Larcher, Histoire d'Hérodote, liv. vu, § clxiv, not. üüâ, t. V, p. 382.

* Pausan., lib. vi, cap. m.

• Arrian., Exped. Alex., lib. in, cap. vin.— Plin.» lib. xxxiv, cap. iv.

— Lucian., Pliitopseud. •

• Pausan, lib. i, cap. vin.

* Marm. Oion., epoch, tv — Corsini, Fast. attic., olvmp lxsv.

que Gélon, a'ors tyran de Gela et ensuite de Syracuse, mort la troisième année de la lxxv® olympiade, plaça lui-même dans l'Allis, à l'occasion de la victoire qo il avait remportée à la course des chars, la première année de la ixxiii® '. Il exécuta ensuite la statue de Théagène de Thase, vainqueur au pugilat dans la Lxxv e 2 ; et celle de Pliitim de Coreyre, deux fois vainqueur au combat du ceste. L’inscription de cette dernière était de Simonide, mort à quatre-vingt-dix ans, la première année de la lxxviii® 3. Anaxagore eut la gloire d’attacher son nom à la statue de Jupiter, que les Grè s consacrèrent à Olympie à la tin de la lxxv®, en mémoire de la bataille de Platée 4 . Ni G:aucias ni lui ne reparaissent, après ces grands monuments.

C’est ici l’époque où régnait la nombreuse école, au milieu de laquelle le jeune Phidias puisait son instruction et commençait à manifester son ta'ent. L’école précédente touchait au dernier terme de sa carrière ou avait totalement péri. Nous venons de voir la manière sèche et roide de Dipœne et de Scyllis varier ses contours, animer et agrandir ses formes sous le ciseau de Canaehus, et, quoique grossière encore, faire admirer une pantomime hardie, un caractère mâle et imposant. Les guides et les émules les plus âgés de Phidias, sans perdre entièrement la roideur propre à l'école Dédalienne, à laquelle ils appartenaient, apportèrent dans leur sculpture plus de vie et plus de véritable dignité.

De la l xxvi e olympiade à la L\xx e , l’art fit un pas immense. Parmi les causes de ces nouveaux progrès, il faut placer au premier rang l’usage des statues athlétiques qui, assez rares pendant longtemps, se multiplièrent de jour en jour davantage, depuis l’exemple donné par Praxidamas et par Rhexéhius, couronnés dans la lix° et la lxi° olympiade, de s’élever des statues à soi-même 5 , et notamment depuis celle de Milon de Crotone. Les

1 Pausau., lib. vi, cap. ix.

’ Id., lib. vi, cap. xi.

1 Id., lib. vi, cap. ix.

' Id., lib. v, cap. xxiii.

* Id., lib. v, cap. xvm.

fl.

MÉMOIRES

observations réitérées auxquelles ces travaux donnèrent lieu, e iseignèrenl les lois des proportions, mirent au jour les fondements de l'harmonie, rendirent vulgaire, pour ainsi dire, la connaissance du vrai beau. Le goût général exerçant un plus grand empire sur l’école naissante, que sur celle qui avait déjà contracté ses habitudes et établi sa domination, ces deux écoles durent offrir l’une et l’autre de notables perfectionnements et des nuances distinctives. C’est alors qu'on vit le même maître adopter successivement deux styles différents. Le talent se réformait luimême. La nation tout entière prononçant ses arrêts sur des ouvrages composés pour elle, l'instinct de la multitude et la critique des hommes réfléchis devinrent les modérateurs du génie. L’amour du vrai se montra chaque jour plus exigeant, l'admiration du grand plus éclairée; et de ces deux principes, la vérité et la grandeur, naquit la perfection 1a plus achevée.

Aux maîtres que je viens de nommer, et qui composaient ce que j’ai appelé la vieille école, succédait une brillante série d'hommes d • génie, qui formèrent, à la même époque, Vécple régnante.

Si nous devions nous en rapporter au témoignage d’un des scoliastes d'Aristophane, Phidias aurait eu pour maître un artiste nommé Eludas, auteur d’une statue d’Hercule ÀhXlxx*w, ou Av errinieus, qu’on voyait près d’Athènes, dans le bourg de Mélite. Mais comme cet auteur ajoute que celte statue fut exécutée à l'occasion de la grande peste d’Athènes *, et lorsque déjà le fléau avait cessé, ce qui ne pourrait avoir eu lieu que vers la fin de la Lxxxvm c olympiade, il est évident qu'il s’est glissé quelque erreur dans le tex'e de la scholic. Éludas ne se trouve, d’ailleurs, cité nulle part.

T/.elzès et Suidas donnent pour maître à Phidias Géladas d’Argos^, et Tzetzès, particulièrement, attribue à Géladas la statue

' S hol. Aristoph. ad Han., v. 504-

’ Tzetzès. Chiliad., lib. vu, liist. tS4 ; et Chüiadi, lib. vtu, liist. 195. — Suidas.

Digifeed-by Gœgle

d’Hercule Avcrruncus. Fondé sur ces autorités, Meursius a cru pouvoir réformer le texte de la scolie d’Aristophane. Il pense qu au lieu de Epy&v EXâàou tov Ao'/itov, toZ StixaxxXa-j ittàl'jv, on doit lire: E pym YtbxSov, en laissant subsister SiàxsxxU» «t’üîWj. C ,-ttc correction n’est nullement satisfaisante. En mettant Géladas à la place d’Éladas, elle substitue un inconnu à un inconnu, et elle ne remédie point à terreur des dates.

Il est plus vraisemblable que le nom de Géladas est une corruption de celui d’ Agéladas. Dés lors, c’est Agéladas d’Argos qui a formé rbidias, et comme il a clé aussi le maître de Myron et de Polyelète de Sicyone, il s’ensuit qu’il a eu la gloire de diriger dans la carrière les trois plus grands statuaires de Page qui lui succéda. Mais, dans tous les cas, il faut renoncer à ce que le maître de Phidias ait sculpté l'Hercule de Mélile, ou supposer à cette statue une époque beaucoup plus ancienne que celle qui lui est attribuée par le scoliaste d'Aristophane.

Dion Chrysostôme veut que Phidias soit élève d’Ilippias '. Entre ce dernier maître et Agéladas, il serait dillicile de prononcer: ce qui est certain, c’est que les temps conviennent également < t pour l’un et pour l’autre.

Hippias exécuta la statue de Duris, natif de Sarnos, vainqueur au pugilat des enfants dans les jeux olympiques. L'inscription de cette statue portail que Duris avait été couronné, l’année même où une révolution avait chassé le peuple Samien de son île, et qu’elle avait été élevée aussitôt après qu’il y eut été réintégré ; « et non loin de cette statue, ajoute Pausanias, on voit celle du tyran *. » Comment, dans une désignation si claire, ne pas reconnaître le dépeuplement de l'ile de Samos opéré par la tyrannie de Syloson, frère de Polycrate 3 , calamité si épouvantable, qu’elle donna naissance au proverbe : Désert comme si Syloson y fût entré 4 ! Duris remporta, par conséquent, le prix à

' Oral. lv.

* Pausan., lili. vi, cap. xm.

* (lerodot., lib. iu,Çcxxxix,cxi.tx.— -Larcher, ibid., not. 256 . 26 *.

’ Strab., lib. xiv.

lOi

MÉMOIRES

la r.xvii* olympiade : sa statue fut élevée, dans l'une des deux ou trois années qui suivirent immédiatement, et l’on ne peut douter que celle du tyran, dont Pausanias n'aura pas daigné tracer le nom, ne représentât Syloson lui-même. Ilippias s’était donc fait déjà distinguer dès la lxvii® olympiade, et il peut facilement avoir •prolongé sa vie jusqu’à la lxxvi® et la lxxvii*. Ce maître appartient ainsi à la période dont nous venons de parler, plutôt qu’à celle où nous sommes parvenus ; mais la nécessité de le rapprocher de Piiidias m’a décidé à n’en faire mention que dans celle-ci.

Il en est de même d'Agé adas. Dès la lxvi® olympiade, ce statuaire éleva le monument consacré à Olympie en l’honneur de Cléos’.hène d’Épidamne. C’était un quadrige de bronze; l’athlète et son écuyer étaient sur le char. Dans la lxvii®, il modela la statue de Timasithée de Delphes, pancraliasle, trois fois vainqueur aux jeux olympiques. La date ne peut offrir aucun doute, puisque ce même Timasithée, ayant conspiré avec l’archonte Isagoras contre la liberté d’Athènes, fut mis à mort la première année de la lxvii i e olympiade *. Agéladas exécuta enfin la statue de Jupiter llhomate, placée dans la forteresse d'ilhome pendant la troisième guerre de Messénic. Celle statue fut consacrée, suivant Pausanias, lorsque déjà les Messéniens possédaient la ville de Xaupacte Or, les Athéniens ne leur ayant cédé celte ville qu 'après l'expédition de Cimon dans la Messénie s , fait qui eut lieu la quatrième année de la i.xxix e olympiade 4 , tandis que d'un autre côté les Messéniens abandonnèrent Ithome la première année de la lxxxi ® 5 , il s’ensuit que cette statue de Jupiter fut exécutée dans la lxxx® olympiade. Ainsi, Agéladas, illustre à la fois par ses ouvrages, par le nombre et l’habileté de ses disciples et par les progrès du goût, dont il fut le témoin et dont on ne peut doulerqu’il u’ait été en grande partie l’auteur, Agéladas prolongea ses tra-

1 Pansa»., lib. vi, cap. vin.

' Il , lib. iv, cap. xsxiu.

1 Id., tib. i, cap. xxix ; lib. iv, cap. xxiv.

‘ Larcher, Canon chronnl.

’ Diod. Sicul., lib. xi, cap. ixiv. — Larcher, loc. cil.

SUR LES PROGRÈS DE Ll SCULPTURE GRECOUE. 108

vaux pendant soixante années, et sa vie pendant plus de quatrevingts. Il avait lutté, dans sa jeunesse, avec Aristoclés et Canachus Il jouit dans ses derniers ans des triomphes de Myron et de Pnlycléte, ses élèves. Tel l’artiste, appelé de nos jours le Nestor des peintres après avoir si puissamment contribué au rétablissement des vrais principes de l’art, a vu successivement, dans le cours de dix-huit lustres, ses propres élèves, leurs disciples et les disciples de ces derniers, perpétuer et accroitre sa gloire et celle de la France. Les ouvrages d’Agéladas ne cessèrent point de jouir d'une grande estime chez les Romains, malgré la supériorité des chefs-d’œuvre qui leur succédèrent. « N’employez pas, disait Columelle aux agriculteurs de son temps, l’art d’Agéladas ou de Polyclèle à vous sculpter un Ithyphallus : façonné par la hache, que l’image terrible du dieu s’élève dans votre jardin, mette en fuite les enfants, et épouvante les voleurs 1 * 3 »

Ménœchme et Soldas, natifs de Xaupaete, n'étaient, avons-nous dit, guère moins anciens que Canachus et Callon; oi woUü •/sïtVOat -rcv'nflWay v»-r pou- 4 . Ils florissaient donc vers la lxxy®, la lxxviii®, la lxxx® olympiade. Il ne serait pas, d’ailleurs, vraisemblable qu'ils fussent nés à Naupacte après la lxxix®, puisque, dans ce cas, ils auraient été Messéniens, et que ce peuple, suivant le témoignage de Pausanias, ne produisit jamais qu’un seul sculpteur habile, savoir Damophon, lequel fut postérieur à Epaminondas 5 . Ces dates sont d’un grand intérêt, car Ménœchme ne s’illustra pas seulement par la statue d'ivoire et d’or de Diane Laphria , dont j’ai parlé ; il composa un traité sur la sculpture ; et il suit de là que dès la lxxvi® ou la lxxx® olympiade, l’art avait des lois écrites, que déjà du moins ses chefsd’œuvre étaient analysés et comparés entre eux, et que, par conséquent, la théorie et la pratique avançaient d’un pas égal.

1 Anthol. grœc., lih. iv.

* M. Vien.

1 Columelle, De re rust., lib. x.

* Pausan., lib. vu, cap. xvm.

* 1H., lib. îv, cap. xxit.

MÉMOIRES

Plus do vingt statues de bronze, consacrées à Oh ni pie par Smieyllius, tuteur des enfants d'Anaxilas, tyran de Rhège, et par Phormis de Ménale, officier dans les armées de Gélon et d’Hiéron 1 er , étaient des ouvrages de Ciniou d’Lgine, de Dionysius et de Glaucus d’Argos. Deux chevaux de grandeur naturelle, tenus chacun par un palefrenier, faisaient partie de ce riche présent, l 'un des deux, modelé par Dionysius, quoique, suivant l’expression de Pausanios, il 11e fût point un des plus beaux au milieu du nombre immense de chevaux de bronze qui peuplaient l’Allis, oflrail une imitation si fidèle et produisait sur les animaux une illusion si vive, qu'011 soupçonn ât l’artiste d’y avoir renfermé un philtre propre à irriter leur ardeur '. U11 Jupiter, un Ganvmède, .un Bacchus, une Diane, un Orphée, un Homère, un Hésiode, étaient de la main du même Dionysius. Des statues de Yesta, de Neptune, d’Auiphitrile, ouvrages de Glaucus, paraissaient surpasser ces dernières en beauté*. L’âge de Smievllius et de Phormis, contemporains l’un de l’autre, indique le rang de ces trois artistes 1 * 3 . Ils florissaienl de la i.x\v e olympiade à la txxviu 0 , où mourut Iliéron, et nous croirons facilement qu’ils aient prolongé leur vie jusqu’à la lxxix' et la lxxx®, si nous admettons, ce qui est trèsvraiseuiblable, que Phormis 11’aii consacré son offrande à Olympie qu’après la mort du dernier des princes qui l’avaient enrichi. Leurs ouvrages lurent jugés dignes d’orner la capitale du monde : Néron enleva plusieurs de ces statues et les fit transporter à Borne 4 .

Né dans la Phocide, pays qui produisit en tout temps fort peu d’artistes, Téléphane égala les plus habiles maîtres do son époque. On citait encore,- avec de grands éloges, plusieurs siècles après lui, les statues de Larisse, d’Apollon et d’un pentallile nommé Spintbarus, dont il avait orné des villes de la Thessalie. Les amis de l’art les assimilaient aux ouvrages de Pylhagorede Bhège, de M ron, et même de Polyclèlc de Sic.yone. S’il a été moins connu de

1 Pau-an , lib. v, cap. xsvn

’ M., lib. v, cnp. xxvi.

1 HeroJot., lit), vu.

* Tausan , I1I1. v, c: y. xwi

si ' h u s Pnor.iii.s ur i v si i i.i-Ti Kr. r.r.K< gt i:.

itlî

Ses contemporains que de la postérité, cet oubli momentané, dit Pline, peut venir de ce qu'il a passé une partie de sa vie chez les Tliessalieus, une partie dans les ateliers établis par Darius, et par Xcrcès : Quonia m se regnm Xercis atqvc Un ii officiais dedcrit Nous voyons eu ceci quelle pouvait être l'inlluence des artistes grecs chez les Perses, au temps de Xcrcès, dans l’art de modeler, de fondre et de ciseler les métaux. Nous y voyous aussi l’âge de Téléphone : il llorissait dans la L\xm° et la lxxviii* olympiade. Mais, en nous assurant que ses ouvrages pouvaient être mis en parallèle avec ceux de Myron et de Polyclète, Pline nous met en droit de présumer qu’il vivait encore dans la Lxxx e et la lxxxii 0 olympiade. Téléphone est vraisemblablement un de ces maîtres qui eurent le bon esprit d'agrandir successivement leur manière, et qui s’élevèrent aussitôt après qu’ils virent leur siècle s’élever.

La lxxviii® olympiade appelle particulièrement notre attention. C’est dans la quatrième année de la lxxvh", que furent apporté-, à Athènes les ossements dé Thésée. C’est alors que Cimon posa les fondements du temple consacré au culte de ce héros. Cimon, trop peu loué pour la magnificence qu’il déploya dans l’encoura • gement des beaux-arts, et pour l'habileté avec laquelle il en dirigea le génie au profit d'une saine politique, Cimon enfin, de qui la renommée de Périclès a presque eflacé la gloire, et qui cependant a mérité dans celle partie de son administration une gloire égale à celle de Périclès.

Micon, Athénien, peintre et sculpteur, fils de F hanieus, venait d’exécuter la statue du pancraliasle Callias, couronné à la Lxxvn* olympiade î . C’est lui qui fut choisi pour peindre da. s l'intérieur du temple le combat des Athéniens avec les Amazones et celui des Centaures contre les I.apilhes 3 . Nous pouvons supposer, d’après ce fait, qu’il sculpta les bas-reliefs de marbre, con-

1 Plia., lib. xxiiv, cap. vin.

’ Pausnn., lib. v, cap. ix ; lib. vi, cap. vi.

' Aristopli., Lysistrut., ver*. (170, osa. — Schol., ibid. ad veis U8U. — Pausan., lib. i, cap. xvu.

MÉMOIRES

serves jusqu’aujourd’hui dans les métopes et sur la Irise extérieure de ce monument, et où nous retrouvons les mêmes sujets.

Précieux ouvrage d’un ciseau rude encore, mais plein d'énergie et de chaleur, celte mâle sculpture nous offre, avec des défauts inévitables à l’époque où elle appartient, de singulières beautés. C’est bien là le style qui dut caractériser la lxxviii 0 olympiade. Des mouvemen s décidés et énergiques, mais qui ne sont pas toujours exempts de quelque exagération, de larges divisions dans les masses principales du nu, et cependant de la confusion dans les détails ; des tètes quelquefois lourdes, mais vivantes et expressives ; de fréquentes incorrection' dans les contours, et de la vie dans l'ensemble ; un faire généralement sec et un aspect imposant : tels en sont les traits originaux. Le sentiment des effets pittoresques s’y fait admirer peut-être plus encore que le mérite de l'exécution. Il ne faut pas oublier, si l’on veut apprécier dignement ces bas-reliefs, qu’ils ont été faits pour être placés à une grande hauteur et au milieu d’une éclatante lumière. L’artiste a ménagé des parties tranchantes vers les extrémités des figures, afin de les détacher du fond en se créant des ombres; il a relevé aussi des parties osseuses pour imiter les effets du coloris. Tout n’est pas vice dans ces vastes méplats quelquefois vides de détails. Vue du point d’optique qu’elle exige, cette sublime sculpture imprime déjà l'idée de la grandeur homérique qui bientôt distingua Phidias. Ce fut là un des plus admirables produits de la vieille école athénienne.

Les formes rudes de Micon s’assouplirent sous le ciseau de Pylhagore de Uhége. Un passage de Tline pourrait faire croire qu'un autre artiste du même nom aurait précédé celui-ci de quelques années; ce serait un Pylhagore de Léontium, lequel aurait exécuté la statue d'Aslylus vainqueur au stade pour la troisième fois en la lxxv* olympiade *. Riais le texte est évidemment altéré *. Si la statue d'Aslylus eût été de la main d’un Py-

1 Diod. Sic., lib. xi, cap. i. — Pausan., lib. vi, cap. xm.

* Pün., lib. xxxiv, cap. vm, n» 4. — M. Heine a tenté de réformer ce

thagore de Léontiunt, Pausanias n’eût pas dit qu’elle appartenait à Pythagore, sans ajouter à ce nom célèbre quelque désignation 1 . Ce qui parait certain, c’est qu’il a existé un autre Pythagore, statuaire, natif de Saïuos, de qui plusieurs ouvrages furent transportés à Rome et placés dans le temple de la Fortune. Pline et Diogène Laërce sont d'accord sur ce point *. 11 y eut ainsi deux Pythagore sculpteurs; mais il n’est nullement prouvé qu’il y en ail eu trois. D’ailleurs, Pythagore de Rhége ne saurait être confondu avec nul autre artiste du même nom. Disciple de Cléarque de Rhége, qui s’était formé auprès d’un Euclier de Corinthe, élève lui-même de Syadras cl de Chartas de Sparte 3 , il surpassa tous ces maîtres, et son époque, qui ne présente aucun doute, nous fait connaître celles où ils florissaient. Ce statuaire fit de tels progrès dans la science des proportions, ou plutôt, suivant l’expression de Diogène Laërce, dans la connaissance du rhythme et de l’harmonie, qu’il fut regardé comme le premier qui en eût découvert les éléments 4 . Ces mots de rhythme et d'harmonie, employés par l’auteur grec, nous attestent que Pythagore ne se borna point à déterminer les rapports de longueur avec plus d’exactitude qu’on n’avait fait avant lui, mais qu’il reconnut encore quelle était la valeur comparative des extensions et des raccourcissements, des creux et des saillies, la plus propre à donner au corps humain la vigueur, la souplesse et la grâce qui en constituent la beauté. Le rhythme ou le nombre que Cicéron regrettait de ne rencontrer ni dans la sculpture de Canachus, ni dans le style oratoire de Caton, Pythagore eut le mérite de l’inventer. Ce maître apprécia aussi, par conséquent, l’imposant effet de ces grandes lignes cintrées, qui, en se déployant avec plus ou moins

passage de Pline, et il a donné la statue d'Aslylus à Pythagore de Rhége ( Opusc . academ., t. V, p. 571). L’observation de ce savant nie parait parfaitement juste.

' Pausan , lib. vi, cap. xut.

* Plin., toc. cil.— Diog. Laert., De vit. philos., lib. vin ; Vif. Vythag., segm. 47, p. 524.; édit, de Meiboin., 1092, in-4°.

’ Pausan., lib. vi, cap. iv.

* UcwtGv SsxsSvia (D.Og.).

ilO

MÉMOIRES

d’élévation et d'étendue sur la surface du corps humain, soit qu’elles courent d'un membre à l'autre par la vivacité du mouvement général, soit qu’elles relèvent seulement la valeur de chaque membre en particulier, donnent aux lumières plus d’étendue, aux jointures des membres plus de finesse, à l’ensemble uu plus imposant aspect, semblables ù ces périodes cadencées où l’orateur accroît la valeur des images par la coupe de la phrase et le choix harmonieux des expressions. Déjà même, au mérite des proportions et à l’expression de la vie, il parait que Pvthagore avait su associer une juste expression de la douleur; car, dit Pline, » a la vue de son I hiloctete, le spectateur ému croit ressentir les souffrances du héros » S'il fallait prendre dans un sens absolu le jugement que Pausanias porte de lui, nous irions jusqu’à croire qu’aucun statuaire ne le surpassa s , mais cet éloge exagéré prouvera, du moins, qu'il tenait le premier rang parmi ses contemporains, et qu’il avança même les progrès de l’art.

Cet artiste exécuta, dans la L\xvii e olympiade, la statue d’Euthyme de Locres, trois fois vainqueur au pugilat, une des plus remarquables, suivant Pausanias, de toutes celles qui ornaient Olympie 1 * 3 . 11 concourut avec Myron, et le surpassa dans la statue d’un pancratiasle, placée à Delphes 4 . Plus ancien enfin que Phidias, puisqu’il posa le premier les fondements de l’harmonie, il fut aussi, en partie, son contemporain, puisqu'il était celui de Myron.

De tous les artistes de cet âge, Calamis est celui qui semble marquer le plus clairement le passage de l’ancienne Ecole à la nouvelle. 11 lui restait quelque chose de la dureté des maîtres qui l’avaient instruit: Calumidts dura dit < quidem b , quoiqu'il eût généralement pius de souplesse : molhora tamen. On van-

1 Cnjus ulceris dolorem senlire etiam spectantcs videntur. {Plia., lib. xxxiv, cap. vin, § iv.)

1 Etr.lp t*.ç nal aVfco; àyctOâ; xà tç (PailSan., lib. VI, cap. IV.)

1 Pansa»., lib. vi, cap. vi.

* Plia., lib. xxxiv, cap. vm.

* Cicer.

suit les rnor.Ri-s de la sculpture grecque.

tait particulièrement son habileté dans l'arl de modeler des chevaux : exaclis Cala mis se mihi jactat cquis *. Mais il s’éleva plus haut encore. Denys d'Halicarnasse, en louant la gravité, la digniié, la grandeur de Phidias et de Polyclète, to otjr/ov *vî , *aî àSioftatixo» , oppose à ce genre de mérite la simplicité et la grâce de Calamis et de Callimaque : hmisr^o;

fvtxot x«î t 1 2 - « I.ysias, dit-il, est à Isocrate, dans l'art du discours, ce que Calamis et Callimaque soni à Phidias et à Polyclète dans la sculpture. De même que ceux-ci déploient la supériorité de leur talent dans des images grandioses et divines; ceux-là, dans des figures purement humaines et d’une nature ordinaire ; de même, entre les deux rhéteurs Lysias et Isocrale, le premier excelle dans des causes vulgaires, le second dans des sujets grands et pompeux 3 * * 6 . » Lorsque Lucien s’applique à composer l’image d’une femme accomplie, après avoir uni ensemble les yeux, les sourcils et le front de la Vénus deCnide de Praxitèle, le nez et la bouche de l'Amazone de Phidias, les mains de la Vénus d'Alcamcne, il joint à ces formes attrayantes la contenance pudique, le sourire doux et retenu, la draperie décente et élégamment ajustée de la Sosandre de Calamis : M2ù;,

[js toiaua Àï ittov xa! J c J. v; Oor, xx: tvtrx/.sr, xxï xvnuti t*; àvaêo Xîtç

Ainsi, dans le caractère d’un seul homme, ces auteurs nous montrent les progrès, nous pourrions dire la marche journalière de l’art.

Orfèvre et statuaire comme la plupart de nos Florentins du quinzième siècle, en qui l’on pourrait dire que nous retrouvons son goût et son stjle, Calamis s’illustra également par des cise-

1 Propert., 1&. ni, clés;, vu. — Equis semper sine emulo expressis. (Piin.. lib. xxxiv, cap. vm, § xi.}

* Dio. Ilaticarn., De oral, cmtiq., de Isocrat. Jutl., cap. ni.

* Dio. liai ica ni , ibid. ïiortp y*? intfonv, i^tv, iv toiç iXàxtoai x*i

âvOiwr.txoï; tpYOt; iWlv t.-.v éziowv , o: Si , iv toi; (AtiÇofft xal

Ôf.otipoi; xa't tiâv i jitv iv tv.; jjlixçoÎç Utt eos&tifo; ,

6 Si tv toi; [uy&loi; iripittv ttfo;.

A Lucian.

MEMOIRES

lures sur des vases d'argent, objet de luxe chez, les Romains et par des statues de bronze, de marbre, d'ivoire et d'or, dont plusieurs étaient colossales 1 2 .

Cicéron et Quinlilien lui ont justement assigné son rang, dans l’ordre chronologique, entre Canachus et Myron. Vers la tin de la lxxviii® olympiade, il exécuta, conjointement avec Ouatas, le char de bronze, attelé de deux chevaux, et accompagné d’écuyers et de coureurs, que Dinomène de Syracuse lit pla< er à Olympie, en mémoire de la victoire remportée, à la lxxv®, par Iliérou I or , son père 3 . Ce monument ne saurait être postérieur à la LXXvm e ou à la L\xix e olympiade, puisque Hiércn mourut la' deuxième aimée de la LXXVin' 4 , et que ce fut eu exécution d’un vœu fuit par lui-même, que Dinomène en consacra l’olTrande à. Jupiter 5 . Dans la première année de la ixxxi® olympiade, sous l'archonte Callias, Calamis modela la statue de Vénus que les Athéniens élevèrent en l'honneur de la courtisane Lééna, associée à l'entreprise et à la mort d'Harmodius et d’Àristogilon G . l’indare dédia une statue à Jupiter Ammon, dans un des temples de Tliébes ; cette statue était un ouvrage du même maître ’, et l’on sait que Pindare mourut la quatrième année de la i.xxxm c olympiade. Ce fait ne donne point une date précise; mais il s’accorde avec les deux précédents. Quant à l’opinion qui voulait que son Apollon Alexicacos, placé dans un des portiques d’Athènes, eût été exécuté à l’occasion de la grande peste 5 , c’est-à-dire vers la fin de la lxxxvii 6 olympiade ou dans la lxxxvih®, elle est peu vraisemblable, mais elle ne présente rien d'impossible.

Parmi les ouvrages qui honorèrent le taleut de Calamis et dont

1 Plin., lib. xxxm, cap. xvm ; lib. xxxiv, cap. vu.

* Slrah., lib. vu, cap. vu, p. 319, éd. de 1020. — Pausan., lib. u, cap. x.'

1 Pausan., lib. vi, cap, xii ; ni., lib. vm, cap. xlu.

"• Diod. Sicul.,!ib. xi, cap. xxm.

» Pausan., lib. vm, cap. xlu.

‘ Id.. lib. i, cap. xxm. — Cofsini, Fast. allie., 1. 111, p. 202.

’ ld., lib. ix, cap. xvi.

• ld., lib. i, cap. ni.

les dates sont inconnues, je dois rappeler le Mercure ù'iophore , , qu’il exécuta pour la ville de Tanagre, et qu’il représenta marchant et portant un bélier sur ses épaules -1 . Celle agréable composition a vraisemblablement été reproduite dans le Faune Criopliore antique, dont l’original est conservé en Espagne, et dont nous voyons fréquemment des copies ou des plâtres. Telle était l’heureuse habitude des artistes anciens. Une pensée ingénieuse se trouvait répétée dans des imitations, que le savoir et le goût modifiaient et embellissaient de plus en plus. Avide de plaisirs vrais, la Grèce ne voulait point perdre de vue ses chefs-d’œuvre; le beau avait toujours, pour elle, les attraits de la nouveauté ; • elle savait gré au talent de perfectionner le produit d'un talent étranger ; l’art y gagnait, et l’on voyait moins souvent la médiocrité avilir des sujets qu’avait illustrés le génie.

Toute la simplicité, toute la grâce qui distinguaient Calamis, formaient l’apanage de l'Athénien Callitnaque, puisque Dcnys d’Halicarnasse lui accorde les mêmes éloges. Sculpteur, peintre et architecte, ce maître s'illustra dans les trois arts qu'il professait. S’il n’égalait pas en toutes choses, comme statuaire, les plus hnbilès artistes de son temps, il les surpassait tous par son intelligence et par le mérite de scs inventions : ànoSiuv tà» irpûtu» t; oÙtïjv t 7)v xfow , oGtw ffotptqt itxïTuv cffrîv âprrT»;®. Si I10US en croyons le témoignage de Pline, toujours mécontent de luimême, polissant ses ouvrages et les repolissant, il allait jusqu’à les énerver, et il fut surnommé l’ennemi de l’art, ou plutôt l’ennemi de son propre talent, x*xiÇo't(/vcm; 3. Vitruve, ainsi que Pausanias, dont le texte a été justement rétabli en ceci parM. Clavier, veut, au contraire, que la délicatesse qu’il apportait au travail du marbre, ou son esprit inventif, lui ait valu le titre de k«txt£x»o;, c’est-à-dire faisant tout avec art. Le jugement de Denys d’Ilalicarnasse rend la version de Pline totalement invrai -

1 Pausan., lib- îx, cap. xxu.

VPausan., lib. t, cap. xxv.

* Plia.

MÉMOIRES

semblable. Il ne faut pas oubliei' ces mois : la simplicité, la grâce de Calamis eide Callimaque : -7; ?»txa **1

~~,i /x'f-iTOî. Callimaque, d'ailleurs, ne florissait point à une époque où l’on dût craindre encore le danger d'un extrême fini.

Un bas-relief antique de marbre, où sont représentées trois Bâc hantes dansant avec un faune nu, conservé à Borne, au Musée du Capitole, et publié par Winckelinunn, dans ses Munitrnentsinédi‘8, porte celle inscription : kaaaim.vxos EltoiEI, Callimaque le faisait, et il acté jugé, par M. Yisconti, être une copie d’un ouvrage de cet artiste. Nous y voyous qu’il n’avait pas entièrement abandonné le style éginélique. Ce style ne se retrouve pas seulement dans les attitudes et dans les draperies où l’auteur pourrait avoir été obligé de suivre des types anciens ; il se fait remarquer encore dans le dessin des parties nues, sur lesquelles le maître a dû imprimer son cachet particulier.

C’est comme architecte que Callimaque mérite encore aujourd’hui notre admiration, je dis même notre reconnaissance. Tout le monde connaît la fable touchante par laquelle la Grèce a célébré l’invention du chapiteau à feuilles d’acanthe, appelé le chapiteau corinthien, et immortalisé le nom de l'inventeur. Cette belle composition est due à Callimaque. Qu’importe qu’avant lui l’Égypte eût évasé la partie supérieure du chapiteau? qu’importe qu’elle l’eût orné de feuilles de lotus ou de palmier, quelle l’eût peint de diverses couleurs? Depuis bien des siècles, le chapiteau égyptien était connu des Grecs, et cependant celui de Corinthe n'existait point encore. Le mérite de l’invention dans l’architecture consiste moins peut-être à imaginer de nouveaux types, qu’à établir des rapports nouveaux. Rapprocher, comme fait la nature, des éléments préexistants ; les opposer et les assortir les uns aux autres, de telle manière qu'ils paraissent s'animer et s’agrandir tous; produire, en mettant en œuvre des formes déjà connues, des effets neufs, inattendus, harmonieux, pittoresques: c’est un assez beau triomphe pour le génie. Callimaque fit encore davantage : on peut dire qu’il créa le type lui-même, tant il y apporta de changements et de beautés nouvelles. Par la ri-

SL'Il LF.S PROGRES 1>K LA SCULPTUUF. GRECQUE

chesse el la variété do ses panaches, par la pompe el I'élegance de leurs enroulements, par l’élévation et la saillie de i ’ abaque ou du tailloir qui repose sur la corbeille, et non moins encore par l'avant ge qu'il présente d’accroître la hauteur totale de la colonne sans en changer le module, et, par conséquent, d’étendre et d’ennoblir les proportions de tous les membres accessoires, ce * chapiteau est, sans contredit, une des plus magnifiques e! des plus utiles inventions de l'architecture, et un des plus beaux présents que l'art des Grecs ail laits aux siècles modernes.

L’invention du chapiteau corinthien conduisit nécessairement à la création de l’ordre qui porte le même nom : œuvre du genie, du calcul et du goût , hardie entreprise dont l'Égypte était loin d'avoir conçu la pensée.

En effet, le chapiteau corinthien, placé par Callimaque sur le fût de la colonne ionienne, formant, avec cette partie principale, un ensemble plus élevé que la colonne dorique el que la colonne ionienne elle-même, il fallut proportionnellement agrandir tous les autres membres de l'entablement , et, par une suite naturelle, on dut exhausser, élargir toutes les parties de l’édifice, en raison de leurs rapports avec la colonne. Or, le nouveau système, quelque amélioration qu'il ait pu recevoir dans la suite, fut forcément, dans ses éléments primitifs, une conception de l’inventeur du chapiteau. I.a première de ces deux inventions exigeait l’autre. Aussi, Vitruve ne fait-il pas honneur seulement à Callimaque d’avoir créé le chapiteau corinthien : il le cite et le loue comme l'inventeur de l’ordre lui-même, comme le fondateur de ses règles et de ses proportions : Tu ni Callimachus... prœteriens hoc monumenlum, animadvertit eum caialhum , et circa foliorum nascentem tenuilatem , deleclalusque généré et formœ novitale, ad id exemplar culumnas apud Corinlhios fecit, symmelriasque constitué, ex eoque in operum perfectionnas Corinthii generis dislribuit rationes

1 On demande lequel est le plus ancien, du chapiteau corinthien à feuilles d'acanthe, ou du chapiteau à feuilles d'olivier? Je réponds : premièrement, que, dans l'ordre naturel des choses, ce doit être le chapiteau

Celle particularité rend doublement intéressante la fixation de l’époque où florissait Cailimaque Félibien, sans aucune preuve, le place à la ix e olympiade; Winckelmaun, au temps de„Phidias. D’Hancarville veut distinguer deux Cailimaque : l'un, qui aurait inventé le chapiteau corinthien et vécu dans la XL e olympiade ; l’autre, surnommé Kxxiïôuxvo; , qui aurait modelé le buste du philosophe Zenon, et vécu, par conséquent, vers la cxx®. L’opinion de Félibien est évidemment une erreur ; celle de Winckelmann a besoin d’explicalions. Cailimaque a vécu, sans doute, au temps de Phidias ; mais, néanmoins, il est plus ancien, et il doit, comme sculpteur, être rangé dans une autre École.

Cailimaque doit être regardé comme entièrement contemporain de Calamis. En effet, Scopas employa l’ordre corinthien dans le temple de Minerve Aléa, qu’il bâtit à Tégée, ville d'Arcadie, vers la xcvi® olympiade, époque où l’ancien temple fut incendié*. Avant Scopas, suivant le témoignage de Yitruvc, l’architecte Argélius avait composé un traité sur les proportions de cet ordre *. Mais, avant l’écrit d’Argélius, il dut exister des monuments qui prélassent une base à ses calculs, un appui à sa théorie. Or, ces différents degrés nous conduisent au moins à la lxxvi 0 olympiade. Déjà, dans le monument choragique, vulgairement appelé la Lanterne de Déinosthcnes, élevé sous l’archonte Evœnèle, et, par conséquent, la deuxième année de la exi® olympiade , nous voyons cet ordre chargé d’ornements, tronqué même, et bien loin de sa première simplicité, preuve assez évidente qu’il était loin de son origine 3 .

De plus, en associant Cailimaque à Calamis, pour opposer, à la grandeur de Phidias et de Polyclèlc, la simplicité et la grâce qui

à feuilles d’acanthe, attendu que la disposition des feuilles d’olivier autour de la corbeille présente un travail beaucoup plus compliqué, et que les feuilles d’olivier y sont arrangées visiblement, dans l’intention d'imiter les touffes et les ctmoulemcnts de l'acanthe ; deuxièmement, que le témoignage de Vitruve ne laisse pas lieu à concevoir un doute.

‘ Pausan., lib. -vm, cap. xlv.

* Vitruve, lib. vu, in procem.

Corsini, t. IV, p. 41.

su h les Progrès de la sci LrTi nE grecque.

leur étaient communes, Denys d’IIalicarnasse nous montre clairement qu’entre Calamis et Callimaque d'une part, Phidias et Polycléte de l'autre, d existe quelque différence d âge ; car, si Calamis et Callimaque n'étaient pas tous deux antérieurs à Phidias, la remarque du critique, portant qu’ils montraient leur supériorité dans l'imitation d’une nature ordinaire, au lieu que Phidias déployait la sienne dans les traits d'une nature grande et sublime, cette remarque cesserait d’être un éloge. En quoi Calamis et Callimaque, un peu maigres et secs, quoique naïfs et gracieux , se seraient-ils montrés plus heureux que leurs concurrents, ïiurj- ^té-Tspot -ùv èrepov, si nous les supposions parfaitement contemporains de Phidias? Admirerions-nous la simplicité du Pérugin, s'il eut été le compagnon d’études et le rival de Raphaël, au lieu d'être son guide ? Si, d’ailleurs, nous n’admettions point entre Calamis et Callimaque une entière conformité d'âge, le rapprochement que Denys d’Halicarnasse a fait de ces deux maîtres n’aurait point eu de motifs, et la double comparaison qu’il a établie âurail obscurci sa démonstration, au lieu d’y apporter de la force et de la clarté.

Quant à l’opinion d'Hancarville, elle manque par la base, car Pline, qu’il invoque, ne dit nullement que Callimaque ait fait un portrait de Zénon '.

Ainsi, l'inventeur du chapiteau et de l’ordre corinthien tlorissait dans la lxxvi', la lxxx° et la lxxxii' olympiade.

Il esl enfin un autre maître, non moins célèbre chez les anciens, quoique Pline n’en ait pas fait mention, et en qui nous trouvons pleinement le double caractère de l’époque oii il reçut sa première instruction, et de celle où il se rendit célèbre : c'est Ouatas, fils de Micon, sculpteur et peintre, ainsi que son père. « Je ne le juge inférieur, dit Pausanias, h aucun des maîtres qui ont fleuri, depuis Dédale, dans l'École attique : oiJtv'05 Smpov

6?)TO fil» T<üï OC7TO Aai^oüUv Tl X*1 lpyx<t T7)plOV Atttxoü. Né à

Égine, et instruit vraisemblablement par son père, Onatas con-

1 Plin.

MKMOIRKS

servait donc l'empreinte de l'ancienne Ecole dédalienne. Témoin des succès de Pylliagore de Rhége, il n’esl pas moins évideut qu'il avait agrandi comme lui sa manière, puisqu’il ne lui cédait en rien , et que Pylliagore de Rhége appartenait aussi à l’École île Dédale. Mais, plus rapproché de Phidias par son âge, peutêtre même son égal, Onatas se montra digne du beau siècle illustré par la Minerve du Parlhénon. Il dut, d’ailleurs, hériter du grandiose dont Micou lui avait donné l’exemple.

Un Hercule de bronze, haut de six coudées, placé à Olympie par les habitants de Thasos 1 * ; un Mercure portant un bélier sous son bras 5 ; dix statues consacrées à Olympie, par les Achéens, aux neuf héros qui tirèrent au sort pour combattre Hector, et à Nestor, représenté tenant les neuf bulletins dans son casque 3 * , augmentèrent successivement sa réputation. Le poète Antipater, qui a célébré son Apollon adulte, ne craint pas de dire que le jeune (ils de Latone retraçait, dans cette image, par la noblesse de ses traits, la beauté de sa mère et la dignité du dieu qui lui avait donné la vie : A './Win-, Ar,vo' xai Au tvpi\) Celle statue d’Apollon était, apparemment, celle qu’on voyait à Pergame, qui était colossale et en bronze, et que Pausanias trouvait également digne d’admiration par l’étendue des proportions et par le mérite du travail : Gaîpa s» to~s pa/i^va uiyj'Ü o-jf T£ fvtxa, xx! ii.\ ti /vj, Ce double caractère : d’une part, ce reste de

ressemblance avec l’ancienne École unique, et, par conséquent, celle sécheresse à peine sensible qui attendait encore un degré de chaleur; de l’autre, celte dignité, cette grandeur, qui plaçaient Onatas à côté de Phidias et de Polycb te; cette austère beauté, en un mot, plus convenable à Minerve qu’au fils de Latone, n’appellent-ils pas notre attention sur un des plus antiques chefsd’œuvre de notre Musée, la Pallas de Vellelri ? Ne relrouvons-

1 Pausan., lib. v, cap. xxv.

’ Id.. lib. v, cap. xïvn.

’ Id., lib. v, cap. xxv.

• Anlhol. grœc., lib. îv, cap. xiv.

' Pausan., lib. vu», erp. xui.

si'ii les mot, nus de la sculpture grecque.

nous pas, dans celle belle statue, le style de l'École atlique parvenu au plus liaul point de sa perfection, et tout à la fois le témoignage de l'influence que déjà exerçait sur ses contemporains le génie de Phidias? Je suis loin de vouloir affirmer qu’elle soit un ouvrage d’Onalas ; il n’en existe aucune preuve : mais elle me parait donner une idée juste, et du style de cet artiste, et du mérite des maîtres contemporains de Thidias, que ce grand statuaire eut à surpasser.

Fils de Micon, Ouatas dut naître de la i.x.v' à la lxxi' olympiade. Nous l’avons vu exécuter, conjointement avec Calamis, à la Un de la lxxviii®, le char olympique d’Iliéron. Il devait être alors âgé de trente ans environ, Pausanias présume, enfin, qu’il sculpta la statue de Cérès de Phigalie, appelée la Noire, plusieurs générations après ^invasion des Perses • uxhuxa

V7tt p:v r/Tç £irl xr,j t, jIHtl hnapxTtôt; to5 Mtjoov '. Oll voit qu’il n’avait, à ce sujet, qu’une opinion assez vague, car c’est le char d’Hiéron qui lui sert de preuve. Si nous admettons que cette statue de Cérès fut exécutée vers la i.xxxvi® olympiade, nous nous écartons peu de la vérité, du moins d’après le texte de Pausanias, et Ouatas aura fait cet ouvrage âgé d'environ soixante-dix ans.

Téléphane, Micon, Pythagore de Itliége, Calamis, Ouatas, réchauffant et agrandissant le style de l’École altique, sans toutefois l'abandonner entièrement, s’élevèrent ainsi, de degrés en degrés, presque à la sublimité où devait atteindre Phidias. Par leur application à imiter la nature, à saisir ce qu’elle offre de grand, d’expressif, d’énergique, l'art se perfectionna dans leurs ouvrages et par leur exemple, sans changer de route, et par cela même qu’il n’en changea point. Toujours amoureux du vrai, toujours admirateur du grand, ses progrès furent d'autant plus rapides qu’il connut mieux les formes du corps humain, qu'il en sut mieux distinguer les différents caractères, mieux apprécier le mérite essentiel. Seuls, l'observation et le sentiment formèrent le goût.

Pausan., lib. vin, cap. xiu.

MÉMOIRES

Point d'abstractions, point de systèmes : tout se trouva fondé sur la raison. La nature offrit les modèles, la nature dirigea le crayon du dessinateur. Longtemps enchaîné par l’habitude trop exclusive de modeler les images des dieux, l’art fonda sa théorie et raffermit sa marche, en reproduisant les traits des athlètes et des héros. Il suffit, pour reconnaître ces points historiques, de rétablir la chronologie sur ses véritables bases.

Le goût général, enfin, ne cessa point, chez les Grecs, de demander aux statuaires des imitations fidèles, parlantes, propres à produire une touchante illusion. Loin de s’affaiblir, ce vœu se prononça de plus en plus, à mesure que se multipliaient les moyens de le satisfaire. Homère célébrait la vérité, imparfaite, sans doute, mais déjà miraculeuse à ses yeux, de la sculpture grossière de Dédale. Anacréon n’admire pas moins vivement la vérité imprimée sur les ouvrages des statuaires, des ciseleurs mêmes de son siècle. Non-seulement la vie qui respire dans le portrait de Bathylle le ravit ; mais les festons de pampre qui ornent sa coupe le charment par la fidélité de l’imitation. Denys d’Halicarnasse, Lucien, célébreront encore la gracieuse naïveté de Calamis ; et si, plus exigeant, Cicéron regrettait de ne pouvoir admirer dans ce maître un artiste accompli, celait principalement parce que Calamis ne lui présentait point une vérité assez frappante.

Il s'est donc laissé induire en erreur, ce savant qui a dit que les maîtres antérieurs à Thidias, donnant sans ménagement dans l'idéal, travaillèrent d'après un système généralement adopté, plutôt que d'après la nature; qu'ils s'étaient fait une nature particulière; et que Phidias, Polyclè'.e, Scopas, Alcamcne, Myron, se rendirent célèbres en s'élevant contre ce système arbitraire et en se rapprochant du naturel >. 11 est ici une assertion juste qu’il faut saisir ; c’est que Phidias, Myron, Polyclète, demeurèrent fidèles à la nature: une opinion erronée qu’il faut repousser j c’est que Pythagore, Calamis et leurs

* Winckdmann.

contemporains abandonnèrent volontairement ce guide éternel de l'art. Le même écrivain (c’est Wiuckelmann) dit ailleurs, <\\i avant Phidias, comme axant Michel-singe, l'art avait vn caractère de simplicité et de pureté, qui ne le rendait que plus propre à être conduit à sa perfection. Fermons les yeux sur la contradiction qui existe entre ces deux passages ; substituons ce dernier mot au précédent : la comparaison est exacte ; l’idée est vraie : c’est une de celles qui ont valu à Winckelmann sa brillante et juste réputation.

Myron, Phidias, Polyclèle de Sieyone, surpassèrent, en effet, tous leurs prédécesseurs, non-seulement par l’élévation du style, mais encore par la vérité des formes et le mérite de l’imitation en général.

La chronologie de Myron appelle une attention particulière.

D’un côté, on veut que ce statuaire ait sculpté un tombeau élevé à une cigale et à une sauterelle, et que la poétesse Erinna ait célébré ce monument dans ses vers. Or, Erinna tlorissait au temps de Sapho : on la croit même son élève ; et il suivrait de là que Myron devrait être placé de la l* à la lx c olympiade. C’est Pline qui a rapporté et confirmé cette tradition 1 ; Scaliger l’a adoptée 2 ; Winckelmann a multiplié les conjectures, pour se rapprocher de l’opinion de Scaliger 3 , et d’Hancarville s’y est entièrement conformé 4 . D’un autre côté, Junius, dans son Catalogue des artistes anciens, a cru que Ladas, célèbre athlète de qui Myron exécuta la statue, était un des coureurs d’Alexandre, et, d’après ce fait, Myron aurait vécu vers la cxn° olympiade.

On sait, enfin, qu’au nombre des épigrammes composées sur cette Vache d’airain, que toute l’antiquité admira, il s’en trouve deux qui portent le nom d’Anacréon. Brunck, persuadé que Pline, lorsqu'il a placé Myron à la lxxxvii 6 olympiade, a pris pour base l’âge moyen de cet artiste, et que, par conséquent, il était à peine

1 Plin. , lih. xxxiv, cap. vm.

’ Jos. Scalig., Ânimadvers. in Eusebii Chron., p. I2i.

1 Hist. de l’Art, liv. vi, ch. n.

* D’Ilancarville, Rec. d’antiq. gr. et rom., t. IV, p. 318, not. 27.

MF.M01HES

né dans la i.xx»i c olympiade, lors de la mort d’Anacréon, a rejeté ces deux épigrammes de la collection du poëte de Téos, dans ses Anahcta relerum poelarum >. M. Bosch les lui a restituées dans son Anthologie grecque 2 ;*et, en dernier lieu, M. Jacobs les a pareillement maintenues, sous le nom d’Anacrcon, dans son édition de l ’ Anthologie 3 , appuyé sur l’auloiilé de Heyne, qui |>ense que Myron peut avoir été déjà connu dans la i,xxiv e olympiade 4 .

On verrait effectivement à regret supprimer le nom d’Anacréon, de ces deux épigrammes si naïves : « Berger, conduis tes » vaches plus loin, de crainte que tu n’emmènes avec elles celle » de Myron? » — Myron n’a pas modelé celle Vache, le Temps » l'avait changée en métal, et il a fait croire qu’elle était son ou- » vrage. » Ces vers, et principalement les premiers, respirent, suivant l’expression de M. Jacobs, toute la simplicité des temps anciens : Sommant antiquœ œlitlitt simpliciiatem redolent.

Tout va s’éclaircir. Pline s’est totalement laissé induire en erreur. Le monument dont parle Érinna n’était qu’une pièce de vers sur la mort d’une cigale et d’une sauterelle. L’auteur était une jeune fille nommée Myro. C'est ce que dit Erinna dans son épigramme, que le temps a respectée :

TiütÇ’v e-u^i

Hâoî'ivov s .

« La jeune Myro a élevé ce monument, et elle l'a mouillé d'une larme virginale. »

Pausanias nous dit, d’ailleurs, que ceux-là prouveraient leur ignorance absolue, tovtuv Si "-.i I; r-iéov l’ievî» àvr.su *;, qui croiraient que Myron pourrait être l’auteur d'une statue anté-

’ Brnnck, Ânaleeta ret. pnet., t. I, p. lit», 118.

’ Antltol. gr., t. III, lit;, iv, lit. vu, ep. m et iv.

1 ld.. t. II. p. -218, ett. 111, part, ni, p. «12.

4 Heyne, Opusc. acad., arliiun inter græc. tenip., I. V, p. 57t.

‘ Poetarum octo fragmenta ediü. Chr. Wolf.; Krin. Lmb. rann.; ep. vin, p. 10.

srn i.es progrès de la scuiptuif. grecque.

rieurc y l’usage de courir armé dans les jeux d’Olyiupie'. Or, cel usage ne date que de la i.xv° olympiade ; donc, Myron Hérissait après cette époque, et même longtemps après, car Pausanias ne se serait pas récrié pour une différence de quelques années.

Quant à l’athlète nommé I.adas, dont Myron modela la statue ieonique, il était au nombre des vainqueurs d’Olymp e. Une des deux épigrammes de Y Anthologie, composées en son honneur, ledit expressément 7 . Or, l'antiquité ne l'ait mention que de deux coureurs nommés Ladas, qui aient été couronnés à Olympie : Ladas d'Egion, qui remporta le prix du stade, à la cxxv e olympiade 3 , et Ladas le Laconien, qui remporta celui du diau'e, ou du stade double, et qui fut couronné au moins trois fois, puisqu'il obtint l’honneur d’une statue ironique. Ladas d’Egion appartient à une époque qui exclut toute idée d'un rapprochement entre Myron et lui. Ladas le Laconien jouit d’une grande célébrité. On voyait son tombeau sur le chemin qui conduisait de l’Arcadie à Sparte '. Catulle. Sénèque, Juvénal, Martial, en ont parlé. On disait qu’il sautait, qu'il volait, qu'il s’élancait avec la rapidité des immortels 5 . Catulle le compare aux chevaux de Rhésus, à Pégase, aux oiseaux, à Borée 6 . Un des poètes de Y Anthologie, qui ont célébré la statue de Myron, la représente pareillement, ne tenant pas sur sa base, s’élançant vers la couronne : « Tu vois ici Ladas, dit-il, tel qu’à Olympie il échappa à Thymus, et Thymus est le Zéphyre 7 . 11 est assez évident que ce Ladas le Laconien est celui dont Myron contribua à perpétuer la célébrité. Malheureusement, aucun des auteurs qui nous en ont transmis la mémoire, ne nous indique les éjwques où il fut victorieux. Le Canon d'Eusèbe, très-exact sur les- vainqueurs du

' Pausan.. lib. vi, cap xui.

’ Anlhol. gr., lib. iv. lit. il, ep. n.

* Pausan., lib. x, cap. xxnt. — Liisob., iît. itn., p. 53t.

* Pausan., lib. ni, cap. xxi; id., lib. vin, rap. xu.

1 Anthol. gr., lib. iv, lit. u, ep. i.

* Catul., ad Camerium.

’ AntW. g>'., loc. cil.; ep. n.

MÉMOIRES '

stade, est fort incomplet sur ceux du diaule. Mais les faits relatifs à cet athlète empêcheront du moins de croire que la statue modelée par Myron fût celle d'un coureur d' Alexandre, et Myron n’appartiendra ainsi ni à la i.xv e olympiade, ni à la cxu e .

En ce qui concerne Anacréon, s’il naquit, comme on le croit généralement, la deuxième année de la Lv e olympiade, et s’il mourut, conformément au témoignage de Lucien, âgé de quatrevingt-cinq ans 1 * , c’est-à-dire la troisième année delà L\xvi e , rien n’empêche qu'il n'ait vu la Vaçhe de Myron, ou que la renommée ne lui en ait fait connaître le mérite. Or, « Myron, dit Pline, se trouva en concurrence avec Pylhagore de Léonlium, au sujet de la statue d'Astylus, qui avait remporté le prix du stade a . » Nous savons, d’uu autre côté, qu’Aslylus fut couronné, pour la troisième fois, à la i.xxv' olympiade 3 . Myron s’était donc fait déjà connaître à cette époque; et, si nous admettons qu’il fut alors âgé de vingt ans, il s’ensuit qu’il en avait vingt-sept à la mort d’Anacréon. La coïncidence des dernières années du poète avec les premiers jours de la gloire de l’artiste d’Eleulhère, est prouvée, par conséquent, d'une manière complète.

J’ai dit, en parlant de Pylhagore de Rhége, qu’il concourut aussi avec Myron pour la statue d’un pauoratiaste placée à Delphes, et que ce dernier fut encore une fois vaincu 4 . Mais, comme Myron déploya dans l’ensemble de ses ouvrages une somme de talent supérieure à celle des deux Pylhagore, on ne peut guère douter qu’il ne fût très-jeune lorsqu’il se mesura avec eux. C’jâtJ là une des considérations qui m’autorisent à avancer que Mvtotw était âgé de vingt ans seulement, ou environ, à l’époque de ta statue d’Astylus.

Pline vient à l’appui de celte probabilité. On sait qu’il a placé Myron à la ixxxvu* olympiade 5 ; il mérite, dans ce passage, peu

1 Lucian. — Macrob., cap. xxvi.

’ Plin., lib. xxxiv, cap. viu, iv.

1 Euseb., Canon chron.

‘ Plin., ibid.

* Plin., lib. xxxtv, cap. nu.

de créance, puisqu’il y réunit Gallon et Scopas, qui ne sauraient avoir vécu ensemble un seul jour. Cependant, cette date de la ixxxvn e olympiade s’accorde si bien avec celle du concours de Myron contre Pytbagore de Léonlium, fait dont Pline lui-même nous a donné la connaissance, qu'on 11e peut s’empêcher de reconnaître, dans la Lxxv e olympiade, l’époque de la jeunesse de Myron, et, dans la lxxxvii®, les derniers temps ou le terme de sa carrière. Il doit être, d'ailleurs, assez reconnu que les époques indiquées par Pline donnent confusément , tantôt la jeunesse , tantôt la mort des artistes dont il a fait la classification.

Deux des ouvrages de Myron se trouvent placés entre ces points extrêmes et servent, par là, à se confirmer l’un par l’autre. Ce sont les deux statues de Lycinus, vainqueur à la course des chars. Pausanias nous raconte qu’après l'irruption des Perses, les Lacédémoniens surpassèrent tous les autres Grecs dans l'éducation des chevaux, et que, plusieurs d’entre eux ayant remporté des prix à Olympie, obtinrent ou s’érigèrent à eux-mêmes des statues. De ce nombre furent Xénargues, Lycinus, Arcésilas etLychas, fils de ce dernier. Arcésilas fut couronné deux fois, et Lychas, son fils, remporta le prix, en dissimulant son nom, l'année même où les Lacédémoniens furent exclus des jeux ', c’est-à-dire à la xc e olympiade 1 2 . Nous voyons, dans ce récit, qu'il s’écoula un temps assez considérable entre l’irruption des Perses et la victoire de Lycinus, et, d’un autre côté, que celui-ci fut couronné plusieurs olympiades avant Lychas. Ce sera, par conséquent, dans la lxxix®, la lxxxi®, la lxxxv* et la lxxxvi* olympiade (Je nomme celles dont les triomphateurs ne sont pas connus). Celle date n’est qu’approximative ; mais elle se range entre la lxxv* et la xc° olympiade. Nous connaissons donc le commencement , le milieu et la fin de la carrière du laborieux Myron, operosi Myronis, suivant l’expression d’Ovide 3 , Elle embrasse plus de cinquante années de la Lxxv e olympiade, où cet artiste commençait

1 Pausan., lib. vi, cap 11 .

1 Thucyd., lib. v, cap. xlix et l.

' Ovid., Ve arle amat., lib. ni, vers 119.

MKMOtllES

à fonder sa réputation : jusqu'il la lxxxyii* et la ixxxviii®, où, vraisemblablement, il touchait à son quatorzième lustre.

Les jugements des anciens, sur le mérite de ses ouvrages, sont d’accord avec cette chronologie.

.Nous ne devons point m us étonner de rencontrer, à ce su- * jet, des opinions un peu dlCéienles et en apparence contradictoires.

rlusde trente épigrammes grecques ont célébré celte Vache de bronze, qu'Athènes et Home possédèrent successivement, et toutes ont puisé le motif de l'éloge dans la vérité des formes. C’est l'illusion, produite par l’; pparence du vrai, qui a constamment excité la verve des auteurs de ces épigrammes. Plusieurs critiques n'ont voulu voir, dans ce retour de la même idée, qu'un fade jeu d’esprit. Peut-être va-t-il, en effet, un peu de recherche dans la tournure de ces pièces de vers ; mais cette répétition de l'idée principale n’en est pas moins un des traits les plus curieux et les plus instructifs de l'histoire de l'art. Nous y retrouvons le principe fondamental de la théorie des Grecs. Properce, Ovide, Juvénal, Martial, ont répété cet éloge, décerné d'abord par Anacréon : Similis verœ vacra Myrcnis «pus armenfa Myronis, ri 'vida signa 7 . Saint Augustin trouve, dans la Vache de Myron, la perfection et l’à-propos du mensonge 3 . Symmaque, qui a vu ce monument, répète encore l’opinion de l’antiquité, qui était celle de ses contemporains 4 . Quintilicn admire l'attitude pénible du Discobole lançant le disque, et voit dans la justesse du mouvement de cette figure une preuve non éq ivoque de l'habileté de l’artiste 5 . Cicéron, au contraire, pense, en général, que Myron ne s’approche point encore assez du vrai : Nondum My~ ronis salis ad verilatem adducla [signa) ; jam tamenquœnun

’ Propert., lib. n ; Eleg. xxm.

1 Ovid. , l)e Ponlo. — Epiai., lib. i. vers. 3*. ’ S. Augusl., Seliloq., lib. il, cap. x.

** Symmacli., lib. i. — Epiai., lib. xxm.

* Quintil., De inst. oral., lib. u, cap. xin.

dubiles pulchra diccre Pline lui reproche de ne pa-> exéeu'cr les chevaux mieux que la grossière antiquité 2 . Qu'iililien, malgré les t loges qu’il lui acorde, le trouve p'us près de In nature que Calamis, ma s point autant que Polyclè'e®. Il en est de même quant à l'expres ion. Péirone sent respirer, dans l'airain que ses mans ont façonné, l'esprit des animaux, l’ànie des hommes 1 . Suivant Pine, au contraire, exclusivement attaché à l'imiiaüon des formes, il n’a pas fait sentir les alfec'ions du cœur 5 .

F.a connai-sauee de l’époque où Myron llorissait, suffît pour expliquer ces contradictions apparentes : tout peut être exact. Eh! comment récuser le témoignage de C.céron, d Ovide, de Quinlilicn.de Pétrone? Les lxxm 1 ', i.\\x e et lxxxiv® olympiades virent à la fois briller des beautés sublimes et subsister encore des imperfections presque inévitables. Myron, qui ex ellait dans l’imitation des animaux, laissait désirer quelque chose dans les images des d’eux et même dans celles des hommes : il n’est, en cela, rien d’étonnant ; c’est qu’en effet, quoique les principes <iu beau soient en tout les mêmes, la représentation de Minerve ou de Jupiter renferme d'autres difficultés que celle d'une vache, fût-elle une représentation de la malheureuse Io. Calam’s, contemporain de Myron, acquit une réputation immortelle dans l’art de modèle 1 ' les chevaux, equis semper sine œmulo expressis, et l’on disait aussi, malgré les éloges dont les connaisseurs les plus délicats l’ont honoré, qu’il échouait quelquefois dans les figures humaines : Calumidis enim qmdrigœ aurigam suam imposait (Praxiteles), ne melior in eqnorum effigie dcfecisse in hnmine crederetur 6 . Comparé à Phidias, à Lysippe, à Praxitèle, Myron était apparemment inférieur à ces grands maîtres, ou pour la dignité des formes,

1 Cicer., Brut., cap. xvm.

* Plin., lib. xxmv, cap. vin.

' Quintil., Intt. oral., lib. xti, cap. x.

* Pene hominum animas ferar unique ære comprehewlerat (Petron., Satyr., cap. Lxxxvm.j

* Videtnr ipse lameu corporum tenus ciiriosus, nnimi sensus non espressissc. ( Loc . cit.)

* Plin., lib. xxxiv, cap. vin, xi.

ou pour la souplesse des chairs, ou pour l’expression des passions; mais il faisait admirer des beautés supérieures à tout ce que Pylhagore de Rhége, Ca'amis et Onat is, offraient de plus remarquable, et il mérita un rang plus distingué.

Il est, en ce qui concerne ce statuaire, un fait certain, intéressant dans l'histoire de l’art, curieux même dans ses rapports avec les représentions mythologiques, c’est que le caractère de l'Ecole d’Egine, qu’on voit subsister jusqu’à Onatas inclusivement, ne se retrouve plus dans les ouvrages de Myron. Aucun passage des auteurs anciens n’indique qu’il en eût conservé le moindre reste ; aucun ne peut le faire soupçonner. Nous voyons, au contraire, que lorsque Platon, Aristote, Cicéron, Quintilien, Vitruve, Lucien, veulent désigner des sculpteurs par excellence, c’est My- * ron, Phidias, Polyclète de Sicyone, Alcamène, Scopas, Lysippe, Praxitèle, qu’ils choisissent pour les offiir à l’émulation de leurs contemporains, à l'admiration de la postérité. Calamis, Onatas, obtiennent isolément de justes éloges ; Myron, et les autres maîtres que je viens de nommer, sont réunis en un seul faisceau, comme formant une classe particulière, une Ecole distincte, parvenue à une excellence à laquelle il semblait qu’on ne put rien ajouter: Ex antiquis statuariis œterna memoria adposteri tatem sunt permanentes Myron, Polyclelus, Phidias, Lysippus, cœterique qui nobilitatem exarle sunt conseculi '. — Una fingendi est ars, in quâ prœstantes fuerunt Myro, Polyclelus, Lysippus, qui omnes inter se dissimiles fuerunt ; sed ita tamen ut neminem sui velis esse dissimilem *.

Lorsque Pline nous dit que Myron apporta le premier, dans les productions de l’art statuaire, une grande variété de nature, primus hic multiplicasse varietatem videtur, celte opinion se trouve donc confirmée, quoique indirectement, par tous les témoignages de l’antiquité ; mais quand il ajoute que ce maître surpassait Polyclète dans la dignité, la cadence et l'harmonie des formes, numerosior in arte quam Polyclelus et in symmetria

' Vitruv., De archit., lib. ni, in proœm.

* Cicer., De oral.

• SUR les progrès de LA SCULPTURE GRECQUE. 129

diligentior ', nous ne pouvons voir dans tes derniers mots qu’un éloge exagéré, où Pline se trouve non-seulement en contradiction avec lui-même, mais encore en opposition avec les juges les plus dignes de- notre confiance.

La parfaite conformité que plusieurs statues antiques de marbre, représentant un Discobole qui lance le disque, offrent entre elles ; le nom de Myron, qui s’v trouve gravé, et leur exacte ressemblance avec le portrait que Quintilien et Lucien ont fait du Discobole de ce statuaire, ne laissent pas lieu de douter que ces statues ne soient des copies de son Discobole, dont l'original dut être en bronze. C'est bien là cette attitude contournée et peinée; c’est bien ce corps incliné, replié sur lui-même,’ qui, en se redressant comme un arc tendu par les deux bouts, va faire jaillir le disque qu’on entendra siffler et bondir au loin. Malheureusement, des copies plus ou moins infidèles ou mutilées ne permettent d’apprécier avec exactitude ni les beautés ni les défauts de l’original. Néanmoins, la vérité de l’attitude et la vie même des chairs annoncent un art supérieur à celui de l’École d’Égine. Les muscles soutenus et animés, moelleux et fermes, décèlent une main déjà trèshabile à exprimer le feu du modèle vivgnt, et un goût très-exercé à reconnaître dans la nature les éléments de la grandeur.

Ajoutons que Myron, statuaire et orfèvre, ainsi que Calamis, se fit honorer par un grand nombre de figures athlétiques, par des statues colossales de plusieurs divinités, presque toutes en bronze, et, en outre, par des vases d’argent ornés de bas-reliefs auxquels le luxe de ltome attacha le plus grand pri^

Myron et Phidias brillèrent à la même époque. Tous deux contribuèrent à celte grande amélioration de l’art qui a commencé’uue ère nouvelle. Phidias semble avoir été moins âgé que Myron, de quelques années 1 2 ; mais l’éclat de son nom a, pour ainsi dire, effacé toutes les gloires rivales.

1 Plin,, lib. xxxiv, cap. vin, ni. — Je suis ici d’accord avec Winckelmann. Il me parait avoir pris, dans son véritable sens, le mot numerosior, qu’Hardouin avait mal compris. {Hist. de l'Art , liv. vi, eh. n.)

* Je n'ai pas remarqué cette difi-rence, lorsque j’ai composé mon Essai

Mi moIri s

I.a fortune introduisit Phidias sur la scène, dans les circonstances les plus favorables au développement de ses hautes qualités naturelles. Comment les lrioni| lies de Salamine et de Platée n’eussent-ils pas vivement frappé l'imagination d'un artiste, je devrais dire d’un poêle, âgé de dix-sept à dix-huit ans? Los grandes idées de Théniisloele et de Cimôu agrandirent ses propres idées. Sa réputation précéda l'administration de l’ériclôs. Ce dernier était trop habile politique, pour ne pas employer de si rares talents à l'illustration de sa patrie, trop avide de renommée pour ne pas associer son nom à l’immortalité d'un si grand maître. La gloire de Périclps s'est accrue de jour en jour en s’unissant à la glaire de Phidias.

J’ai dit, au commencement de ce mémoire, que Phidias termina la Minerve du Parlhénou, la deuxième année de la lxxxv* olympiade. J'ai rappelé qu’il se représenta lui-même sur le bouclier de la déesse sous la forme d'un vieillard chauve, et j’ai cru pouvoir conclure de ce fait, qu'il était alors âgé d'environ cinquantesept ou cinquante-huit ans '. Toute l'histoire chronologique de ce grand homme repose sur ce point capital ; et son histoire toute entière en démontre a usai l'exactitude.

Il est impossible de croire que Phidias se soit fait distinguer par des travaux importants, avant la lxxvi c olympiade. La .Némésis du bourg de Uhaninus, la Minerve Aréa de Platée, la Minerve de l'Acropolis d’Athènes, les treize statues de bronze consacrées à Delphes par les Athéniens, tous ces monuments, quoique élevés avec le produises dépouilles de Marathon, ne durent être exécutés qu’après les victoires de Platée et de Mycale. Ni Hérodote, ni les autres historiens, qui citent avec complaisance les trophées destinés a rappeler ces succès décisifs, n’en citent aucun qui ait suivi immédiatement la victoire précédente. Ils ne fout

chronologique. Elle est assez importante, on ce qu’elle tend, comme on l’a vu, à juslilier le plus grand nombre des éditeurs d'/tnaeréon et de Y Anthologie.

' Suivant ce calcul, il serait né la quatrième année de la i.xx* olvmpinde, <97 ans avant notre ère.

mention que des tombeaux des morts. La grande question de lu liberté de la Grèce ne se décida qu'aux champs de Plalée. Jusquelà, et pendant neuf années, à dater de .Marathon, les préparatifs de la secoude invasion n’avaient point été discontinués. Lorsque Xercès et Mardonius ravagèrent une seconde et une troisième fois l’Altique, démolissant, incendiant les habitations des particuliers et les temples des dieux, auraient-ils laissé subsister les témoins humiliants de la défaite de Darius? Mais, de plus, il faut en faire la remarque, et c’est ici ce qui doit principale • ment nous occuper, si Phidias eût offert à la Grèce, dès lu Lxxni e ou la lxxi v e olympiade, la Némésis de lthamnus, la Minerve Aréa de Plalée et les treize statues de Delphes, l’amélioration qui s’opéra dans le goût aurait eu lieu bien plus tôt qu’elle ne se lit réellement, et le règne de l’École d’Egine aurait été moins long.

La Minerve de Platée, statue colossale, dont la tète et les pieds étaient en marbre et le corps en buis de ré, fut vraisemblablement un des premiers ouvrages de Phidias 1 . Nous pouvons la placer à la lxxvi* olvmpiade. Les treize statues du temple de Delphes, dont sept furent consacrées à sept des héros de qui les tribus d’Athènes portaient les noms, une à Minerve, une à Thésée, une à Codrus, et la treizième à Miltiade 2 , font évidemment allusion à la réédiûealion de la ville d’Athènes, démolie par Xercès et rétablie après sa fuite. L’adjonction delà statue de Miltiade à celles des rois et des chefs des tribus, quoiqu’elle dût rappeler les services de ce capitaine, n’annonce p >s moins clairement que l’ensemble du monument date du temps où la conduite de Cimon fit abhorrer l’injuste condamnation de son père, et où les victoires du héros delà Pamphvlie restituèrent sa gloire au vainqueur de Marathon. Ellesappartienn.nl, par conséquent, à la lxxviii* olympiade, ou, au plus tôt, à la dernière année de la lxxvii c . La Minerve colossale de l’Acropolis d’Athènes ne put être élevée dans la

1 Pausaii-, lit», ix, cap. iv.

1 Heroilot., lib. v, cap. i.xvi. — Paiisan., lib. x, cap. x.

MÉMOIRES

citadelle, qu’après que cet édifice eut été reconstruit, et la citadelle fut un ouvrage de Cimou i * . Elle date donc à peu près du même temps que les statues de Delphes. Associé au chef de l’entreprise, Mys, modeleur et ciseleur, représenta sur le bouclier de la déesse le combat des Centaures et des Lapithes, d’après les dessins de Parrhasius*, nouvelle preuve que Phidias, encore jeune, n’avait pas déployé jusqu’alors toute l'étendue de son talent.

Ce fut sans doute après la prise de l’ile de Thasos par Cimon, et à l'époque où tous les peuples de l’Archipel se courbaient sous le joug des Athéniens, que les habitants de Lemnos, forcés de resserrer leur alliance avec ces dominateurs des mers, consacrèrent dans la citadelle d’Athènes la statue de Minerve, appelée de leur nom Lemnienne. Elle doit ainsi appartenir à la lxxix* olympiade 3 * . Pausanias la regardait comme le chef-d’œuvre de Phidias *. Parvenu, en effet, à sa trente-quatrième ou sa trentesixième année, ce maître se trouvait alors dans la force de son talent.

On placerait assez naturellement, dans les neuf années de l’exil de Cimon, la Minerve de la ville de Pellène, colosse d'ivoire et d'or, que les habitants, au temps de Pausanias, croyaient antérieure à la Minerve de l’Acropolis d’Athènes 5 , vraisemblablement par l’effet d’une vanité mal entendue. Là, se rangerait la Vénus Uranie d’JÊlis, colosse également d’ivoire et d’or 6 , et dont j'ai déjà parlé. Il n’existe toutefois aucune preuve à cet égard.

Une question d'un grand intérêt appelle ici toute notre attention. Il pourrait, au premier aspect, paraître assez indiffèrent de savoir laquelle de ces deux statues fut exécutée la première, de

1 Pausan., lib. i, cap. xxvm.

’ Id., lih. i, cap. xxviii, et lib. îx, cap. iv.

1 Thucyd., lib. i, cap. c et ci. — Larcher. — Diodor. Sic., lib. xi. — Euseb., Can. chron., olymp. lxxix.

* Pausan., lib. i, cap. xxvm.

5 Id., lib. vu, cap. xxvu.

* Id., lib. vi, cap. x\v.

suit LES PROGRÈS DE I.A SftULPTURlUiRECQl E. l33

la Minerve du Parlliénon ou du Jupiter d’Olympie ; car la dilféreuce ne saurait être que de huit ou neuf ans. Mais ce problème est d’un autre ordre qu'une simple discussion de chronologie : c’est de Phidias lui-même qu’il s'agit, de sa moralité, de sa destinée. Des récits infamants tendent à ternir l’éclat de ses derniers jours. D’une part, on soutient qu’après avoir terminé la Minerve du Parthénon, accusé de vol et de sacrilège devant le peuple d’Athènes, il est mort eu prison, empoisonné, soit de sa propre main, soit par une trame des amis de Périclès inquiets sur les suites de l'accusation où cet administrateur se trouvait impliqué. De l’autre part, ou prétend qu’ayant été exilé, il s’est réfugié dans l’Elide, qu’il y a exécuté la statue de Jupiter, et qu’une seconde fois accusé de vol, il avait été convaincu et mis à mort par les Eiéens.

Dans le premier système, le Jupiter Olympien a été élevé avant la Minerve du Parlliénon, et comme l'époque de la consécration de cette dernière statue est certaine, connue ce fait date, ainsi que nous l’avons dit, de la deuxième année de la lxxxv? olympiade ou de la quatre cenl-lrentc-huilième année avant J.-C., il s’ensuit que le Jupiter a été exécuté dans le cours de la lxvxi' et de la utxxii 0 olympiade. Dans la seconde supposition, la statue de Jupiter est postérieure à celle de Minerve, elle peut avoir été élevée dans la lxxxvi® olympiade, mais ce n’est plus un simple soupçon qui plane sur Phidias : son nom demeure couvert d’ignominie.

C’est Plutarque qui rapporte la première tradition La seconde est fondée seulement sur le témoignage de deux scqliastes d’ Aristophane 1 2 ; mais l’un d’entre eux cite l’historien Philochore, qui florissait vers la cl* olympiade, et cette autorité a semblé mériter quelque crédit.

Peut-être Sénèque le rhéteur n'a-t-il pas moins contribué que ces derniers écrivains à corrompre la vérité de 1 histoire, lorsque.

1 Plutarcli., in Pericl., t. I, p. tiiO.

1 Sclioliast. Aristopli. , ad Pacem, vers. GO 4.

MÉMOIRES

dans une deees controverses où il exerçait son esprit, il a supposé que les Éléens avaient convaincu de vol l’auteur du Jupiter d’Olympie et lui avaient fait couper les mains '.

Je le dis à regret, non-seulement celles de ces opinions, qui sont de simples erreurs, ont su s’accréditer chez les modernes, mais les imputations même les plus injurieuses ont trouvé des partisans parmi les hommes les plus graves, parmi les écrivains les plus éclairés.

l)od\vel, dans ses Annales, a embrassé l’opinion de Plutarque et en a fait la base de plusieurs de scs calculs chronologiques 2 .

Junius lui en avait donné l’exemple, dans son Catalogue des artistes anciens 3 .

M. Levesque s’est aussi rangé à cette opinion 4 .

M. Hcyne, disposant, comme Dodwel, sa chronologie, de manière à la faire accorder avec le texte de Plutarque, veut que le Jupiter olympien ait été terminé au commencement de la lxxxiii® olympiade, cinq ou six ans avant la Minerve du Partliénon ; que l’accusation de Phidias, à laquelle cette dernière figure donna lieu, n’ait été intentée qu’après la construction des Propylées, l’an premier de la lxxxvh® olympiade, où commença la guerre du Péloponèse, et que Phidias soit mort celte même année dans les prisons d’Athènes. « Ce que nous savons de cette époque, ajoute-t-il, fait peu d’honneur à Phidias et à Périclès 5 . »

Meursius, dans son Traité des archontes d'Athènes, a adopté sans examen la tradition qui suppose Phidias condamné au dernier supplice par les Éléens 6 . Hoffmann, Moréri et d’autres biographes, disent le malheureux artiste deux fois coupable ; exilé

' M. Senec. Rhet., Conlrov., lib. vm, cap. 11 .

• Dodwel, Annal. — Thucyil., ad ana. vi Belli Pelop., p. 134 et seq.

* F. Jun., Catalog. archit., etc., p. ISO.

* Levesque, Üiclionn. des Arts, n°39, t. V, p. G16.

1 Des époques de l’art, dans le Recueil des pièces intéressantes, de Jansen, t. 111, p. 38 et suiv., et p. SG.

• Meurs., Ve Arrhnnl Athen , lib. ni, cap. îv, t. I, col. 823.

S LH LES PROGRÈS II K LA SCL'HTfRE GRECQl’lt. 135

pour le premier crime, mis à morl pour le second Scblolzer, professeur d'Iiisloire dans une des principales universités de l’Allemagne, aftirnie ce double fait, de la manière la plus positive-; mais .je laisserai parler à ce sujet M. Bœltiger, qui manifeste une opinion toute contraire : « On est profondément affecté, dit ce •> » savant, lorsqu’on lit ces mots de M. Scblolzer : Phidias, cet » artiste célèbre, commit deux fois une faute honteuse, et subit » la mort réservée aux voleurs 1 * 3 . »

Déjà M. Quatrcmèrc de Quincy, dans son Jupiter Olympien, a justifié l'illustre accusé 4 . Forcé, par mon sujet, d émettre une opinion, j’essaierai cependant de présenter la question sous un jour nouveau. L’erreur est trop générale, pour que tout bistorien de l’art ne doive pas s’appliquer à la déraciner entièrement.

Suivant le récit de Plutarque, deux accusations furent intentées contre Phidias devant le peuple d’Athènes : accusation de vol, pour avoir distrait une partie de l’or destiné à la draperie de la statue de Minerve ; accusation de sacrilège, pour avoir introduit dans les bas-reliefs qui ornaient le bouclier de celte déesse deux figures, dont l’une paraissait offrir le portrait de Périclès et l’autre le sien propre.

Ces deux délits auraient également emporté peine de mort, attendu que le vol fait à une divinité aurait pris le caractère du sacrilège, ainsi que l’introduction des deux portraits dans les basreliefs du bouclier. Mais cette considération même doit servir à mettre la vérité au grand jour.

La seconde supposition, celle qui concerne les portraits, repose sur un principe si évidemment faux, qu'on a peine à comprendre comment Plutarque n'en a pas reconnu toute l’invraisemblance.

Nous voyons bien, par le récit de cet auteur, que le peuple

1 Hoffmann, Moréri, au mot Phidias.

’ Scblolzer, Histoire universelle (en allemand), p. 269.

’ M. Bœltiger, Ândeulungen, etc., ou Notices en vingt-quatre leçons d’archéologie, xix e leçon, p. 106. — La traduction littérale du passage de Scblolzer porte : « et fut pendu comme voleur. »

‘ P. 221 et 226.

MEMOIRES

athénien voulait s'attribuer à lui seul la gloire d’avoir élevé la statue de Minerve, puisqu’il refusa de laisser inscrire le nom de Périclès dans les registres 1 ; et il parait certain qu’un" decret ou un ai rété quelconque avait défendu à Phidias de placer le sien sur la statue. Cette prétention des Athéniens était conforme à l’esprit des Grecs, en général ; mais ce même esprit de la nation * grecque repousse, quant au fait en lui-même, toute idée d'un crime contre le culte public. Athènes n’avait pas une autre religion qu’Elis, Argos, Delphes, Délos, Thespies, bien que quelques usages fussent différents ; et toutes ces villes possédaient des statues de divinités sur lesquelles étaient écrits les noms de .leurs auteurs. Ouatas, Myron, Agoracrite, contemporains de Phidias et établis à Athènes, ainsi que lui, tracèrent ce témoignage d'uné habileté reconnue : le premier, dans des inscriptions jointes à des statues de Mercure et d’Ilercule, consacrées à Elis 2 ; le second, sur la cuisse même d’un Apollon, honoré encore chez le peuple d'Agrigcnle, au temps de Verrès s ; le dernier, dans l’inscription de la Némésis de Rlmmnus, bourg de l’Attique 4 , et Suidas, qui a sans doute copié un auteur ancien, nous dit, .au sujet de celte ligure de Némésis, dont l'antiquité regardait Phidias comme le principal auteur, que ce s’atuaire gralilia de sou droit d'inscription son élève Agoracrite 5 . Avant Phidias, Endéus avait déposé son nom sur l’inscription d’une statue de Minerve, conservée dans la citadelle même d’Athènes 6 ; après lui, Cléon de Sicyone, Gallon d’F.lie, Praxitèle, usèrent encore paisiblement du même droit 7 . I/inscripiion du nom de l’artiste, sur la statue d'une divinité, ne renfermait donc rien de contraire à la religion, pas plus à Athènes que dans toute autre ville grecque. La faculté de tracer son nom

' Plutarch., t'n Pericl., p. 1G0.

’ Pausan., lib. v, cap. xxiv, xxv, xxvii.

1 Cicer., m Verrem, de si g., cap. xti.

* Méufsius, De pop. Allie., t. 1, cul. 5Ü9.

* Suit!., VOC. rotjWJsia Nijitai;.

* Pausan., lib. i, cap. xxvi.

1 ld., lib. v, cap. xxi, xxvii.— Attien., Deipnosoph., tib. xm, cap. vi.

sur son ouvrage, paraît même avoir appartenu à chaque artiste par le droit commun. Un décret du peuple pouvait sans doute suspendre l’exercice de ce droit'; mais un décret ne pouvait pas faire d’un acte de celte nature un sacrilège.

Phidias, il est vrai, n’apposa point son nom sur la statue de Minerve; il modela, dans les bas-reliefs historiques du bouclier, et dans les ligures qui retraçaient le combat des Athéniens contre les Amazones, deux tètes, dont l'une fut jugée son portrait, et l'autre celui de Périclès. Mais cet acte n’était pas plus un sacrilège que n’aurait été le précédent. Phidias, donnant à un héros les traits d’un homme connu, à un guerrier athénien la ressemblance d'un Athénien, ne sortait nullement de son sujet ; il n’était pas plus coupable que l’artiste qui prêtait à Mercure le visage d’Alcibiade, à Vénus les formesde Phryné ; pas plus coupable que tout statuaire qui, pour façonner l'image de la divinité , consultait un modèle ou des modèles vivants.

Je dis plus : si c’eût été un sacrilège que d'imprimer ces effigies sur le bouclier de la déesse, ç’ aurait été un sacrilège de les y laisser. Or, elles y demeurèrent tant que le monument lui-même subsista. Aristote, Cicéron, Apulée, nous l'assurent Ce dernier les a vues, environ six cents ans après Phidias : Fidi ipsa in clypeo Miner vœ oris sui similitudinem *. Cicéron admire l’ingénieuse pensée par laquelle le statuaire s’est dégagé d’une entrave importune: a 0*puissant amour de la gloire! s’écrie-t-il, » quel est le poète, l’artiste, le philosophe qui, malgré la sévérité » de sa morale, ne brûle de transmettre aux âges futurs un hono- » rable souvenir de ses travaux ? Ne pouvant déposer son nom » sur le bouclier de Minerve, Phidias s’est assuré l’immortalité en » y imprimant son image 1 * 3 . » Saus doute, ce grand homme n'eût pas célébré l’audaced’un crime contre la religion ; il n'eût pas loué Phidias d’une subtilité non-séulement inutile, mais impie et digne de mort.

1 Aristot-, Demundo, cap. vi ; t. 1, p. 015, éd. de Paris, IG 10.

î Apul., Ve mundo, p. 740, édit, ad usum.

* Cicer., Tuscul., lib. i, cap. xv.

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