‹ Histoire de la sculpture françaiseChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Sculpteurs français les plus connus du quinzième et du seizième siècle,

jusqu’en l’an 1530.

Le quinzième siècle nous donne quelques artistes de plus que le quatorzième.

En 1403, sous le règne de Charles VI, les deux maîtres des œuvres des maisons royales étaient Raimond du Temple et Robert Fauchier. Ils réunissaient à cette qualité celle de sergents d'armes du roi !, c’est-à-dire qu’ils étaient comptés parmi les gardes du corps, emploi ou titre qu'ils avaient obtenu apparemment comme une récompense. Raimond du Temple était déjà maître des œuvres, sous Charles V, trente-huit ans auparavant. Robert Fauchier est ici son adjoint. Ces architectes étaient-ils sta* tuaires ? On peut le supposer, sans crainte d’erreur.

J’ai déjà dit qu’un des trois statuaires, chargés, en 1 404, de l'exécution du tombeau de Philippe lejdardi, duc de Bourgogne, était Jacques de la Barse.

Claux Sluter, un des trois autres, s’était fait connaître longtemps auparavant ; il avait exécuté, entre autres, une statue de Saint Jean-Baptiste, placée à l'église de Saint-Etienne de Dijon, dans la chapelle des fonts baptismaux.

Claux de Verne, le troisième, avait été valet de chambre de Philippe le Hardi ; il avait conservé cette qualité sous Jean Sanspeur, et, de plus, il était compris, sur les Etals des officiers du palais, sous le titre de tailleur d'images ou de sculpteur du duc 2. Il parait que cette méthode d’allacher les principaux

1 Félibieii, Ilist. de Paris, t. I, p. 377.

* État des officiers de Philippe le Hardi, dans les Mémoires peur

artistes à la maison des rois, par des titres quelconques, devenait une manière d’honorer et d’encourager les arts. La pompe des cours s’en augmentait, et l’artiste était flatté de devenir commensal du prince.

Le faste des ducs de Bourgogne leur fit comprendre aussi leurs orfèvres sculpteurs, au nombre de leurs valets de chambre. Sous le duc Jean, de 1404 à 1419, Jean Vilain et Jean Mainfroy furent attachés à sa personne, en cette double qualité b Le roi Charles V leur en avait donné l’exemple, en accordant à Hennequin , son orfèvre, le titre de son valet de chambre 2. Le duc Charles imita son aïeul , et donna le même litre à Gérard Loyer 3.

L’art de l’orfèvrerie à figures se soutenait toujours, à cette époque, avec le même éclat. La magnifique chasse de Saint-Germain, et le devant d’autel en argent, que Guillaume, abbé de Saint-Germain des Prés, fit exécuter en 1408 et 1409, furent l’ouvrage de Jean de Clichy, de Gautier du Four et de Guillaume Bocy 4. On y voyait un grand nombre de figures en bas-reliefs , les douze Apôtres, une représentation de la Trinité, saint Germain, saint Vincent, saint Etienne, le Christ en croix, et beaucoup d’autres figures en ronde-bosse. La forme d’une église, qu’on avait donnée à ce petit monument, permettait ce genre de richesses.

Les embellissements que Charles V avait faits au Louvre n’empêchèrent pas Charles VII d’en ajouter de nouveaux. Il y plaça plusieurs statues, entre autres celle de Charles VI et la sienne propre. Elles furent l’ouvrage de Philippe de Foncières et de Guillaume Josse, les meilleurs sculpteurs du temps 5. Charles VII

l’histoire de Bourgogne , p. 51.— État des officiers du duc Jean, ibid.,

' Ibid., p. 138.

* Christ, de Pisan, loc. cit.

* État des officiers du duc Charles, loc. cit., p. 275.

4 Bouillarl, Hist. de l’abb. de Saint-Germain des Prés, p. 16G, 167.

! Sauvai, t. II, p. 20.

TABLEAU HISTORIQUE

n'étant rentré dans Paris qu’en 1436, ces monuments se placent entre les années 1436 et 1440.

En 14 35, Jean Gansel, qualifié tailleur de pierres , commença la construction du portail , qui existe encore à l’église de Saint- Germain l’Auxerrois, et l’exécution des six statues qui le décorent. Tout fut terminé en 1439 1

En 1444, Jean le Mouturier, tailleur d'images de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fut employé au tombeau de Jean Sanspeur. Je l’ai déjà nommé.

En 1465 et 1470, travaillaient, dans l’église de Saint-Maximin, en Provence, deux artistes, architectes et statuaires : l'un, né dans le diocèse d'Arles, nommé Léon d'Alvéringue ; l’autre, né vraisemblablement à Aix ou dans les environs, nommé Pierre Soquetti 2. Ils sont quahfiés l’un et l'autre de lapicida, dans une délibération capitulaire du chapitre d’Aix, en date du 1 6 mai 1476 3. Ce mot était la traduction latine du mot grec lalomos , auquel on avait donné, comme nous l'avons dit, la signification d architecte et de sculpteur. Du Cange, qui cite la délibération ci-dessus, l’a entendu dans ce sens 4 ; Vasari rapporte un exemple de la même époque, également convaincant, c’est celui d’Agostino délia Robia. architecte et sculpteur. Ce maître, qui avait construit comme architecte, en 1461, la façade de l’église de Saint- Bernardin, à Pérouse, ayant ensuite décoré l’intérieur de l'église de plusieurs bas-reliefs et de quatre figures en ronde-bosse, écrivit auprès de ces statues l'inscription suivante : Augustini Fiorenlini lapicidæ 5. Ainsi, point de doute que le mot de lapicida ne désignât un artiste qui était en même temps architecte

' Sauvai, 1. 1, p. 299.

* Les noms terminés en et, et alors en éti ou etti, sont très-communs en Provence : Riquet, Riquetti; Floquet, Floquetli, etc.

1 Fauris Saint-Vincens, le fils, Mém. et notices relatifs d la Provence , p. 36.

4 Dueange, Gloss, infini, lat., voc. Lapicida.

Vasari, Vit. de Lucca délia Robia. t. ï, p. 201 ; édit, de Rome, 1759, in-4".

loi

et sculpteur. S’il n’eût indiqué que l'exercice d’un seul de ces deux arts, il se serait rapporté particulièrement à la sculpture. Nul doute, par conséquent et par parité, qu’un artiste qualifié latomos ne fut un statuaire.

En 1476, les mêmes artistes, Léon d’Alvéringue et Soquelti, commencèrent la construction du portail de l’église de Saint-Sauveur, de la ville d’Àix. L’architecture et la sculpture furent leur ouvrage ; ce travail fut terminé en 14 94 L

De modestes sculpteurs en bois mériteraient de trouver ici une place ; ce seraient Richard Taurin, Antoine de Hancy, les frères Jacquet. Taurin était de Rouen ; il florissait à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième ; il s’illustra par divers ouvrages, et mérita d’être rangé au nombre des artistes français et italiens les plus habiles de son temps, dans leloge de l’art, composé cent ans après par Hilaire Pater 2. Celui-ci était un peintre, né à Toulouse, artiste peut-être assez médiocre, mais qui ne manquait pas de connaissances dans la théorie de l’art et dans l’appréciation des talents.

De Hancy se fit distinguer par des sculptures dont il orna les églises de Saint-Méderic et de Saint-Gervais , à Paris, ouvrage dont on admira la délicatesse 3 ; il vivait sous Louis XII 4.

Les frères Jacquet placèrent, vers le même temps, à l’église de Saint-Gervais, suivant l’expression de Sauvai, des chefs-d'œuvre très-estimés 5.

Mais des travaux d’un autre genre doivent appeler notre attention. Nous avons vu, dans un chapitre précédent, combien de beaux ouvrages illustrèrent le règne de Charles VIII , celui de Louis XII, et les premières années de celui de François Ier. J’ai cité notamment le mausolée des enfants de Charles VIII et le sien propre, ceux de la famille d'Orléans, d’Antoine de Poisieu, ar-

* Fauris Saint-Vincens, loc. cit.

* UWùireVàieY, Songe énigmatique sur la peinture ; Tolose, in-4°, p.2S.

1 Sauvai, 1. 1, p. 438 et 433.

* Id. t.ll, p. 4 ; t. III, p. 8.

* Id., t. I, p. 433.

TABLEAU HISTORIQUE

chevêque de Vienne, de Philippe de Comines, de François II, duc de Bretagne, celui des deux cardinaux d’Àmboise, et enfin celui de Louis XII. Cependant les écrivains de celte époque n’ont pas été plus soigneux de nous faire connaître les auteurs de tant de beaux ouvrages, que ne l’avaient été leurs prédécesseurs. Il semblerait, à leur manière de les décrire et de les célébrer, que la France dût singulièrement s’honorer des productions de l’art, et nullement des hommes de talent qui les avaient créées. L’éclat que jeta peu de temps après l’École de Fontainebleau, la protection dont François Ier l’honorait, attirèrent tous les regards, et la France, dans cette occasion comme dans beaucoup d’autres, s’oublia ellemême pour accorder toute son admiration à l’étranger.

De cet enthousiasme, motivé, il est vrai, par de grands talents, et transporté bientôt sur des Français qui, après avoir cherché à imiter les chefs de l’École de Fontainebleau, surpassèrent leurs modèles, et de la négligence des écrivains contemporains à nous faire connaître les artistes antérieurs à ceux-là, sont nées des erreurs qui se perpétuent encore. Tantôt, on a dit que Charles VIII, en revenant d’Italie, amena avec lui un grand nombre d’artistes italiens ; tantôt, que le château de Gaillon a été construit par le frère Giocondo ; tantôt, que Paul-Ponce Trébatti a exécuté, en totalité ou en partie, le tombeau de Louis XII et même les statues de celui de François Ier.

Ces assertions sont dénuées de toute espèce de preuves.

Si Charles VIII, revenu d'Italie en 1495, mort au mois d’avril 1498, eût amené d’Italie un grand nombre d’artistes italiens, nous connaîtrions leurs noms et leurs ouvrages, nous les verrions employés par Louis XII, après la mort de son prédécesseur, au lieu que nous ne voyons exécuter les principaux monuments de ce nouveau règne, que par des artistes français. Les écrivains italiens enfin n’auraient pas manqué de nous instruire de ce fait, comme ils n’ont pas oublié de nommer les élèves italiens que le Rosso et le Primai ice employèrent à Fontainebleau.

Jamais la France n’avait été aussi riche en grands statuaires, que dans les quarante années qui terminèrent le quinzième siècJe

et commencèrent le seizième. De l’an 1490 à l’an 1530, florissaient à la fois Michel Colombe, François Marchand, Jean Juste et son frère, André Colomban, Philippe de Chartres, Jean de Louen, Jean Rollin , Amé le Picart, Amé Carré, Jean Texier, et une foule d’autres maîtres, dont l’existence est palpable, et dont les noms ne sont pas connus.

Le mausolée que Charles VIII et Anne de Bretagne consacrèrent à leurs enfants, en 1495, dans l’église de Saint-Martin de Tours, fut un ouvrage des frères Juste. Nous devons la connaissance de cette tradition à l’auteur de la Notice sur les monuments du département d' Indre-et-Loire , adressée en manuscrit par le ministre de l’intérieur à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et déposée au secrétariat de l’Institut Royal. Ce témoignage est très-récent ; mais aucune preuve n’en infirme l’authenticité. D’ailleurs, le monument fut terminé, au moment même de l’arrivée du roi ; des étrangers, venus avec lui, n’auraient pas eu le temps de l’exécuter; et enfin une tradition contraire n’eût pas manqué de conserver les noms des auteurs, s'ils eussent été Italiens. On aurait pu s’en reposer, à cet égard, sur une vanité très-commune parmi nous, quoique mal entendue.

Le tombeau de François II, duc de Bretagne, est dû, avonsnous dit, à Michel Colombe. Ni d’Argentré, ni les pères Lobineau, Morice et Taillandier, ni La Gibonais, ni Desfontaines, dans leurs Histoires de Bretagne, ni Montfaucon, qui a publié quelques gravures faites d’après ce monument, n’ont eu la pensée d’en nommer l’auteur, quoique les uns le qualifient de magnifique tombeau, les autres, de superbe mausolée, et qu’ils nous disent qu’il a été exécuté par un excellent ouvrier, par les plus habiles ouvriers. C’est Mellier, magistrat de la ville de Nantes, qui, en écrivant une description de ce mausolée, à l’occasion de l’ouverture qui en fut faite en 1727 par ordre du roi, nous dit qu’on y avait attaché une inscription portant ces mots : Par l'art et V industrie de il/e Michel Colomb, premier sculpteur de son temps, originaire de V évêché de Léon *.

* G. Mellier, Ouverture et description du tombeau de François II,

loi TABLEAU HISTORIQUE

Le style de cette inscription annonce qu’elle est postérieure à l’exécution de la sculpture, mais elle n’établit pas moins une certitude complète. Piganiol l’a rapportée d’après Mellier et la Martinière donne seulement le nom de l’artiste, qu’il appelle, ainsi que Piganiol : Michel Colombe 2. Ces témoignages sont confirmés par celui de Jean Brèche, jurisconsulte, habitant ot natif de Tours, qui écrivait en lôS?. Cet écrivain, dans son Commentaire sur le titre du Digeste , relatif à la signification des mots, nous dit, à l’occasion du mot monimenium, en faisant l’éloge de sa patrie, qu’au nombre des sculpteurs qu’elle a vus naître, et qui ont exécuté des monuments remarquables, est Michel Colombe ( inter staluarios et plaslas, exstilit Michael Columbus, homo noslras ), habile artiste que personne n’a surpassé [quo arte aller non fuit prœslantior 3). Suivant l’inscription ci-dessus, ce maître serait né dans V évêché de Léon, ce qui doit signifier dans la ville de Léon, en Bretagne, où était un évêché. Jean Brèche semble dire qu’il était de Tours, homo nostras ; mais peut-être a-t-il voulu faire entendre seulement qu’il y avait fixé son habitation. Quoiqu’il en soit, Michel Colombe a existé ; il était Français, né en Bretagne, et le tombeau de François II est son ouvrage.

Un autre statuaire florissait à la même époque ; il était natif d’Orléans, et se nommait François Marchand. On lui attribue des sculptures exécutées dans la ville de Chartres, et notamment à l'église de Saint-Peyre 4.

André Colomban, natif de Dijon, et Philippe, natif de Char-

duc de Bretagne, etc.; Nantes, 17-27, in-8°. — Voyez, dans le Suppl, de la Çiogr. univ., mon article Colombe ( Michel ) *.

1 Piganiol, Descript. delà France, t. VIII, p. 287, édition 1754.

* La Martinière, Dict. géogr., t. IV, au mot Nantes.

3 .Joan. Brecliæus, De verb. et rerum signif. Comment., p. 410, 411.

* Lenoir, Musée des monuments français, p. 20G ; édit, de 1810. — M. Lenoir cite des notes manuscrites, conservées dans la bibliothèque de Chartres.

* La mort a empêche Éméric David de terminer et de publier cet article biographique, dont il s’était charge', et dont les matériaux ne se sont pas trouvé* dans ses papiers. [Note de l'éditeur.)

DE LA SCULPTURE FRANÇAISE. lo«5

très, furent employés par Marguerite d’Autriche, comme architectes et comme sculpteurs, à l’église de Brou , de l’an 1511 à l’an 1530. Déjà nous les avons cités L A ces deux maîtres, il faut joindre Jean de Louen , Jean Rolin , Ame le Ficart , Amé Carré , tous statuaires ; Pierre Terrasson , de Bourg en Bresse, sculpteur en bois. Je pourrais ajouter Jean Brochon, Jean Orguois, Antoine Noisin, peintres et auteurs des vitraux2, si une semblable extension convenait à mon plan. Tous ces noms indiquent des Français, alors même que celui du pays n’y est pas associé.

Un sculpteur, nommé Rault, plaçait des sculptures à Paris, de l’an 1520 à l’an 1526, au haut de la tour de Saint-Jacques de la Boucherie 3.

Le maître le plus marquant de celte époque, l’émule de Michel Colombe, fut Jean Juste, natif de Tours, que nous avons dit être l’auteur du tombeau de Louis XII. Jean Juste, dont on parle si peu, est un des plus grands maîtres de l’École française. Une erreur, devenue générale, lui a ravi ce beau mausolée de Louis XII, pour l’attribuer au Florentin Paul-Ponce Trébalti : tant les Français ont, de tout temps, été enclins à faire honneur à des étrangers de ce que leurs concitoyens avaient produit de plus admirable ou de plus utile. Riais il est temps que cette fausse opinion fasse place à la vérité, car elle n’a pas nui seulement à la réputation que mérite Jean Juste, elle a contribué encore à brouiller et à dénaturer l histoire de Part français.

Les biographes italiens ont totalement oublié Paul-Ponce Trébatti, parla raison, apparemment, qu’ayant passé la plus grande partie de sa vie en France, il n’a point laissé de monument important dans sa patrie. Yasari dit seulement qu’un maître, nommé Ponce, né à Florence ou dans les environs, a exécuté, sous le Primalice, à Fontainebleau, des figures de stuc en rondè-bosse, et qu’il y a parfaitement réussi : Nel medesimo luogo ha lavo -

' Supra, ch. vi, p. 139 et 140.

’ Pacif. Rousselet, Hist. et description de l’église royale de Brou, p. 110, 113.

* Sauvai, t. lit, p. so,

TABLEAU HISTORIQUE

ralo ancora molle figure di slucco , pur tondef uno scullore similmente de * nostri paesi, chiamato Ponzio, che si è porlalo benissimo L

En France , on ne lui a pas fait honneur seulement du tombeau de Louis XII, mais encore de plusieurs autres sculptures qui ne lui appartiennent pas davantage. On a placé son arrivée à Paris, en l’an 1500; on en a fait aussi le sculpteur particulier de George d’Amboise, mort en 1510. Ces fausses opinions sont nées de l’opinion, non moins fausse, que nous n’avions point de sculpteurs au quinzième siècle. En partant de cette opinion si évidemment erronée, on s’est persuadé que Trébatti avait été appelé par Louis XII et même par Charles VIII. Cette supposition a eu pour objet de rattacher A Trébatti ou à tout autre maître italien une prétendue renaissance des arts. On n’a pas remarqué que la venue de ces maîtres italiens en France, leurs travaux , leur Ecole même, ne forment qu’un épisode de l’histoire de l’art français, et que l’ancienne filiation de nos statuaires n’a été interrompue ni dans le quinzième siècle ni dans le seizième.

En ce qui concerne Trébatti , sa chronologie repose sur des bases certaines, et, malgré les nombreuses inadvertances de nos écrivains, il n’est pas difficile de la rétablir.

Le Rosso arriva en France en 1530, le Primatice en 1531. Ces deux maîtres employaient au-dessous d’eux, à Fontainebleau, un certain nombre de jeunes artistes, tant italiens que français, dont quelques-uns avaient accompagné le Primatice, lorsqu’il était venu d’Italie. Dans ce nombre se trouvaient : Lucca Penni, frère du Fattore ; Jean Baptiste , fils de Bartolomeo Bagnacavallo, et Nicolo da Modena, qui se rendit célèbre à Paris, sous le nom de Nicolo dcW Abbate , c’est-à-dire, de Nicolo, élève de Primatice abbé de Saint-Martin. L’âge de ccs élèves nous fait connaître à peu près celui des autres.

Parmi ces jeunes gens, il y en avait deux, employés auprès du

1 Vasari, Vita di Fr. Primaticcio, t. 1 II, p 307; édit, de 1700. ~ L' Abcccdario n’a pas même nommé Ponce.

Frimatice à modeler les figures de stuc que le Rosso et lui associaient à leurs peintures : c’étaient Damiano del Barbiéri, peintre et sculpteur, et Paolo Ponzio Trebatti *.

Ce dernier se fit ensuite une assez grande réputation à Paris. En 1535, il plaça dans l’église des Cordeliers le tombeau du prince Alberto Pio da Carpi, orné d’une statue de bronze, grande comme nature1 2. Ce monument échappa à l’incendie de 1580 ; il a été exposé au Musée des Monuments français 3, et on le voit aujourd’hui au Musée d’Angouléme4. En 1554, il travaillait, avec cinq autres sculpteurs, tous Français, sous la direction de l’architecte Pierre Lescot, aux magnifiques sculptures en bois de la chambre de parade et de la chambre particulière du Roi, dans le Louvre 5. En 1565, il sculptait un piédestal colossal, destiné à une fontaine projetée pour le jardin desTuileries 6; et enfin, en 1569 ou 1 570, il exécutait une figure du Christ mort, en marbre, grande comme nature, qui devait être placée à Saint-Denis, avec différentes figures de Germain Pilon, dans la rotonde, dite le tombeau des Valois7. Ces faits sont indubitables, car Sauvai, qui les rapporte, en a puisé la connaissance dans les étals de payement déposés à la Cour des comptes ; mais on en voit les conséquences. Si Trébatti était employé à Paris en 1564, 1565, 1569; il n’était pas arrivé en France en 1500 ou même plus tôt, et par conséquent, il n’a exécuté ni le tombeau de la famille d’Orléans, ni les travaux du château de Gaillon, ni le mausolée de Louis XII, qui porte la date de 1518; et il est, de plus, très-vraisemblable qu’il est venu en France avec le Primatice, en 1531, âgé de vingt-cinq â trente ans.

1 Vasari, Vita di Primaticcio, loc. cit. — Félibien, loc. cit., p. 189.

5 Corrozet, Antiq. de Paris, fol. 83. — Sauvai, t. I, p. 396, 448; t. II. p. 344. Sauvai donne le nom de Ponce.

No 97, p. 222.

* No 36, p. 40.

s Voyez la Biographie universelle, publiée par M. Michaud, article Tuèbatti.

6 Sauvai, t. II, p. 60.

7 Sauvai, t. III, p. 16 et 17.

TABLEAU HISTORIQUE

Mais nous ne nous en tiendrons pas à ces preuves négatives, en ce qui concerne le mausolée de Louis XII. 11 est un témoignage positif qui le donne à son véritable auteur : c’est celui de Jean Brèche, ce même jurisconsulte que nous venons de citer au sujet de Michel Colombe. Cet écrivain, après avoir dit qu’on appelle monument tout ouvrage qui tend à perpétuer la mémoire d’un fait , ajoute : « Plusieurs des grands morceaux de » sculpture qu’on voit dans l’église royale de Saint-Denis, sont » des monuments ; il faut, entre autres, appeler de ce noml’élé- » gant et admirable tombeau de marbre du roi Louis XII, sculpté » dans notre ville de Tours, par Jean Juste, très-habile sta- » tuaire » [Ubi inter alias videas monimentum marmoreum Ludovico XII dicatum , rniro et elcganii artificio factum , in prœclarissimâ civitate nostrâ Turonensi , à Joanne Justo, statuario eleganlissimo L) Un témoignage si positif ne laisse lieu à aucun doute. La première édition de cet ouvrage de Jean Brèche, est de 155G (Lyon, in-fol.), mais le privilège est daté du 8 janvier 1553. Brèche écrivait, par conséquent, en 1552, et nous venons de voir que Trébatti travaillait encore à Paris en 1 5G5 et en 1569, c’est donc du vivant même de cet artiste, que Brèche a écrit que le tombeau de Louis XII appartient à Jean Juste. De plus, ce jurisconsulte publiait déjà des écrits en 1541 , et on croit qu'il ne vivait plus en 15552. Par conséquent, il a du connaître Jean Juste, et, d’ailleurs, toute la ville de Tours pouvait rendre témoignage du fait qu’il avançait. Il est donc pleinement prouvé, et d’une vérité incontestable, que c’est Jean Juste, natif de Tours, qui a sculpté le tombeau de Louis XII, et qu’il l’a même exécuté dans sa patrie, d'où toutes les pièces ont été apportées à Paris. Différents critiques peuvent avoir été trompés par un passage de Sauvai, portant que ce monument a été sculpté à Paris, dans l’hôtel Saint-Paul ; mais ce témoignage ne contredit point celui de Jean Brèche, car l’artiste, ayant à faire transporter un fardeau

' Joan. Brechæus, De verb. et ver. signif. Comment. , p. 410. : M. Weiss, Biographie universelle , article J. Brèche.

si considérable, a dû ne terminer qu’à Paris et à Saint-Denis même les parties les plus délicates.

Félibien, à qui je dois l’indication du passage de Jean Brèche, n’a osé pourtant accorder à Jean Juste, malgré la clarté de ce texte, qu’une partie du travail1, et Legrand d’Aussy, qui a répété cette citation, quoiqu’il ait restitué à Jean Juste l’ouvrage tout entier, n’a pas fait remarquer, plus que Félibien, les applications auxquelles donne lieu un pareil fait2. Leurs sujets ne les conduisaient point vers ces idées éloignées ; mais notre lecteur voit bien que, si le mausolée de Louis XII appartenait à Trébatti, il nous serait, en quelque sorte, étranger. Première production de la sculpture gallo-florentine, il aurait ouvert la carrière des arts au seizième siècle; et si la sculpture n’avait commencé, parmi nous, qu’à celte époque, il en serait un des premiers monuments, tandis, au contraire, qu’étant l’ouvrage de Jean Juste, il continue la série des productions qui sont allées se perfectionnant de jour en jour depuis quatre cents ans ; il ferme la couronne de l’art du quinzième siècle. Un chef-d’œuvre de cette nature ne peut être que le produit d'une longue succession de travaux et de perfectionnements. Si donc il est français, il s’ensuit qu’il existait parmi nous un enseignement, des traditions, des maîtres habiles, longtemps avant que Jean Juste conduisît le ciseau. Tout ce que j’ai voulu prouver se trouverait ainsi confirmé par la restitution du mausolée de Louis XII à son véritable auteur ; un seul fait attesterait, au besoin, la réalité de tous les autres3.

L’époque de la mort de Jean Juste n’est pas plus connue que

‘ D. Félibien, Ilist. de l'abbaye royale de Saint-Denis , p. 503.

' Legrand d’Aussy, Mém. sur les anciennes sépult. nat.; Mém. de Vlnslit. ; Sciences morales et politiques, t. II, p. 17.

3 Cequ’Éméric David avait pressenti et deviné, s’est trouvé continué par la découverte d’un document original, tiré des Archives nationales, dans lequel il est dit «que Jean Juste, sculpteur ordinaire du roi, a exécuté à Tours, et mis en place à Saint-Denis, la sépulture de marbre de Louis XII et Anne de Bretagne. » — Voyez, dans les Archives curieuses de l'histoire de France, l’extrait des Comptes de François 1er. daté du 22 nov, <53!. [Note de l'éditeur.)

TABLEAU HISTORIQUE

celle de sa naissance. Il était natif de Tours ; il avait un frère, statuaire comme lui. Il sculpta, en 1495, conjointement avec son frère, le mausolée des enfants de Charles VIII ; en 1515, celui de Louis XII; en 1521, celui de Louis Poncher : voilà son histoire et son éloge.

Jean Texier, surnommé Beauce , qualifié de bourgeois de Chartres, vivait dans cette ville en 1506. Sans doute, de grands travaux d’architecture et de sculpture avaient déjà honoré sa carrière, puisqu’il fut chargé, à celte époque, de reconstruire la partie supérieure du clocher septentrional de la cathédrale de Chartres, depuis la hauteur de cent pieds environ, jusqu’à celle de trois cent soixante-dix-huit, et d’exécuter les belles et nombreuses sculptures qui enrichissent ce monument, ou d’en diriger le travail. La construction de cet édifice fut terminée en 1 5 1 4 1 . Texier commença, immédiatement après, les groupes de la ceinture du chœur, et il y travailla jusqu’à sa mort, qui eut lieu le 29 décembre de l’an 1529. Le chapitre, admirateur de son talent, le fit honorablement inhumer, à ses frais, dans l’église de Saint-André 2. Son ouvrage fut continué par ses collaborateurs et sur ses dessins, et terminé en 1 539 3. Là se borne tout ce que de savants écrivains ont pu recueillir sur un maître d’un si rare talent.

Ajoutons que, dans le soubassement de la ceinture du chœur de l’église de Chartres, sur un peiit pilier placé à la gauche dè la porte par laquelle on entre au chœur, en venant de la sacristie, sont sculptés, dans des médaillons de six à sept pouces de diamètre, deux portraits, sans barbe, l’un coiffé d’une toque, et l’autre, tète nue. Il est difficile de ne pas croire que l’un des deux est son image, exécutée sans doute de sa propre main.

Voilà quels sont les principaux maîtres antérieurs à l’École de

1 Doyen, Histoire de la ville de Chartres , 1. 1, p. 40. — M. Chevrart, Histoire de Chartres, 1. 1, p. 475 ; t. II, p. 500. — M. Gilbert, foc. cit,% p. 310 et 3-29.

* M. Chevrart, loc. cit ., t. II, p. 314.

' M. Gilbert, loc. cit., t IV, p. 18.

Fontainebleau, sur lesquels nos annales donnent quelques renseignements. L’Italie est plus heureuse : l’histoire de tous ses hommes illustres lui est pleinement connue ; ses Yasari, ses Baldinucci, ses Malvasia, sesMaflfei, ses Lanzi, ontcélébré sa propre gloire, en immortalisant le souvenir de leurs actions et de leurs ouvrages. Nos écrivains français se sont montrés moins attentifs. Félicitons-nous , dans le dénûment où nous sommes réduits , d’avoir arraché quelques lambeaux au génie de la destruction, et d’offrir notre encens à quelques noms dignes d’une plus grande renommée.

Je pourrais terminer ici mes recherches ; j’ai pleinement ac« compli ma promesse. Un écrivain, étranger à nos annales, avait dit que, jusqu’à l’an 1507, il n’a point été exécuté, en France, de monuments de sculpture véritablement français, ni même aucun ouvrage qui mérite d'être cité 1 . J’ai montré la fausseté d’une proposition aussi orgueilleuse. U avait été ajouté que, dans le quatorzième et le quinzième siècle, la sculpture, ou n’était pas pratiquée hors de l’Italie, ou ne l’avait été que par des artistes italiens, et qu'on pouvait en dire à peu près autant du seizième siècle. J’ai répondu, en rappelant une multitude de maîtres injustement oubliés. L’ancienne France a retrouvé, par mon travail, une partie de ses palmes.

Mais je croîs ne pas devoir m’arrêter à celte première limite.

Des hommes tels que Michel Colombe, André Colomban, Philippe de Chartres, Jean Juste, Jean Texier, doivent avoir eu des successeurs, comme ils avaient eu nécessairement des maîtres. L’art pratiqué avant François Ier dans toutes nos provinces, ne saurait s’être réduit, sous ce prince, à quelques maîtres, illustres sans doute, mais en petit nombre, qui ont embelli de leurs ouvrages le château de Fontainebleau, le Louvre, l’église des Cèles* tins et la chapelle des Valois. Le fleuve qui répandait ses eaux sur la France ne se sera pas resserré tout à coup dans le lit tracé

1 Voyez, à la suite du Tableau historique, les Remarques sur un ou vraye de M. le comte Cicognara, intitulé ; Storia délia sculturQ , (Note de l’édit.)

TABLEAU HISTORIQUE

par François 1er et par Médicis. Les Écoles , enfin, qui florîs* baient à Tours, à Chartres, à Blois, à Dijon, à Toulouse, à Angoulême, à Troyes, à Boulogne, à Cambrai, ne se seront pas eteintes, à une époque où un goût, nous pourrions dire un besoin universel, attachait de plus en plus les arts, non-seulement au culte religieux, mais au luxe domestique de toutes les classes aisées de la société.

Voyons donc, par forme de corollaire, ce que devinrent ces Écoles lorsque celle de Fontainebleau s’établit, et formons-nous une juste idée de la restauration dont on fait honneur à François 1er,

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