‹ Histoire de la sculpture françaiseChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Principales productions de la Sculpture française depuis Clovis jusqu’à .&

tin du douzième siècle.

Les médailles de Posthume, les nombreux tombeaux de marbre de la ville d’Arles, dont plusieurs sont évidemment latins, et une foule d’autres monuments des mêmes temps, nous offriraient des exemples, applicables au deuxième, au troisième, au quatrième et au cinquième siècle de notre ère ; mais nous ne remonterons point au delà de la première race de nos rois. C’est dans les siècles appelés barbares, que nous voulons observer le leu toujours actif de notre génie national.

Au sixième siècle, le roi Contran et quelques princes de sa famille font exécuter des bas-reliefs en argent et en vermeil, formant un tableau, de sept coudées et demie de haut sur dix de large, où sont représentées la Nativité et la Passion de Jésus- Christ, d’un assez bon style, suivant les termes de l’historien : udnaglypho prominenle opéré, piclurâ satis optimâ. Ces basreliefs, consacrés dans l’église de Sainte-Benigne de Dijon, n'ont été détruits que vers l’an 992, par l’abbé Guillaume, lorsque ce prélat reconstruisit son église *.

Au septième siècle, après la mort de Dagobert, inhumé dans l’église de Saint-Denis, qu’il avait fondée, son tombeau est orné de son buste en argent doré et de celui de la reine Nanthilde, sa femme1 2.

On voit ici que le faste excessif, introduit par les grands de itome dans leurs usages domestiques, et porté imprudemment dans les monuments des arts par la cour de Byzauce, avait été

1 Chronic. S. Benig. Divion.; apud d’Achery, Spicil., p, 385, ,

* Félibien, Hist. de l’ab. de Saint-Denys , p. 347.

adopté par nos prélats et nos rois. Ce faste s'accrut de joar en jour, malgré la misère des peuples. Aux temps de Gontran et de Dagobert, le marbre ne suffisait plus pour les portraits des hauts personnages, moins encore pour les images des saints. L’argent et l’or même y étaient le plus souvent employés; nous en trouverons une multitude d’exemples. Mais si, dans les ouvrages de ce genre, la richesse tenait trop facilement lieu de beauté, l’art y trouva aussi des occasions fréquentes de s’exercer. Antique branche de la sculpture, l’orfèvrerie devint un des emplois les plus habituels des statuaires du moyen âge. Wolvinus et l’anonyme de Cologne étaient des orfèvres, comme le furent aussi, en Italie, dans des siècles postérieurs, les Ghiberti et les Brunelleschi. La France eut pareillement ses Éloi, ses Raoul, ses Jean de Clichy, ses Dufour, habiles tout à la fois dans la ciselure et dans l’art de modeler. Les mêmes maîtres furent orfèvres, architectes, peintres , sculpteurs, quelquefois poètes, tandis qu’ils étaient abbés et même évêques ; car, au milieu de la barbarie, le talent, toujours nécessaire, ne demeura jamais entièrement sans honneur. <§> .

Mais ce faste ne fit point abandonner la sculpture en pierre. Malgré l’opposition manifestée pendant longtemps par quelques évêques contre l'emploi des figures en ronde-bosse dans l’intérieur des églises, ce genre de sculpture fut constamment employé à la décoration extérieure de ces édifices, et même au dedans.

Vers le temps de Dagobert, saint Virgile, archevêque d’Arles, qui bâtissait l’église de Saint-Honorat, plaça sur les murs des bas-reliefs de marbre représentant l’histoire de la vie de Jésus- Christ. Cette ville, déjà si riche en monuments de sculpture, et que Childebert et Gontran avaient, autant qu’il dépendait d’eux, maintenue dans son antique splendeur, n’avait pas oublié l’art à l'aide duquel elle s’était embellie. Son hôtel des Monnaies n’avait gas cessé d’être en activité. Les bas-reliefs de saint Virgile, dégradés par le temps et mutilés pendant notre Révolution, subsistent encore dans le vieux monument, qui tombe en ruines *.

1 Millin, Voyage au midi de la France, t. III, p- 519, 558. La tradi-

Au huitième siècle, nous voyons, dans l’abbaye de Saint-Trudon, un autel dédié à la Vierge et à saint Pierre, entièrement recouvert de bas-reliefs en argent et en or, auro argentoque imaginatum *.

Au neuvième, vers l'an 806, on élève dans l’église de l’abbaye de Saint-Faron le tombeau du duc Otger; il est orné de sept statues en ronde-bosse et de neuf figures en bas-relief2.

C’était alors le moment où Charlemagne inspirait à ses contemporains les grandes idées qui lui étaient familières. Tous le» arts retrouvaient une nouvelle activité, à la voix d’un prince si propre à régénérer l’Europe. Par ses lois, il forçait les prélats à multiplier les productions de la peinture et de la sculpture, et il les y invitait par son exemple. Tandis que la peinture, la sculpture, l’art de la mosaïque et celui de la fabrication des vitraux enrichissaient à l’envi l’église, les palais et les thermes d'Aixla-Cliapelle: tandis que les églises de Fulde, de Trêves, de Salzbourg, de Saint-Gall, abondaient en monuments de tous les genres, la France se couvrait pareillement de nouveaux édifices. On rétablissait en même temps, on décorait les anciens, si ce n’est avec goût, du moins avec toute la magnificence à laquelle il était possible d’atteindre.

Sous le règne de ce prince, Angilbert, abbé de Saint-Riquier, fait sculpter sur le portail de son église une représentation de la Nativité, et place, dans l’intérieur, de nombreuses figures, où l’on voit des traits de la vie du Sauveur, savoir : au fond du chœur, la Passion; au nord, la Résurrection; et au midi, l’Ascension. Le tout est figuré en plâtre et en ronde-bosse, et ac-

tion veut que cette église ait été agrandie sous le règne de Charlemagne, et restaurée par l’archevêque Michel de Moret, vers l’an 1204 (Saxius, Pontif , Arelat. hist ., p. 249. Bouys, la Royale couronne d'Arles, p. 359, 364). Il suit de là que ces bas-reliefs peuvent avoir été déplacés et rétablis diverses fois; mais ces circonstances n’attaquent pas l’opinion relative à leur antiquité.

* Chronic. abbat . S. Trud.; apud d’Achery, Spicil., t. II, p. 661.

* Mabillon, Annal, ord, S. Bened., t. II, p. 376.

TABLEAU HISTORIQUE

compagné de dorures et de mosaïques : ex gypso figuratœ, et auro, rnusivo, aliisque pretiosis coloribus composites . Son église est pavée de marbre et de porphyre. Il donne un calice en or et deux devants d’autel en or et en argent, revêtus d’images d’animaux et de figures humaines en bas-relief1.

Sous Louis le Débonnaire, Angésise, abbé de Luxeuil, ne se montre pas moins magnifique. Il fait exécuter, au milieu d’une grande quantité d’argenterie, un calice en or enrichi de basreliefs, anaglypho opéré factum , et un devant d’autel orné de figures en argent2.

Les artistes français de cette époque conservaient le double usage de fondre les statues de métal et de les façonner sous le marteau. Agobard, qui était opposé au culte des images, nous donne lui-même la preuve de ce fait dans l’écrit qu’il a composé pour les proscrire : quicumque aliquam picturam, vel fusilem, sive ductilem odorat statuam , simulacra veneratur 3.

Je pourrais rappeler ici la châsse de Saint-Germain des Prés, donnée par le roi Eude ; la statue de Louis le Débonnaire, couchée sur son tombeau dans l’église de Saint-Arnould de Metz ; le tombeau d’Hincmar, dans l’église de Saint-Remi de Reims; et d’autres monuments indiqués par Montfaucon ; mais il doit suffire que ce savant écrivain en ait fait mention. Je cite des exemples et n’écris point une histoire. On présume bien, notamment, que si les abbés de Saint-Riquier et de Luxeuil faisaient exécuter tant de pièces d’argenterie ornées de bas-reliefs, plusieurs prélats devaient montrer le même zèle. L’usage de ces décorations était alors général.

Au dixième siècle, vers l'an 940, Guy, évêque d’Auxerre, reconstruit le portail de sa cathédrale et le couvre de sculptures qui représentent d’un côté le Paradis, et de l’autre l’Enfer,

1 VitaS. Angilb.; apud d’Achery et Mabill., Acta SS. ord. S. Bened., t. V, p. 109 ad 127.

* Vita S. Anges. ; apud d’Acliery et Mahill ,loc. cit., t. V. p. 633, 636.

1 Agobard., de Imag., t. il, Op., p. 264.

sujets souvent reproduits dans les monuments de cet âge et des temps postérieurs. Le même prélat donne un devant d’autel en argent enrichi de figures1.

Vers l'an 989, Amalbert,. abbé de Saint-Florent de Saumur, fait aussi exécuter une châsse d’argent ornée de bas-reliefs, où l'on renferme le vase qui contenait le corps de saint Florent. Peu de temps après, Robert, son successeur, décore le cloître de son monastère, de sculptures en pierre qui paraissent d’un travail admirable, mira lapidum sculptvrâ, et place dans le chœur de son église des sculptures en bois 2.

Le commencement du onzième siècle forme une des principales époques de l’histoire de l’art moderne. Une ferveur générale portait les esprits à reconstruire les églises et à les embellir ; ce zèle se manifestait surtout en France. Le roi Robert et Constance, sa femme, en donnaient l'exemple. La piété de Robert obtenait à peu près les mêmes elfets qu’avait obtenus, deux cents ans auparavant, le génie régénérateur de Charlemagne. De toutes parts, sous le règne de ce prince, on voit s'élever de vastes et solides édifices. Les grandes peintures qui avaient couvert jusqu’alors entièrement, ou presque en entier, l’intérieur des églises, ne sont plus si fréquentes; mais l’architecture romaine, dégénérée, veut étonner les esprits par une nouvelle magnificence, et la sculpture est prodiguée de plus en plus sur les portes et dans l’intérieur des églises, tantôt pour rendre sensibles lep* vérités de la religion ou les principes de la morale par des images allégoriques, tantôt pour rappeler des traits de l’histoire sainte ou de l’histoire civile.

C'est en 1001, ou peut-être quelques années auparavant, que Morard, abbé de Saint-Germain des Prés, aidé des fonds du roi Robert, commence à rebâtir son église, plus d'une fois dévastée par les Normands 3. Ses successeurs ont abattu une grande parti?

«Lebeuf, Mém. concern. l’hist. d'Auxerre, t. I, p. 219.

• Hist. monast. S. Flor. Salmur. ; apud Marlenne et Durand, Ampl. Collect., col. 1099 et 1106.

• D. Bouillard, Hist. de l'abb. Saint-Germain des Prés, p. 70 et suiv.

de ses constructions. La croisée, le chœur et la voûte de la grande nef datent d’une époque moins ancienne; mais, dans les chapiteaux des colonnes sur lesquelles reposent les arcs à plein cintre des bas-côtés, qui sont son auv^age, se voient encore les figures dont il les fit orner.

Contemporain de Morard, Guillaume, abbé de Saint-Benigne de Dijon, en reconstruisant, ainsi que jç l’ai dit, le portail de son église, qui appartient aux années 1001 ou 1005, le couvre de sculptures qui en font encore aujourd’hui l’ornement. Sous une grande arche à plein cintre, qui en enferme deux autres, pour donner deux entrées, il fait représenter, soit en ronde-bosse, soit en bas-relief, une longue suite de rois de France, y compris le roi Robert ; et, auprès de ces princes, des anges, des patriarches, la Nativité, le Christ assis donnant sa bénédiction *.

Nous devons ici une part à l’Italie; Guillaume, issu d’une famille suédoise, était né dans les environs de Verceil. On a supposé qu’il était sculpteur, par la raison qu’on remarque sur un des chapiteaux de la rotonde qui fait partie de l’église de Saint- Benigne les mots : fVillengus levita. Cette preuve n’est rien moins que suffisante, attendu qu’il est fort douteux que la rotonde date du temps de Guillaume2. D’ailleurs, ce pieux prélat gouverna près de quarante abbayes, où il fut chargé de porter la réforme ; et il n’est pas vraisemblable qu’occupé de tant de travaux spirituels, il ait pu se livrer à beaucoup d’ouvrages de sculpture. Mais, je n’entends nullement nier le fait en lui-même; Guillaume peut d’autant plus avoir été sculpteur, que, très-probablelient, il était architecte. Ce qui demeurera certain, c’est qu’il dut employer un grand nombre d'artistes, dont, sans doutq la plupart étaient Français.

L’ancienne église de Saint-Remi de Reims, bâtie par l’abU Airard, s’élevait dans le même temps. Elle fut commencée vers l’an 1005. On y transporta de l’église précédente, construit*

* D. Plancher, Hist. de Bourgogne, t. I, p. 478, 479.

* D. Plancher, Hist. de Bourgogne, 1. 1, p. 481 et suif.

sous Chûrlemagne, un devant d’autel, où étaient représentés, en bas-relief, Jésus-Christ sur son trône, Charles le Chauve, plusieurs princes et princesses de sa famille, et, aux pieds du Sauveur, les abbés Foulques et Hervey. La grande mosaïque à personnages, qui formait le pavé du chœur, a été célébrée par plusieurs écrivains, ainsi qu’un candélabre de bronze, de dixhuit pieds de haut, qui était orné de figures d’oiseaux et d’autres emblèmes1.

C’est aussi dans les premières années du onzième siècle, que furent construits les portails des églises de Vermanton, d’Avalon et de Nantua, dont les sculptures sont très-dignes d’attention, non-seulement par le grand nombre de figures qu’on y voit réunies, mais encore à cause du style, qui est bien meilleur qu’on n’oserait le croire, à une époque si éloignée des beaux siècles du goût. Ces sculptures subsistent encore; elles représentent à peu près les mêmes sujets que celles de l’église de Dijon. On y voit tout ce que peut un sentiment vif, au sein même de l’ignorance2.

En 1050, Fulbert, évêque de Chartres, habile architecte, et très-vraisemblablement statuaire, rebâtit son église sur un plan qu’il trace lui-même; il orne le portail de statues, non moins étonnantes par la dignité du style, malgré leurs imperfections, que celles d’Avalon et de Vermanton, et que le temps et la. Révolution ont aussi respectées 3.

Vers l’an 1030, Richard, abbé de Saint-Viton, près de Verdun, fait exécuter un dôme d’autel, soutenu par des colonnes, où sont représentés, dans des bas-reliefs dorés, l’Éternel, saint Pierre, saint Viton, et le miracle de la Résurrection, opéré fada cœlatorio ; arle fusili et anaglypho produclœ . Il donne à sou église un pupitre en bronze doré, où l’on voit, aussi en bas-relief, les douze Apôtres, douze prophètes, le sacrifice d’Abraham, et plusieurs traits de l’hisJtûiw» d * et de celle de Tobie, sculp -

' Marlot, Metrop. Rem. hist., 1. 1, p. 328, 330, 542.

* D. Plancher, Hist. de Bourgogne, t. I, p. 513, M6. D* Plancher en a donné des gravures. Ibid.

* Doyen, Hist. de la, ville de Chartres, 1. 1, p. 38, 41.

TABLEAU HISTORIQUE

torio opéré', et, de plus, un devant d’autel en argent doré ou en or, représentant Jésus-Christ qui foule l’aspic et le basilic, auprès de lui saint Pierre, et, à leurs pieds, l’abbé Richard luimême et la comtesse Mathilde ; ouvrage, dit l’historien, admirablement exécuté, auro prominentes imagines ; opéré mirifico, irle cœlatoriâ factæ *.

Parmi les richesses que les princes et les prélats accumulaient dans les églises, la chaire à prêcher de l’abbaye de Gilbleu ne doit point être oubliée; car la décoration des monuments de ce genre a longtemps occupé les sculpteurs modernes. Ticmar, sacristain de l’abbaye, vers l’an 1050, soit qu’il fût artiste luimême ou qu’il fournît seulement les fonds nécessaires, revêtit entièrement cette chaire de bas-reliefs en argent et en or, auro et argento vestivit , et opéré anaglypho decoravit. Le même Ticmar couvrit de bas-reliefs semblables à ces derniers, aussi en argent et en or, la châsse de saint Exupère 2.

Le faste des tombeaux n’avait pas diminué depuis l’époque où les Champs-Elysées d’Arles se peuplaient de sculptures. En 1074 et en 1094, furent placés au monastère de Préaux ceux de Honfroi, de Vétulis et de cinq personnes de sa famille; sur chacun des sarcophages était couchée en ronde-bosse la statue du mort 3. En 1077 et en 10S7, on élevait ceux de saint Front et de Guillaume le Conquérant, dont je parlerai à l’occasion des artistes qui les embellirent.

Le douzième siècle ne nous offre pas des monuments moins remarquables que le onzième. Vers l’an 1 104, Asquilinus, abbé de Moisac, près de Cahors, orne le cloître et le portail de son église, de statues excellentes, suivant le jugement de l’annaliste, prœclaris statuts , et place, dans l’intérieur, une figure du Christ en croix, si habilement exécutée, qu’elle paraît l’ouvrage d’une

* VitaB. Richardi , apud d’Achery et Mabill.; Acta SS. ord. S. Bened.; t. III, p. 541.

* Lib. de gest. abb. Gemblac. ; apud d’Arh., Spicil t. 11, p. 768.

* Mabill., Annal, ord. S. Bened,, t. V, p. 83, 328.

main divine : ut non humano aad divino arlificio facta videaturx.

Vers l’an 1115, on élève, dans le cloître de Saint-Victor ï Paris, une statue de Louis le Gros, fondateur de cette abbaye.

Dans le même temps, Bernard lï, abbé de Moûtier-Saint-Jean, reconstruit le portail de son église. Dans les chapiteaux des colonnes et sur les frontons des trois portes dont il se compose, sont représentés Jésus-Christ sur son trône, les quatre animaux symboles des Évangélistes, la Nativité, la Visitation, les douze Apôtres, et d’autres sujets du Nouveau Testament. Ces ouvrages s’exécutent de l’an 1 1 09 à l’an 1 1 33 2.

En l’an 1113, s’élève le portail de l’église de Laon ; vers le même temps, celui de l’église de Chàteaudun, et ils sont tous deux ornés de sculptures.

Peu d’anuées après, Suger, qui reconstruit l’église de Saint- Denis, place sur le grand portail les sculptures que nous y voyons encore. Sur les portes de bronze dont il l’enrichit, sont représentées, en bas-reliefs, la Passion, la Résurrection et l’Ascension. Une somme considérable est employée à l’exécution d’une trèsgrande croix en or, dont le pied est entièrement couvert de bas-reliefs, cui tola insidet imago, et où le Christ, en rondebosse, paraît vivant et souffrant, tanquam et adhuc patientemz.

Il est à remarquer que tous ces monuments s’exécutent à la même époque; et l’on voit bien, d’avance, de quel poids sera cette considération, quand il s’agira de savoir si nous possédions alors, en France, des sculpteurs français.

Le portail de l’église de Saint-Trophime d’Arles est terminé en l’an 1152, sous l’archevêque Guillaume de Mont-Rond; monument singulièrement remarquable, et pour le mérita de la

' Mabill., loc. cit ., p. 470.

• On en voit des gravures dans D. Plancher, t. 1, p. 616, 618.

1 Suger., de Reb. in administr. sua gest.; apud D. Bouquet, t. XII, ,, p. 06-99.

TABLEAU HISTORIQUE

sculpture et pour celui de l’architecture, si Ton a égard au temps où il a été élevé *.

Vers l’an 1160, on érigeait dans l’église du couvent d’Obatine, près de Cahors, un tombeau à Étienne Obazine, fondateuf de ce monastère. Sur le pourtour du sarcophage étaient placées de petites figures, représentant des religieux, des frères convei’3 et des religieuses de l’ordre de Citeaux2.

En 1161, on consacrait, dans le chœur de l’église de Notre- Dame de Paris, derrière le grand autel, le mausolée de Philippe de France, fils de Louis le Gros, archidiacre de cette église. Le sarcophage était en marbre noir, et la statue du prince en marbre blanc3.

De l’an 1165 à l’an 1176, Robert Ier, duc de Bourgogne, construit la nef et le portail septentrional de l’église de Sémur en Auxois. Sur ce portail sont placées les statues de ce prince et celle d’Hélie de Sémur, sa femme ; et, après la mort de Robert, quatre bas-reliefs, offerts pour le repos de son âme, sont encastrés sur les côtés de la porte. Ils représentent l’assassinat du comte Delmace, son beau-père, dont il s’était rendu coupable; son arrivée aux enfers, sous la conduite d’un moine; son passage dans la barque de Caron ; et enfin sa délivrance. Bizarre invention, qui nous montre que l’idée de la chapelle sépulcrale de Dagobert n’était pas nouvelle, lorsque celte chapelle fut sculptée au treizième siècle 4.

Je ne décrirai point le riche portail de l’église de Saint-Lazare d’Autun, terminé en 1178.

Je ne parlerai ni des statues de Henri II, roi d’Angleterre, et

* On peut en voir une gravure dans le Voyage au midi de la France , de Millin, pl. lxx.

* Martenne, Voyage littéraire , part, ir, p. 89. — Étienne d’Obazine vivait encore en 1153; en 1177, l’abbé Gérard, son successeur, était mort. Gall. christ ., 1. 1, col. 130 et 185.

* Descript. hist. de l'église métrop. de Paris (par Charpentier); Paris, 1767, in-folio, t. I, p. 30..

4 Courtépée, Descript. hist. de la Bourgogne, t. V, p. 320.

de Richard Cœur-de-lion, ni de celles des deux reines, femmes de ces princes, ornements de l’abbaye de Fontevrault. Je laisse pareillement des châsses, des croix, des calices, des devants d'autels. Mais comment négliger le tombeau d’argent et de bronze doré, élevé à Henri Ier, comte de Champagne? Ce monument, placé dans le chœur de l’église de Saint-Étienne de Troyes, fut exécuté en 1180. La tombe, haute d’environ trois pieds, était entourée de quarante-quatre colonnes en bronze doré; au-dessus était une table d’argent, sur laquelle étaient couchées la statue du prince et celle d’un de ses fils, toutes deux en bronze doré et grandes comme nature. Entre les arcades que soutenaient les colonnes étaient des bas-reliefs, également en argent et en bronze doré, représentant Jésus-Christ, des anges, des prophètes et des saints 1.

Tous les jours, à l’époque où nous sommes parvenus, on réparait d’anciennes sculptures, déjà endommagées par le temps. Vers l’an 1100, Théodoric, abbé de Saint-Trudon, terminait celles qui avaient été commencées avant lui dans le cloître de son abbaye, cælaturam continuai it 2 . Vers 1190, Guillaume, prieur de Flavigny, restaurait celles de son église, cælaturam ecclesiæ usque ad summum restauravü ; et vers 1197, élu abbé de Saint-Mansuy de Toul, ce même prélat faisait pareillement réparer celles de sa maison abbatiale, cælaturam quoque curiæ reparavit 3.

* Un exemple d’une autre nature ne mérite pas moins d’être cité. Nous y voyons des monuments de l’art, servant à rappeler et à confirmer des titres de propriété. En 1197, Hugues Foucault, abbé de Saint-Denis, à qui Philippe-Auguste venait de

‘ Baugier, Mém. hist. de la prov. de Champ. , 1. 1, p. 153. — Une partie des pièces d’argent, dont ce monument se composait, fut volée en 1183. Les chanoines le firent rétablir; mais ce fait ne peut rien changer à l’ordre des dates.

* Chron.abb. S. Trud ., lib VI; apud d’Ach., Spicil. , t. II, p. 673, col. 2.

* Hitt. brev. Episc. Virdun., ibid., t. II, p. 261, col. 1 et 2.

î8 TABLEAU HISTORIQUE

céder l’abbaye de Notre-Dame de Mantes, voulant assurer sa possession, fit placer sa propre statue en pierre sur le pilier central d’une des portes du grand portail. Cette statue a subsisté jusqu’à nos jours

A tant de faits, qui manifestent l’usage constant et général de la sculpture dans la décoration extérieure des églises, dans les embellissements des autels, sur les tombeaux, sur l’argenterie destinée soit au culte divin, soit à des usages domestiques, il est assez curieux de voir se joindre le témoignage des réformateurs qui censuraient cette magnificence. Au temps de Charlemagne, quelques évêques de France, qui inclinaient vers les opinions des iconoclastes, repoussaient la sculpture, dans la crainte que le culte des images ne devînt une véritable adoration. Tel était, ainsi que je l’ai rappelé, le sentiment d’Agobard. On sait que le concile de Francfort condamna cette erreur. Klle n’était pas totalement déracinée dans le onzième et le douzième siècle; nous la verrons même se maintenir dans des temps postérieurs. Toutefois, elle avait peu de partisans ; mais de rigides réformateurs, tels que les premiers abbés de Cîteaux, ceux du monastère de Bec, saint Bruno, et, plus tard, saint Dominique et saint François, prohibaient avec rigueur et la peinture et la sculpture et l’argenterie, comme contraires à l’humilité chrétienne et à l’esprit de simplicité qui devait constituer le caractère des couvents. Ils ne voulaient que des croix de bois, que des chandeliers de fer, que des murailles sans ornements; et leurs prohibitions, demeurées presque toujours sans effet, nous attestent encore aujourd’hui l’universalité de l’usage qu’ils cherchaient inutilement à déraciner.

Pour prouver combien les ouvrages de la sculpture étaient multipliés à cette époque, non-seulement dans les églises, mais jusque dan? l’intérieur des monastères, il suffirait de rappeler les plaintes de saint Bernard contre cette espèce de luxe, qui consu-

* Felib., Hist. de Saint-Déni $. Pièces justif., n» 151.— Millin, Antiq, nat., t. II, N.-D. dé filantes, p. 14.

mai», dit-il, sans utilité, les deniers des couvents et le temps des religieux occupés à considérer tant d’images. « On voit de toutes » parts, s’écrie ce saint docteur, une si grande quantité de sculp- » lures, les sujets en sont si variés, les formes si diverses, qu’on » peut lire plus d’histoires sur ces marbres, que dans les saintes » Écritures ; et que les religieux consument leurs journées à les » admirer plutôt qu’à méditer la parole du Seigneur. Grand » Dieu ! si l’on n’est pas honteux de tant de futilités, comment, » du moins, ne pas regretter tant de dépenses1 ? »

La règle des Chartreux nous donne un autre exemple de cette inutile sévérité. Vainement, cinquante ans avant, l’abbé de Clairvaux, saint Bruno, avait pareillement prohibé à ses religieux les peintures et les sculptures; la puissance d’un goût universel et l’influence de l’exemple avaient eu plus de force que le précepte. Il fallut réitérer deux fois la même défense, après la mort de ce pieux fondateur. Les sculptures furent alors défendues de nouveau ; et il fut ordonné de briser celles dont les chartreuses s’étaient décorées. « Conformément à notre première règle, disent » les auteurs des seconds statuts, nous blâmons et nous défenv dons pour l'avenir, comme contraires à l’humilité, à la rusti- » cité, où doit persister notre ordre, toutes peintures, toutes » images, arlistement exécutées, soit sur le bois, soit sur la » pierre, soit sur les murailles ou ailleurs, que l’on place dans » nos églises et dans l’intérieur de nos couvents. Quant à celles » qui existent en ce moment, si on le peut facilement et sans » scandale, nous ordonnons quelles soient abattues et enle- » vées2. »

* « Tarn multa denique, tamque mira diversarum formarum ubique varietas apparet, ut magis legere libeat in marmoribus, quam in codicibus ; totumque diem occupare singula ista mirando, quara in lege Dei medi* tando. Pro Deural si non pudet ineptiarum, cui non piget expensarum? » — S. Bernard., Apolog. ad Guillelm., cap. xu , iu ejusd., Op., t. I,

V col. 538, 539.

* «Picturas et imagines curiosas, juxta alias ordinatas, in eccîesiis, et domibus ordinis, sive in tabulis, s>m in lapidibus, parietibus et locis aliis.

TABLEAU HISTORIQUE

Abailard, en composant la règle du Paraclet, crut devoir adopter cet esprit de réforme 1 ; mais, par une singulière contradiction, tandis qu’il prohibait la peinture et la sculpture, Héloise conservait dans son monastère le portrait de ce malheureux époux. Et lui-même, pour rendre sensible son opinion sur le mystère de la Trinité, faisait placer dans le chœur de l’église du Paraclet un groupe de pierre représentant les trois personnes, chacune sous une forme humaine 2.

A la mort enfin de cet illustre écrivain, arrivée en 1142, les religieux de l’abbaye de Saint-Marcel, près de Châlons-sur- Saône, où il termina sa vie, lui élevèrent un tombeau, sur lequel ils placèrent sa statue ; il y était représenté vêtu de son costume de bénédictin3.

tanquam derogentes et contrarias simplicitati , rusticitati et liumilitati nostri arrepti propositi, reprehendimus, et ne de cætero liant inhibemus. Jam fadas vero, si commode et sine scandalo fieri possit, tolli et amoveri volumus. » Tertia compilât, statut. Ord. Cartus., cap. ni. — Les premiers statuts écrits renfermaient déjà l’ordre de détruire les peintures dans les églises' et dans les monastères : « Sed et picturæ curiosæ, ubi sine scandalo lieri possit, de nostris et ecclesiis et domibus eradantur. » Secunda pars stat nov., cap. i.

‘ P. Abœlard. ad Helois. epist. viii, seu Régula , etc.; in P. Abælard. et Helois. Op., p. 159.

* Mabillon, Annal, ord. S. Bened., t. VI, p. 85. — La figure du Père portait une couronne d’or, celle du Fils une couronne d’épines, celle du Saint-Esprit une couronne de fleurs. Martenne, Voyage littéra're # part, i, p. 85. — Ce monument subsistait encore au milieu du siècle dernier, lorsque Piganiol écrivait sa Description de la France % L V, p. 104.

' Martenne, Voulue littéraire» çart. i, p. 226.

dk la Sculpture française.

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