CHAPITRE IL
Sculpteurs français depuis les premiers temps de la monarchie jusqu’à I»
fin du douzième siècle.
Tandis que la nation française élevait tant de monuments, comment le génie national n'eût-il pas répondu à l’appel journalier que lui faisaient la religion, le luxe, les habitudes sociales? Supposer, comme on l’a fait, que de si nombreux ouvrages, enfantés sur toute la surface de la France, et sans interruption, pendant dix siècles, soient dus à des mains étrangères, c’est hasarder une proposition évidemment contradictoire; car si les dispositions naturelles du peuple français ne l’eussent pas appelé à créer des ouvrages de sculpture, il n’eût point sans doute éprouvé un goût si vif pour cette branche des arts d’imitation.
Le génie ne manqua jamais chez aucun peuple pour satisfaire à des goûts qui se manifestaient avec énergie. La Grèce eut des statuaires, dès qu’elle voulut peupler ses villes des statues de ses grands hommes et de ses dieux ; Rome eut des généraux, dès qu’elle voulut conquérir l’univers. Aussitôt que le vœu des peuples commande, le génie obéit, le désir et l’acte sont ici des choses simultanées. S’il est des causes particulières qui, dans certains moments, favorisent davantage quelques industries particulières, il est, à plus forte raison, des causes durables, permanentes, qui encouragent et perfectionnent, dans certains pays, des arts devenus nécessaires.
Si donc nos chroniques du moyen âge, Si ïes histoires même du quatorzième et du quinzième siècle, ne font mention que d’un petit nombre de sculpteurs, n’allons pas supposer que le génie français eût totalement abandonné le ciseau ; ce silence a d’autres motifs, et il ne doit «as nous étonner.
TABLEAU HISTORIQUE
En effet, nos pères ne refusaient pas leur estime à l’artiste de tout genre qui décorait le temple. Un peintre habile, un architecte, un sculpteur en réputation, recevaient même fort souvent parmi eux d’honorables récompenses, conformes au génie de leur époque. Un artiste était nommé prieur, abbé, chanoine, évêque, en considération de son talent. Les emplois les plus éminents des églises devenaient plus d’une fois la récompensa de celui qui les avait embellies. Mais comme, en général, les hommes pieux appréciaient une statue à cause de l’avantage qu'en retirait la religion, bien plus que pour son mérite propre, le chroniqueur songeait rarement à célébrer la main laborieuse qui l'avait créée. S’élevait-il un vaste éditice, la sacristie s'enrichissait-elle de quelque grande pièce d’argenterie, l’historien ne manquait pas, pour l’ordinaire, de nommer le prince, le prélat qui en avait fait la dépense, el quelquefois aussi, pour l’honneur du couvent, il indiquait le frère qui en était l’auteur ; mais ce soin n'était que secondaire. L’artiste, de son côté, soit par humilité, soit pour ne pas offusquer son supérieur, se permettait rarement de tracer son nom au bas de son ouvrage, et bientôt il était oublié. Cet état de choses devint bien pire encore, lorsque les artistes furent des laïques ; leurs noms, n'intéressant plus les moines historiens des monastères, furent presque toujours négligés.
Lisait-on sur une inscription ces mots: «Un tel a élevé ce monument; Cette peinture est l’ouvrage d’un tel; » cette inscription signifiait ordinairement: « Le seigneur ou l’abbé ainsi nommé en a payé les frais. » Cette indifférence a duré bien longtemps; je ne dis pas assez : elle s’est perpétuée presque jusqu'à nos jours. La plupart des maîtres à qui la France a dû les importants ouvrages dont je viens de faire mention, nous sont inconnus. Si l’on demande, par exemple, aux historiens de la ville d'Amiens, à quel maître est dû le tombeau de Jean de la Grange, ils répondront par ces mots : Il est élabouré de main ouvrière *,
* De la Morlière, Antiq. d'Amiens, p. 218.
Si Ton interroge ceux de la ville de Rouen sur l'auteur du mausolée des cardinaux d’Amboise, ils répondent : Cet ouvrage montre assez qu'il a été travaillé d’une bonne main , et d'un des premiers ouvriers de son temps *. Si l’on veut connaître les auteurs des mausolées de Philippe de Comines, de la famille d’Orléans, de Rénée de Longueville, du roi Charles VIII, beaux ouvrages, et si dignes d’estime, même silence... Demanderonsnous quels sont les savants ciseaux qui ont sculpté le tombeau de François Ier, il faudra que les rôles des payements conservés aux Archives royales nous fassent connaître Rontemps, Germain Pilon et leurs collaborateurs2.
L'hommage public rendu aux auteurs des productions des arts, est une conquête des lumières et un des témoignages de l’estime de nos derniers rois pour les créations du génie ; nous ne serons donc pas étonnés de retrouver dans nos recherches les noms de si peu d’artistes, mais bien plutôt d’en rencontrer un si grand nombre échappés au naufrage général. La liste que je vais offrir à mes lecteurs est encore assez longue, et, ce qui n’est pas moins remarquable, elle n’est point interrompue.
Le sculpteur le plus ancien qui ait fleuri dans les Gaules, postérieurement à l’établissement du royaume des Francs, et dont la mémoire se soit conservée, est Abbon, orfèvre et directeur de la Monnaie fiscale de Limoges 3.
Cet artiste vivait sous les enfants de Clotaire Ier et sous Clotaire II, dans les années 600 et 630 de notre ère; il avait la réputation d’être un habile orfèvre et un homme de bien ; honorabilis vir , faber aurifex probatissimus 4.
L’art de travailler les métaux n’avait jamais été négligé dans
• La Pommeraie, Hist. de l'église cath. de Rouen, p. 53. — On sait aujourd’hui quels sont les auteurs de ce tombeau. (A <ote de l’édit.)
* M. Al. Lenoir, Musée des monuments français , p. 225, 226 (éd. 1810).
1 Audoenus, Vita S. Eligii , cap. ni ; anud d’Achery, Spicil ., t. II, p 79.
4 Audoenus,
TABLEAU HISTORIQUE
nos provinces, et particulièrement à Limoges. J'ai dit ailleurs que Ruricius, évêque de cette ville en 506 et 515, entretenait auprès de lui des peintres pour l’ornement de ses églises1, ce qui doit nous prouver qu’il ne s’occupait pas avec moins de soins de perpétuer l’art de la sculpture, et celui de l’orfèvrerie qui en était une branche.
Depuis les beaux jours de la Grèce, l’orfèvrerie avait constamment enrichi ses ouvrages de bas-reliefs, et la profession d’orfévre avait souvent été réunie à celle de sculpteur.
Mys, ciseleur, qui représenta sur le bouclier de la Minerve de Phidias le combat des Centaures et des Lapithes, était un orfèvre2. Acragas, Boethus, Mentor, à qui l’antiquité dut tant de bonnes statues et de coupes élégantes, exerçaient les deux arts3. Calamis, Lysippe, Scopas, pratiquaient l’orfèvrerie. Les magnifiques vases d’argent dont Verrès avait peuplé son musée, étaient ornés de sujets historiques où l’art de la sculpture brillait dans toute sa perfection 4.
Zénodore, qui exécuta un colosse de Néron en bronze, de cent dix pieds de haut, né vraisemblablement dans l’Auvergne, était orfèvre et statuaire. Il se montrait, dit Pline, le rival de Calamis dans l’art de modeler et de fondre des coupes ornées de figures : pocula Calamidis manu ccelata œmulatus est 5. Nous ne devons pas être étonnés, par conséquent, de voir les Brunelleschi, les Donalello, les Ghiberti, les Cellini, et, parmi nous, les Abbon et une foule d’autres, exercer à la fois la sculpture et l’orfèvrerie. La réunion de ce* deux arts n’a cessé que depuis très-peu de temps,
' Ruricius, Magnif. Cerauniœ , lib. n, Epist. xiv; apud Camsium, Lect. antiq., t. I, p. 389. — Disc. hist. sur la peint., depuis Constan tin jusqud la fin du douzième siècle (p. 52, édit. 1842, publ. sous kj titre A' Hist. de la peint, au moyen âgé).
* Pausan., lib. i, cap. xxviii.
* Plin., lib. xxxhi, cap. xii. — Piopert., lib. ni, eleg. viu, etc., etc.
4 Cicer., in Verr.
* Plin., lib. xxxi v, cap, vii, § u ^
DK J A SCULPTURE FRANÇAISE.
Abbon forma un élève plus illustre que lui, ce fut Éligius ou saint Éloi. Le père du jeune Éloi, natif de Limoges, voyant les grandes dispositions de son fils pour les arts du dessin, le plaça dans les ateliers d’Abbon, qui se chargea de son instruction.
Éloi vint ensuite à Paris et bientôt il se fit tellement distinguer, que le roi Clotaire II l’appela auprès de lui, pour l’employer à la décoration de son argenterie. Étendant alors le cercla de ses études, le jeune artiste parvint à exceller dans la sculpture, comme dans tous les genres de fabrication : ex hoc tem~ pore , ad alliùs consurgens , factus est aurifex perilissimus , atquem omni arte fabricandi doctissimus *.
Ses travaux se multiplièrent sous le règne de Dagobert, fils de Clotaire; il enrichit les maisons royales, et particulièrement l’église de Saint-Denis, d’une multitude d’ouvrages, dont les chroniques ont fait mention. On vit sortir, de ses ateliers, des chasses ornées de figures, des bustes, des statues en argent, des croix processionnelles enrichies de rondes-bosses et de basreliefs, des fauteuils ou trônes en or ou en métal doré. Il n’est aucune branche de l’art de modeler, dans laquelle il ne fit admirer son talent. Un de ses ouvrages les plus célèbres fut le tombeau, autrement appelé l’autel de Saint-Denis, où un baldaquin, revêtu d’argent, était supporté par des colonnes de marbre2. Dagobert, qui sut l’apprécier, le combla de bienfaits. Sa place de directeur de la Monnaie de Paris, celle de trésorier du roi, et enfin l’évêché de Noyon, furent successivement sa récompense. Plusieurs monnaies de celle époque portent son nom.
Éloi forma un élève, nommé Thille , né dans la Saxe, qui acquit à son tour une brillante réputation3. Mais Éloi ne se borna pointa instruire ce disciple. Zélé propagateur des arts, il voulut en assurer le maintien. Ayant obtenu de la munificence de Dagobert une terre voisine de Limoges , nommée Solemniacum,
1 Audoenus, Vita S. Eligii, cap v; apud d’Achery, Spicil ., t. II,
» Id., cap. xxxn, p. 87, 88.
• id. ibid.f cap.x, p. 81. - ^
TABLEAU HISTORîQUf
Solignac, il y fonda un couvent de religieux, de l’ordre de Saint- Benoît, dont tous les membres étaient tenus d’exercer quelqu'un des arts propres à l’embellissement des églises. C’était pour eux une obligation particulière : en se faisant moines, il fallait qu’ils devinssent artistes. Le roi, qui voulut concourir à un établissement si utile, donna la terre dans ce but spécial. Les religieux furent bientôt nombreux. Tous les arts se cultivaient à Solignac. Cette maison, suivant les termes de l’historien, était ornée de fleurs de toute espèce : est autem congregatio nunc magna , diversis gratianm floribus ornata *. Chaque religieux, architecte, sculpteur, peintre ou orfèvre, devait entreprendre, au dehors comme au dedans de la maison, tous les travaux que lui désignait son supérieur, et rapporter à la masse la rétribution qu’il en recevait : habentur ibi et artifices plurimi , diversarum artium perili,... semper ad obedientiam parati*.
Nous sommes ici à la source d’une industrie qui a rendu la ville de Limoges longtemps célèbre. Il n’est personne qui ne connaisse les émaux et les peintures sur émail, que l’Europe n’a cessé de demander aux ateliers de cette ville, depuis le huitième siècle jusqu’au règne de notre roi Henri II, et même postérieurement. L’art de frapper les métaux et de les modeler sous le ciselet, n’y fut pas moins cultivé. Nous en parlerons, quand l’occasion s’en présentera. Il faut bien croire aussi que tous les artistes de Limoges ne furent pas renfermés dans le couvent de Solignac, et qu’il continua d’y avoir des orfèvres et des émailîeurs hors de ce monastère.
Saint Éloi mourut à Noyon, en 659. La reine Bathilde, femme de Clovis II, admiratrice de ses vertus et de ses talents, se transporta dans cette ville pour assister en personne à ses obsèques. Elle lui fit élever une tombe, couverte d’or et d’argent, et enrichie de diverses images, diversis speciebus ornata1 * 3.
1 Ibid., p. 83.
* Ibid , cap. xvi, p. 83.
* Audoenus, Vita S. Eligii ; njrûd d’Achery, Spicil ., t. II, p. 113. — MabiMon, Annal. Bened., lib. xiv, cap. lxvui; t. I,p. 452.
Le même esprit animait, à cette époque, les fondateurs des différents monastères. Celui de Saint-Gall, fondé en 613, donna un exemple à peu près semblable aux institutions de celui de Solignac. Tous les religieux n’y étaient pas obligés d’être artistes, ^ais on y exerçait tous les arts. Il y avait des ateliers pour des tourneurs, tornatoribus ; pour des orfèvres, aurificibus , pour des foudeurs, fusariis; il y avait des architectes, ipse Dœdalus, et de nouveaux Béséléels1, c’est-à-dire des sculpteurs, pleins, comme cet artiste israélite, de l’esprit de Dieu, et également capables de travailler l’or, l’argent et le bronze, et de sculpter la pierre. Quidquid fabrefieri polest in auroy argento et œre aculpendisque lapiaibus 2.
« Difficilement, disait un des panégyristes de ce monastère, pourrait-on trouver ailleurs des artistes aussi intelligents. » Ne facile uspiam inveniri posse tam industries viros 3.
Le monastère de Riehenaw, en latin Augia dives, fondé en 676, et qui fut d’abord une dépendance et un prieuré de Saint- Gall, reçut le même régime. Je demande la permission de citer ces deux monastères, quoiqu’ils n’aient jamais appartenu au territoire français, par la raison que leurs artistes ont plus d’une fois travaillé en France.
Ces maisons non-seulement se suffisaient à elles-mêmes, mais envoyaient des artistes au dehors. C’est de Riehenaw, que vinrent les peintres qui, vers le temps de Charlemagne, ornèrent de peintures l’église de l’abbaye de Pfalz,4. Lorsque, vers l’an 825, les religieux de Saint-Gall rebâtirent leur église, l’architecte fut Winiard, ipse Dœdalus, et le principal statuaire lsenric, que rhisuuûta dit être un nouveau Bésêlèel , fieseleel
* Mabill., Annal. Bened., lib. xxxi, cap. xxxvi, t. Il, p. 672. — Ef menric., De grammat.; apud Mabill., Analect. vet. monum ., t. IV, p. 333 Exod., cap. xxxi, v. l; cap. xxxv, v. 31, 32.
1 Ermenric., loc. cit.
4 Eckerhard., Carmina; apud Canisium, Antiq. lect., t. II, part, m, p. 227. 228.
TABLEAU HISTORIQUE
secundus 1 ; animé, comme cet artiste hébreu, de l’esprit de Dieu; habile comme lui à travailler l’or, l’argent, le bronze, à sculpter la pierre, à travailler le bois, on le voyait toujours quelque instrument à la main, in cujus manu versatur sem per dolabrum. Winiard et Isenric étaient des religieux du monastère.
En 822, saint Adalhard, en réformant le régime du couvent de Corbies, dans la Saxe (aujourd’hui Bursfeld, près de la ville de Hoxter), y introduisit les mêmes genres de travaux; il y établit notamment des orfèvres et des fondeurs, aurifices et fu sarios 2
Cet usage était à peu près général. Tous les couvents n’étaient pas fondés, comme celui de Solignâc, dans l’objet spécial de cultiver les arts du dessin; tous ne se glorifiaient pas, comme ceux de Saint-Gall et de Richenaw, de posséder les artistes les plus habiles, mais tous aspiraient à se passer de secours étrangers. Ce régime, excessivement vicieux quant à l’intérêt général de la société, dut contribuer à la dégradation des arts, mais du moins il en perpétua partout les pratiques.
J’ai dit que lors de la reconstruction de l’église de Saint- Denis, sous Charlemagne, vers l’an 7 70, le moine Airard offrit une porte de bronze, ornée de bas-reliefs, laquelle fut placée à l’entrée principale de la nouvelle église. Cette porte se voyait encore de nos jours à l’entrée septentrionale du grand portail. Airard y était représenté à genoux, offrant la porte à saint Denis 3. Ce religieux était-il le donateur? était-il l’artiste, ou l’un et l’autre en même temps? Il n’existe aucun renseignement positif à cet égard Tout ce que nous savons, c’est qu’il n’était point le chef de l’abbaye, mais seulement un simple moine. Si tout son mérite fut de payer les frais de la fabrication, c’est un exemple
' Ermenric., loc. cit.
' Mabill., Annal. Bened., lib. xxix, cap. xvi, t. II, p. 466.
1 Suger., De administr . sua, cap. xxvn; apud D. Bouquet, t. XII, p. 97.— C’est cette porte que Suger appelle l'ancienne ; ibid. — D. Félib., Hist. de l'abb. de Saint-Denis , p. 174.
de plus, que le 110m du donateur prenait ordinairement la place de celui de l’artiste dans les inscriptions qui accompagnaient îk cette époque les offrandes religieuses.
Vers l’an 877, florissait à Angers le bienheureux Perpetuus, qui était orfèvre. Il exécuta deux petites églises ou châsses portatives d’argent, d’or et de vermeil. Ces églises avaient def portes, apparemment ornées de bas-reliefs, car elles avaient étd coulées : cum ostio fusili i.
Tutilon, son contemporain, moine de Saint-Gall, jouit d'une plus grande célébrité. Il était peintre et sculpteur, mais encore plus renommé pour sa sculpture que pour ses tableaux, pictor et egregius avayXv'Trrvîç,... cœlaturâ elegans ; il était aussi orfèvre, mirificus OMrifex, et, de plus, poète et musicien. Peu satisfait de l’instruction qu’il avait reçue à Saint-Gall, il voyagea dans tous les pays où il crut pouvoir acquérir des connaissances sur les arts, militas pr opter artificia per a graver al terras 2. Le» voyages que les artistes de cette époque entreprenaient pour s’instruire, n’étaient pas très-rares; nous en verrons d’autres exemples. « Partout où allait Tutilon, dit naïvement le religieux qui a écrit son histoire, on reconnaissait en lui une si grande habileté, que personne ne doutait qu’il n’appartînt à la maison de Saint-Gall. » Cet artiste sculpta, dans la ville de Metz, une statue de la Vierge, représentée assise, et qui semblait animée, et quasi viva; cette statue obtint une grande célébrité. C’est ce travail exécuté à Metz, qui nous porte à placer son auteur avec les sculpteurs de notre nation. Il florissait en 880, et mourut vers l’an 908 3.
Bernelin et Bernuin, chanoines l’un et l’autre de l’église de Sens, florissaient dans le même temps. Ils fabriquèrent un de-
' Gesta consul. Andegav ., cap. m; apud d’Achery, Spicil ., t. III, p. 243.
* Metzel., de lllustr. vir. S. Gall.; apud Canisium, Antiq. lecl ., t. Il, part, iii, p. 213, 230; t. III, part, ii, p. 567. — Mabill., Annal, ord. S. Bened., t. III, p. 339, 340.
' Voy. la Biogr. univ. publiée par M. Michaud, art. Tutilon .
TABLEAU HISTORIQUE
vant d'autel en argent doré, qui fut orné de pierreries et d’inscriptions *.
Beaucoup de dignitaires ecclésiastiques de cette époque s’appliquaient aux beaux-arts. La plupart des évêques d’Auxerre, depuis le commencement du septième siècle jusqu’au quatorzième, les cultivaient eux-mêmes, ou du moins en favorisèrent l’étude, de tout lçur pouvoir, dans leurs écoles capitulaires 2. 11 n’est aucune sorte d’embellissements dont ces prélats n’aient orné leur église. On y voyait des peintures, des sculptures, des mosaïques, des vitraux, des tentures et des tapis à personnages, line nombreuse argenterie ornée de moulures et de bas-reliefs.
Tous les arts florissaient sous leur administration. Betton, qui occupa ce siège, de l’an 915 à l’an 918, était un artiste distingué. Né à Sens, il fut destiné à la vie monacale dès son enfance, et fit ses études dans le monastère de Sainte-Colombe; là, il devint à la fois architecte, orfèvre, sculpteur. Nommé évêque, il orna son église de colonnes de marbre, construisit une tour, revêtit les châsses de saint Loup et de sainte Colombe, d’ornements en bas-reliefs exécutés de sa propre main avec beaucoup d’habileté, subtili artificio sculplis . D’autres richesses de ce genre, qui étaient toutes son ouvrage ou qui furent fabriquées sous ses yeux, embellirent sa cathédrale, ecclesiœque Dei fabricant auri argenlique ornamentis decoravit 3.
Theudon, architecte et sculpteur, éleva le portail de l’ancienne cathédrale de Chartres, vers l’an 936, et sculpta la châsse cousatrée à la sainte Chemise de la Vierge4.
' Lebeuf, Etat des sciences en France, depuis Charlemagne jus qu'au roi Robert, dans son Recueil de divers écrits, t. II, p. 137. — Câ devant d’autel fut fondu sous Louis XV, pour subvenir aux frais de la guerre de 1760. (Edit.)
’ J’ai cité plusieurs de ces prélats dans mon Premier dise. hist. sur la peint, moderne (p. 68, 77, 80 de l’édit. 184-2, publ. sous le titre de ; Ilist de la peint, au moyen âgé).
* Hist. Episcop. Antissiodor apud Labbe, Nov. bibl. manu script., I. I, p. 440.
4 Séb. Roulliard, Hist. de l'égi. de Chartres, fol 164.
Anstée, d’abord archidiacre de l’église de Melz, ensuite abbé de Saint-Arnulphe, dans le même diocèse, florissait en 950 et mourut en 960 1. 11 excellait dans l'architecture. « Difficilement, dit son historien, eut-on trouvé quelque maître plus habile que lui dans cet art et en état de lui en remontrer ; » nec facile cujusquam argui posset judicio2. Rien ne prouve qu’il fût en même temps statuaire; mais nous devons faire, dès ce moment, une remarque générale, qui trouvera plus d’une fois son application : c’est que, durant tout le cours du moyen âge et longtemps encore après le rétablissement des arts, la plupart des architectes cultivaient la sculpture. Deux circonstances avaient motivé cette association, dont l’origine vient de très-loin, ou l’avaient rendue plus fréquente encore que dans l’antiquité. L’une est la multiplicité des statues dont on avait coutume d’orner les églises, décoration à laquelle l’architecte dut se croire appelé à prendre part; soit pour accroître ses émoluments, soit par zèle pour la maison du Seigneur; l’autre est la facilité de l’instruction, attendu, il faut l’avouer, que les arts, réduits à de simples routines, n’exigeaient pas un temps bien long ni pour les études préliminaires, ni pour l’exécution.
Une même dénomination désignait l’architecte et le sculpteur. Si l’architecte était considéré comme directeur de l’entreprise, comme ordonnateur, on l’appelait operarius , le maître de Vœu vre ; on disait, en ce sens, operarius monasterii , fabricœ , le maître des œuvres du monastère, de la fabrique. Dans les chapitres, la charge d 'operarius constituait souvent une dignité canoniale; nos rois, surtout, avaient leurs maîtres des œuvres, habent reges nostri suos operarios 3.
Mais lorsque l’architecte était considéré dans ses travaux technologiques, tels que la composition du plan, la coupe des pierres,
* D. Calmet, Hist. de Lorraine , t. IV, Bibl. Lorr., col. 55.
• Vita S . Johan. abb. Gorxiens., apud d’Achery et Mabill., AcU SS. ord. S. Bened., t. VII, p. 387. — Lebeuf, loc. cit., t. II, p. 139.
1 Du Cange, Gloss, ad. script, med. et. inf . lat.y yoc. Operarius9 latomus, Lapicida, grav. en pierres fines.
TABLEAU HISTORIQUE
le dessin des profils ou la solidité de l’édilice, lorsqu’on voyait en lui l’artiste, il était appelé latomus ou latomos, nom qui signifie proprement cœsor lapidum ou lapicida , tailleur de pier-/* res. Quand on a traduit le mot latomos par celui de maçon, c’est faute d’avoir remarqué combien les deux arts dont il s’agit sont différents , puisque l’art du maçon travaille en ajoutant une pierre à une pierre, tandis que la sculpture façonne la sienne en supprimant ce qui excéderait les proportions ou les formes convenables. Ce dernier genre de travail fit donner au sculpteur, comme à l’architecte, la qualification de latomos , tailleur de pierres. Nous verrons que Jehan Ravy, architecte de l’église de Notre-Dame de Paris, fut qualifié de maçon de Notre-Dame dans l’inscription placée au bas de ses sculptures. Cet abus du mot de maçon employé pour désigner l’auteur d’un ouvrage de sculpture vient infailliblement de ce que la personne qui traçait l’inscription se rappelait le mot latin latomos , qui eût été la juste qualification de Ravy, et comme sculpteur et comme architecte. C’est par une fausse traduction de ce mot, que, de l’architecte et du sculpteur, l’inscription a fait un maçon.
L’historien de Suger, en dénommant les artistes que ce prélat réunit pour la reconstruction et l’embellissement de l’église de Saint-Denis, nous dit qu’il appela de toutes les contrées de la France les maîtres les plus habiles, architectes, sculpteurs, charpentiers, peintres, etc. Latomos , lignarios, pictores, fabros ferrarios, vel fusores , aurifices quoque ac gemmarios, singulos in arte saâ peritissimos i. Nous ne pouvons pas douter que Suger n’ait employé des sculpteurs, puisque le portail de l’église de Saint-Denis, qui est son ouvrage, est couvert de sculptures ; or, l’écrivain n’emploie ici d’autre nom propre à les désigner que celui de latomos. Nous voyons souvent ailleurs ce nom employé pour désigner des architectes; nous pouvons donc conclure qu’il servait à qualifier les uns et les autres.
• Willelm. San. Dionysiac., Vita Suger. abb.; apud D. Bouquet, t. XII. p. 107.
Cette association de la profession d’architecte et de celle de sculpteur, eut lieu plus d’une fois dans la Grèce; l’histoire ou la Fable fait de ces deux arts le patrimoine de Dédale. Polyclète de Sicyone, l’auteur du canon de la sculpture, éleva le théâtre et le Tholus d’Épidaure, placés au nombre des chefs-d’œuvre de l’architecture grecque. Scopas, sculpteur et orfèvre, fut aussi architecte ; aucun monument grec n’eut plus de célébrité que le temple de Minerve Aléa, qu’il construisit dans le Péloponèse.
Au renouvellement des arts, Jean de Pise, Margaritone, plus tard, Brunelleschi, Ghiberti, et une foule d’autres sculpteurs, étaient architectes. Michel-Ange, Jean Goujon, Puget, se sont illustrés dans les deux arts.
Nous pouvons, par conséquent, présumer non-seulement que l’artiste dont nous venons de parler, Anstée, abbé de Saint-Arnulphe, était statuaire en même temps qu’architecte ; mais, en outre, il paraît très-vraisemblable que si nous 11e rencontrons qu’un très-petit nombre de sculpteurs dans nos histoires du moyen âge, cela provient, en partie, de ce que l’artiste a été désigné comme architecte, et qu’en nommant le maître qui avait construit l’édifice, on a cru indiquer suffisamment la main qui l’avait décoré.
Guillaume, abbé de Saint-Bertin, près de Saint-Omer, à peu près contemporain de Betton et d’ Anstée, exécuta pour l’autel de son église un retable en vermeil, orné de figures en bas-relief, opus Guillelmi l. Nous le répétons, il faut, en général, se méfier de ces mots qu’on rencontre dans les chroniques : fecit, fecerat, construxit , fabricavit , fecit tabulant argenteam ana glypho opéré, tabulant argenteam construxit, etc. Ils sont plus d’une fois employés pour des princesses, pour des rois, et ne sont guère, en général, que l’équivalent de fecit fteri , il fit faire; mais, dans cette occasion, les mots de opus Guillelmip
ouvrage ou travail de Guillaume, ne laissent guère lieu de
douter, par leur précision, que le retablé dont il s’agit ne fût
‘ Martenne, Voy. litt., part. 11, p. 183.
34 TABLEAU HISTORIQUE
de la main même de Guillaume, et que ce prélat n'ait professé les arts.
Hugues, moine de Monsiier-en-Der, près de Bnenne, florissait vers la fin du dixième siècle. Ennuyé du cloître, quoiqu'il y eut été élevé dès son enfance, il en sortit et s’enfuit à Châlons-sur- Marne. Peintre et statuaire, il avait compté sur ce double talent » pour assurer son existence, et il ne s’était pas trompé. Gïboin, évêque de Chàlons, instruit de son mérite, cowpertâ ejus scientiâ, le retint auprès de lui et le laissa vivre en liberté. Il l’employa d’abord à rajeunir les peintures de son église, à demi effacées par le temps : ad renovanda opéra suæ ecclesiæ , quæ erant obnubilata multorum temporum vetustate. Appelé ensuite à consacrer une église nouvellement construite à Monstieren-Der, l’évêque Giboin y ramena Hugues. Alors les supérieurs de ce monastère employèrent ce dernier à sculpter une figure de Jésus-Christ sur la croix. Mais le Fils de Dieu, dit l’historien, ne permit pas que des mains devenues profanes terminassent son image. L’artiste fut frappé d’une maladie grave ; en même temps, un globe de feu, signe apparemment de la colère céleste, brilla sur la croix, devant plus d’un témoin. Hugues ne recouvra la santé que par l’intercession de la Vierge ,• et, après avoir repris l’habit de religieux, il V* enfin dans le couvent où il avait reçu son instruction *.
Bernvvard, élu évêque de Hildesheim, en 993, n’appartient point à la France, mais sa passion pour les arts, ses travaux, ses voyages qui ont dû l’emmener dans nos villes, ne me permettent pas de le passer sous silence. Issu d’une famille trèsillustre, puisque son frère Tangmar est regardé comme un des chefs de la maison de Brunswick, il employa sa fortune et son influence personnelle aux progrès de tous les beaux-arts. Il ne lui suffit pas d’orner son église, à ses frais, de peintures, de mosaïques, de sculptures, d’argenterie, de tentures, et de tout
* D’Achery et Mabill. Act. SS. ord. S. Bened., t. II, p. 856, 857. — Annal. Bernd., lit», li, § lxxxt, t. IV» p. 123.
ce qui pouvait en accroître la splendeur; il cultiva encore de ses propres mains, la peinture, la sculpture, l’orfèvrerie, la mosaïque, l’art de monter les pierreries. Tous les genres de fabrication lui étaient familiers; picturam etiam limate exercuit fabrili quoque scientiâ, et arte chisoriâ, omvique structuré mirifice excelluit,... musivum in pavimentis, propriû indus triâ composuity etc., etc. Sa patrie lui eut une autre obligation. Ayant fait choix de plusieurs jeunes gens en qui il croyait reconnaître d’heureuses dispositions, il les emmenait voyager avec lui dans diverses contrées, et notamment dans les capitales où se trouvaient les cours qui étalaient le plus de faste, et il leur faisait étudier et copier ce qu'il voyait de plus remarquable. Bernward, à l’aide de ses voyages, se forma une collection de vases les plus curieux qu’il put acquérir dans chaque pays *. Ce bienfaisant amateur, (auquel il n’a manqué que de vivre dans un autre siècle,) mourut en 1022. Son sarcophage fut orné de sculptures, idonee sculptumI 2.
Guillaume, abbé de Saint-Benigne de Dijon, florissait aussi à la fin du dixième siècle, et au commencement du onzième. Architecte et sculpteur, cet illustre prélat jeta en 1001 les fondements de la nouvelle église de Saint-Benigne, en traça lui-même les plans, et en mit en activité tous les ouvriers, magistros conducendo et ipsum opus diclando . Le portail, seule partie de ce monument qui subsiste encore, fut terminé en 10153. Devenu célèbre à cause de son savoir, de son zèle et de son attachement à ses devoirs religieux, et successivement appelé dans divers monastères, soit pour leur réformation spirituelle, soit pour la reconstruction de leurs églises, rarement sans doute il dut conduire le ciseau de sa propre main, mais il se hâta de former des
I Tangmar, Tita S. Bernwardi , apud d’Ach. et Mabill., Act. SS. ord. S. Bened.y t. VIII, p. 203, 207. — Leibnitz, Script, rer. Brunstcic ., t. I, p. 442, 444, 481.
II Mabill., Annal, ord. S. Bened., t. IV, p. 292. —Leibnitz, toc. c«t., p. 473.
* D. Plancher, Hist. de Bourg., t. A78, 479.
TABLEAU HISTORIQUE
élèves propres à le remplacer dans la direction de chaque édifice.
Le plus illustre d’entre eux, et vraisemblablement le plus ancien, fut Hunaud, jeune religieux de Saint-Benigne; Guillaume ,e choisit comme un vase privilégié, dit l’historien, pour demeurer dans ce monastère et pour en suivre les travaux : hune prœcipue omni studio doctrinœ imbutum , in domo Dei coinstituit vas electum. Il envoya les autres dans différentes maisons, quem retinuit sibi , cœteris absentibus. Cet habile disciple construisit la rotonde qui formait alors le chevet de la nouvelle église, détruite par un incendie en 1137. Les plans de cet édifice (de la rotonde) purent être de Hunaud, mais la conception première était de Guillaume; c’est lui qui ordonna à son élève de l’exécuter : injunxit illi curam hujus sacri periboli, etc. Toutes les décorations de l’église, et par conséquent toutes les sculptures, furent de la main de Hunaud et des autres religieux qu’il dirigeait, ut penè totum quidquid fuit ornamentorum in hac basilicâ, ejus studio sit agregalum *.
Appelé auprès de Richard, duc de Normandie, pour établir des religieux à Fécamp et fonder l’abbaye de ce nom, Guillaume y forma deux nouveaux disciples, qu’il choisit parmi des jeunes hommes déjà instruits dans les connaissances scolastiques appelées alors les arts libéraux; l’un se nommait Locelin, l’autre Berenger2, lesquels devinrent ainsi bons théologiens, habiles artistes. **
Guillaume mourut en t03i ; il était, comme nous l’avons dit précédemment, né aux environs de Verceil, et d’une famille suédoise. Quant au style qui pouvait distinguer l’école de ce prélat, peut-être ne serait-il pas impossible d'en juger par les sculptures du portail de l’église de l’abbaye de Vezelay, du portail de l’église de Yermanton, de celui d’Avalon, de celui enfin des Bénédictins de Nantua, monuments construits par lui ou par
‘ Chronic. S. Benigni Divion .; apud d’Achery, Spicil., t. II, p. 383, 384. — Hist. litt. de France , t. VII, p. 35, 36. — Mabill., Annal, ord. S. Bened., t. IV, p. 131.
* Chron. S . Benigni , loc. ciU, p. 384.
DE LA SCCLPÎÜRF. FRANÇAISE
ses élèves et qui semblent tous de la même main. On troiiTe, ■' dans les figures sculptées sur ces belles façades, une sorte de •noblesse; dans la composition même des sujets, une dignité, qui les distinguent essentiellement des figures du neuvième et du dixième siècle. Les artistes ont représenté, sous le grand arc à plein cintre du portail de chacune de ces églises, le Sauveur assis sur un trône, vu de face, donnant la bénédiction, entouré d’anges, de saints, et des signes des quatre évangélistes. Dom Plancher lait remarquer à ce sujet, dans une savante dissertation, que celte représentation était inconnue en France avant cette époque, et qu’à dater du même temps, elle y est devenue très-fréquente 1 ; mais ce qu’il n’ajoute pas, et ce qui doit frapper, à ce qu’il me semble, toute personne accoutumée à comparer les monuments et à en observer les dates, c’est que ces compositions offrent tous les caractères des peintures et des sculptures grecques, et de toutes les mosaïques enfin des Grecs de cet âge2, et que le dessin en paraît grec, aussi bien que la disposition des figures.
Une autre particularité n’attire pas moins mon attention : je veux parler du style de l’architecture du péribole ou de la rotonde de Saint-Bénigne. Ce monument, composé de trois ordres de colonnes, élevés l’un sur l'autre, a paru tellement différer du goût qui régnait alors en France3, que quelques critiques Font cru du temps de Justinien, et d’autres, d’une antiquité encore plus reculée. Dom Plancher a pleinement démontré l'erreur de ces opinions.-
Je vois enfin qu’en l’an 1008, Meinwerc, évêque de Paderborn, élève dans celte ville une petite église à saint Barthélemy, et la fait construire par des architectes grecs, per grœcos opéra -
* D. Plancher, îlist. de Bourgogne , t. I, p. 491 ;ï SIG. — On trouve, dans cette dissertation, des gravures de ces quatre édifices, p. 502, 507,
5 Voy. Ciampini, Vet.monim., passim.
3 Lebeuf, État des sciences en France, depuis Charlemagne jusqu'au roi Jlohert; dons son Becueil de divers écrits, t. II, p. 140.
TABLEAU HISTORIQUE
rios *. Meinwerc, quelque riche que fût son évéché, n'a pas fait venir ces artistes de la Grèce, pour bâtir sa petite église de Saint- Barthélemy, qui était de celles qu’on appelait des chapelle5:, * cappdlam. Il y avait donc des architectes grecs qui fréquentaient les enviions du Rhin, dans les premières années du onzième siècle, peut-être auparavant. Il pouvait, par la même raison, y en avoir en France. Richard II, duc de Normandie, mort en 1028, accueillit des moines grecs, et fonda pour eux un monastère, sous le litre d’abbaye de la Trinité 1 2. De ces faits réunis, quoiqu’ils ne renferment aucune preuve directe, je crois pouvoir conclure* ou que Guillaume employa des artistes grecs, sur lesquels se modelèrent les jeunes religieux de son couvent, ou que luimême il fut instruit dans les arts par des Grecs, et que, de toute manière, le style qui se transmit dans son école fut celui de ces héritiers dégénérés des traditions antiques. Ce n'était point la simplicité naïve du treizième siècle; ce n’était qu'une routine, mais estimable, conservant encore quelques restes de l’ancienne grandeur, et bien supérieure à la manière sèche et roide des latins du même âge; c’était la Grèce mourante enfin, mais c'était encore la Grèce. Continuons ; nous retrouverons des Grecs sur notre route.
Nous avons dit que le onzième siècle fut l’époque de la reconstruction d'un très-grand nombre d’églises de France. Il en subsiste encore plusieurs qui datent de cet âge reculé, telles que celles de Sain t-Remi, de Reims; de Notre-Dame, de Chartres: du Saint-Sépulcre, de Cambrai; du Mont-Saint- .Michel ;* de la Trinité et de Saint-Etienne, de Caen; de Saint-Martin, de Tours; de Saint-Hilaire, de Poitiers; de Saint-Sauveur, de Limoges3; des parties de Saint-Germain des Prés, de Paris ; de Saint-Sauveur, d’Aix en Provence. De vastes édifices s’élevaient de toutes
1 De B. MeiHvërt., ep. Paderborn»; opud d’Achery et Mabillon, 4>i» SS. ord. S. Bened., t. VIII, p. 588.
5 Hist. litt. de France, t. VU, p. 07.
• Hist. litt. de France, t. VII, p. 140.
parts, à celle mémorable époque; aussi, découvrons-nous quelques noms d'arlistes de plus qu'au siècle précédent.
On présume que Fulbert, évêque de Chartres, qui en 1020 jetait les fondements de sa cathédrale, en fut lui-même le premier architecte: mais il n'existe là-dessus que des probabilités. Contemporain de Fulbert, Odoranne, né à Sens ou aux environs de cette ville eh 985, embrassa dès son enfance la profession monastique au couvent de Saint-Pierre-le-Vif, et il y apprit l’art de la sculpture et celui de l’orfèvrerie. Une figure du Sauveur sur la croix lui fit une brillante réputation. Instruits de son talent, le roi Robert et la reine Constance le chargèrent, en 100G, d’exécuter une châsse en argent et en or, pour les reliques de saint Savinien ; ensuite, uneseconde, pour celles de saint Polentien. Littérateur, historien, Odoranne composa une chronique renfermant les événements qui avaient eu lieu de l’an C75 à l'an î 9 32 . Son mérite lui valut des persécutions dans son couvent. Retiré à celui de Saint-Denis, dans les années 1022 et 1023, il composa une lettre apologétique contre ses détracteurs. Nous possédons ces deux écrits1, et c'est de lui-même que nous apprenons plusieurs des particularités de sa vie. 11 écrivait sa chronique en 1045, âgé de soixante ans2. Les châsses de saint Savinien et de saint Potenlien se voyaient encore dans l'église de Sens, au dix-septième siècle. Elles éloient, dit un historien, fort curieusement êlabourées , avec plusieurs figures relevées ai bosse tout autour ; entre ces figures était celle du roi Robert 3.
Ërembert, né aux environs de Metz, entra enfant au monastère de Vau’sor, dépendant de ce diocèse, et il y fut instruit dans l’art de l’orfèvrerie, et dans celui de la sculpture qui en
• Odoran., Chronic etc.; apud Duchesne, Hist. Franc, script . , t. II, p. G3G et seq.
J Mabiilon, Annal, ord. S. Bened. — Hist. litt. de France, t. VII, p. 337, 338.
1 Guyon, Hist. de l'égl. d'Orléans, 1. 1, p. 206.
TABLEAU HISTORIQUE
était alors inséparable. Devenu abbé de cette maison, il s'illustra par la fabrication de deux tables d’argent, ornées de bas-reliefs, destinées à la décoration du maître-autel de son église. L’une formait le devant d’autel ; l’autre, le retable. Il y représenta la Vierge accompagnée d’autres ligures. L’annaliste du monastère a grand soin de nous dire que ce beau travail était de ses propres mains : propriis mamb'is...suo labore et sludo.., miri ficâ arle consummavit *. 11 forma un élève nommé ltodulplie, et mourut en 1033. Deux cents ans après lui, on admirait encore ses ouvragés2.
Rodulphe succéda à son maître Lrembert dans la dignité d’abbé, et se montra comme lui également habile dans l’art de travailler l’or, l’argent et le bronze; mais il ne lui survécut que de deux ans; il eut un successeur qui s’occupa beaucoup moins de la culture des arts 3.
De l’an 1048 à l’an 10G4, Lielbert, évêque de Cambrai, rebâtit dans celle ville l’église du Saint-Sépulcre. Aussi heureux que Moïse, à qui le Seigneur, dit l’historien, envoya Béséléel et Ooliàb, habiles dans tous les arts, il put employer à la sculpture, Walcher, archidiacre de son église, et Erlebold, qui avait fait Je voyage de la Terre-Sainte. Avec le ciseau et le trépan, ajoute \*écrivain, ces deux artistes savaient donner la vieil la pierre: subulis et acutis... componébant lapides vivos 4. Jls placèrent dans le cloître une représentation des saintes femmes au Sépulcre, qui dut être un de ces monuments de sculplure coloriée, où, comme nous l’avons dit, on voyait les mystères au vif .
Adélard II, natif de Louvain, élu abbé de Sainl-Tron, en 1065, orna son église d’une grande quantité d’argenierie, do croix avec la ligure du Sauveur et d’autres images; mais il ne
kChronic. Valcidor., apud d’Achcry, Spicil. , t. II, p. 710, 720 % llist. litt. de France , t. Vit, p. 20.
* Chronic . Valcid loc. cit., p. 721.
* Vil. Dm. Liçtberli , cap, xlviii; opud d’Aclicry, Spicil ., t. II, p. 149.
DE L.l SCULPTURE FRANÇAISE. h\
se bornait pointa employer des artistes, il était lui-même sculpteur et peintre, non ignarus de sculpendis, pingcndisque imaginibus L
L’illustre Fulbert, évêque de Chartres, obtint un tombeau orné de sculptures. Mal). lion attribuait cet ouvrage à Sigon, religieux savant dans le grec et l’hébreu, grand musicien, habile statuaire, élu abbé de Fougères, dans la Normandie, en 1055 2.
En 1060, vivait, parmi les moines de Reims, Fulcon, sculpteur en bois et en pierre 3.
En 1077, Guinamand, moine de la Chaise-Dieu, au diocèse de Périgueux, orna le tombeau de Saint-Front, ancien évêque du même diocèse, de sculptures qui excitèrent une vive admiration.
En 1087, Othon, orfèvre, exécuta le mausolée de Guillaume le Conquérant, inhumé à Caen, dans l’église de l’abbaye de Saint-Étienne, qu’il avait fondée; il l’enrichit de bas-reliefs en argent, d’imagos en or et de pierreries. Bel ouvrage, dit l’historien, magnifique monument : insigne opu$i mirificum memoriale 4. Cet Othon était un des riches particuliers de la Normandie : on suppose qu’il était banquier, et que la conquête de l’Angleterre l’avait enrichi 5.
Wirmbolde, qui construisit l’église de Saint-Lucien, de la ville de lîeauvais; Savaric, qui bâtit celle de Saint-Michel in Eremo au diocèse de Luçon ; Richard, Bérenger, Halinard,
Lanfridi, Odon, Ledoin, sont autant d’architectes qui florissaient
* Chronic. abb. S. Trudonis, apud d’Acliery, loc. cil ., t. Il, p. 6G2.
* Mabill., Annal, ord. S. Bencd., t. IV, p. 551.
* Ilist. Andaginens. monast., apud Malienne et Durand, Ampl. collecta t. IV, col. 925.
4 Ord. Vital. Eccl. Ilist. apud Duchesne, Ilist. Norm. script., lib. vin, p. 665.
s M. A. Thierry, Ilist. de la conq. de l'Angl. par les Norm., t. II, p. 185, 186. — Othon avait été porté sur le registre territorial de la Conquête, comme un des grands propriétaires nouvellement créés.
TABLEAU HISTORIQUE
dans le onzième siècle L Étaient-ils en même temps statuaires? Ce fait est plus que vraisemblable.
Enfin, en 1 09 4 , Bernard, abbé de Quincy, fonda près de Chartres un monastère, dit de Saint-Sauveur, expressément destiné à instruire des artistes et des ouvriers de tous les genres ; il y rassembla des sculpteurs, des orfèvres, des peintres : Sculptores , aurifabros, piclores, multorumque officiorum artifices peritissimos 2. On se rappelle qu’il suivait en ce!a l’exemple de saint Éloi et des fondateurs des maisons de Saint-Gall, de Richeuaw, de Corbie et d’autres monastères.
Ce soin de l’abbé de Quincy de multiplier les moines artistes ne fut point un obstacle à ce qu’au douzième siècle le nombre des architectes et des statuaires laïques s’augmentât.
La multiplicité toujours croissante des monuments devait naturellement produire cet effet; mais l’invention de l’architecture à ogives, qu’on a appelée gothique , ne dut pas moins y contribuer. L’élévation inaccoutumée des édifices, l’établissement et les conjonctions des voûtes qui succédaient aux lambris horizontaux, l’ouverture de ces vastes fenêtres que séparaient des trumeaux si légers ; la jetée des arcs-boutants, qui devaient étayer ces constructions si minces et si solides ; ces sortes de défis faits â la nature pour soutenir, comme sans efforts, dans les airs, des masses énormes ; tous ces travaux exigeaient d’autres combinaisons, un autre savoir, que les anciens édifices en pans de bois, et que la vieille architecture romaine qui les avait souvent remplacés. Les cloîtres formèrent encore des hommes de génie qui suivirent ou devancèrent la marche de leur siècle; mais une foule de laïques se constituèrent leurs rivaux, et firent leur état d’un art qui n’était auparavant, pour les clercs et les moines, qu’une sorte d’accessoire à leurs fonctions religieuses. Difficilement, en effet, un évêque, un abbé chargé d’une grande administration,
' Ilist. lût de Fr., t. VII, p. 139, 140. — Mabill., Annal, ord. SS, Dened., an. 1047, t. III, p. 487.
5 Ord. Vital., loc. cit., p. 715.
pouvait-il se livrer à la laborieuse direction d’un édifice tel que la vaste basilique de Saint-Denis, celle de Saint-Lazare d’Aulun, celle de Notre-Dame de Paris, et plus difficilement encore pouvait-il perfectionner à la fois l’architecture et la sculpture, de qui l’alliance se maintint pourtant pendant fort longtemps.
Les architectes, sculpteurs et orfèvres, clercs ou moines, continuent à cette époque à être désignés par leurs fonctions canoniales; les artistes laïques, au contraire, sont souvent distingués, dans les chroniques, par le titre de magisler , maître , qui ne pouvait convenir aux moines, serviteurs des serviteurs. C’est cette qualification de magisler qui les fait reconnaître.
Au commencement du douzième siècle, floiissait, à Reims, Orsmond, sculpteur et orfèvre : il était contemporain du pape Paschal II, qui mourut en 1118. C’est là tout ce que les historiens nous apprennent au sujet de cet artiste *.
En lui, vivait an monastère de Vicogne, au diocèse d’Arras, un religieux qui s’occupait d’orlévrerie et de sculpture. L’annaliste a négligé de nous faire connaître son nom, mais il n’a pas oublié de dire qu’il appartenait à son couvent : Quidam ex fratribus nostris feretrum œdificavit auro et argento g.
Grégoire, religieux de l’abbaye d’Andernes, au diocèse de Boulogne, descendant d’une grande maison, originaire de Poitiers, fut élu abbé de ce monastère en 1 ï 57 . Il s’était livré aussi à la sculpture et à l’orfèvrerie : operi fabrili, auri scilicet et argenti, operam dédit, mais il y montrait peu d’habileté, eu jus crat sciolus. Ses moines parvinrent à le faire déposer 1 * 3; il eut pour successeur, en 1161, Guillaume, qui s’était adonné à la culture des mêmes arts, mais avec plus de succès, in opéré hvjusmodi exercilalus. Celui-ci continua la construction du portail de l’église que Grégoire avait commencée. Toujours quelques instruments à la main, il travaillait lui-même et invitait
1 Ilist. litl. Je Fr., t. VII, p. 141.
’ liisl , cœnobii Viconiensis, apud d’Achcry, Spicil. , t. II, p.874, col. h.
3 Chron. Andrens. monast., apud Spicil ., t. IX, p. 558.
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scs autres collaborateurs à l'imiter1. Le monument fut terminé, et la nouvelle église consacrée en 1178 2.
En 1 1 05, vivait au monastère de Vezelai un sculpteur en bois, nommé Lambert 3.
En 117 S, un religieux, nommé Martin, sculpta le mausolée en marbre, que l'évêque d’Autun fit élever au-dessus du tombeau de saint Lazare, dans l’église consacrée à ce saint, en 1146. Ce monument a subsisté jusqu’à l'année 1765 ; à cette époque, il a été détruit4.
Un artiste d’un mérite très-distingué avait alors obtenu une brillante réputation en France, et elle l’accompagna en Angleterre, où il fit admirer les nouveautés de l’architecture à ogives, dans laquelle il avait manifesté un rare talent. Ce fut Mailre Guillaume, natif de Sens, architecte et sculpteur. L’église cathédrale de Cantorbéry, fondée sous l’archiépiscopat de Lanfranc, eu 1075, fut ravagée par un incendie en 1 17 4. Celte église avait été construite par Lanfranc, en pierres de taille et à la manière romaine, quadris lapidibus more fiomanorum 5. Des artistes furent appelés de diverses contrées de la France et de l’Angleterre, aussitôt après l’incendie, pour indiquer les moyens de la rétablir. Plusieurs d’entre eux proposaient de la réparer; Guillaume fut d’avis de la îeconslruire entièrement, et ce conseil fut suivi, à cause de l’opinion qu’on avait conçue du génie de l'auteur, et à cause de sa bonne réputation.
L’artiste donna ce conseil, par la raison apparemment qu’il voulait déployer dans une si solennelle occasion toutes les magnificences de son nouveau système ; et c’est ce qu’il eut lieu de faire au centre de l’édifice, je veux dire à la jonction des deux parties de la croix ; il éleva quatre piliers en marbre de cin-
1 Ibid., p. 810, 8ii .
* Ibid., p. 813.
' Uist. Yizeliac. nionast., opud Spicil., t. II, p. 531.
4 Ilosny, Uist. d’Autun , p. 258.
* Gervasius. Ve censlruct ■ et repar. Vorobornensi» te l., opud. Uist. Ançjl. script, decem , t. II, col. 1280.
quante pieds de haut, y compris leur entablement ; et, dans la grande nef antérieure, dix piliers semblables à ceux-là. C’est à celte hauteur inaccoutumée, et lorsque les arcs principaux furent construits, qu'il commençait à établir la retombée des voûtes, lorsqu’un échafaud ayant trébuché, il se précipita sur le carreau de toute celte hauteur de cinquante pieds. On le releva mourant. Jeté dans son lit, il eut encore la force d’ordonner la construction du ciboire ( ciborium ) ou de l'autel majeur, qui fut placé au m lieu de la croisée. Les remèdes ne produisant aucun effet, il revint, en 1 1 80, terminer, en France, sa douloureuse vie. L’édifice fut continué sur ses plans par un Anglais, nommé aussi Guillaume, et achevé en t ! 8 5.
Guillaume de Sens, ai-je dit, n’était pas seulement un grand architecte, mais encore un habile sculpteur : in lapide artifex sublilissimus. Les chapiteaux de ses piliers et de ses colonnes furent ornés do figures ; ses arcs aussi en furent couverts ; et, au lieu que les sculptures de l'édifice précédent étaient froides et grossières, celles-ci, dit l'historien, étaient spirituelles et animées *. Ce qui annonce toujours, et indépendamment du mérite p’us ou moins grand de chaque ouvrage, de notables progrès. Guillaume, sans doute, n’exécuta pas toutes ces sculptures de sa main ; mais nous voyons qu’d possédait l’habileté nécessaire pour les ordonner et les diriger.
Il s’en faut bien que tous les artistes du douzième siècle aient obtenu, comme Guillaume de Sens, le privilège de nous transmettre leurs noms. L’inconcevable indifférence de nos anciens historiens nous a laissés notamment dans une ignorance absolue sur les auteurs du grand portail de l’église de Chartres, de celui de Saint* Trophime d’Ailes, et de celui de Notre-Dame de Paris.
Le grand portail de l’église de Chartres fut terminé vers l’an 1 1 45 ; c’est ce qui résulte du fait, rapporté par Souehet dans son histoire manuscrite de Chartres, lorsqu’il dit qu’en 1144, l'église char t raine ri avait encore reçu son accomplissement
1 Gervasius, ihid., col. 120S ad 1305.
TABLEAU HISTORIQUE
et dernière main , vu qu'alors on travaillait à faire les deux tours des clochers *. Si, en 1144, on commençait ou l’on continuait avec une nouvelle activité la construction des clochers, i! s’ensuit que le portail était terminé ou sur le point de l’être. Chevrard, dans son Histoire de Chartres, et M. Gilbert, dans sa Description de la basilique de Chartres , n’ont pas douté que le portail n’ait été, en effet, terminé en 1145, quelque part qu’ils aient puisé leurs preuves. Ils ont cru seulement que les clochers furent terminés à la même époque, ce qui est une erreur. Or, ici la date des clochers nous intéresse peu ; mais celle du portail est importante, à cause du singulier mérite des sculptures.
Dans l’enfoncement supérieur ou le tympan ogive qui sur* monte la porte centrale, se voit une figure de Jésus- Christ assis, tenant de la main gauche le livre des Sepl-Sceaux, et donnant la bénédiction, delà droite; une croix grecque lui tient lieu de nimbe; il est entouré des signes des quatre évangélistes. Dans les arcs ogives qui forment la voussure, sont placés sur des trônes les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, tenant des instruments de musique, et au-dessous, quatre rois et quatre reines debout sur des piliers.
D. Plancher a fait remarquer que c’est depuis la fin du dixième siècle jusqu’au milieu du douzième, qu’il a été d’usage, en France, de représenter Jésus-Christ dans celte forme grecque sur les frontons des églises C’est ainsi qu’on le voit à l’église d’Avaion, et au portail de Saint-Benigne, à Dijon, comme nous l’avons dit précédemment.
Le style de la sculpture ne diffère pas moins de la généralité des ouvrages latins de celte époque, que la composition de la
• Lu chronique de Normandie, citée par Souchet, s’exprime ainsi : Hoc eodcm anno (1 lii) cœperunt homines priùs apud Carnotam quarros la pidibus onustos el lignis et rebus aliis trahere ad opus ecclesiæ eu jus torres hinc fiebant; Souchet, Hist. de la ville de Chartres; manus. do la Bibl. rov., w CC5. t. I, à l'année 1144.
5 D. Plancher, Hist. de Bourgogne, t. I, p. 503 à 307.
figure du Christ. Cette sculpture ne ressemble en rien à celle des portiques méridional et septentrional, qui sont du onzième siècle, quoique celle-ci soit assez bien pour son temps. La vérité, et nous pourrions dire le grand style des têtes, la richesse et l’élégance des costumes, les broderies dont ils sont ornés, les petits plis gaufrés des tuniques, le bon système suivi dans le jet des draperies, doivent au moins faire soupçonner qu’un mérite si singulier n’appartient pas à des ciseaux latins. Deux petites figures de vieillards jouant du violon sont étonnantes pour le naturel et l’expression. Si ce n’est pas là de la sculpture grecque, il faut admettre qu’il s’était formé en France des écoles gallo-grecques, soit dans le dixième siècle, soit dans le onzième, et qu’elles s’étaient perpétuées jusqu’au milieu du onzième, sans avoir rien perdu de leurs pratiques et du goût qui les distinguait.
La façade de l’église de Saint-Trophime d’Arles, terminée en 1152 *, présente une sorte de phénomène encore plus singulier, attendu que ce n’est pas seulement la sculpture qui diffère du goût général des Latins, mais encore l’architecture. La riche simplicité de son ordonnance, la tranquillité du style delà porte à plein cintre, le judicieux emploi des ornements, la hauteur et la largeur du soubassement sur lequel l’édifice est exhaussé, diffèrent totalement des formes de l’architecture romaine et de celles de l’architecture, dite gothique, du même âge. La sculpture a un aspect grandiose totalement inaccoutumé. On y trouve des réminiscences de l’antique qui semblent ne pouvoir pas appartenir à des artistes latins de cet âge. Je ne sais quelle opinion d’habiles connaisseurs pourraient ici sè former; quant à moi, j’ose croire que la ville d’Arles, riche encore par son commerce maritime, dans le onzième, le douzième et le treizième siècle, portée aux grandes entreprises par l’esprit de liberté que main- ’enait son régime municipal, alliée constante de Pise, excitée par l’exemple de cette cité florissante, appela comme ele
1 Saxius, Pontif. Arelat. hist., p. 230.