‹ Histoire de la sculpture françaiseChapitre 13 sur 19 · SUR LES PROGRÈS · texte numérisé non relu

SUR LES PROGRÈS

Un semblable travail n’est pas sans difficulté, puisqu’il s’agit de parler d'un grand nombre d’artistes encore Vivants, et -qui diffèrent nécessairement entre eux de réputation et de mérite. Mais nous ferons en sorte d’être justes, et cet invariable sentiment pourra nous faire pardonner quelque erreur involontaire. D’ailleurs, les monuments sont debout, pour nous appuyer ou nous contredire; l’Europe est là pour nous juger.

Personne n’ignore combien le goût s’était corrompu sous le règne de Louis XV, tant dans la sculpture que dans la peinture. Flus de vérité, de simplicité, de naturel ; des sentiments outrés, des attitudes maniérées, des formes tout à la fois sèches et sans nerf, des draperies pesantes et rocailleuses ; la recherche prise pour de la grâce, la roideur pour de l’énergie: voilà, de perfectionnement en perfectionnement, quel était, enfin, le sublime de l’art. La théorie n’était guère moins vicieuse que la pratique. L’imitation du vrai passait pour le travail des hommes sans génie. Si quelquefois encore on jetait les yeux ou sur le modèle vivant ou sur quelqu’un des chefs-d’œuvre de la Grèce, il était convenu qu’il ne fallait pas s’y conformer. La nature paraissait pauvre, l’antique froid et sans caractère. Nulle analyse du beau ; peu de connaissances anatomiques : l’imagination et le goût devaient y suppléer. U fallait tout créer, même les formes. L’esprit le plus pesant affectait de la fougue, de l’inspiration, de l’enthousiasme. Les défauts, produits par un si étrange aveuglement, devenaient plus choquants encore dans la sculpture que dans la peinture, par la la raison que l’isolement et l’immobilité du marbre rendaient plus sensibles l’exagération de l’expression, la gêne de la pose, l’aridité des contours, la bizarrerie des costumes. Des vices si outrés devaient avoir un terme. Plusieurs causes, dont quelques-unes sont étrangères à la France, rappelèrent les Français aux principes qu'ils avaient abandonnés. La découverte faite en divers endroits de l’Italie d’une foule d’antiquités de tous les genres; les descriptions des ruines de Palmyre, de Balbeck et de Pæstum, composées par de savants écrivains; les Ruines de la Grèce, publiées par Leroi ; les ouvrages de Winckelmann, de Ilamilton, de Ma-

riette, de Caylus et d’autres encore, ces découvertes et ces écrits, qui appartiennent à l’an 1750, et aux quinze années suivantes, invitèrent à l’élude de l’antiquité. Admirer les chefs-d’œuvre des Grecs, c’était se pénétrer des beautés de la nature qu’ils reproduisent avec tant de choix et de pureté. Une comparaison inévitable força les bons esprits d’apprécier les grâces factices que le goût régnant avait substituées à ces beautés éternelles. Une nouvelle lumière frappa l’Europe. L’admiration de l’antique devint un sentiment universel. La formation du Musée Pio-Clémentin suivit de près des fouilles heureuses d’ Herculanum , d>t la villa Hadriana , et de la villa Tiburtina di Cassio. LA réformation des arts ne pouvait pas être subite, comme le désir des hommes éclairés de les voir s’améliorer. Il fallait des études méthodiques, des essais multipliés, peut-être de nouvelles erreurs. Cependant elle ne tarda point à s’effectuer. J’ai tracéailleurs 1 histoire de la révolution opérée dans la peinture ; je ne dois point y revenir. Celle qu’éprouva la sculpture fut plus lente, comme cela devait arriver; mais elle date du même temps, quoiqu’elle ait été remarquée plus tard.

Un statuaire, contemporain de notre illustre Vien, en a été le premier auteur : je parle de Pigalle , et veux rendre à ce maître, généralement mal apprécié, la justice qu’il mérite. Pigalle avait-il reconnu que, pour rétablir l’art dans sa véritable route, il fallait d’abord le ramener à la simple imitation de la nature, ou bien sc livrait-il seulement, dans ses travaux, à ses dispositions innées? Cette dernière opinion est la plus vraisemblable. Le sentiment du vrai formait l’essence de son talent; aussi, fut-il regardé longtemps comme un homme sans génie. Il lui fut impossible d’obtenir le grand prix. A Rome, ses compagnons d’étude l’appelaient le mulet de la sculpture 1 ; mais celle disposition impérieuse, qui le rendait étranger à la plupart des vices de ses contemporains, tourna tout entière au profit de l’art. La statue de Mercure venge*, son auteur, de l’injuste dédain qui le repoussait au dernier raL..

1 Diderot, Salon de l76t», article Falconet.

sim les rnoCiRÈs

de l’École. Celle statue, donnée par Louis XV au roi de Prusse, et dont on voit, à Paris, un moule en plomb, dans le jardin du Luxembourg, n’est qu’une imitation assez exacte d’un modèle d’une médiocre beauté. Elle obtint, toutefois, une réputation immense; tant il est vrai que les droits de la nature sont imprescriptibles, et que, malgré les préjugés, le vrai possédera toujours l’irrésistible puissance d’émouvoir et d’entraîner les cœurs.

Bientôt, l’artiste osa davantage. Chargé, en 1770, de sculpter une statue de Voltaire, il conçut la pensée singulière de le représenter totalement nu. Vainement, dirait-on, pour l’excuser, que celte espèce d’apothéose relevait la gloire du grand homme à qui le monument était consacré, puisqu’il se trouvait assimilé aux héros et aux dieux Grecs, représentés généralement de cette manière. Il faut avouer que l’idée de montrer un écrivain aussi célèbre, âgé de soixante-quatorze ans, tel qu’il se trouvait alors, maigre, décharné, réduit à l’état d’un squelette, il faut, dis-je, avouer qu’une semblable idée devenait, à cause de ces circonstances, totalement inconvenante. C’était mettre au jour la nature humaine dans sa misère, là où d’ingénieux embellissements devaient au contraire en faire admirer la sublimité. L'artiste faisait trop voir, par celte indifférence pour la dignité d’un .grand homme, combien le moral de l’art lui était étranger. Mais si, laissant à part celte faute contre le goût, on considère la statue en elle-même, si l’on remarque la vérité de Limitation, la précision presque générale des attaches et des muscles, la fermeté des saillies, la vie qui respire dans l'ensemble de l’image, et si l’on se rappelle l'époque à laquelle celte figure appartient, on est étonné d’une étude si approfondie, d’une amélioration si notable dans la marche de la sculpture.

Pigalle a été trop durement critiqué, non-seulement au sujet de cette statue (qui se voit aujourd’hui dans la Bibliothèque de l’Institut de France), mais à cause de plusieurs de ses ouvrages, où il a montré, comme dans celui-là, presque à découvert, la charpente du corps humain. Il fallait bien plutôt le louer d’une pensée si hardie. C’était une vive leçon qu’il donnait aux prétendus idéa-

listes de son temps. La main du goût n’avait plus qu’à relever les muscles, déjà fidèlement apposés sur cette charpente osseuse. Pigalle recommençait l’art, là où l’étude de l’art doit commencer.

Le service, qu’il rendait à la sculpture, fut contre-balancé par une notable erreur. Réformateur de l’art, il eut le tort de s’en rendre le despote. Fier de l’avoir rappelé à l’imitation de la nature, il crut l’œuvre de la restauration terminée. L'artiste devait, suivant lui, se borner aune imitation précise et détaillée des os et des muscles. Il craignait que le mensonge ne renaquît sous les dehors de l'idéal; et lorsqu’il eut acquis de l’influence dans l’Académie, plus d’un homme de talent eut à souffrir de ce système, ennemi de toute grandeur. Mais le bien qu’il avait commencé s’acheva, malgré la fausseté et la roideur de ses opinions. La recherche du vrai devint successivement le sujet de l’émulation de toutes nos Écoles, et la beauté se présenta, pour ainsi dire, d'elle-mème, à la suite de la vérité.

En 1767, Allegrain exécuta, pour les jardins de Lucienne, une . statue en marbre, grande comme nature, représentant Vénus qui sort du bain. L’artiste, ainsi que Pigalle, son parent, rechercha principalement dans cet ouvrage le mérite d’une imitation fidèle, et il parvint à quelque souplesse dans les chairs, à quelque finesse dans les détails. Le modèle était mal choisi ; les formes, en général, étaient lourdes; point de noblesse, point de style; toutefois, la réputation que cette figure obtint , fut aussi éclatante que l’avait été celle du Mercure de Pigalle. Allegrain passait, comme ce maître, pour un homme sans génie ; il se vengea, comme lui, €a forçant la renommée d'applaudir à un ouvrage exécuté sur des principes totalement nouveaux.

En 17 77, parut la Diane du même artiste, qui devait former le pendant de celte statue de Vénus. Rien de mieux dans cette ligure que dans la précédente ; elle lui était même inférieure, mais sa réputation ne fut pas moindre. Ces deux statues ont été longtemps exposées dans le Musée de la Chambre des Pairs : tout le monde a pu voir quels immenses progrès a faits notre Ecole, depuis la victoire qu’elles ont contribué à signaler.

sun lus rnoGiiùs

L'opinion publique ayant ainsi sanctionné les efforts de -Pigalle et d’Allegrain, l’ordre des études était désormais indiqué. De jeunes maîtres, Mouchy, Gois, Lecomte, Bridan, Paj'ou, M. Houdon, recherchèrent comme eux, et avec plus ou moins de succès, le mérite fondamental de l’art, celui d’une imitation fidèle, et apportèrent plus de choix dans le modèle vivant.

En 17 75, Louis XV établit un fonds destiné à des travaux de "‘einture et de sculpture , dont les sujets seraient puisés dans 1 histoire de France. Une si noble institution ne tarda pas à produire de bons effets. En 1 777, furent exposées au Salon, quatre statues en marbre : celle de Sully, par Mouchy ; celle du chancelier de L’Hôpital, par Gois; celle de Fénélon, par Lecomte; celle de Descartes, par Pajou. Au Salon suivant, parut celle de Bossuet, par ce dernier maître. Si l’on compare ces statues aux ouvrages de l’École précédente, on remarque avec satisfaction des poses plus naturelles, des travaux plus fermes, plus de simplicité dans les draperies, plus de vérité dans les têtes et les mains. Quatre de ces figures, celles de Sully, de Descaries, de Bossuet, de Fénélon, ornent la salle des assemblées publiques de l’Institut Royal.

Mouchy s’honora particulièrement par une figure du Silence, pla* cée aujourd’hui dans une des salles de la Chambre des Pairs. Pajou obtint un suffrage unanime, à l’occasion de la statue de Pascal, ouvrage remarquable et peut-être le meilleur de cette époque.

M. Houdon s’était fait connaître avantageusement à Rome, par une figure de Saint Rruno, à laquelle on applaudit encore, malgré les progrès de notre jeune École. La statue de Tourville, celle de Voltaire, représenté assis et vêtu d’une toge, exécutée en marbre et en bronze, en 1 7 7 9, consolidèrent la réputation que ce début lui avait acquise. M. Houdon a rendu à l’art un service non moins important, en modelant son Écorché. Cette figure, reproduite fréquemment en plâtre et en bronze, se trouve maintenant placée dans nos écoles publiques, à côté du modèle vivant, pour l’instruction des peintres comme des statuaires: juste témoignage d’estime en faveur d’un vieillard qui instruit encore, par ce travail, une quatrième génération d’élèves.

Le Salon de 1779 et les deux suivants mirent en réputation de nouveaux maîtres, Pierre- Julien, Dejoux, Clodion.

Le public reconnut les progrès de l’art dans plusieurs compositions de Dejoux; telles que la statue de Câlinât, un Saint Sébastien, un groupe représentant Àjax et Cassandre. Clodion, dont la main libertine s’est égarée longtemps dans des compositions qui manifestaient de l’esprit et du goût, sans servir en rien aux progrès de l’art, modela, enfin, un groupe grand comme nature, représentant une scène du Déluge, où l’on décrouvrit un savon qu’on ne lui avait pas soupçonné.

C’est, toutefois, Pierre-Julien qui doit marquer de son nom le second âge de la restauration. Julien était encore un de ces hommes qui passent longtemps pour manquer de génie, parce qu’ils sont simples dans leurs manières, modestes dans leurs discours, timides dans leurs espérances, mais qu’une sensibilité profonde agite intérieurement ; que rien de médiocre ne saurait satisfaire ; qui s’obstinent dans leurs efforts, et qui parviennent à * ln perfection, parce qu’elle est pour eux le besoin, non de l’ambition et de l’amour-propre, mais du goût naturel et, en quelque sorte, du cœur. Quand il se présenta la première fois pour être reçu à l’Académie, les chefs de celte société demeuraient fidèles aux premiers principes de la restauration ; mais ils n’étaient point allés au delà : tout embellissement apporté au modèle leur paraissait un mensonge. Le style de Julien était trop élevé pour que ce craintif aspirant fût admis sans difficulté. : les portes ne lui furent ouvertes que lorsqu’il eut atteint sa quarante-cinquième année. Sa figure de réception, représentant un Gladiateur mourant, belle d’énergie et de vérité, entraîna tous les esprits : elle fait encore le principal ornement de la collection des sculptures exécutées pour ce genre de concours, que l’on conserve dans b salle du Conseil de nos écoles.

Un ouvrage, éminemment intéressant, accrut, en 1783, la belle réputation de cet artiste ; ce fut la statue de La Fontaine. Toute la naïveté, toute la bonhomie du fabuliste, parurent revivre dans l'ouvrqge d’un nouveau La Fontaine, qui avait représenté l’ancien,

StlU LKS PROGRÈS

En 1 7 87, parut sa Galathée, qui devait être exécutée en mar* ure, pour la laiterie de Rambouillet. A la vue de cette riante figure, l’admiration fut universelle : vérité, simplicité, choix des formes, grâce, décence, souplesse du marbre, rien de ce qui opère le charme de l’art ne parait y manquer. Ce sont la beauté et l’innocence, que l’artiste a montrées réunies sous les traits de sa jeune nymphe. Si ce chef-d’œuvre n’otlre pas dans toute son excellence le style de l’antique, il y arrive, il y touche: il ne fauè plus qu’un pas à l’art pour obtenir ce dernier succès.

Boizot, M. Stouf, M. Delaislre. cherchèrent, comme Julien, à réunir, dans des figures intéressantes, la vérité des formes à un bon système décomposition. La statue de Racine et la Renommée qui surmonte la fontaine de la place du Châtelet, n’ont pas laissé Boizot sans réputation. M. Delaistre s’est fait avantageusement connaître par des sculptures d'église, et par un groupe de Psyché et l’Amour, qui décore l’escalier du Musée de la Chambre des Pairs. M. Stouf s’est honoré par sa statue de Saint Vincent de Paul, ouvrage plein de sentiment et de chaleur.

Il s'agissait de dépasser la borne posée par Julien : il fallait, en se montrant gracieux et vrai comme ce maître, parvenir à la noblesse et à la sévérité de l’antique. Boichot, Moitte, Baccari, tentèrent cette difficile entreprise* Le succès ne répondit pas entièrement à leurs efforts*

Trompé par son imagination* Boichot* en cherchant le stylo antique, tomba dans la manière des Florentins ; il substitua la grâce de Primatice à celle de Praxitèle. Ce maître a tracé des dessins, plus qu’il n’a exécuté de sculptures. Un bas-relief, placé dans la voûte de l’Arc de triomphe du Carrousel, et représentant un Fleuve, offre un exemple de son goût et de son élégance un peu recherchée*

Baccari exécuta un des excellents bas-reliefs qui ornent les pendentifs du dôme de Sainte-Geneviève ; mais il mourut trèsjeune, et n’eut pas la possibilité de déployer tout son talent.

Moitte (Jean-Guillaume), élève de Pigalle, montra plus de gravité. L’énergie de Glycon était plus conforme à sdn naturel que

la délicatesse de Cleomènes. Quelquefois, un peu de sécheresse dans le nu, annonce en lui un disciple des anciens, qui avait plutôt saisi leur allure, que pratiqué leurs études et approfondi leur théorie. Quelquefois, il a dépassé le but; il est devenu maigre en voulant être ferme, roide en affectant d’être majestueux. Mais son nom ne mérite pas moins d’être distingué dans l’histoire de la restauration: homme d’un vrai talent, il a produit des ouvrages très-remarquables, et il a notablement servi l’art en s’attachant un des premiers à l imitation des formes grecques. La statue de Cassini n’est pas la meilleure de ses productions. Le bas-relief sculpté dans le tympan de la façade du Panthéon (ou Sainte- Geneviève), détruit depuis plusieurs années; celui qui orne le Musée de la Chambre des Pairs, et qui représente de jeunes guerriers se vouant au service de la patrie, et celui de l’intérieur du Louvre, dont je parlerai tout à l’heuie, ont montré tout ce que son ciseau avait de noblesse et de vigueur. De nombreux dessins, qu’il a exécutés en se jouant, ont contribué à répandre, dans toutes les classes d’amateurs, le goût des compositions et des formes antiques.

Tant de bons ouvrages avaient déjà vu le jour, et l’on reprochait encore à la sculpture de ne pas avancer aussi rapidement que la peinture vers la perfection sollicitée par un sentiment général. Le fait pouvait être vrai ; mais le reproche n’était pas moins injuste, car il aurait fallu remarquer combien, à cause de la nature de ses travaux, la sculpture est plus tardive dans sa marche que l’art du pinceau.

Mais cette inégalité ne tarda pas à disparaître. Dans les années 1787, 1789, 1791, s’éleva une nouvelle génération d'artistes, qui se fit également remarquer par la solidité de son instruction et par l’épuration de son goût. Roland, Chaudet, M. Giraud (Jean-Baptiste), M. Ramey, M. Lesueur, s’annoncèrent par d’éclatants succès. La plupart des maîtres, illustrés dans les années antérieures, vivaient encore : l’émulation devint générale. Julien, l’auteur de la Galatbée, atteignit, dans la statue du Poussin, toute la gravité du peintre qu’il représentait ; illustre à l’époque précédente,

SLR LES PROGRÈS

illustre dans celle-ci, il défiait la jeune École. Roland, élève de Pajou, manifesta son talent par une statue du grand Coudé; Chaudet, élève de M. Stouf, par une figure représentant la Sensibilité ; M. Giraud, élève de Moitte, par sou Achille mourant.

Bientôt parurent de nouveaux ouvrages plus épurés et plus . remarquables. Roland ne tarda pas à modeler sa belle statue d’Homère, représenté chantant ses poèmes; ouvrage digne d’éloges, autant à cause du choix éclairé de la nature, que pour la chaleur et la précision du ciseau.

Une figure de Cyparisse, que l'on croit aujourd'hui en Bavière; un Phorbas pansant le jeune OEdipe qu'il vient de sauver, déposé dans une des salles de la Chambre des Pairs ; une figure de l'Amour séduisant l’âme innocente par l'attrait du plaisir, spirituelle composition qui orne en ce moment le château de Trianou, agrandirent successivement la réputation de Chaudet. 11 parut s’être surpassé lui-même dans un groupe colossal, placé au Panthéon, qui représentait Minerve instruisant uu jeune Français, ouvrage qui vient récemment d'être détruit ; et peut-être, plus encore, dans une statue de Bonaparte, exécutée pour la salle d'assemblée du Corps législatif, et qu'on croit avoir été transportée en Prusse. Le ciseau de cet aimable statuaire possédait les qualités les plus propres à charmer et à séduire, je veux dire, l’esprit, la grâce, la noblesse. Entraîné par la facilité de sa main, quelquefois il semblait oublier la nature; mais celte erreur était si rare, qu’à peine osait-on la remarquer.

Une sorte de concours mit en présence l’un de l’autre, en 1 805, trois des maîtres les plus recommandables de cette époque, Moitte, Roland et Chaudet. Ils sculptèrent en même temps trois bas-reliefs sur une des façades intérieures du Louvre, à côté et au nord du pavillon de Sarrazin. Le premier à gauche est de Moitié ; celui du centre est de Roland ; le troisième, de Chaudet. C'est Jean Goujon et ses disciples, qu'il fallait égaler pour l'harmonie du monument : la lutte était, par conséquent, difficile et glorieuse. Peut-être Chaudet devint-il trop fini, là où son ciseau devait se montrer audacieux et énergique. Moitte, rassemblant ses forces,

1)E LA SCÜLl'TL'KK FRANCAISF.

osa lutter avec Michel-Ange; Roland, mieux encore à son sujet, lit mieux revivre Jean Goujon, et parut avoir surpassé ses deux concurrents.

Une statue du général Kléber, déposée dans le vestibule de la Chambre des Pairs; une statue du cardinal de Richelieu, aussi animée dans les parties nues, que grande dans les draperies, et qui doit, dit-on, être placée sur le pont Louis XVI ; le grand bas-relief exécuté dans le fronton de l’aile septentrionale de la cour du Louvre, et principalement le savant et élégant basrelief qui orne un des pendentifs du dôme de Sainte-Geneviève, * ont manifesté le goût de M. Ramey, et fondé sa réputation.

La statue du bailli de Sulfren ; le bas-relief, sculpté dans la cour du Louvre, sur la façade nord de l’aile qui borde la rivière ; le bas-relief, représentant Albinus qui descend de son char pour v faire monter les Vestales, placé sur la façade du Palais de la Légion d’honneur ; ces ouvrages n’ont pas moins fait distinguer M. Lesueur. Des formes nobles, des draperies d’un bon style,

. un grand effet, recommandent les productions de ce maître.

La Suzanne, deBeauvallet ; la Jeanne d’Arc, de M. Gois le fils ; la Psyché, de M. Milhome ; le Télémaque et d’autres bons ouvrages, de M. Marin, se classent honorablement parmi les productions voisines de cette époque.

De jour en jour, les progrès allaient croissant. Les années 1 700,

1 800, 1810, 1812, ont vu s’élever de nouveaux maîtres, savants émules de ceux qui les avaient précédés. C’est alors que sont devenus célèbres les noms de M. Lemot, élève de Dejoux ; de M. Cartellier, élève de Bridan ; de M. Bosio, élève de Pajou ; de M. Dupaty, élève de M. Lemot lui-même.

C’est alors que brille le malheureux Calamard, jeune homme que la mort a frappé, lorsqu’à peine il arrivait de Rome, et dont le ciseau nous a légué un Hyacinthe mourant, digne d’étre placé à coté de nos chefs-d’œuvre les plus estimés, j’oserais presque dire à côté de l’antique.

Alors se fait remarquer M. Lemire le père, (pii, s’étant appliqué lard à la sculpture en ronde-bosse, nous a donné, comme

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pour essai, à l’âge de soixante-dix ans, une figure de l’Amour attachant une corde à son arc, excellent et précieux ouvrage, duquel on peut dire, pour le louer dignement, qu’il ne cède en rien à l'Hyacinthe de Calamard, si plutôt il ne le surpasse.

On ne s’attend pas sans doute, maintenant, que nous entreprenions de juger chaque artiste en particulier, et d’assigner des rangs entre les productions du génie. Le mérite de tant d’habiles maîtres doit être présent à l’esprit de nos lecteurs. Il doit suffire de rappeler la série de leurs ouvrages, afin d’établir la chronologie de l’art, et de montrer la continuité de ses progrès.

L’élégant bas-relief de la tribune du Corps législatif, exécuté vers l’an 1796, et conservé dans la Chambre des Députés; la statue de Léonidas, de la Chambre des Pairs, aussi belle par le style que par la pensée ; le vaste et imposant bas-relief, sculpté dan9 le fronton, qui surmonte la colonnade du Louvre; la figure d’Hébé; la statue équestre d’Henri IV, élevée sur le pont Neuf, représentation éminemment monumentale ; ne forment qu'une partie des titres de M. Lemot à la réputation dont il jouit. Ce maître ne se montre pas moins spirituel dans ses dessins de médailles, que noble dans ses grandes compositions.

C’est en 1799 que M. Cartellier a exécuté la figure de la Guerre, placée sur la façade du Luxembourg, du côté des jardins. Le . sentiment de l’antique, vivement imprimé dans cette figure, quoiqu’elle ne soit qu’un objet de simple décoration, montre à quel degré cet amour du style grec s’était déjà établi, à cette époque, dans notre École. La statue de la Pudeur appartient à l’année suivante : touchante image, où. le savoir, le goût, l’âme de l’ar* tisle, ont également concouru au mérite de la composition et à celui de l’exécution. La statue de Yergniaud, portrait plein de vie ; celle du prince Louis Bonaparte , où le costume moderne est si noblement ajusté ; le bas-relief, si bien dans le génie des anciens, qui couronne l’archivolte de la porte principale du Louvre ; la Minerve du Musée de la Chambre des Pairs, production de l’an 1 8 1 9 ; ont continué à illustrer la brillante et laborieuse carrière de NT. Cartellier,

HE LV SCULl'TURE FRANÇAISE.

Un Amour lançant ses traits, exécuté en 1 808 ; la vivante figure d’Aristée, si justement admirée au Salon de 1 8 1 2 ; un Hyacinte ; un Hercule colossal, écrasant l’Hydre, exécuté en bronze; un Henri IV, jeune garçon ; la statue équestre de Louis XIV, érigée à Taris, sur la place des Victoires ; ont honoré le nom de M Bosio: vérité, nature, excellent choix de formes, beau ciseau, tel est le mérite essentiel de ce maître.

Studieux imitateur des anciens, M. Dupaty, en cherchant à les égaler, ne ralentit pas ses efforts pour parvenir à se surpasst. lui-même. Cet habile artiste sait briser son ouvrage et le recommencer: telle est l’obstination du génie. Des pensées poétiques, une expression noble, un grand style, caractérisent ses compositions. Sa Vénus animant le monde, exécutée en 1812, a été surpassée en beauté par sa Vénus devant Paris, exécutée en 1822 ; son Ajax défiant les dieux, qui orne, ainsi que TAristée de M. Bosio, un des escaliers du Louvre, est un modèle d’énergie et de précision.

Il serait difficile d’accorder les honneurs qu’ils méritent, à tou» les hommes de talent, qui honorent l’époque présente. Il faudrait citer M. Brida n fils, à cause particulièrement de sa statue d’Épaminondas; M. Es^ercieux, à cause de plusieurs bas-reliefs, MM. Fortin, Gérard, Dumont, Rutxhiel, Valois, de Bay, et beaucoup d’autres habiles artistes. Mais ce travail n’est point entré dans mon plan. J’ai voulu montrer seulement comment la réformation de l’art s’est opérée. Si j’ai omis des hommes de mérite, c’est par la raison qu’ils ne sont point devenus chels d’école. L’intention de critiquer m’est aussi étrangère que celle de louer.

Aujourd’hui que nos maîtres sont parvenus à se former une 6aine doctrine, leurs lumineuses leçons semblent multiplier autour d’eux les talents. Les élèves reçoivent les fruits des longues méditations de leurs prédécesseurs. Bientôt l’Ecole naissante pourra lutter avec les chefs qui ia dirigent. Des noms intéressants se présenteraient ici en foule, si je pouvais les rappeler tous.

M. Giraud, élève de M. Giraud (Jean-Baptiste), a exposé, il y

a quelques années, un bas-relief qui a fait naître de brillantes espérances. Le public a applaudi, dans les derniers Salons, à la statue du grand Condé, de M. David; àl’Aristomène au tombeau de sa fille, de M. Bra, élève de M. Bridan le fils. M. Corlot, élève aussi de M. Bridan, a exposé, avec le plus grand succès, un Narcisse et une Pandore, où se montrent des connaissances solides, un goût épuré ; M. Pradier, élève de M. Lemot, une élégante et noble figure d’un des enfants de Niobé percé par une flèche ; M. llamey le fils, élève de son père, un Thésée combattant le Minotaure, ouvrage où l’on reconnaît l’effet d’un bon système d’enseignement ; MM. Petitot, Roman, Nanteuil, élèves de M. Carlellier, ont présenté : le premier, un Ulysse lançant le disque à la cour d’Alcinoüs ; le second, une Jeune fille qui pleure sur la mort d’un lézard; le troisième, une Eurydice blessée, tous ouvrages d’un bon style, et qui annoncent à la fois l'étude de la nature et celle de l’antique.

En parlant de la sculpture, je ne dois point oublier les progrès de Part de graver sur pierres fines, et de celui de modeler et de graver des médailles. Comment ne pas citer, à ce sujet, avec honneur les pierres gravées de M. Jeuffroy, et entre autres le médaillon représentant la tète de d’IIancar ville, \& portrait du dauphin de France, mort à Meudon ; celui du roi Stanislas Poniatowski, celui de Mme la comtesse Régnault de Saint-Jean d’Angely ? Comment ne pas faire mention du beau médaillon, gravé par Dupré, en mémoire des triomphes de l’Amérique septentrionale; des belles médailles de M. Galle, de celles de M. Andrieux, de M. Gatteaux fils, de M. Gueirard?

C’est par les travaux de tant d’hommes de talent, que la sculpture est incontestablement parvenue, en France, au degré de per*, fection où déjà s’était élevée la peinture. Bien ne paraît en an< noncer la décadence : au contraire, elle s’épure, elle s’ennoblit, elle va de progrès en progrès. Que des encouragements, sagement dirigés, secondent ses efforts; il n’est point de gloire où il ne lui soit possible d’atteindre.

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