‹ Histoire de la sculpture antiqueChapitre 8 sur 36 · MÉM01UES · texte numérisé non relu

MÉM01UES

Le fait de celle accusation de sacrilège, totalement invraisemblable, n’a, d’ailleurs, de témoin que Plutarque. Ni Diodore de Sicile, ni Phüochore, ni aucun des scoliastcs d’Aristophane, qui, lous, rappellent le prétendu vol, n’en ont dit un seul mot. Il se trouve, par conséquent, démenti, cl par le silence des écrivains qui devraient en parler, et par l'approbation de ceux qui ont applaudi à l’idée des deux portraits '.

Autant cette accusation aurait été contraire aux nururs des Grecs, autant celle de vol, qui eut lieu en effet, était calomnieuse.

Personne n’ignore que Périclès avait conseillé à Phidias de composer la figure de manière que la draperie put s’enlever à volonté. Présent à la dénonciation, et sachant bien que c’était contre lui qu’elle était dirigée, il demanda publiquement que l’or fût pesé. A ce seul mot, c’est Plutarque lui-même qui l'assure, l’accusation tomba dans le néant ; les dénonciateurs furent réduits au silence, et il ne fut plus parlé de vol en aucune manière 7 . Une semblable explication ne laisse , à cet égard , aucun sujet de doute.

Ces deux laits sont, par conséquent, évidents . Phidias n’etait point coupable de vol ; Phidias n'était point coupable de sacrilège. Qu’arriva-t-il donc? Le voici: les témoignages ne manqueront point.

Les ennemis de Périclès, voulant perdre a? chef de la république dans l'esprit du peuple, et n’osant l'attaquer lui-niènie directement, imaginèrent d'intenter une action contre Phidias, espéiant que Périclès y serait facilement enveloppé, et qu’il succomba rail sous la même trame. C’est ce qu'atteste formellement un passage de Diodore de Sicile, que les critiques occupés de celle question semblent n'avoir point remarqué. Ils impliquèrent Périclès, dit

1 Plutarque nous dit lui-même qu'on assurait, de son temps, que le nom de Phidias était gravé surla hase de la statue de Minerve (in Pericl., p. ICO). Il y lut mis, apparemment, après la mort de cet artiste.

2 Ibid». l iyovTSt p. IdQ,

cet historien, dans les mêmes accusations et les mêmes calomnies

Celle agression n’étant qu'une affaire de parti, on pourrait dire de révolution, Phidias jugea qu’il ne suffisait point d’être innocent, qu’il fallait encore dérober sa tête, suit à la haine des ennemis de son protecteur, soit 5 la jalousie des siens propres. Le téxte de Philochore, rapporté par un des scoliasles d’Afistophane, le prouve clairement. « Phidias, y est-il dit, soupçonné d’avoir soustrait de l'ivoire et appelé en justice, prit la fuite et se rendit à Élis, où il exécuta la statue de Jupiter 2 . » ^

Diodore de Sicile nous assure, à la vérité, que les ennemis de Fériclès persuadèrent au peuple de faire arrêter Phidias et même de citer Périclès en justice, comme ayant participé au vol sacrilège de l’or destiné à la statue de Minerve 3 ; mais cet auteur ne dit nullement que l’arrestation ail eu lieu, pas plus que la citation de Périclès en justice ; et l’on ne peut pas supposer qu’il eut négligé un fait si grave. Loin de rappeler aucune poursuite exercée, ni contre Phidias, ni contre Périclès, c’est, au contraire, dans le même endroit, qu’il qualifie, comme je viens de le dire, toutes ces imputations de fausses et de calomnieuses.

11 parait également certain, par le récit de Plutarque, qu’il ne fut rendu aucun jugement, puisque, sur la demande faite par Périclès, de peser l’or, il ne fut plus parlé de vol. *

Ainsi donc, Phidias ne mourut point da’ns les prisons d’Athènes; ainsi donc, il ne fut point exilé; il ne subit pas même une arrestation , sa fuite fut libre; il n’était coupable d’aucun délit. L'ingénieux moyen par lequel il éluda la défense de tracer son nom sur son ouvrage, donna peut-être aux ennemis de Périclès un prétexte [tour les inquiéter momentanément l'un et l’autre ; mais si un fait semblable fut devenu la matière d’une accusation, il y a lieu de croire que les spirituels Athé-

1 ïyviitAtxov Si t«ï; xaTijyeç'.xt; xal S.aSoixT; tôv ncpixXia ‘Dioii . Sic., lib. XU, cap. xxxix).

* K ai fj-jiri cl; U/.iv (Scholiast. Arislop., ad Pacem, vers. 604.)

1 Diod. Si. ut, lib. xn, c?p. xxxix.

liO

MEMOIRES

niens n'auraient fait que sourire et applaudir à un trait d’esprit conforme à leur propre génie.

Jl est enfin, dans celle discussion, une autorité d’un bien plus grand poids que toutes les autres ; c’est celle du poêle qui aurait accusé Phidias avec le plus de véhémence , s’il eût été coupable, qui aurait relevé les circonstances de l’action judiciaire avec le plus d’àcreté, s’il y eût découvert un aliment pour la malignité du peuple, celle d’Aristophane. On sait que dans sa comédie de la Paix, comme dans celle des Acharnes, ce poêle ne se propose rien moins que de mettre fin à la guerre du Téloponèse, en faisant délester les privations qu’elle impose, abhorrer les calamités qu’elle entraîne. Il en dévoile les causes; il en livre à la risée, autant qu’à la haine publique, les auteurs et les partisans ; rien n'est épargné. Or, que dit-il de Phidias? je le répète mol à mot : Sa première cause (de la guerre) est l'infortune que Phidias a éprouvée '.

On a cru voir dans ce passage, un délit, une condamnation, un exil ; il n’y a rien de tout cela. L’erreur est venue dés premiers traducteurs latins qui, trompés apparemment par les assertions hasardées des scoliasles, ou par la corruption du texte des scolies, et persuadés d'avance que Phidias avait subi un jugement, l’ont, par cela seul, supposé coupable et ont dénaturé le sens des expressions d’Aristophane, pour auioTiser leur fausse opinion. C’est dans celte pensée, qu’ils ont rendu les deux mots essentiels de l’auteur grec 1 2 , par fugâ panas lucns (subissant sa peine dans sa fuite) ; ce qui, en effet, supposerait un crime, un arrêt, un exil. Mais le sens grammatical et l’esprit de la scène d’Aristophane, se refusent également à celte interprétation. Bergler et Brunck, dans leurs éditions d’Aristophane, ne s’y sont pas trompés : ils ont, l’un et l’autre, rendu les deux mots grecs par ceux-ci : adversâ forlunâ «sus (éprouvant l’infortune) ; ce qui est conforme .au sens du texte et à la vérité de l’histoire.

1 llpùta jtiv fip aOtij; rp;t rp»;*î xaxSij. (Arislopll., PüX, Vers. 604).

1 nr.â;aç xaxô;.

Le père Brumoy, dans sa traduction française, n’a pas craint de travestir le vers d’Aristophane, par ces mots : la première cause est l’exil de Phidias qui avait malversé. Le crime et la peine, il a fait tomber l’un et l’autre sur le front d'un grand homme. Aristophane est plus juste, il n’accuse point l’artiste fugitif; au contraire, il le justifie. Dans ses inventions burlesques, mais dramatiques, la Paix a contracté avec Phidias une étroite alliance. « Pourquoi, disent les villageois à Mercure, pourquoi cette aima- » ble Paix est-elle depuis si longtemps éloignée de nous 4 ? Com- » meut a-t-elle péri pour nous 1 ? — C’est l’infortune de Phidias,. » leur répond le dieu, qui a été la première cause de cette cala- » mité. Phidias était nécessaire à la Paix s ; inséparables l’un de » l’autre, ils ont disparu ensemble : elle-même a fui 4 . » Remarquons ce mol : ellc-mcme ou elle aussi a fui. Si la Paix aussi a fui, la Paix, inséparable de Phidias, donc Phidias luimême avait fui. Le poète verse les torts sur Périclès et bien plus encore sur le peuple lui-même : « C'est l’irascibilité de » votre caractère, dit-il aux Athéniens, par l’organe de Mercure, » c’est votre esprit mordant qui ont tout perdu. Pérides a u craint un malheur semblable à celui de Phidias, et plutôt que » de se voir attaqué lui-même, il a embiasé la Grèce. » Tout l'intérêt de celle scène se porte sur le statuaire. Mercure parait s’affliger de son absence, il le plaint, il l'admire. « Combien de » choses nous ignorons ! dit un des villageois. Je ne savais pas » qu’il y eût entre Phidias et la Paix, une si intime liaison. — » Quoi, reprend le chœur, la Paix est donc parente de Phidias? » Ali ! je ne m’étonne pas qu’elle soit si belle 5 . »

Si on voulait voir, dans ce passage, la preuve d’un exil, il faudrait toujours abandonner toute idée de vol , toute idée de sacrilège, puisque ces délits auraient l’un et l’autre emporté

' Aristoph., Fax, vers. G00.

’ Ibid., vers. G03.

1 Ibid., vers. GIS. — Suidas, voc. *«tîiaç.

* îiSt îiirçaviÇiw. (Aristoph., ibid., vers. GI3.)

’ Aristoph., ibid., vers. GU, GI7.

MÉMOIRES

peti.e de mort ! Par conséquent, le sys’ème de Plutarque demeurerait toujours renversé, et l’exil meme n’aurail été, au jugement d’ Aristophane, qu'une injustice. Mais celle supposition d’un exil e-t inadmissible : le poète ne parle que de fuite et de disparition, et sou témoignage continue ainsi ce'ui de Phil--clu>re, qui dit que l’artiste, avant été appelé en justice, prit h fuite'.

L’épi que parlicnlièie de l’elexaiiou du Jupiter Olympien, est prouvée «l'une manière incontestable. Pausauias nous üsmiiv que Pbiilias exécuta la statue, en bronze, de Paniareès, jeu e Ëléen q «i remporta ie prix Ce la lotie «les enfants à Olvmpie. et qu’il représi nia ce je ne vainqueur dans un des bas-re mis «lu trône de Jupiter, attachant lui-même sur son front la couronne triomphale *. Or, Pamarcès fut couronné à la lxxxvi' olympiade. Pausanias nous donne aussi celle «laie. La conséquence est nécessaire : donc, Phidias travaillait à la statue et au trône de Jupiter, dans la lxxxvi® olympiade. Celle particularité, que Corsint a remarquée le premier 2 , ne laisse matière à aucune réplique. En vain M. Heyne suppose que la ligure de Paniareès peut avoir été introduite dans les bas-reliefs de Phidias®. Il faudrait pour Cela qu’un autre artiste eût terminé ces ouvrages, et cette opinion serait contraire à tout ce que l’antiquité nous a transmis sur ce point. De plus, à l’autorité de Pausanias, je puis joindre celle de saint Clément d’Alexandrie, d’Arnobe et de saint Grégoire de Naziance, qui ont reconnu l'inscription du nom de Paniareès dans l'ouvrage de Phidias, comme tracée par ce n.ailre lui même 4 . Mais ce fait .ne prouve pas seulement l’époque où la slalue de Jupiter a été exécutée; il montre encore la réalité de ceux que nous voulons établir relativement à l’accusation intentée contre Phidias devant le peuple d’Albènes ; car, si cet artiste

• Pausnn., lib. vi, cap. iv.

> Coisini, Fasl. Aitic., ad 01. lxxxv.

’ Hevnc, des Époques de l'Art, p. 53.

« S. Clem. Alexandr., Cohorlalio ad gentes, l. I, p. 47. — Arnob , Adv. gent., lil) vi, fol. et», éd. de 1312. - Greg. Naz., Carm. tamb., rap. xvill.

sur ils pnonnrs i»f. la sculpture grecque. 143

fut choisi a hllis , pour l'exécution de la statue de Jupiter, oit devait être employée ut-e immense quantité d’or, il s’ensuit qu’il n’avait point élé reconnu coupable de vol chez les Ai lié niens, et s’il travaillait à ce grand ouvrage, dans la LX\xvi e olympiade, la fable qui le supposa mort de poison, dans les prisons d’Athènes, la deuxième ou la troisième année de la lxxxv®, n’a même plus besoin d’être réfutée.

L’inculpation relative au Jupiter d’Olympie est enwire plus absurde que les précédentes et n’en est vraisemblablement qu’une répétition altérée.

Les scolies où elle a été puisée sont plus que suspectes, ue fût ce que par les contradictions qu'elles renferment.

Dodwel et M. Heyne ont rejeté celte tradition ; mais s’étant fondés sur le récit de Plutarque , ils se sont trouvés obligés de croire que Phidias mourut dans les prisons d’Athènes et, par conséquent, ainsi que je l’ai fait remarquer, de soutenir que le Jupiter Olympien fut exécuté avant la Minerve du Parlhénon : or, ces deux opinions sont également dénuées de toute vérité.

M. Heyne présume qu’il faut scinder la scolie en deux parties, et que le mot attribué à Philochore n’est point de cet ancien historien *. On pourrait aussi supposer avec assez de vraisemblance que le texte de la scolie a été dénaturé par les copistes. Le passage est celui-ci : Philochore raconte que Phidias, appelé en jugement, prit la fuite et alla dans l’Elide, où il exécuta la statue de Jupiter , et que cet ouvrage étant terminé, il fui mis à mort par les Elcens Au lieu de ces mots : il fut mis à mort pur les Elécns, il serait assez simple de lire : il mourut chez les Elécns-.

Mais il s’agit bien plus de repousser une assertion calomnieuse, que de disputer sur un texte équivoque. Or, l’imputation en elle-même ue saurait soutenir un examen attentif.

On veut que Phidias ait élé condamné à la mort, la première

1 M. Heyne. des Epoques de l'Art, p SI, note t.

Au lieu de il mourut par les Elécns, nu lirait, dans le teste çrer : il mourut ehe; les t.léens.

MÉMOUIÈS

:i ii née de la lxxxvu* olympiade , c’esl-à-dire la première année de la guerre du Péloponèse. Mais c’est la première année de la xc e olympiade, treizième année de celle guerre, qu’Aristopliane Qt jouer à Athènes sa comédie de la Paix. Comment donc, treize ans seulement après la condamnation de Phidias, eùt-il fait son éloge devant le peuple athénien, à la vengeance duquel le coupable aurait échappé, pour aller subir, chez les Éléens, la peine d’un second crime? Comment n’eùt-il pas, au contraire, désigné à la haine publique un homme déjà diffamé, et dont les iutidélilés, en les supposant réelles, se seraient liées si naturellement avec les causes de la guerre? Ne l’aurait-il pas accusé, même auparavant, dans sa comédie des Acharnes, jouée la troisième année de la Lxxxvm e olympiade, lorsqu’il dénonçait Aspasie et les femmes de sa cour, comme les premiers moteurs de l’incendie, à l’eftet d’en jeter le blâme sur Périclès? Quel riche sujet pour dénigrer l’administration de cet homme célèbre, que la honteuse mort du plus notable de ses protégés !

Loin de flétrir la mémoire de Phidias, les iîléens reconnaissants s’appliquèrent, au contraire, à l’honorer. Je dirais presque qu’ils en firent l’objet d’un culte public. Le nom de cet artiste, gravé de sa main sur la chaussure du dieu , y demeura tant que subsista le chef-d’œuvre. A peine Phidias eut-il fermé les yeux, qu’un décret chargea ses enfants, à perpétuité, d’entretenir dans tout son éclat la noble image qu'il avait formée. Ce n 'était pas seulement comme artistes, c’était en qualité de prêtres qu’ils veillaient à sa conservation. Ou les appelait les phaidronles. Chaque fois qu’ils se mettaient à l'ouvrage, ils devaient auparavant offrir un sacrifice à Minerve Ergané, ou Minerve Ouvrière *. Une telle récompense ne suffisait point encore; l’admiration publique se créa d’autres aliments. Auprès du temple de Jupiter, furent religieusement conservés, l’atelier où la statue de ce dieu avait été exécutée, l’habitation où le grand homme avait vécu. Au centre de cette demeure, s’éleva un autel consacré à toutes

1 Pau sa n., iib. v, cap. nv

Sun t-fis rrtocab ut L\ scUi.pture grecque. iis

les divinités, par la raisou apparemment que Phidias les avait dignement représentées toutes. Six cents ans après lui, toujours artistes et toujours pontifes, les phaidronles, ses descendants, repolissaient encore l'image de Jupiter, et la Grèce accourait encore à Olympie, révérer l’atelier de Phidias, contempler l'habitation qu’il avait illustrée par sa présence, adorer l’autel élevé eu mémoire de sou habileté *. Sout-ce là des honneurs décernés au crime et à l’infamie?

La Fable même a semblé se p'aire à honorer un si grar.d nom. Lorsque l'image de Jupiter est terminée, l’artiste tremblant adresse sa prière au dieu qu’il a osé représenter : « Père des dieux et des hommes, lui dit-il, si la main du fils de Charmidc n’a point trop avili les traits sublimes, fais entendre tes oracles, dissipe mes craintes, ou qu’à l’ir.staut même j’expire, victime de mon insufiisauce! b Tout à coup une nuée s’abaisse sur le Lite du temple; elle s’embrase, la foudre pan, éclate, tombe sur le parvis sacré; ses traces s’y impriment ineffaçables ; les prêtres les montrent au Grec étonné; Pausanias les a vues*. Frauduleux récit : qu’importe? Il suffit qu’une fable de cette nature se soit accréditée. Le prêtre a parlé pour le dieu.

Je pourrais abandonner tant de traditions et de preuves, et le fait que je veux établir ne serait pas moins solidement attesté. Au nom de Phidias accusé, l’antiquité se lèverait tout entière. Platon, Aristote, Denys d’Halicaruasse, Cicéron 1 * 3 , Sénèque, Martial, Pline, Quinlilien, Lucien, Dion Chrvsostome, Valère Maxime, les moralistes les plus rigides, les satiriques les plus mordants, répéteraient ses louanges dans un concert unanime.

1 Pausan., lih v, cap. xiv, xv.

’ b)., lib. v, cap. xi.

1 Cicéron dit notamment : Sed Alhenicnsium quoque plus inter fuit (irma tecta in tlomiciliis habere, qud/n M inertie signant ex ebore pu'cherrimum; tamen ego me Vhidiam esse mullem, quàm vel optimum fabrum tignarium (Ve clar. oral., cap. lxxiii). Mais Cicéron eût mieux aimé, sans doute, Aire un charpentier probe qu’un artiste célèbre, cnnvaincu ou soupçonné de yoI.

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sans restrictions et sans réserve. Toutes les voix feraient entendre l’éloge; pas une ne prononcerait une accusation. Des témoins plus vénérables encore rendraient hommage à la vérité. Eh, qui donc? Les Pères de l’Église. Les Pères, qui presque tous ont parlé de Phidias, lui accordent les mêmes louanges que Platon, Cicéron, Quinlilien. Dans leurs véhémentes oraisons, lorsqu’ils tonnent contre l’idolâtrie, accusant les statuaires d’aveuglement, d’impudicité, d’athéisme, Athénagore, Tertullien, Clément d’Alexandrie, Arnobe, Grégoire de Naziance, Chrysoslôme, n’ont pas articulé un seul mol contre des larcins qu’on dit réitérés, des larcins commis envers les dieux. Aucun d’eux n’a rappelé même des accusations si graves : aucun. Ce témoignage est d'autant plus décisif qu’il n’était pas nécessaire de vouloir rabaisser un homme célèbre , pour parler de ses délits ; en prononçant son nom, l’occasion naissait d'elle-mcme.

J’ai donc démontré la fausseté des inculpations dirigées contre le prince des statuaires, par l’incohérence et les contradictions des textes qui l’accusent , par le témoignage direct ou tacite des écrivains anciens les plus dignes de foi , par le culte rendu pendant sept cents années à sa mémoire ; par le respect enlin que les antagonistes les plus zélés de l’idolâtrie ont témoigné pour son nom. Serait-il rien de plus évident? Osons donc espérer que, pleinement dissipée , une erreur affligeante ne ternira plus la réputation d’un si grand homme. Et quant au peuple aihénieu, les exemples de son ingratitude ne sont que trop multipliés, cessons d’y ajouter celui-ci ; car, s’il est vrai que Phidias fut méchamment accusé dans la tribune d’Athènes , il n’est pas moins certain qu’il ne fut ni réduit à se donner la mort, ni condamné, ni même poursuivi.

Peut-être, celte digression est-elle longue; mais si j’ai répandu quelque nouvelle lumière sur un fait capital de l’histoire de l’art; si j’ai rétabli dans son éclat la gloire d’un des personnages les plus illustres de l’antiquité, je me persuade que mon travail ne paraîtra point inutile c

L’obstacle que ces vaines accusations opposaient à l’enchaînement des faits se trouvant soulevé, l’ordre chronologique va s’établir comme de lui-même.

C’est, avons-nous dit d’après Eusèbe, la deuxième aimée de la lxxxy® olympiade, quatre cent trente-huit ans avant J.-C., que Phidias termina la Minerve du Parthénon. C’est, aussitôt après l’achèvement de cet ouvrage, avons-nous ajouté, qu’il fut accusé devant le peuple d’Athènes ; c’est alors qu’il se réfugia dans l’Élide; l’accusation n’eut pas d’autre suite envers lui, et, par conséquent, le grand ouvrage du Jupiter d’Olyrapie ne tarda pas à commencer.

Si l’on examine avec quelque attention l’ensemble des événements que l’histoire nous représente comme une suite de l’accusation de cet homme célèbre, on reconnaît bientôt la certitude de cette dernière assertion.

Suivant le témoignage d’Aristophane , Périclès, effrayé d’une attaque dont le but évident était de lui faire perdre son propre crédit, voulut diriger l’attention du peuple vers des affaires d’un plus grand intérêt, et, à cet effet, peu de temps après la fuite de Phidias, il provoqua le décret qui prohibait aux Mégariens l’entrée des ports d’Athènes et de ceux de leurs alliés. Telle fut, ce sont ses expressions, l’étincelle qui embrasa la Grèce et qui üt verser de si longs torrents de larmes. Ce décret fut ainsi postérieur à l’accusation de Phidias. eTt«, dit ensuite expressément le poêle,

Eittt niç'.xLirit , (jcïi|6il5 i»ii jUTSTH) ’ l ï> T “X'lî

Avtoç i;i^Xt;i ?r t v icôXtv , fcjx&aXwv ortvO^a jUKfiv Mtfaptxoü t{»Tj»l(yjA«Tcç.

Aucun auteur ne nous a transmis la date de ce décret, d’une manière directe. Mais nous voyons dans Thucydide, que, lorsque les Corinthiens voulurent détourner le peuple d’Athènes de s’allier avec les habitants de Corcyre, ils lui tirent représenter par

‘ Aristoph., Kipv> vers. 608 , 608 .

MEMOIRES

leurs ambassadeurs, qu'au lieu de s’allirer l'inimitié de Corinthe, il serait plus prudent, de leur part, de faire cesser les haines auxquelles avait déjà douné lieu leur conduite envers Mégure î t<Tî vjrapjjo vth!; ijjOpa; vrpo vtpov oii Mr/ip;a; jirc—

û 1 7 ; advpo'j vot/rTv U v.V ).oy *.

Ce grave sujet de mécontentement déjà existant, les Corinthiens l’appellent, dans la phrase suivante, un grand crime, ut'Çov tVxî.r.pa. 11 serait difficile, d’après cela, de ne pas y reconnaître le décret qui, en ruinant le commerce d’une ville alliée de Corinthe, blessait les intérêts de Corinthe elle-même , et portait atteinte aux droits garantis aux divers peuples de la Grèce par le précédent traité de paix. Or, suivant les récits de Thucydide et de Diodore de Sicile, d’accord entre eux, Fatnbassade dont il s’agit, eut lieu la quatrième année de la lxxxv® olympiade*, dix-huit mois ou deux ans après l’achèvement de la statue de Minerve. C’est donc dans ces dix-huit mois environ, qu’il faut placer le décret, et, en conséquence encore, dans ces dix-huit mois et avant ce décret, que se rangent et l’accusation. et la fuite de Phidias : donc, enün, ces derniers événements appartiennent ou à la seconde ou à la troisième année de la lxxxv® olympiade.

Déplus, les députésdes villes confédérées contre celled’ Athènes, s’étant réunis à Sparte, pour statuer sur le projet de la guerre, ceux de Mégnrese plaignirent de nouveau du tort que leur portait le décret rendu contre eux . Ici, Thucydide le désigne textuellement. Les ambassadeurs envoyés de Sparte auprès des Athéniens, par suite de cette conférence, leur déclarèrent que, s’ils consentaient à le révoquer, la trêve précédemment consentie serait maintenue. Ces derniers s’y refusèrent, et ce fut alors que Périclès leur présenta les 40 ou 44 talents d’or des draperies de la statue de

, 1 Thucyd., lib. i. cap. xui.

* Entre le premier combat naval des Corinthiens contre les Corcyréens, qui est de la troisième année de cette olympiade, et le second, qui est celui auquel les Athéniens prirent part et qui est de la première année de la Lxxxvi e .

Minerve, comme une ressource doul la république pourrait disposer. L’assemblée des confédérés ne fut tenue, il est vrai, que la quatrième année de la uxxvi' olympiade ; mais cette date suffirait pour détruire l’opinion de M. Heyne, qui veut que l’accusation de Phidias ait eu lieu seulement après l’achèvement des Propylées. Ces édifices, commencés la quatrième année de la Lxxxv e olympiade, ne furent terminés, suivant Plutarque, qu’après cinq années de travail , et ce fut, par conséquent, dans le courant de la première année de la lxxxvii*. Mais, si dans la quatrième année de la lxxxvi*, les députés de Mégare se plaignaient du décret dont il s’agit, et si ce décret est lui-même postérieur à l'accusation de Phidias, la conséquence est évidente : il s’ensuit que l’accusation de Phidias, et sa fuite d’Athènes, sont de beaucoup antérieures à l’achèvement des Propylées.

Le siège d’Épidamnc enfin, que Thucydide regarde comme l’origine de la guerre du Péloponèse , date précisément de l’an deux delà lxxxv' olympiade 1 * , époque où se placent l'accusation et la fuite de Phidias. Athènes, dans celte guerre particulière, se prononça, contre Corinthe, en faveur des Corcyréens*; Mégare demeura fidèle à son alliance avec Corinthe, comme cela était naturel 3 * ; et, dans la première année de la lxxxvi® olympiade*, se donna le combat naval où l’on vit figurer, d’une part, les Athéniens avec les Corcyrécns, et, de l’autre, les vaisseaux de Mégare unis à ceux de Corinthe. Si, après la fuite de Phidias, Périclès conçut réellement la coupable intention de jeter le trouble dans la Grèce, si, conformément à ce mot devenu proverbial , Phidias était nécessaire à la Paix 5 , il faut convenir que tous ces faits coïncident parfaitement avec l’époque de l’événement qui en a été la cause.

Après avoir terminé la statue de, Minerve, et, soit avant, soit

1 Diod. Sic.

* Tliucvd.

• Diod .'Sic.

‘ Larcher.

’ Suidas.

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après son accusation, Phidias avait commencé le Jupiter colossal de Mégare, qui devait aussi êlre d’ivoire et d'or. Cet ouvrage fut interrompu, suivant le témoignage de Pausanias, par la guerre du Féloponèse. Peut-être Phidias se trouva-t-il obligé de l’abandonner, par un effet du décret qui mettait sa patrie en état d'hostilité contre les Mégariens *. Il fut ensuite exécuté par Théocosme , en plâtre et en argile, à l’exception de la tête qui était en ivoire et en or, et à laquelle Phidias avait, dit-on, travaillé.

Plusieurs années s’étaient écoulées, depuis que les Éléens avaient fait vœu d’employer, à un temple et à une statue en l’honneur de Jupiter, les dépouilles de quelques peuples des environs de Pisa, qu’ils avaient vaincus. Le temple d’OIympie pouvait être à peu près terminé. Alors commence l’exécution de la statue de Jupiter. 11 faut en placer l'entreprise, à la fin de la lxxxv® olympiade ou à la première année de la suivante. N’y eût-il d’autres preuves de ce fait, que la victoire remportée par Pantarcèsdans la lutte des enfants, aux jeux de la lxxxvi» olympiade, que sa statue, exécutée par Phidias, et que l’image du jeune homme placée par le maître dans les bas-reliefs du trône de Jupiter; il suffirait de ces particularités, pour marquer l'époque du chef-d’œuvre d’OIympie, et pour renverser entièrement les fausses traditions rapportées par Plutarque.

Assisté d'Alcamène et de Colotès, qui avaient été ses disciples, et de plusieurs autres artistes, Phidias exécuta en même temps le trône et la statue du dieu, et peut-être la statue de Minerve Erganc, qui était aussi d’ivoire et d’or , et qui fut élevée dans la citadelle d’Élis. Six années suffirent à ces travaux. La guerre du Péloponèse éclate, la première année de la lxxxvii® olympiade, quatre cent trente-un ans avant J.-C. ; et si nous pouvons nous en rapporter à la scolie d’Aristophane, telle que j’ai tenté de la rétablir, c’est vers cette époque, la septième année après sa fuite, que Phidias termine sa carrière, âgé de soixante-cinq ans

’Pausan., lib. i, cap. il.

environ, loin de sa patrie, qu’il avait dû abandonner, mais dans les bras de ses enfants et au milieu de sa gloire.

Son talent avait paru s’accroître d’année en année. Veuve d’un de ses plus grands hommes, Athènes expia ses torts d’un moment par le douloureux honneur de voir le colosse d’Olympie effacer de son éclat la Minerve du Parthénon. Le dernier ouvrage de Phidias fut son chef-d’œuvre et l'un des monuments les plus admirables de l’art.

De toutes les merveilles dont la Grèce était orgueilleuse, aucune n’obtint dans l’antiquité autant de réputation que celte image de Jupiter. La pose de la figure, ses proportions colossales, la richesse de l’ivoire et de l’or dont elle était composée, le mérite de l’exécution , tout paraissait aux Grecs prodigieux et presque divin dans ce chef-d'œuvre. Phidias avait senti combien, dans les monuments qui doivent parler aux yeux, il importe d’étonner, d’effrayer en quelque sorte l’imagination pour imprimer l’idée du sublime. Comme on lui demandait : « Où puiserezvous l’idée de votre composition? » il répondit, par ces vers d’Homère, représentant le fils de Saturne : Il dit, et baissa ses sourcils en signe d’approbation ; la chevelure du dieu-roi s’agita sur sa tête immortelle ; le vaste Olympe en trembla. L’image répondit à une si audacieuse pensée. D’une taille de quarante-cinq pieds au moins, assis et élevé sur son trône, le front orné d’une couronne d’olivier, tenant son sceptre d’une main, portant une Victoire sur l’autre, l’immortel semblait dicter ses décrets à la terre. Autant le colosse produisait de surprise par la vérité de l’attitude, autant il imprimait de respect par la force de l’expression. Immense au premier aspect, suivaut Cicéron , plus on le considérait, plus il semblait s’agrandir. Cet effet était le produit, non-seulement de l’étendue des dimensions, mais encore, en ce qui appartient à l’art, du long prolongement des lignes, de la simplicité des contours, de la netteté des divisions, du large développement et de la fermeté des masses, c’est-à-dire, de la grandeur du style. L’antiquité ne trouvait point de termes assez expressifs, assez harmonieux, pour dé-

MÉMOIRES

peindre le style de Phidias. Elle en a célébré l’ampleur, la dignité, la gravi! é, la magnificence; « crwv'ov X *1 p.cy7.).ôrt/jov **'< à?twu.«Ti%ov '. Isocrate cl Démosthèncs ont été comparés à ce prince des statuaires, et dans ces rapprochements, c’est la sublimité de Phidias, qui doit rendre sensible, soit la pompe du panégyriste d’Athènes, soit l’athlétique vigueur de l’antagoniste de Philippe. Semblable à Phidias, disent les critiques les plus judicieux, Isocrate saisit dans la nature ce qu’elle renferme de plus ample et de plus héroïque, -ro f/aya/.o^ptiti; ï-p»o» 2 ; semblable à Homère, disent-ils encore, Phidias se montre grand dans chaque partie, divin dans le tout 3 . Les choses élevées et sublimes forment son domaine 4 . Il semble, dans le colosse d'Olympie, avoir donné à la religion une dignité nouvelle, tant la £iandeur de 1 image se rapproche de la majesté du dieu 5 .

Dénu'lrius de Phalère ajoute à ce panégyrique un trait plus précis et bien remarquable. Le caractère des vieilles idoles, nous dit-il, est la roideur et la sécheresse, 5» t é^n ISôxu é avsvoh) ; au lieu que le style de Phidias offre tout à la fois de la finesse et de l’ampleur, ?x iVIT * tt x»! utyzh'ov xa! àxptSs;

«aa ®.

De si magnifiques éloges nous disent assez combien Phidias s’éleva au-dessus de tous ses prédécesseurs, et combien l’antiquité fut frappée des immenses progrès dus à sou génie. Toutefois il ne faudrait pas aller jusqu’à se persuader que les efforts de la.Grèce ne surent rien ajouter au degré de perfection qu’il avait atteint.

A la vue des sculptures récemment enlevées du Parthénon, un

■ Dion. Ilalic., De oral, anliq. ; judic. de Isocrat., cap. in.

* Dion. Ilalic., De oral, anliq. ; ibid., cap. n j nîtto» ij ivOfuniv^

cÿffiw; otxiîov. — Id., ibid. t cap. ni.

* Dion. Ilalic., De v et. script, cens., cap. n....

4 t oï{ jiiiïw x«l Dion. Ilalic., ibid., cap. m.

1 4d<o majeslas operis deum œquavit. (Quintil. , Oral. , lib. xii, cap. x.)

* Demcl. rbal., De elcc., § mv.

SUU LES PHOGRÈS UE LA SCULPTURE GIIECQIIE. 153

des juges les plus habiles dont nous puissions invoquer le témoignage, le conservateur de nos antiques ', s’est écrié qu'elles agrandissaient l'idée qu’il s’était formée de ce sublime talent. Cependant ce savant connaisseur a ajouté que les successeurs de ce grand maître donnèrent encore au style une nouvelle grâce, et joignirent, à la beauté exprimée par Phidias, quelque chose de plus délicat et de plus séduisant. Ce jugement , d’autant plus convaincant, qu’il a été prononcé dans les élans d’un juste enthousiasme , doit former une des bases de l’histoire de l’art. Il me suffira, dans ce qui va suivre, d’en faire l’application, d’en présenter en quelque sorte le commentaire.

A l’époque de Phidias, l'heure de la maturité ne pouvait point encore être arrivée. Il ne faut pas oublier que ce maître avait vu dans son jeune âge le vieux Canachus , fait que je crois avoir prouvé jusqu’à l’évidence. Il faut se rappeler les maîtres qui florissaieut en même temps que lui, un peu plus âgés, il est vrai, mais cependant ses contemporains et ses rivaux : ces maîtres étaient Pylhagore de Rhége, le premier qui eût posé les fondements de l’harmonie ; Ouatas, grand et mâle, mais portant encore l’empreinte de la vieille École ; Calamis, gracieux et naïf, mais point encore assez moelleux. Se montrer plus harmonieux que Pylhagore de Rhége, plus grandiose qu'Onalas, plus animé, plus recherché que Calamis, c’était un assez beau triomphe. Tous les degrés ne sauraient être franchis à la fot.

Il est évident, par le passage de Démétrius de Phalère, que je viens de rapporter, conçu en ces termes : le caractère des vieux maîtres est la roideur et la sécheresse, au lieu que le style de Phidias offre tout à la fois delà finesse et de l'ampleur ; il est, dis-je, évident, par ce passage, que Démélrius entendait comparer Phidias aux maîtres seulement qui l'avaient précédé. Les anciens orateurs, suivant lui, ne connaissaient point l’art de la période : leur style sec et décousu était semblable à celui des vieilles statues; mais bientôt ceux qui les suivirent ressemblèrent

i 1 M. Viscouli.

jÿl MÉMOIRES

à Phidias. Déjà leurs formes avaient acquis de l’ampleur et de la finesse. Ainsi, Phidias l’emporta sur les anciens statuaires par la grandeur et la délicatesse du style, comme les orateurs du second âge surpassèrent, par la rondeur de la période, les orateurs de l’antiquité.

On ne peut s’empêcher de reconnaître, en lisant les écrits des anciens, que, suivant leur propre opinion, plusieurs des successeurs de Phidias s’élevèrent à une excellence où il n’était point parvenu. Si, conformément au témoignage de Pline, le Jupiter olympien ne fut jamais égalé », celle supériorité n’était pas attachée particulièrement au mérite des formes, elle provenait aussi de la richesse des matières premières, de la beauté des accessoires, de l’étendue des dimensions : c’est cet ensemble qui parut miraculeux. Tline ne saurait être interprété autrement, puisqu’il nous dit lui-même que la Vénus de Cnide de Praxitèle était audessus de tous les ouvrages de sculpture du monde : Sed ante omnia et non solum Praxiteles, verutn et in tolo orbe ter rarum 2 . Si nous voyons dans Cicéron, que la sculpture n’a rien produit de préférable aux chefs-d’œuvre de Phidias, nihil in illo genere perfectius 3 , nous y voyons aussi que l’art est k peine parvenu à sa perfection sous la main de Polyclète, bien plus jeune que Phidias, pulchriora etiam Polycleti, et jam plane perfecta 4 ; nous y voyons pareillement que les têtes de Praxitèle o firent la beauté par excellence, Praxiielis capita 5 .

N’esl-ce pas en parlant de Praxitèle, que Pétrone, Quintilien, Lucien Diodore de Sicile et les autres écrivains, dont je rapporterai les témoignages quand nous serons parvenus k ce maître, ont tant admiré le mérite de l’expression des affections de l’âme, joint à celui des formes les plus achevées et de la vérité la plus

parfaite ?

■ Qaem nemo cemulalur. (Win-, lib. xxxiv, cap. vu., ..)

* p|in., lib. xxxvi. cap. v.

* Cicer., Oral, ad M- Brut., cap. n.

* ld., Ve clar. orat., cap. xvu.

* U., De divinat , lib- »> “P* xxu

Ces expressions animées des anciens ne forment point de véritables contradictions ; elles attestent seulement la vive impression que les beautés de l’art produisaient sur l’esprit de Pline, sur le goût de Pétrone, de Lucien, de Quinlilien, et dans l'âme de Cicéron. Mais il résulte aussi de l’ensemble de ces passages, que l’art, à quelque degré de perfection que l’eùt porté Phidias, fit encore de nouveaux progrès depuis ce maître jusqu’à Praxitèle.

Les jugements émis par les anciens, lorsqu’ils ont voulu établir des comparaisons plus exactes, nous donnent aussi la preuve de celte marche progressive de l’art. Les éloges qu’ils accordent, dans ces occasions, à Phidias, ne sont pas exempts de toute restriction. Slrabon, en parlant des chefs-d’œuvre de Polyclète, renfermés à Argos dans le temple de Junon, et en les comparant aux ouvrages de Phidias, nous dit ce mot, bien digne de remarque : « Là sont des statues de Polyclète, supérieures à toutes » les autres quant à l’excellence de l’art, inférieures aux ouvrages » de Phidias par les dimensions et la richesse : » «’» <*> t* noîv-

x).iitov £o« va, tï |ùi tj/vv) jcO.Wtx tômi izimuv, ai

xal pcycSci toû iiiirouc*a. Ce rapprochement mérite d’au-

tant plus d'attention que le temple de Junon, d’Argos, paraît n’avoir renfermé aucun ouvrage de Phidias; que s’il y en avait quelqu’un, ce n’était pas certainement une statue colossale plus grande que celle de Junon, l’un des chefs-d’œuvre de Polyclète, et que, par conséquent, Strabon a eu bien évidemment l’intention d’élever ce maître au-dessus de Phidias, quant à la perfection de l’art proprement dite, autant que celui-ci le surpassait par la richesse et l’immensité de ses colosses.

Quinlilien, qui a aussi comparé Phidias avec Polyclète, nous indique plus clairement encore ce que laissait désirer le sublime talent de l’auteur du Jupiter olympien. « La plupart des connaisseurs, nous dit-il, donnent la palme à Polyclète (eu» a plcrisque tribuilur palma)-, » il n’a pas, on en convient, toute la gravité

1 Strab,, lib. vin, cap. vu, 1. 1, p. 539, éd. de Fale.

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que fait admirer le style <ie son rivai ( test pondus putans) ; aussi, n’a-t-il pas représenté pleinement la majesté divine [ila non expleiisse deorum auclovitalc n videtitr) : on dirait qu’il craint de s’élever au-dessus des traits de la jeunesse [nihil ausus ultra leves gênas). Les qualités qui mauquent à Polyclète, on les reconnaît dans Phidias (crf quce Polycldo defuerunt Phidiœ dantur) : cependant, ajoute le critique après ce tribut d'admiration, on estime que Phidias s’est montré plus habile à créer des dieux qu’à représenter des hommes (Phidias tamen diis quam liominibus efficiendis, melior arlifex traditur '). Intéressante et instructive observation où Quintiiieu n’est que l’écho de la Grèce : Phidias est plus habile à créer des dieux qu’a représenter des hommes, ou, en d’autres termes, il est moins habile à représenter des hommes qu’à créer des dieux ; et Polyclète, moins habile à créer des dieux, mais supérieur à Phidias quand il représente des hommes, mérite cependant la palme, au jugement de la plupart des connaisseurs (cui a plerisque tribuitur palma ). La sublimité de Phidias n’est donc point encore la perfection; la belle nature, retracée par Polyclète, s’en approche donc davantage. Mais les dieux des Grecs étant revêtus des formes humaines, et la plus haute beauté constituant leur apanage, comment la main de l'artiste, qui, en représentant Jupiter, semble avoir égalé la majesté du dieu, comment cette main demeure-t-elle au-dessous d’elle-mème dans l’image de l’homme où elle a puisé le type de l’être immortel? Et comment le statuaire, qui ne s’élève point jusqu’à cette hauteur, obtient-il la palme sur le rival qui ne peut y atteindre ? Le sens de Quintilien est clair. Phidias est plus grand dans les pensées, Polyclète plus vrai dans l’exécution : l’un est plus large dans les traits principaux, l’autre plus recherché dans les parties secondaires; l’un déploie plus de génie, l’autre montre plus de savoir. Quelque grands qu’ils soient tous deux, on désire, par conséquent, dans l’un et dans l’autre, un mérite encore plus

1 Quiolil., lib. xn, cap. x.

accompli: dans le premier, plus de délicatesse; dans le second, un nouveau degré d’élévation. Aussi, seront-ils tous deux surpassés. Eh! qui donc enfin verra-t on parvenir à celle perfection si difficile et si prodigieuse? Lysippe et Praxitèle. El jo.irquci? (c’est toujours Quintilien qui répond :) parce que ce sont eux qui s’approcheront le plus habilement de la vérité; ad xerilaiemLysippum cl praxilclem oplime accessisse affirmant. La vérité ! Que faut-il donc entendre par ce mot? Est-ce la vérité de Déniétrius qui n’est autrechose que la ressemblance? Simili lu- ^ dinis quam pulchriludinis amanlior? Nullement; c’est celle qui renferme le beau et le vrai, celle que Phidias unissait à li grandeur plutôt qu'à la grâce; celle à laquelle Polyclète n’rssociaii point assez de grandeur. Lysippe et Praxitèle l’onlappréciée avec un goût exquis, saisie, exprimée avec un art et des ménagements qui semblent en accroître le mérite: c’est là ce qu’on regarde comme le chef-d’œuvre du ciseau: ad veritutem accessisse oplime affirmant ’.

En ce qui concerne Phidias, nous avons sous nos yeux des témoins irrécusables: ce sont le fragment en marbre des sculptures de la cc/fadu Parlliénon, et les plâtres nombreux, moulés à Athènes, soit sur les sculptures de la cclla, aoil sur les métopes du même édifice. Là se trouvent des figures en bas-relief, etdes figures presque en ronde-bosse. Là, aussi, se font admirer, tant dans les unes que dans les autres, tous les principes du haut style. Les formes principales, nettement accusées, présentent tous lesélémenlsdu grand. On reconnaît, généralement dans les contours, et souvent même dans lés chairs, l’amant delà vérité. Là est une réfutation sans réplique des vains systèmes où l’on voudra l louer Phidias d’avoir représenté une nature factice, d’avoir créé, p’utôt qu’imité. Des altitudes variées, toujours ingénieuses, toujours justes, souvent fières et hardies, y durent offrir, au génie imitatif des Grecs, une source abondante de types heu eux. Énergie, naïveté, partout brillent ces qualités fonda-

1 Quinlil . , lib. xtt, cap. x.

138 MÉMOIRES

mentales; mais partout aussi on reconnaît la justesse de ce mot que les successeurs de Phidias donnèrent à la beauté quelque chose de plus délicat et de plus séduisant. Je ne parle ni des aplatissements prolongés, ni des saillies presque tranchantes que commande en général l’esprit du bas-relief, et que 1 ’em ’ placement pouvait exiger d’une manière plus particulière- ce serait critiquer ce qui est, au contraire, digne d’éloges. Mais il faut le dire : eh ! comment se le dissimuler? Ne remarque-t-on pas à regret, dans ces belles figures, dans celles des chevaux comme dans celles des hommes, des incorrections trop fté quen les, des membres quelquefois courts, des jointures quelquefois pesantes, et, dans les profils mêmes, tantôt de la sèche ' resse, tantôt de la lourdeur? Les draperies ne renferment plus rien d éginétique; on y admire même de l’ampleur et de l’élégance; mais elles sont loin encore des nobles développements de celles de l’Apollon et du Laocoon. Ce n’est point là certainement Phidias tout entier : nous y voyons plutôt le travail de ses élèves que le sien propre ; c’est dans des figures en pleine bosse que dut se déployer son talent : le Jupiter d’OIympie s’éleva bien au-dessus des bas-reliefs de la cella cl des métopes du Parlhénon. Eh! comment en douter? Mais il résulte au moins du caractère de ces bas-reliefs, une notion approximative su^ létal de l’art dans l’école de cet habile maître, et, eu général, sur le degré de perfection où la sculpture était parvenue de* son temps.

Si enfin, ne bornant plus notre attention à ces monuments d’un ordre secondaire, nous parcourons d’un seul coup d’œil l’œuvre entier de Phidias, quel que soit le mérite et des chefs-d’œuvre qui ont été détruits et de ceux que le temps peut avoir respectés, cet examen nous aura bientôt convaincus de l’importance des perfectionnements opérés par ses successeurs. Des dieux représentés impassibles, des déesses vêtues presque entièrement des héros nus, mais dans des actions tempérées ; voilà ses sujets ; on ne saurait en citer d'autres. Combien de genres de beautés, par conséquent, restaient encore, après lui, sans imita-

leurs I' Phidias avait donné à Minerve sa gravité virginale, à Jupiter sa majesté : il fallait désormais prêter au fils de Latonc sa radieuse jeunesse, à Vénus sortant de l’onde ses charmes irrésistibles, à Laocoon ses douleurs et sa magnauimité, supérieure à ses douleurs mêmes. Le génie de Phidias avait imprimé sur la pierre toute la grandeur des dieux : il fallait y faire pénétrer toute la sensibilité de l'homme. Osons en convenir, encore entouré des maîtres éginétiques, quelque divin que fût son talent, ce grand homme ne pouvait s’élever à de si hautes entreprises. Ce fut à l’aide de ses leçons et de ses exemples, mais après lui, que l’art parvint à ce mérite sublime. Phidias, en un mot, en enseignant au ciseau grec, mieux que Pythagore de Rhége, Micon, Calamis et Ouatas, l’art de frapper les regards par de larges et justes divisions, d’étendre les lumières, d’animer les ombres, de réchauffer les chairs, d’établir, comme le prescrivait Aristote, l’ordre dans la grandeur, Phidias, dis-je, a consolidé les fondements des plus sévères beautés : c’est à lui, nous n’en pouvons douter, que la sculpture grecque doit l’ampleur harmonieuse, qui en a formé le principal et le plus durable caractère. Mais l’exquise finesse des contours, la grâce attrayante des attitudes, l’esprit des détails, la juste expression des affections de l’àme, soit les plus douces, soit les plus véhémentes, ces qualités devinrent, dans des temps postérieurs, l’apanage des grands maîtres que la Grèce ne se lassa point d’enfanter.

C’est ce que je démontrerai encore plus clairement dans le Tableau chronologique , qui formera le sujet d’un second Mémoire. Il suffira d’avoir marqué, dans celui-ci, le moment où l’ancienne École attique et l’École d’Égine s’anéantirent, remplacées par des imitateurs plus fidèles de la nature.

ICO

MEMOIRES

POLYGLETE DE S1CÏONE,

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