‹ Histoire de la sculpture françaiseChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Treizième siècle.

Les monuments de sculpture deviennent tellement nombreux au treizième siècle, que l’écrivain se trouve embarrassé pour en faire le choix. Cet âge a été pour la France, comme pour l’Italie, celui de la régénération des arts. Il faut même placer les premiers signes de leur amélioration vers le milieu du siècle précédent.

Il s’opérait alors un grand changement dans les institutions et dans les mœurs de nos pères. Le système d’administration, suivi avec constance de règne en règne par les descendants de Hugues-Capet, avait produit dès le douzième siècle d’heureux elle s sur le développement des facultés de l’esprit, et les arts en avaient indirectement éprouvé l’intluence. Au treizième siècle, ce changement fut si rapide qu’il parut une subite révolution. A peine, par le rétablissement des communes, ou par la confirmation de leurs anciens droits, le peuple français fut-il rentré dans le libre exercice d’une partie de ses libertés municipales, que son génie abattu se releva. Avec le besoin de défendre, et par la parole et par l’épée, des tilrçs nouvellement acquis, se fit ressentir un nouveau désir de s’instruire; la critique renaquit avec la liberté de penser, et dès ce moment l’amour du vrai reprit son empire dans les arts d’imitation, comme si le peuple français n'eùt attendu, pour revenir à ce sentiment naturel, que d’avoir retrouvé sa dignité dans l'ordre social.

Les avantages qu’obtenaient les beaux-arts dans celte réformation politique n’étaient nullement comparables ni aux encouragements que leur prodiguaient les républiques italiennes, jeunes,

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ardentes, pleines d’enthousiasme, ni aux faveurs dont les honoraient les petits princes de l’Italie, obligés de lutter avec ces étals naissants. La France entrevoyait à peine l’aurore du jour qui éclairait Venise, Florence, Pise, Milan: toutefois, le génie commençait à profiler de la disposition générale qui appelait chaque homme à penser et à juger d’après lui-même.

A mesure que l’instruction paraissait plus nécessaire, les moyens de s’instruire devenaient aussi plus faciles. Sous Thilippe-Augusle et saint Louis, l’Université de Paris reçut de grands accroissements. L’honneur de concourir, sur les traces de ces rois, à l’avancement des lumières, devint un objet d’émulation pour une foule de princes, de grands, de prélats. Dans l'espace de cent cinquante ans, du milieu du treizième siècle à la fin du quatorzième, furent établis, dans la capitale seulement, trente-six collèges, où des jeunes gens de toutes les classes recevaient gratuitement une instruction, imparfaite sans doute, mais propre, malgré ses défauts, à enflammer de nombreux disciples d’une nouvelle ardeur pour l’étude.

Philippe-Auguste et saint Louis, doués l’un et l’autre d’un esprit élevé, d’un caractère magnanime, communiquèrent à leur siècle une partie de leur propre grandeur. Philippe, le premier de nos rois qui se soit occupé, avec quelque suite, de l’embellissement de Paris, contribuait à ia reconstruction de la cathédrale. agrandissait le Louvre, entourait la halle de galeries, établissait des fontaines , fondait des églises. Ce monarque élevait à la fois les esprits de ses contemporains, par l’accroissement de sa puissance protectrice , par la consolidation des municipalités, par la richesse des monuments destinés à frapper les regards du peuple. Plus directement occupé du progrès des lumières, saint Louis enrichissait sa bibliothèque, il y multipliait les copies et les traductions des bons ouvrages et l’ouvrait aux hommes studieux de tous les rangs *.

1 Gauflrid., de Bello-loco, Vita Lud. non.; apud Duchesne, Hnt. Fr, tcripl., t. V. p. 457.

Sans faste pour lui-même, ce verlueux prince ne trouvait rien d’assez magnifique pour la majesté du culte dont l’amour partageait avec celui de l’humanité son âme bienfaisante. Vingt-six églises s’élevèrent par ses soins *, et donnèrent aux artistes des travaux de tous les genres.

Ce besoin de créer se fit ressentir dans toute l’étendue de la France. Une nouvelle soif de bâtir, suivant l'expression d’un historien, voisin de cette époque, dévorait les peuples: Circa novas ccclesiarum structuras passim fervebat devotio populorum1 2. Les édifices des Francs, des Golhs, des Romains dégénérés , parurent tels qu'ils étaient , en effet , pesants et sans noblesse. Il fallut des constructions hardies, si elles n'élaieni correctes, à des artistes saisis du désir d’inventer, à des peuples qu’avaient enfin lassés les vices des anciennes routines. Déjà illustrée dans le siècle précédent, l’architecture à ogives, improprement appelée gothique , avait frappé les esprits par la hardie élévation de ses voûtes et de ses tours pyramidales autant que par leur singulière légèreté. Dans celui-ci, elle se simplifia, s’allégit encore davantage, et s’accrédita totalement. Habile à mettre en œuvre quelques formes déjà connues, non moins ingénieuse à les assortir entre elles, et même à faire naître des beautés nouvelles du sein de la corruption, elle se créa elle-même ses règles. Son caractère radical, en opposition avec les formes romaines appesanties, consistait dans l’élancement, le moins interrompu qu’il se pouvait, de ses piliers en gerbes, depuis le soi de l’édifice jusqu’à la naissance des arcs les plus élevés.

Cet audacieux système proscrivit les ciels aplatis; le faîte intérieur des temples, exhaussé, cintré, quelquefois azuré et parsemé d’étoiles, dut imprimer l’idée de l’hémisphère des deux Une si brillante nouveauté ne pouvait manquer d’obtenir, malgré ses imperfections, un immense succès. L'Allemagne, l’Angleterre,

1 Corrozet, Ant. de Paris, folio 10r>, verso.

1 Ilist. episcop. Antissicd , aniul Lnhbc, Nova biblioth. manuscript.; b ï, p. 400,

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rilalie, la Suède, l'adoptèrent à peu d’intervalle l’une de l’autre ; en moins d’un siècle, l’architecture à ogives avait, pour ainsi dire, conquis l’Europe latine, et il serait difficile de dire aujouid’hui si la dénomination de gothique fut dans son origine une critique ou un éloge. •

Compagne de l’architecture, mais indispensablement guidée par un type immuable et toujours vivant, la sculpture ne pouvait pas s’écarter de ce modèle pour se livrer à de capricieuses inventions. Les statuaires, malgré leur ignorance, eurent le bon esprit de reconnaître qu’ils ne pouvaient retrouver un mérite solide que par Limita lion du vrai. Abjurant ses paresseuses routines, le ci>eau diligent et sage, rechercha la simple vérité des formes : à l’expression maniérée, à la maigre raideur, dont un goût dépravé s’était accommodé pendant plusieurs siècles, il substitua la naïveté de l’imitation. Rendre avec précision les traits du visage, imiter la vie, et, s’il se pouvait, joindre à celle vive représentation les signes d’une émotion modérée, apporter du naturel dans le développement d’une draperie, donner de l’intention et de la justesse aux inflexions du corps: telle fut pendant longtemps l’unique ambition des artistes. Dépourvus de connaissances anatomiques, il ne leur était pas facile de parvenir même à ce premier degré de mérite ; mais leurs efforts ne demeurèrent pas toujours sans succès. Ce siècle eut, comme tous les autres, ses hommes de génie et ses prodiges. C’était, d’ailleurs, un grand pas vers le bien, que d’avoir reconnu la nécessité d’être simple. Le chef-d’œuvre de cette époque fut de se montrer vrai, quant à l’imitation des formes, et de demeurer en deçà de l’expression recherchée dans lage précédent.

D’autres causes moins aperçues contribuèrent à rappeler l’art à l’imitation de la nature, en le soumettant au goût général.

Peu connus ou peu considérés jusqu’alors, les marguilliers ou matriculaires des paroisses, commencèrent au treizième siècle, sous la dénomination à' œuvre ou de fabrique, à exercer quelque autorité sur la construction et l’embellissement des édifices consacrés au culte. Les laïques s’y trouvèrent associés avec les

clercs. C’est eu 1204 que s'opéra ce changement dansl’admini?tralion de la cathédrale de Paris. Les marguilliers y furent portés au nombre de huit, dont quatre ecclésiastiques seulement *. L’immensité des dépenses occasionnées par la nouvelle architecture avait rendu ce changement nécessaire.

Les confréries attachées à de certaines églises avaient pris naissance, ou s’étaient sensiblement multipliées vers la lin du douzième siècle 2. Ces institutions produisirent, comme les précédentes, un véritable bien. C’était faire beaucoup pour les progrès des lumières et pour h civilisation, à une époque où tant de distinctions divisaient entre eux les citoyens, que d’unir d’un lien vraiment fraternel des personnages de toutes les classes, de* puis les princes et les hommes les plus élevés en dignité, jus* qu’aux simples artisans. Bientôt ces associations élevèrent des églises, firent exécuter des peintures, consacrèrent des statues, et ces divers monuments commencèrent à porter l’empreinte du goût qui se communiquait entre les divers rangs de la société.

L'industrie eut une autre obligation à saint Louis; ce fut d’avoir réuni en confrérie les artistes et les ouvriers professant les mêmes états. Je veux parler de ceux qui n’avaient pas continué, comme ils faisaient auparavant, sous les lois romaines, à former des collèges. Dans l'anarchie où gémissaient les peuples ces corporations produisirent un effet moral d une grande utilité. Elles donnèrent à l’artiste une consistance civile qu’il ne trouvait auparavant que dans les cloîtres; il acquit à la fois parmi ses pairs des juges et des appuis. L’émulation s’établit avec lu sécurité. Ces institutions, qui seraient peut-être dans notre siècle une entrave imposée au talent et un abus funeste du pouvoir, furent à cette époque un acte de bienfaisance et un trait do génie.

La poésie,' commençant aussi à se réveiller, rappelait les es*

' Ducangc, verb. Malricularii.

3 üelamare, Traité de la police, t, I, p. 372. — DubreuJ, Anti<p dd Paris, éd. 1030, p. 84.

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prits dans le brillant domaine de l’imagination. La satyre, lancée avec la môme hardiesse contre les erreurs et contre le vice, avertit l’artiste qu’il y avait hors des églises des juges inflexibles à satisfaire.

Tar un effet de ces causes réunies , le nombre des artistes laïques se multiplia; le jugement des productions de l’art cessa * d’êire le droit exclusif des clercs et des moines. Une statue dut renfermer quelque autre mérite que celui d’offrir la représentation d’un objet sacré. Le statuaire apprit à se critiquer luimême. Il aperçut un but élevé où il devait atteindre. La méditation l’éclaira, l’art retrouva des principes; les premiers éléments de la théorie revinrent au jour. La France, en un mot, se forma une école. Il fallut à nos maîtres, je l’avoue, privés de tout chef-d’œuvre de l’antiquité, il fallut près de trois siècles pour parvenir à une imitation vraie et tout à la fois noble, délicate, animée; mais ils y réussirent entin, et peut-être serons-nous étonnés d’un tel succès, si nous considérons qu’un temps aussi long fut nécessaire à l’art grec pour s’échapper des langes de son enfance.

De ces idées générales jetées ici rapidement, passons à l’examen des ouvrages que tant de causes salutaires firent naître. Nous allons observer la marche du génie dans ses premiers essais. Nous le suivrons d’âge en âge pendant trois cent trente années : les réflexions arriveront à la suite des faits.

Le treizième siècle s’annonça par la construction du portail principal de 1 église de Notre-Dame de Paris. Ce grand ouvrage, qu’avait précédé l’élévation du chœur !, fut commencé vers l’an 1180, et terminé vers 1508. Un si noble début faisait présager les progrès qui devaient suivre. Il n’est personne qui, à l’aspect de ce monument, n’ait dù être frappé de la richesse de sa composition, et, j'ose le dire, du mérite de quelques-unes des sculptures qui le décorent1 2. Au-dessus des trois arches qui divisent

1 Félib., Hist. de la ville de Paris, t. I, p. 200.

1 L’abbé May r.e pensait pas de même; il critiqua ces sculptures*

le portique, se voyaient autrefois, rangées sur une même ligne, entre les colonnes qui joignent une tour avec l’autre, des statues colossales de vingt-huit de nos rois, depuis Childebert jusqu’à Philippe-Auguste inclusivement. Ces figures ont malheureusement été renversées; mais les statues et les bas-reliefs placés sous les arches pourraient suffire pour montrer l’état de l’art à cette époque que je ne crains pas d’appeler le premier âge de la théorie. Ces sculptures représentent le jugement dernier, le paradis, l’enfer, la mort et le couronnement de la Vierge; les signes du zodiaque, les vertus cardinales et théologales, et d’autres emblèmes de divers genres. Si l’on se rappelle le portail de l’église de Saint-Denis, exécuté vers l’an 1140, on appréciera ici facilement, à l’attitude plus naturelle des figures, à la disposition pi u s facile des draperies, et surtout aux formes plus naïves des têtes, les progrès que l’art avait faits depuis Suger, et ceux même qu il faisait de jour en jour. Celle des trois arches qui est à la droite du spectateur, construite avant les deux autres, laisse voir un ciseau plus sec, un choix moins élevé que celles du centre et du coté gauche. Celte dernière surtout qui est la moins ancienne, renferme, relativement au temps, une recherche du vrai, déjà très-remarquable.

Tandis qu’on décorait la façade de cet édifice, l’intérieur ne fut pas négligé. Une statue de Philippe-Auguste, encore vivant, fut placée dans le chœur, debout sur une colonne ; il y était représenté, suivant les termes de l’historien, au naturel !. Louis VIII, fils de ce prince, ayant continué les constructions après lui, il lui fut élevé pareillement une statue, de l’autre côté de l’autel, en regard de celle de son père2. Nous voyons ici un des plus anciens exemples d’un usage que les temps postérieurs

cet écrivain judicieux, et à qui je me plais d’ailleurs à rendre hommage, oubliait apparemment qu’il faut, quand on juge les productions des arts, avoir égard au temps où elles ont été produites. [Temples anciens et modernes, p. 282.)

* Dubreul, Antiq. de Paris, p. 12.

* Sauvai, Anliq. de Paris , t. II, p. 347.

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reproduiront fréquemment, celui de consacrer des statues sur des colonnes, dans l'intérieur, des églises, aux fondateurs de ces édifices.

Une riche décoration de sculpture1 orna le chœur de Notre- Dame. L'entour d'ice'uy , nous dit un des écrivains qui ont traité des antiquités de Paris, con'icnt par haut les histoires de l’Évangile et des Actes des apôtres, par images entièrement taillées 2. Ces représentations, nous dit un autre de nos historiens, sont en grands personnages de pierre 3. Les personnages sont isolés, nous dit enfin un troisième4. Tout cela signifie que ccs sujets historiques étaient représentés par une suite de figures en ronde-bosse, lesquelles entouraient le chœur en totalité ou du moins en très-grande partie. Au-dessous de chaque représentation, se lisait une inscription qui en indiquait le sujet. Plus bas se trouvait le vieil Testament engravé dedans la pierre 5, et des inscriptions étaient placées pareillement au-dessous de chaque mystère. Les mots engravé dedans la pierre pourraient faire supposer quil s’agissait de figures tracées en creux dans le marbre; mais nos anciens écrivains, peu difficiles sur le choix de leurs expressions, quand ils parlent des beaux-arts, ont plus d’une fois employé le mot de gravé pour celui de sculpté en bas-relief. Ici, le fait est certain, il est dit en propres termes dans le procès-verbal qui constata l’état du chœur de Notre-Dame, en 1699, lorsqu’on détruisit ces antiques images pour faire place à de nouveaux embellissements, que ces prétendues engravures étaient de petits bas-reliefs qui représentaient les histoires de la Genèse 6. Ces sculptures de

1 I,a construction du chœur fut terminée longtemps avant celle de la façade. — Le grand autel fut consacré en 1182. (Féiibien, llist. de Pari», t. I, p. 200.)

1 Corrjzet, les Antiq. de Paris, éd. 1386, fol. GO, verso.

* Dubreul, p. 10.

4 Sauvai, t. I, p. 574.

* Corrozet, loc. cit.

* Sauvai, 1. 1, p. 274.

l'intérieur du sanctuaire 11e doivent pas être confondues avec les nouvelles histoires de Jehan Ravy, placées en dehors, et qui subsistent encore. Celles-ci sont bien plus mcdernes; c’est ce que disent expressément Corrozet et divers historiens qui ont vu les unes et les autres. Nous classerons tout à l’heure ces derniers monuments à l’époque qui leur appartient.

En 1201, tandis que Philippe-Auguste présidait à la construction de la basilique de Notre-Dame, Blanche de Navarre, mère de Thibault le poète, consacrait un tombeau, dans le chœur de la cathédrale de Troyes, au jeune Thibault III, son mari, comte de Champagne, mort à l’âge de vingt-six ans. L’amour conjugal déploya dans ce monument la plus grande magnificence. Le sarcophage, à peu près semblable à celui de Henri 1er, père de Thibault, dont j’ai parlé précédemment, était de bronze et revêtu de plaques d’argent. Il s’élevait sur un socle, de ce précieux métal, émaillé en divers endroits. La table sur laquelle la statue reposait, était aussi en argent, et enrichie d’or et d’émail, Autour du sarcophage régnaient des colonnes de bronze doré, soutenant des arcs à plein cintre, qui formaient dix niches; et dans les niches étaient placées dix figures en argent et en ronde-bosse, d’environ quatorze pouces de haut. Elles représentaient le roi Louis le Jeune, aïeul maternel de Thibault ; Henri 1er, son père; Blanche, sa femme; Souche le Fort, roi de Navarre, son beau-père; Scholastique, sa sœur, et d’autres personnages de sa famille, les uns morts, les autres vivants. Dans îéâ pendentifs qui séparaient les arcs archivoltes, se voyaient des figures d’auges à mi-corps, vêtus de draperies dorées. La statue du prince était en argent et grande comme nature. Elle portait des bracelets d’or et une ceinture enrichie de pierreries. Un pan de manteau se croisait au-dessus des genoux. Les veux enfin

étaient en émail, de couleur bleue et au naturel , dit ritisloricn 1 ; ce qui nous annonce un portrait.

• ' Laugier, Mém. hist. de 1a province de Champagne, t. I, p.

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Sans doute, on ren^trquera ici cet usage qui commençait h s’établir, de p’aeer autour du sarcophage les statues des personnes les plus intimement unies par le sang ou par l’amitié avec le mort dont on y déposait les restes. D’un monument funèbre, celte décoration faisait à la vérité un trophée pour les vivants ; mais la pensée n’était pas moins touchante, puisque la personne qu'on regrettait se trouvait environnée de celles qui avaient du pleurer le plus amèrement sa perle.

11 paraît que ce système de décoration avait pris naissance dans les monastères. On y avait imaginé de représenter, sur les tombeaux consacrés aux abbés ou aux fondateurs de ces établissements, des ligures de religieux pleurant le bienfaiteur qu’ils avaient perdu. J’ai déjà cité le tombeau d’Estienne Obazine, qui date de l’an 1 160. Ceux des seigneurs de Prulli, conservés à l’abbaye de la Mercy-de-Dieu, dont ils étaient les fondateurs, au voisinage de Poitiers, offraient encore dans le siècle dernier des exemples semblables et de la même antiquité. Sur le pourtour des sarcophages étaient représentées des personnes de la famille du défunt, mêlées à des figures de religieux *. Celui du fondateur de l’abbaye ne pouvait guère appartenir à des temps moins anciens que les années 1170 ou 1180.

Cet usage en amena bientôt un autre, si toutefois ils ne naquirent pas tous deux en même temps. Ce dernier consistait à représenter sur le monument, par des figures en ronde-bosse, la cérémonie des funérailles. Au monastère du Val, près de Chàtillon, se voyaient, lorsque Martenne écrivait son Voyage, deu* tombeaux élevés* suivant son expression, c’est-à-dire offrant un sarcophage d’environ trois pieds de haut. Ils renfermaient les corps de deux enfants de la première maison française des ducs de Bourgogne. Sur chacun des sarcophages reposait la statue d’un de ces princes, et au pourtour de l’un des deux étaient des niches renfermant des statues où l’on reconnaissait les personnes qui avaient assisté aux obsèques. C’étaient encore ici, par consé-

‘ Martenne, Voy, litt part, i, p. 6

quent, des portraits. Souvent, en pareil cas, on avait soin de graver les noms au-dessous des images : ce qui nous montre qu’on voulait que les personnages fussent reconnus. La date de ce monument est incertaine1, mais le style et les costumes paraissent devoir le faire ranger, dans le treizième siècle.

Ces représentations, soit des parents du défunt, soit de la cérémonie des funérailles, remplaçaient les images de Jésus- Christ, des prophètes et des apôtres , que nous avons vues sur le tombeau de Henri Pr, comte de Champagne, père de Thibault III, et dont l’usage remontait jusqu’au troisième siècle de l’Église; et celles-ci avaient pris la place des divinités du paganisme, qu’on voyait sur les tombeaux plus anciennement. L’emploi de ces sculptures en ronde-bosse ou en trois quarts de saillie, n’avait pas été longtemps interrompu. Les figures des apôtres et des saints se reproduiront souvent dans les âges qui vont suivre; mais, par l’effet d’un sentiment sans doute respectueux, nous ne verrons plus reparaître celle de Jésus-Christ.

Quand le rang du défunt était moins élevé, il était naturel que le monument fut plus simple.

En 1203, le savant Alain de Lille, dit le Docteur universel , étant mort au couvent de Citeaux, il fut représenté sur sa tombe en babil de frère convers. Sa tête s’appuyait sur des livres où étaient écrits les litres de ses ouvrages. Au-dessus de la statue, un bas-relief était encastré dans la muraille: il représentait, dans le milieu, la résurrection de Jésus-Christ; à gauche, Alain à genoux; à droite, saint Bernard?.

En 1208, on consacra, dans l’église de Notre-Dame de Paris, le tombeau de l'évêque Eudes de Sulli. Ce prélat y fut représenté, suivant les termes de l’historien, en cuivre et en bosse*.

En 1207, Guillaume de Seignelay, évêque d’Auxerre, com-

‘ Martenne, Voy . litt, p. i, part. 113, gravure, ibid.

* Hist. lût. de Fr., t. XIV, p. 357, 359; art. de 31. Brial. — Martenne, loc. cit., part, i, p. 214.

5 Dubreul, page ii. — Charpentier, Descript. hist, de l'égl. mélrop, de Paris , p. 138 ; gravure, ibid.

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meoça la reconstruction de sa cathédrale. Aussi zélé pour le perfectionnement des arts que la plupart de ses prédécesseurs du même siège1, il n’épargna rien dans la décoration de ce monument pour atteindre au plus haut degré de mérite possible. Ce curieux édifice qui subsiste encore, se recommande également en ce qui appartient à la sculpture, par la naïveté des altitudes, et par une sorte d’élégance dans les contours. Les figures en ronde-bosse et les bas-reliefs en sont également remarquables; il fut terminé vers l’an 1 220 2.

En celle même année, mourut Evrard, évêque d’Amiens, qui venait de jeter les fondements de sa nouvelle église. Il gît en cuivre, tout de son loug , relevé en bosse , dit l’historien3. Ces paroles signifient qu’il fut représenté sur sa tombe par une statue, non pas de cuivre, mais de bronze. Cette figure subsiste; nous en parlerons plus tard.

Ce ne sont pas seulement les églises et les tombeaux qui étaient ornés de sculptures, mais encore les palais des princes et les châteaux des seigneurs. Enguerrand 111, qui faisait rebâtir à celte époque son château de Couci, plaça sur la vaste cheminée de la grande salle, les images des neuf preux en ronde-bosse 4. Le seigneur du château de Crazannes, dans la Saintonge, fit revêtir les murs de cet édifice, dans l’intérieur comme au dehors, de bas-reliefs, qui subsistent encore, représentant des cavaliers armés, des combats, des chasses, des oiseaux becquetant des fruits b.

Plusieurs grandes éghses s’élevaient en même temps : la cathédrale d'Amiens, commencée en 1 220 6 ; celle de lleims, en

* On peut voir, à ce sujet, mon Discours historique sur la peinture du I Ve au XIIe siècle .

i Labbe, Nov. biblioth. manuscript ., t. 1, p. 400. — Lebeuf, Mim, toncernant l'hist. d'Auxerre , t. I, p. 330.

3 De la Morlière, Antiq. d'Amiens, p. 108.

* Androuet dn Cerceau, Lesplus excell. bâtiments de France, 1. 1.

* M. Chaudruc de Crazannes, Mém. sur les antiq. du département (te la Charenie-lnfér. ; manuscr. déposé aux archives de flnslit.

* De la Morlière, loc. cit.

UK LA SCULPTUHK FRANÇAISE.

1210 ; celle de Sainl-Nicaise de la même ville, eu 1 2*2 9 ; celle de Notre-Dame de Dijon, sous saint Louis1. La cathédrale de Reims fut terminée en 12952. Le portail fut orné de soixante statues colossales, représentant des rois et des reines de France, de trente statues de prophètes ou de personnages de l’Ancien Testament, et d’une multitude de compositions en ronde-bosse ou en bas-reliefs, où se voient l’histoire de la Vierge, la Passion, le Sauveur sur un trône, le baptême de Clovis et d’autres sujets. Le temps et les orages révolutionnaires ont heureusement respecté ce magnifique monument. Il annonce, comme le portail de NOire-Dame de Paris et celui de la cathédrale d’Auxerre, les progrès que l’art faisait d’année en année.

Lorsqu’en 122 3, Louis VIII, à son avènement au trône, lit son entrée dans Paris, les magistrats municipaux lui offrirent, entre autres présents, un vaste bassin d’or où étaient représentés en bas-reliefs les principales parties du monde et divers sujets poétiques :

Margine crateris totus depinqitur orbié ,

Et sériés rerum brevibus distincta figuris K

Ce fait pourrait figurer dans l’histoire des communes, comme dans celle de l’art.

Ce prince déploya une grande magnificence dans le tombeau de Philippe-Auguste, son père. Le sarcophage, entièrement en argent doré, était orné de figures en bas-relieîs, en argent et en vermeil : tuwbam argcnleam , dcauralam, cum imaginibus ihirimis, artificiose fadam , composuerunl4.

La tombe que Blanche de Castille consacra à Louis VIII, sot époux, ne fut pas moins riche. Le sarcophage était aussi d’ar-

‘ Courtépée, Descript. hist. de la Bourg., t. II, p. 108, 100, etc.

* ÎMarlot, Metrop. Jleni. hist., t. II, p. 470, 47», 47-2.

3 Nie. de Braïa, Gesta Lud. oct.; apud Dachesne, Hist. Fr. script t. V, p. 292.

4 Richer, Chronie. Senon., lib. ni, cap. xvii ; apud d’Achery, Spicil ., t. Il, p. 028.

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gentdoré; il était orné de figures en bas-relief, qu’on a dit être fort bien ciselées1.

En 1225, se fit remarquer une nouvelle pensée au sujet de la représentation des morts. Ce fut à l’occasion d’Arnaud Amal* rie, abbé de Cileaux et évêque de Narbonne, inhumé à l’église de Citeaux. La statue de ce prélat, en marbre, fut couchée sur une table, aussi de marbre, substituée au sarcophage, et élevée à deux pieds et demi ou trois pieds de terre. Deux évêques étaient debout, du coté de la tête ; deux abbés, du coté des pieds ; mais le sarcophage était supprimé. Une galerie, formée par de petits piliers et des arcades à plein cintre, soutenait la table supérieure, et au travers des arcades on apercevait une seconde statue du prélat, couchée, et qui le représentait, comme la pré* cédente, en habits pontificaux2. Nous voyons dans ce fait la preuve que les statues couchées au-dessus des tombeaux n’étaient point considérées, en général, comme l’image de l’homme mort, mais comme le portrait de l’homme vivant. Ce qui le prouve, c’est que la statue placée ici dans l’intérieur du monument ne pouvait être que la représentation du défunt en état de mort. La poésie de la pensée consistait en ce que, les parois du sarcophage ayant disparu, le spectateur croyait voir réellement le défunt couché dans le caveau.

On sait que, dans la cérémonie des obsèques, l’usage était de porter les hommes distingués par leur rang ou leur naissance, vêtus de leurs habillements les plus magnifiques, et à visage découvert. Si leurs traits avaient été trop déformés par la mort, on les couvrait d’une représentation en cire qui en était l’image. Ce portrait où l’homme paraissait vivant s’appelait une personne ou une propriétaire; quelquefois, le corps entier était simulé, et il s’appelait toujours une personne. C’est celte personne } c’est-àdire la représentation de l'homme vivant , qu’on plaçait au-

1 D. Félib. , toc. cit., p. 547.

* Moreau de Mautour, Descript. hist. des princip. monum. de l’abb. de Citeaux; Acad, des Inscript, et Belles-Lettres; t. IX, Hist., p. 248; grav., fig. 7,

dessus du sarcophage, et c’est l’homme mort qu’on représentait au dedans. Nous retrouverons cette idée diversement modifiée dans d'autres monuments.

Vers l’an 1238, Philippe Dagobert, frère de saint Louis, fut inhumé dans l’église de l’abbaye de Royaumont, que Blanche de Castille, sa mère, avait fondée huit ans auparavant. Sa figure en ronde-bosse fut posée sur la tombe. Deux anges à genoux tenaient un coussin, sur lequel le jeune prince paraissait reposer sa tête. Sur le pourtour, dans dix-huit niches, se trouvaient dix-huit statues d’anges et de religieux1. Nous voyons encore ici que le prince n’était pas censé mort, mais sommeillant.

A celle époque, commençaient à s’élever les églises dont saint Louis ornait la capitale, celle des Jacobins, celles des Cordeliers et des Blancs-Manteaux, ensuite celle des Quinze- Vingls, enfin celle des Chartreux et toutes les autres. Toutes furent enrichies, soit en dedans, soit en dehors, d’une grande quantité de sculptures. Une statue de saint Louis, placée, à celle époque, sur le portail des Cordeliers, et conservée aujourd’hui à Saint-Denis, doit honorer le maître inconnu qui l’a produite2. Le plus remarquable de ces édifices, sans contredit, fut la Sainte-Chapelle du Palais. Ce chef-d’œuvre de Pierre de Montereau, commencé en 1245, terminé en 1249, exerça des talents de tous les genres3. L’architecture à ogives y déploya toute son élégance. Ses riches vitraux, représentant les histoires de l’Ancien Testament, nous montrent encore aujourd’hui les progrès qu’avait faits celte branche de la peinture. La sculpture l’orna de bas-reüefs et de figures en ronde-bosse. Sur le portail furent représentés en bas-reliefs le Jugement dernier et d’autres sujets religieux. Les grands arcs de la voûte étaient dorés; les murs et le ciel, colorés d’azur et parsemés d’étoiles en or. On couvrit

* Millin, Anliq. nat., t. II; Royaumont, pl. iv, tig. 2.

’ M. Al. Lenoir, Musée des monum. franc., p. 192, n° 23 et 1810.

* Lcbeuf, llist. de la ville et du diocèse de Paris, t. I, p. 353, 339. — M. Morand, Rist. de la Sainte-Chapelle de Paris , p. 4.

TABLEAU HISTORIQUE

les soubassements de peintures en émail, mêlées de cristaux *.

La reine Blanche de Castille, morte en 125 3, fut inhumée au milieu du chœur de l’abbaye de Maubuisson, qu’elle avait fondée. Sa statue en cuivre fut placée sur une tombe de même métal2. Celle église fut pendant quelque temps l’asile des morts illustres. De l’an 154 7 à l’an 1380, douze tombeaux y furent consacrés à des princes et à des princesses de la famille royale. Tous furent ornés de statues de marbre ou couverts de plaques de cuivre émaillées et ciselées3.

C’est en 1257 que Jean de Chelles construisit le portail méridional de Notre-Dame de Paris, tel qu’d subsiste encore4. Ce vaste monument, orné de sculptures historiques et allégoriques, en bas-reliefs et en ronde-bosse, n’est pas moins curieux que la p’upart des précédents. On y voit la Naissance de Jésus-Christ, l’ Adoration des mages, la Fuite eu Égypte, le Massacre des innocents, l’histoire entière de saint Étienne.

La plupart des monuments ordonnés par saint Louis, portent l’empreinte du noble caractère de ce grand homme. En restaurant la basilique de Saint-Denis, il avait conçu la pensée d’y consacrer des cénotaphes aux rois ses prédécesseurs, inhumés, mais sans monuments, dans ditïérentes églises, ou bien dont les tombes avaient péri. Il mit ce projet à exécution en 1207. Seize statues environ, couchées sur des «énolaphes, furent le produit de cet acte de piété. C’étaient celles de Charles Martel, de Hugues Capet, et de plusieurs autres princes de la seconde et de la troisième dynastie5. Peu d’années auparavant, sous le règne de

' Corrozet, Aniiq. de Paris, fol. 76 (éd. 1386).

5 Lebeuf, llisl. de la ville et du dioc. de Paris, t. IV, p. 189. — Tous ces tombeaux existaient encore, lorsque cet écrivain en faisait la description.

3 Lebeuf, ibid.

* Dubreul, p. 9. — L’inscription gravée sur le socle de l’édilicc renferme la date et le nom de Jean de Chelles.

1 Guillelm. Nangiac. , Chronic., ad ann. 1267; apud d’Acbery, Spicil., t. I, p. 41. — Musée des monum. franc.., p. 190, 191, n08 11 et suiv. ; éd. 1810.

saint Louis ou celui de son père, un lion de bronze, plus grand que nature, posé d’abord sur le sarcophage également en bronze de Charles le Chauve, en avait été enlevé. On avait substitué à celte ancienne image une figure de ce prince, en cuivre et en demi-relief, accompagnée de quatre figures en ronde-bosse représentant,des évêques, élevées aux quatre coins de la tombe1. Pourquoi ce lion, sans doute allégorique, avait-il été placé d’abord sur le tombeau de Charles le Chauve? Pourquoi en fut-il ensuite enlevé? Il est impossible de le dire. Peut-être crul-on pouvoir le remplacer par un meilleur ouvrage : la manie de détruire pour refaire, date de loin chez noire nation. ÎNIais, quelle que fut la pensée, le fait nous est attesté par un auteur contemporain qui a vu le lion et qui l’a décrit, quod et ego propriis oculis vidi , et cet écrivain, nommé Richer, a dû d’autant plus être frappé de cette sculpture en bronze, œneum fusilc, qu’il était statuaire, et que, vraisemblablement, il était venu visiter Paris pour s’instruire dans son art 2. Nous parlerons de lui quand il en sera temps.

En 1259, mourut, âgé de seize ans, le fils aîné de Saint- Louis. Ce fuient des barons, grands vassaux de la couronne, au nombre desquels on distinguait Henri III, roi d’Angleterre, qui portèrent son corps à l’église de Royaumont où il fut inhumé. Jamais occasion plus mémorable de retracer sur le tombeau d’un prince la cérémonie de ses obsèques, ne s’était présentée. En etïet, la statue du jeune prince fut placée au-dessus du sarcophage. Sur chacun des cotés étaient des niches séparées par des colonnes. A droite, dans les niches au nombre de huit, se voyaient des prêtres en habits sacerdotaux ; à gauche, des religieux qui suivaient le convoi; vers la tête, dans deux niches, étaient des femmes en pleurs; du côté des pieds, enfin, se faisait remarquer le groupe des barons portant le cercueil, et parmi

' Felib. , Hist. de l'abb. roy . de Saint -Denis, p. 554.

’ Richer., Chronic. Senon., lib. ui, cap. xvu ; apud d’Achery, Spicil t IT. p. 628, col. I.

r>ft

TABLEAU HISTORIQUE

eux le roi d’Angleterre couvert de sa couronne1. Saint Louis, comme on le voit, n'oubliait pas la majesté du trône de France.

Vainement, après de tels exemples, le saint roi demanda qu’une extrême simplicité laissât, en quelque sorte, ignorer sa sépulture12. Un modeste sarcophage de pierre, par respect pour ses volontés, renferma d’abord ses reliques. Mais, p#u de temps après, celle tombe fut recouverte en entier de plaques d’argent ornées de bas-reliefs, et sans doute l’art manifesta dans cet ouvrage des progrès notables, car, si nous en croyons un auteur à peu près contemporain, ces bas-reliefs surpassèrent tout ce qui avait jamais été produit de plus accompli : cujus operis cœlatura , quœ fuerant a mundi principio artificum operibus excellenter , ut credilur, supereminet wiiversis 3. Personne sans doute n’adoptera cette opinion de Guillaume de Nangis, mais de semblables expressions prouvent du moins qu’on attachait quelque prix au mérite de l’exécution.

Le tombeau de Philippe le Hardi ne fut point aussi magnifique, mais il paraît que l’art ne s’y montra pas moins exercé. Sur le sarcophage qui était en marbre noir, reposaient la statue de ce prince et celle d’Isabelle d’Aragon, sa première femme, toutes deux en marbre blanc; et sur les côtés on voyait quanliiè de figures , du même marbre, travaillées , dit l’historien moderne, avec une sorte de délicatesse 4.

En 1251, on avait exécuté, à Aix en Provence, dans l’église de Saint-Jean de Jérusalem, un mausolée, commun au comte Ildefonse II et à Raymond Bérenger IV, son fils, beau-père de saint Louis. A la droite et à la gauche du monument, construit en forme de chapelle et en ogives, s’élevaient, d’un côté, la statue en pied, grande comme nature, de Raymond Bérenger ; de

1 Guill. de Nangiaco, Gesta S. Ludov.; apud Duchesne, Hùt. Fr.

script., t. V, p. 571. — Millin, Antiq. nat., t. II ; Royaumonl, p!. 3, fig. i.

/' 5 Félib. , toc. cit p. 547.

* Guill. de Nangiaeo, Gesta Philippi tertii, apud Duehesne, Hisl. Fr. script., t. V, p. 5-2G.

4 Félibien, loc. cit., p. 518.

DE LA SCULPTE HE FRANÇAISE. C>7

Fautre, celle de Beatrix de Savoye, sa femme. Sois les arches de la chapelle et sur le sarcophage, était couchée la statue d’ildefonse. Trois bas-reliefs couvraient le devant et les deux côtés de la tombe; ils représentaient la vérification du cercueil de ce prince, mort en 1209, faite à l'époque où ce tombeau fut consacré; on y voyait vingt-deux personnages. Des figures d’anges et de saints ornaient la partie supérieure.

Ce témoignage de la piété filiale de Béatrix de Provence, femme de Charles d’Anjou, envers son père, sa mère et son aïeul, eut pour pendant le mausolée élevé à cette princesse dans la même église, en 1277. Celui-ci, à peu près semblable au précédent quant à la disposition générale, fut orné d’un nombre encore plus grand de bas-reliefs et de figures en ronde-bosse; ces deux mausolées, singulièrement précieux, l’un et l’autre, parla naïveté du mouvement des figures, par la facilité des draperies, par la vérité et l’expression des têtes, ont été inhumainement renversés en 1794. Nous devons à un illustre ami de son pays, le président Fauris de Saint-Vincent, le fils, d’en avoir fait tracer des dessins fidèles1.

Je me trouve ici obligé d’abandonner une multitude de tombeaux, érigés non-seulement à des princes, mais aux plus petits seigneurs et même à de simples particuliers, tous ornés de statues, à Paris, à Toulouse, à Albi, à Rouen, à Senlis, à Corbeil, dans l’église de l’abbaye de Royaumont, dans d’autres abbayes, près de Meaux, près de Beauvais, de Blois, de Vienne en Dauphiné, de Strasbourg. Paris seulement aujourd’hui orne de sculptures l’asile des morts ; toutes nos provinces, au treizième, au quatorzième, au quinzième siècle, couvraient les sépultures de monuments enrichis de statues, appelés des tombes élevées .

Rappelons cependant les tombeaux de l’église de Saint-Yved de B rai ne , où reposaient les princes de la maison royale de la

1 Ces dessins se trouvent aujourd’hui à Air, dans la bibliothèque de Mejannes. Milliu en a donné des gravures dans son Voyage au midi de la F rance, t. 111, pl. xli à xliv.

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branche de Dreux. Seuls, s’ils subsistaient encore, ils suffiraient pour donner un notable exemple de tous les genres de sculpture et des progrès de l’art, depuis Louis le Gros jusqu’à Henri III, à la fin du seizième siècle. Eh! pourquoi craindrais-je de paraître long, puisqu’en réunissant des matériaux pour l’histoire de l’art, j’esquisse le tableau des opinions, des mœurs, du luxe de l’ancienne Fiance?

Agnès de Baudemont, héritière de la maison de Braine, dite la comtesse de Champagne, femme de Robert Ier, comte de Dreux, lequel était fils de Louis le Gros, fit construire l’église de Saint-Yved, dans l’objet particulier d’y être inhumée, et avec l’espoir que ses descendants y choisiraient leur sépulture auprès de la sienne. Ses vœux se trouvèrent en partie remplis. Les tombeaux de la maison de Dreux ne furent point également riches, mais ils sont tous intéressants.

Agnès ne voulut pour elle qu’une tombe de pierre. Sa statue était en pierre ainsi que le sarcophage. Mais apparemment celle im'ge ne manquait pas de quelque mérite, car les auteurs du f'oyage pittoresque de France n’ont pas craint de dire que ia tète était d'une grande beauté ', ce qu’il faut néanmoins entendre en ayant égard au temps et à l’état de l’art.

Le tombeau de Robert II, fils d’Agnès, mort en 1218, fut plus magnifique. La statue de ce prince, grande comme nature, était en bronze; il y était représenté tenant de la main droite une fleur de lis. C’est lui -même qui l’avait fait exécuter de son vivant

Yolande de Coucy, seconde femme de ce prince, morte en 1224, n’obtint qu’une tombe de cuivre doré; et Robert III, fils de Robert II, qu’une tombe plate, de bronze; mais Pierre, surnommé Maucler , autre fils de Robert II, mort l’an 1 238, fut honoré, comme son père , d’un sarcophage et d’une statue.

1 De Laborde, Voy. pittoresque de Fr.; Ide de Fr., p. 8i. — Martenne, Voy. litt., 111e part., p. 20. — b’ Agi il court, Hist. de l'art, Sculpt., pl. x\i, Il g. 12.

5 Mart'-nno, /or. rit.; de Laborde, toc. c>t.

grande comme nature, en bronze. Il était couvert de son armure, et sur un des cuissards étaient représentées les armes de Dreux et celles de Bretagne ,.

Robert, frère de Jean Ier, et Clémence de Châteaudun, sa f mme, furent inhumés modestement dans des tombes plates de cuivre.

Le mausolée de Jean Ier fut de cuivre doré, parsemé de rosettes émaillées. La statue du prince, en ronde-bosse, était du même métal. Le sarcophage était entouré de trente-six petites statues, d’un pied de haut, également en cuivre doré, représentant des princes et des princesses, descendants ou alliés de la maison royale. Au-dessous de chaque ligure, se lisait en lettres d’or le nom du personnage qu’elle représentait.

Il fut élevé à Marie de Bourbon, femme de Jean Ier, morte en 1274, un mausolée entièrement semblable à celui de son mari. Trente-six petites statues en ornaient pareillement le pourtour.

Robert IV, fils de Jean et de Marie, en 1282, reposa dans un tombeau de cuivre, tout aussi riche, entouré de figures et d’écussons. Sa statue en cuivre, et qui le représentait au naturel, tenait de la main droite une épée, et de la gauche un écu aux armes de Dreux et de Braine. Tous ces magnifiques ouvrages furent enlevés par les Espagnols en IG501 2.

Le lecteur ne pourra s’empêcher de remarquer ici ces sta- '.ues de bronze, grandes comme nature, exécutées en 1 2 1 8 et en 1 238. L’art de couler des ouvrages de sculpture en bronze n’avait jamais été oublié, pas plus en France qu'en Italie. Charlemagne fil exécuter une porte de ce genre, ornée de basreliefs, pour son église d’Aix-la-Chapelle3.

Sous son règne, un religieux de Saint-Denis, nommé Airard,

1 Les mêmes, ibid.

’ Martenne, loc. cit ., p. 28. — De Laborde, loc. cit p. 85, 8G.

* Eginhard. Vita Karol. maqn ., cap. xxvi, apud D. Bouquet, Rer* qall. script., t. V, p. 99. — Chronic. Maiss., ibid., p. 76. — Monach. S. Gai-, De eccl. cura Kar. Magn, etc., ibid.. p. 113, cap# xx\.

TABLEAU HISTOIUQUE

offrit à l’abbaye une porte semblable que l’on substitua, dans les nouvelles constructions, à une porte de même métal, placée à l’édifice précédent, par Dagobert, laquelle fut transportée à une autre des entrées de l’église Suger, ayant construit plus en avant son nouveau portail, et l’ayant percé de trois entrées, fit exécuter deux nouvelles portes de bronze doré : sur celle du centre, furent représentées en bas-reliefs la Passion, la Résurrection et l’Ascension du Sauveur. Il avait rassemblé, pour la construction de son église, des ouvriers de divers pays, artifices peritiores de diversis partibus , mais son historien ajoute qu’ils étaient tous Français, de cunclis partibus regni 2, et Suger lui-même a soin de nous informer que les orfèvres et fondeurs de métaux étaient pour la plupart Lorrains, per plures auri fabros Lolharingos *.

Toutefois, ces portes n’étaient ornées que de bas-reliefs, qui, ayant dù s’exécuter par panneaux séparés, n’étaient pas, quant à la fonte du métal, des ouvrages aussi compliqués et aussi difficiles qu’une statue en ronde-bosse. 11 fallait, pour ce dernier travail, bien plus d’audace, de pratique, de savoir. Je doute qu’en France, et même en Italie, il ait été fondu, depuis les monuments qu’on peut regarder comme appartenant à l’antiquité, une statue humaine, en bronze, grande comme nature, antérieurement à celle de Robert II, comte de Draine, qui date de

Le tombeau de ce prince et celui de Pierre Maucler, son fils, dont la statue était aussi en bronze, comparés au mausolée de Jean Ier et de Marie de Bourbon, nous montrent les deux principales branches de Part de travailler les métaux et d’exécuter des statues, je veux dire Part de fondre le métal, et celui de le frapper ou celui de le retreindre, ce sont, comme je l'ai fait re-

' Doublet, Dist. eccl. S. Dion., lih. iv, cap. xx. — Félib., Hisl. de l'abb. de Saint-Denis , p. 174.

* Willelm., Vit a Suger., apud D. Bouquet, t. XII, p. 107.

1 Suger, De rebus in admin, suagest.; apud D. Bouquet, t. XII, p. 96, 97, 99.

marquer précédemment, ces deux genres de travaux qu’Agobard désignait, sous le règne de Louis le Débonnaire, par ces mots : vel fusilenij sive ductilem statuam *. La statue de Robert et celle de Maucler avaient été coulées dans des moules ; celles de Jean Ier et de Marie de Bourbon étaient modelées sous le marteau et le ciselet. Ces procédés s’étaient conservés l’un et l’autre.

Ces exemples nous prouvent que lorsque Benvenuto Cellini, arrivé en France sous François 1er, prétendait que les orfèvres de Paris ne savaient pas exécuter une statue de métal grande comme nature1 2, son excessive vanité l’induisait en erreur.

Poursuivons. En 1290, un bas-relief historique, en marbre, placé dans le grand cloître des Chartreux de Paris, rappela la fondation de quatorze cellules, faite par Jeanne de Châtillon, femme de Pierre, comte d’Alençon, l’un des fils de saint Louis. On y comptait dix-huit ligures. Ce bas-relief, dit un des écrivains qui en ont parlé, était très-bien pour le temps 3.

En 1297, on élevait à Clermont le tombeau du cardinal Aycelin, archevêque d’Arles. La statue de ce prélat était, comme celles dont nous venons de parler, formée de lames en cuivre dorées et émaillées : ce monument subsistait encore en 1789 4.

L’église des Dominiquins de la rue Saint-Jacques de Paris, fondée en 1220, renfermait déjà, en 1 402, vingt-trois tombeaux de princes et de princesses, descendant presque tous de saint Louis et notamment de seigneurs de la maison de Clermont, ensuite de Bourbon, tige de nos rois. Presque tous ces tombeaux étaient ornés de statues en marbre. A coté de ces tombes royales, se voyait celle de Jean de Meung, dit Clopinel, continuateur du roman de la Rose, mort, à ce que l’on croit, vers l’an 1 3 1 8 5.

1 Agobard., Deimag., t. II, Op., p. 264.

* Benvenuto Cellini, Tratt. delï Orif., p. 57.

3 Millin, Antiq. nat., t. V ; Chartreux, pl. x.

* M. Dulaure, Description des principaux lieux de France, t. 11,

3 Corrozet, fol. 70, verso, et 40. — Duhreul, p. 388, 580. — Pigamol

TABLEAU HISTORIQUE

Enfin, vers l’an 1299, sous le règne de Philippe le Bel, fut exécuté un monument de sculpture, digne, à tous égards, du souvenir de l’histoire. Ce prince, qui réparait alors l’ancien palais de nos rois pour en faire celui delà Justice, conçut, en le quittant, la noble pensée d’y éterniser la mémoire de tous les monarques qui l'avaient habité. A cet effet, après qu’il eut orné la grande salle, suivant l’usage du temps, de peintures et de dorures, il fit élever autour des piliers quarante-trois statues représentant tous les rois de France, depuis Pharamond, en y comprenant la sienne1. Enguerrand de Marigny, alors généra, des finances, crut pouvoir placer aussi sa statue à côté de celle de son prince, et pour colorer celle prétention, peut-être trop ambitieuse, il érigea une seconde image du roi, au-dessus du perron de la galerie, dite des Merciers , et se fil représenter incliné, offrant à Philippe un plan de l’édifice. Cet acte de vanité lui devint funeste. Lorsque, quinze ou seize ans plus lard, son procès commença, l’avocat du roi en fit un grief contre lui : « C’est toy, lui disait-il, qui as fait rebastir le Palais: eniceluy, » usurpant toute puissance, et ne laissant trait de témérité à ef- » fectuer, tu y as fait élever orgueilleusement ton effigie 2. » On sait que lorsque le malheureux Enguerrand fut condamné à mort, sa statue fut abattue. Par un nouveau retour de fortune, la mémoire de ce ministre ayant été enfin réhabilitée, sa statue ne fut pas relevée, mais on la remplaça sur le mur du palais, par son portrait en plate peinture 3, suivant l’expression du temps. Ce qui signifie qu’on peignit, son portrait sur le mur, à l’endroit où se voyait auparavant son image sculptée. Dans les siècles qui suivirent, la statue de chaque roi régnant, jusqu’à Charles IX

delà Force, Description de Paris et de ses environs, t. V, p. 104, 108, 114, etc., etc.

• G Corrozet, les Anli<j. de Paris, fol. 98 à 101, éd. 1580. — Pu* lireul, p. 171.

1 Duchesnc, les Antiq. des villes de France, clmp. \x, t. I, p, u». — - Félib., llist. de Paris, t. J, p. 535.

* Ducliesne, ibid,

inclusivement, fut successivement ajoutée à celles qu’avait érigées Philippe le Bel: en 1618, un incendie consuma la salle; tout fut anéanti *.

Tel est le tableau très-sommaire que présente l'histoire de la sculpture française, dans le siècle de Philippe-Auguste et de saint Louis. Nous y avons rencontré des monuments de toute espèce : bustes, statues, bas-reliefs, images votives, tombeaux, châsses, devants d’autel, portraits grands comme nature, portraits dans de petites proportions, compositions même historiques et politiques. Le marbre, le cuivre, le bronze, l’argent et 1 or, se sont modelés sous la main des artistes. Nous avons vu naître des usages, auxquels la sculpture devenait indispensable, dont elle était même la source et le moyen. La piété, l’amour de l’art, l'ostentation, ont exercé le ciseau des statuaires. Point d’encouragements, il est vrai, si ce n’est la multiplicité des travaux. Point de secours publics pour l’instruction. D’un autre côté, peu de progrès dans le choix des formes ; le ciseau n’a fait encore qu’imiter naïvement la nature; mais des progrès plus marquants ne se feront pas longtemps attendre, car, aussitôt après que les arts d’imitation commencent à rechercher le vrai, ils se placent d’eux-mêmes sur la roule du beau. Douterons-nous, d’ailleurs, que, dans les années dont nous venons de parcourir l’histoire, il n’ait surgi des hommes de génie qui aient accéléré les progrès du goût renaissant? Cette France, qui a depuis un demisiècle enfanté tant de talents, serait -elle demeurée inféconde, gouvernée par des rois tels que Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Bel ? Ses progrès étaient lents, il est vrai, mais soutenus. Assez de monuments subsistent encore pour en offrir la preuve. Nous pouvons citer avec assurance les sculptures de la porte septentrionale de Notre-Dame de Paris, celles de la cathédrale d’Auxerre, celles de la cathédrale de Reims.

Quant aux innombrables productions de cet âge qui n’existent plus, nous sommes réduits à des gravures et au jugement des

1 Sauvai, Ânliq. de Paris , t. Il, p. 3.

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historiens ; mais, quelque faibles que soient ces autorités, elles ne sont pas toujours à dédaigner, car tous les auteurs n’ont pas été des hommes sans lumières et sans goût; ce ne sont pas seulement enfin les sculptures grossières qu’il faut considérer, il faut aussi remarquer les bonnes, puisque ce sont celles-la qui attestent les progrès du siècle; peu servirait de dire : «Celâge a produit des ouvrages très-médiocres, » si nous pouvons répondre : «Ü en a créé de meilleurs. »

Passons au quatorzième siècle.

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