‹ Histoire de la sculpture françaiseChapitre 7 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Quatorzième siècle.

Les usages relatifs aux sculptures et à la décoration des églises, établis ou conservés au treizième siècle, se perpétuèrent dans le quatorzième. La sculpture en cuivre, exécutée au marteau, eut le môme crédit qu’auparavant ; le bronze ne fut pas moins commun; les tombeaux en marbre reçurent quelquefois, avec des formes nouvelles, un prodigieux accroissement de magnificence. Mais, ce qui n’est pas moins remarquable, c'est que l’emploi de la sculpture s’introduisit de plus en plus, à cette époque, dans la vie civile. L’argenterie devint plus commune dans les habitations dos grands, et elle fut ornée plus richement encore qu’au siècle précédent, d’émaux, de nielli, de bas-reliefs. Curieux d’abord de ces ouvrages par pure ostentation, l’homme riche apprit successivement à les estimer à cause de leur beauté. Après avoir admiré les productions de l’art en raison de la rareté du métal, il les rechercha pour l’art lui-même. Tandis que la peinture couvrait d’images les murs des palais, la sculpture en façonnait les portes et les lambris, elle en décorait les sièges, elle en enrichissait les vastes cheminées. L’art de peindre sur verre métamorphosait les vitraux en tableaux historiques ; celui de retreindre les métaux multipliait les aiguières émaillées, les coupes, les bassins à laver, et tout le mobilier des tables. Plus d’un châteaH devint une sorte de musée, où chaque salle offrit toute la perfection alors possible dans tous les arts du dessin.

Vraisemblablement par goût, mais plus encore par un motif de politique, nos rois surent habilement profiter de ces progrès de l’industrie, pour en faire un instrument de leur grandeur.

TABI.EAÜ HISTORIQUE

Plus riches que les seigneurs, ils parvinrent sans peine à les effacer tous par la somptuosité de leurs habitations. L’or dont elles brillaient frappa la multitude et éblouit les grands euxmêmes. Philippe le Bel et Charles V étendirent et consolidèrent leur puissance, autant par l’imposant appareil dont les environnaient les beaux-arts, que par l’agrandissement de leurs do-maines. L’orgueil féodal, vaincu par cette magnificence, fut réduit à s’incliner devant la majesté royale. Marigny servait aussi utilement la France, en décorant les palais de Philippe le Bel, que Richelieu, trois cents ans plus tard, en accroissant la pompe de ceux de Louis XIII. Le peuple, qui l’accusait de dissiper dans ces dépenses les trésors publics, méconnaissait le moyen que ce ministre faisait agir pour les progrès de l’industrie, et calomniait aveuglément une des sources de sa future richesse. La couronne reconquit, par son éclat, la puissance que les possesseurs des fiefs lui disputaient par la guerre. C’est là un des caractères distinctifs du quatorzième siècle.

Celte amélioration politique eut, comme l’art lui-même, son commencement et ses progrès. Pour en suivre la marche, nous devons observer en même temps la sculpture dans les églises et dans les palais. Le nombre de ses ouvrages s’accroissait tous les jours, dans les uns comme dans les autres.

En 1302, fut placé dans la cathédrale d’Amiens le tombeau de l’évêque Guillaume de Mâcon. Le sarcophage était en cuivre. Il est arlistement émaillé de figures, dit l’historien, et la devan • turc est relevée de personnages élabourez C Ces mots signifient que le champ était peint en émail, et que la face était ornée de bas-reliefs. Au-dessus reposait une statue de bronze qui représentait le prélat en habits pontificaux. Tel est, en effet, ce monument conservé jusqu’aujourd'hui.

En 1 304, on érigeait à Paris, sur le portail du collège de Na* varre, la statue de Philippe le Bel et celle de Jeanne de Navarre, sa femme, fondatrice de celle maison 2

1 De la Morlière, Antiq. d'Amiens, p. 210,

1 Dubreul, p. 493.

C’est aussi vers l’an 1 304 que dut être construit le portique à trois arches, élevé au-devant du portail méridional de l’église de Chartres. Il n’existe aucune preuve écrite de ce fait. Parmi nos écrivains modernes, il en est un, au contraire, qui veut que les sculptures soient du onzième siècle, tandis qu’un autre croit l’architecture du milieu du douzième. Ces assertions sont dénuées de toute preuve et nous paraissent plus que hasardées. La sculpture du onzième siècle n’eut jamais autant de vérité, ni l’architecture du milieu du douzième, autant d’élégance. Tout est, relativement au temps, digne d'admiration dans le style, quoique gothique, de cet édifice. Une statue élevée dans l’intérieur du portique, vers la porte gauche, à l’un des points de jonction où cette nouvelle construction s’appuie contre l’ancien portail, motive notre opinion: elle représente un prince, tête nue, entièrement revêtu d’une tu • nique ou jacques de mailles, que couvre une cotte d’armes en étoffe. Delà main droite, il tient son gon fanon, tandis que la gauche repose sur son écu , qui est debout et penché vers le genou ; cet écu est celui de France, à fleurs de lis sans nombre. Deux caractères particuliers le distinguent seulement de celui de nos rois: l’un est une grande croix, sans doute d'argent, terminée par quatre fleurs de lis; l’autre est une bordure sculptée avec soin, et qui dut être peinte de gueule. Il est impossible de ne pas reconnaître, à cet insigne, Fierre de France, comte d’Alençon, fils de saint f nuis, qui devint comte de Chartres, en 1272, par son mariage avec Jeanne de Chàtillon, héritière de ce comté. Fils de France, il porte les fleurs de lis sans nombre; compagnon d’armes de son père, à la Terre-Sainte, il a empreint la croix au milieu des lis ; cinquième fils du roi, il a encadré l’écu qu’il ne devait pas porter pur. Ses armes d’ailleurs sont connues *, et elles ne ressemblent en rien, ni à celles des princes issus de Thibaud le Tricheur, qui avaient régné depuis l’an 94 1 jusqu’en l'an 1219 1 2, ni à celles des seigneurs de la maison de Chàtillon, qui leur succédèrent et

1 Doyen, llist. de la ville de Chartres, t. I, p. 172.

* Id., ibid. , p. 1 15 à 102.

TABLEAU HISTORIQUE

possédèrent le comté jusqu’en 1 272 1 . Ce fait se trouvant établi, il en résulte que l’édifice a été construit, ou sous le règne de Pierre d’Alençon, ou sous Charles de Valois, son neveu, après la mort duquel le comté de Chartres fut réuni à la couronne, et ces circonstances nous renferment entre les années 12 72 et 132G. Mais, iu milieu de ces deux extrêmes, il est un événement important, t’est la victoire de Mons en Puelle remportée par Philippe le Bel en 1 304, et dont ce prince vint rendre grâces au ciel dans l’église de Chartres2 Déjà en 1297, Charles de Valois avait accorde aux [habitants de cette ville la faculté de posséder un hôtel commun. C’est vraisemblablement l’acquisition de ce nouveau droit et l'honneur d’avoir vu Philippe remercier Dieu dans leur temple, que les Chartrains célébrèrent par l’érection de cette espèce d’arc de Vriomphe au-devant d’un des portails de leur cathédrale : telles étaient les mœurs du temps. Mais, quoi qu’il en soit, ce beau monument se place toujours à la fin du treizième siècle ou au commencement du quatorzième.

Ce n’est pas sans motif que j’ai cherché à connaître l’époque de sa fondation ;• car, en ce qui concerne l’architecture, nous y voyons toute la légèreté, il serait permis de dire toute l’élégance, où lo style appelé gothique à ogive était parvenu sous les premiers Valois, âge moyen de sa durée; et quant à la sculpture, la date de ce portique nous donne lieu d’en reconnaître de trois siècles différents sur les portails de l’église de Chartres, savoir : celle du portail méridional, construit aux frais de Jean Cormier, laquelle appartient à l’an 1060 ou environ; celle du grand portail, qui date des années 1 1 40 ou 1145, et celle du portique élevé devant le portail méridional, qui est de 1 304 à 1306. La première est la sculpture vieillie et dégénérée du moyen âge , mais conservant encore quelque vérité, quelque dignité. La seconde, qui appartient aussi à l’époque de la dégénération, fait cependant admirer une grandeur insolite, extraordinaire ; il y a dans les têtes un naturel,

1 Doyen, Hist. de la ville de Chartres, t. I, p. 1G2 à 171.'

* Séb. Rouillard, Hist. de l'église de Chartres, fol. 178, verso.

dans les draperies une richesse, et nous pourrions ajouter une coquetterie, dont le portail de la cathédrale d’Arles donne seul un exemple à la même époque, et dont il faudra que tkns un autre chapitre nous recherchions la source. La troisième, enfin, est la sculpture du règne de saint Louis, sculpture régénérée, revenue à la simple nature, et même déjà améliorée depuis le règne de ce prince. La statue de Pierre d’Alençon est dans une attitude assez franche; les formes en sont encore un peu rondes, mais il y a de 'a naïveté dans la tête et de la simplicité dans la draperie. Entre le style de cette figure, et celui des personnages du portail dont elle est voisine, tout est différent.

Le portail septentrional et le portique dont il a été aussi accompagné, offrent à peu près le même style que celui du midi, et doivent appartenir à peu près aux mêmes temps. Toutefois, ce portique semble d’une autre main, et ne présente pas en tout la même élégance.

Vers l’an 1300, commença la reconstruction de l’église de Sainte- Croix, d’Orléans 1 ; en 1 3 1 8, celle de Saint-Ouen, près de Rouen ; en 1324, celle de la cathédrale de Bourges 2. Il serait inutile de rappeler de combien de sculptures furent enrichies ces églises. La cathédrale d’Orléans offrit, comme celle de Chartres et presque toutes les autres, des images de saints placées dans des niches, jusque sur les arcs-boutants extérieurs.

De l’an 1304 à l’an 137 4, il fut consacré, seulement dans l’église des Cordeliers de Paris, huit tombeaux à des personnages de la famille royale. Tous étaient ornés de statues de marbre3, dont, suivant l’usage, les têtes étaient des portraits. •

J’ai dit que dans le treizième siècle on élevait souvent dans les églises, sur des colonnes, les statues des fondateurs de l’édifice, et des bienfaiteurs de ces établissements. C’est en conformité de cet usage, qu’en 1296, on éleva dans l’église de Notre-Dame de Paris, la statue de l’évêque Simon de Bucy, par qui, suivant

' Lemaire, Antiq. delà ville d'Orléans , p. 41 et suiv.

* Jean Chenu, Rec. des antiq. de Bourges, p. 41.

* Dubreul, p. 394, 393.

TABLEAU HISTORIQUE

l’inscription, furent fondées premièrement ces trois chapelles Simon de Bucy n’étant mort qu’en 1304, sa première statue fut jugpe ne pas suffire, pour l’honorer dignement. : il lui fut consacré un tombeau dans la même église ; le sarcophage était de marbre noir; la statue posée au-dessus était de marbre blanc2.

Dans la chapelle de Saint-Michel de cette cathédrale, fut érigée par le même motif, en 1 3 1 G, une statue au cardinal Michel du Bec 3 ; dans l’église des Jacobins de la rue Saint-Jacques, en 1324, une statue à Béatrix de Bourbon h ; dans l’église de l’abbaye de Saint- Denis, sous le règne de Philippe de Valois, une statue à ce prince, une à la reine Blanche, sa femme, une autre à la princesse Jeanne, leur fille, où ils étaient représentés au naturel . C’était toujours la même raison qui motivait ces images; c’est parce que iceux roy et reines , dit l’historien, ont fondé cette chapelle 5.

Le pape Benoît XI fit plusieurs fondations en ladite église (de Notre-Dame de Paris). Trois statues, élevées en ! 372, furent le prix de ce bienfait, la sienne et celles de deux personnes de sa famille 6. Marie d’Espagne , veuve de Charles de Valois, comte d’Alençon, et Charles III, leur fils, ayant fondé une chapelle, dite d'Alençon , dans l’église des Cordeliers de Paris, il leur fut dédié, à ce titre, des statues dans cette église, en 1375 7. On sent combien cet usage multipliait les statues dans toute l'étendue du royaume.

A ces images honorifiques, il faut joindre les monuments qui rappelaient des faits mémorables : en 1313, au moment où Philippe le Bel venait d’obtenir la condamnation des Templiers, soit qu'il voulût perpétuer le souvenir de cet événement, ou paraître

VG. Corrozet, les Ântiq. de Paris , fol. 61. — Dubreul, p. 13.

* Charpentier, Descript. hist. de l'égl. de Paris , 1. 1, p. 36.

1 Grancolas, Histoire abrégée de la ville et de l'égl. de Parie, t. II, p. 161.

* Millin, Antiq. nat., t. IV; Jacobins, pl. vu, fig. 3

s Dubreul, p. 833.

* Id., p. 14.

7 Millin, loc. cit., pl. \i, fig. 6; pl. x, lig. 4. t

avoir lui-même été approuvé par le ciel, ce prince fit construire, d’une partie des confiscations, les arcades qui entourent encore aujourd’hui le chœur de Notre-Dame de Paris ; mais un monument d'architecture n’aurait pas suffi pour parler à l’imagination du peuple. Sur une balustrade de pierre, placée dans un des bascotés, fut posé un bas-relief représentant le grand-maître de l’ordre et plusieurs chevaliers enchaînés, et tout auprès furent élevées la statue du roi et celle de Jeanne de Navarre, sa femme, à genoux, dit l’écrivain, devant le jugement de Dieu *.

En 1317, s’éleva dans la vieille église des Augustins de Paris, le tombeau d’Ægidius (ou Gilles) Colonna , archevêque de Bourges: la statue de ce prélat reposait sur le sarcophage, suivant la coutume, et de plus, sur la face antérieure du monument, qui était adossé à un mur, se voyaient douze niches, renfermant des statues de douze religieux 1 2.

En 1 3 1 8 , fut érigé, dans l’église des Carmes, de la place Maubert , le tombeau du cardinal Michel du Bec, chanoine de Notre-Dame de Paris. Sa statue était à genoux, vêtue d’une robe très-ample. Cet ouvrage montrait combien l’art avait fait de progrès dans le déploiement des draperies 3.

Il a été consacré à la mémoire des papes d’Avignon, tous nés Français, de nombreux mausolées, exécutés dans nos provinces méridionales, et la plupart d’une grande richesse. Il n’est pas possible de supposer que ces monuments soient dus à des artistes venus de l’Italie , car si ce fait était vrai, les écrivains italiens se

1 Grancolas, loc. cit., 1. 1, p. 450.

* Corrozet, fol. 80, verso. — Dubreul, p. 433. — Ce tombeau fut trans* porté dans la nouvelle église. Millin en a donné une gravure, (An*. nat., t. III; Gr. Aug., p. 68, pl. xii, fig. 1.)

J Cette figure se voit, comme la précédente, dans les Antiq. nat. de Millin, t. IV; Carm. de la place Maubert, p. 17, pl. ii, iig. l. — Je suis loin de vouloir donner les gravures de cet ouvrage de Millin comme des chefs-d'œuvre d’exactitude; mais il y a des parties, comme, par exemple, l’abondance des plis des draperies, où elles ne peuvent pas s’être écartées beaucoup de la vérité.

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seraient gardés de passer sous silence des ouvrages si considérables ; ils en auraient nommé les auteurs, de môme qu’ils ont parlé des voyages en Provence de Giotto et de Simon Memmi, et qu’ils ont cité plusieurs peintures exécutées en Provence par ces deux maîtres. Ils n’auraient pas négligé une colonie italienne, dont les membres se seraient succédé en deçà des monts pendant quatre-vingts ans.

En 1314, s’éleva dans l’église de Sainte-Marie d’Uzette, au diocèse de Bazas, le tombeau de Clément V; en 1334, dans la cathédrale d’Avignon, celui de Jean XXII ; en 1 342, dans la même église, celui de Benoît XII; en 1352, à l’abbaye de la Chaise- Dieu, celui de Clément VI; en I3G2, à la Chartreuse de Villeneuve, que ce pape avait fondée, celui d’innocent VI ; en 1371, à l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, celui d’Urbain V; enlin, en 1394, aux Célestins d’Avignon, celui de Clément VII, compté parmi les antipapes 1 .

Tous ces tombeaux offraient la statue du pontife en marbre blanc. Celui de Clément VI était, en mtre, orné de ligures, soit en ronde-bosse, soit en bas-relief (exornatumque variis imaginibus). Ce pape l’avait lui-même fait exécuter à Avignon, de son vivant, par les artistes les plus habiles ( quod ipse vivens, Avenione , à peritissimis artificibus ficri curaverat z).

Celui d’innocent VI lit admirer une rare magnificence; on y voyait seize statues de marbre, non compris celle du pontife3. Sur celui d’Urbain V, construit aussi en forme de chapelle, étaient placées plus de trente figures, les unes en ronde-bosse, les autres en bas-relief 4. Le visage du pontife était en argent5. On y voyait qu’il avait les joues pendantes [quee obeso vull'i et pendenlibus

1 Papebrocli, Conctt. chron ., hisl. ap. Catalog. Rom. Ponlif.; in Propyl. ad act. Sanct. Man , p. 74 el scq.

* Ciacon., Vit. Ponlif. Rom., t. II, p. 483. — Papebroch, toc. cit.t

* Papebroch, loc. cti.j p. 90.

4 ld., ibid. , p. 9t. .

’ Rufli, Histoire de Marseille, part-, u, p. 138,

genis ilium fuisse demonsirant ‘). Le visage en argent est une invention que nous n’avions pas encore remarquée.

En 1372, le cardinal Anglicus, neveu d’Urbain V, fit sculpter, dans l’église des Cordeliers de la ville d’Apt en Provence, la tombe en marbre de saint Elzéard. La vie du saint fut représentée dans des bas-reliefs, sur le pourtour

Il est à noter que les papes Clément VI, Innocent VI, Urbain V, ainsi que Grégoire XI, qui lit élever à Marseille le mausolée d’Urbain , étaient tous Français et natifs de Limoges ou des environs de cette ville. Cette remarque nous fait voir où ils avaient puisé l’amour des beaux-arts

Souvent les images placées sur les tombeaux faisaient connaître la profession du mort. En 134 0, maître Jean Fabri, le premier , dit-on, des jurisconsultes gaulois , ayant été inhumé à Angoulême, dans le cloître des Jacobins, on plaça au-dessus de son tombeau sa représentation, en bas-relief, en une chaire, avec ques ses habits doctoraux1 * 3.

Vers le même temps, maître Jehan Ravy commençait les sculptures en ronde-bosse et en bas-relief qui existent encore sur toute la longueur du pourtour extérieur du chœur de l’église Notre- Dame de Paris, et qui représentent l’histoire d^ Jésus-Christ. L’ouvrage fut parfait par son neveu maistre Jehfale Bouteiller , et celui-ci, imitant l’exemple trop rare donné par Jehan de Chelles en 1257, osa tracer son nom et celui de Jehan Ravy, au bas de son ouvrage, avec la date de 1351. Jehan Ravy était représenté à genoux, les mains jointes, et l’inscription se lisait à côté de son image 4. C’est ici un véritable succès que l’art obtenait dam

1 Papebroch, ibid.

1 Martenne, Voy. litt., t. I, p. 285. i

* De Corlieu, liée, en forme d’hist., sur la ville d’Angoulême, p. 106. \

* Voici l’inscription : C'est maistre Jehan Ravy, qui fut maçon de

Notre-Dame, par l'espace de vingt-six ans, et commença les nouvelles histoires ; et maistre Jehan le Bouteiller, son neveu, les a parfaites , 1

Van 1351 . Cette inscription a été enlevée. Heureusement Dubreul nous

en a conservé une copie ( Antiq . de Paris, p. il).

TABLEAU HISTORIQUE

l’opinion. L’artiste comptait sans doute sur l’aptitude du public à juger son ouvrage, puisqu’il s’en déclarait l’auteur. Cette hardiesse fut encore trop peu fréquente parmi les successeurs de Bouteiller.

Autant il était rare, à cette époque, de voir sur un monument le nom de l’artiste, autant il était commun d’y voir le nom et l’image même du donateur. Pierre du Fayel ayant donné deux cents livres pour l’exécution de l’ouvrage de Jehan Ravy, on plaça sur un mur voisin un bas-relief où il était représenté à genoux. Une inscription, qui rappelait ce don, faisait connaître en même temps le motif de la consécration de l’image *.

Contemporain de Fayel et de Jehan Ravy, Guillaume de Melun, élu archevêque de Sens en 1343, et mort en 1377, lequel ornait sa propre église de diverses sculptures2, n’oublia pas, à cet égard, celle de Paris, où il avait été chanoine. Il consacra derrière le chœur, du côté du revestiaire , une représentation du martyre de saint Étienne, en ronde-bosse, et à grand nombre de figures 3, et, en mémoire de son offrande, ce prélat fit placer, au-dessous du Mystère de saint Étienne, un bas-relief de pierre, à peu près grand comme nature, où il était représenté à genoux, son porte-croix auprès de lui, devant une image de la Vierge qui tenait l’enfant Jésus dans ses bras 4.

Ces représentations de la vie, de la mort de Jésus-Christ et des saints, production de l’art du ciseau, se lient, quoiqu’on ne le soupçonnât pas d’abord, avec l’histoire de notre littérature. Ne craignons pas de nous arrêter ici un instant. Le monument de Guillaume de Melun était du même genre que celui dont Angilbert, abbé de Saint-Riquier, avait orné son église, sous le règne de Charlemagne, et dont j’ai parlé précédemment, où l’on voyait, représentées au vif , la Passion, la Résurrection, l’Ascension du Sauveur 5. Il était semblable à celui dont on avait orné le pour-

• Dubreul, p. il.

* Gall. Christ., t. XII, col. 71, 78.

* Sauvai, t. I, p. 274.

4 Id., ibid., p. 276.

• Quelques rcmarq. sur l'hisl. de la sculpt. de M. Le C. Cic:

lour du chœur à Notre-Dame de Paris, sous le règne de Philippe- Auguste. C’est un ancien usage qui se perpétuait. Les monuments de peinture et de sculpture, qui offraient aux yeux ces scènes pathétiques, formaient, suivant l’expression des pères du synode d’Arras, tenu en 10*25, les livres des illettrés (illitteraii contern* plantur !).

Mais cet usage, si je ne me trompe, a produit dans la suite un effet tout mondain, et que ses instituteurs n’avaient pas prévu. Tandis que l’assiste mettait en action dans des monuments de sculpture les légendes des saints et les histoires de l’Évangile, des clercs célébraient ces actes édifiants dans des complaintes souvent dialoguées, destinées à toucher les cœurs. C’étaient Jésus-Christ, les anges, les saints, qui, dans ces récits à personnages, parlaient, gémissaient, paraissaient souffrir. Bientôt les assistants désirèrent voir ces personnage^ divins agir devant leurs yeux comme ils croyaient les entendre parler. Alors, des poètes imaginèrent de remplacer les sculptures par des personnes vivantes qui reproduiraient les mêmes attitudes, exécuteraient tes mêmes scènes, et prononceraient les paroles, dont les gestes des statues étaient l’expression. Ce n’est point ici une supposition que je crée, c’est un fait que je raconte. Le 1er décembre de l’an 1420, lorsque Henri V, roi d’Angleterre, et le duc de Bourgogne entrèrent dans Paris, après avoir repoussé de Melun les troupes du dauphin, il fut fait , suivant les historiens du temps, eu la rue de Kalande , devant le Palais , un moult pieux mystère de la Passion de Notre- Seigneur, au vif, selon que elle est figurée autour du cueur de Notre-Dame de Paris, et duroient les cchaffaulx environ cent pas de long 2. On voit que c’est des sculptures de Jehan Ravy qu'il est question. Ainsi, ie sculpteur donna dans cette occasion au poète le premier calque de son mystère. Déjà, dans le siècle précédent, des dialogues récités ou chantés par des jon-

‘ Synod. Àtrebat., De imag. quœ in eccl. fiunt , cap. xiv ; apud d’Achery, Spicil. , t. I, p. G22.

* Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI eide Charles VU; dans les ftlém. pour servir à l’hist. de Fr. et de Bourg., p. 72.

TABLEAU HISTORIQUE

gleurs, avaient fait renaître l’idée des représentations dramatiques du théâtre; les images des sculpteurs agrandirent ensuite cet art naissant, et ce fut l’art statuaire qui apprit au poète à composer des scènes pathétiques, propres à émouvoir les cœurs et à arracher des larmes. On pourrait dire que les premiers confrères de la Passion prirent la place des statues, qui avaient elles-mêmes représenté les personnages historiques, pour l’instruction des illettrés.

Je reviens à la suite chronologique des monuments.

Depuis l’an 1 344 jusque vers le milieu du siècle suivant, il fut élevé, dans l’église des Chartreux de Paris, dix-sept tombeaux, à des princes , à des évêques, et à d’autres personnages illustres. Quelques-uns étaient en cuivre, d’autres en marbre, tous ornés, soit de bas-reliefs, soit de figures en ronde-bosse, ou de figures gravées sur le cuivre , car le désir de l’économie, uni à la vanité, faisait quelquefois substituer ce dernier moyen à la sculpture enrelief

En 1355, un mausolée plus riche fut élevé à Humbert, dauphin de Viennois, dans l’église des Jacobins de Paris. La figure de ce prince, grande comme nature, fut moulée en bronze, et posée sur le sarcophage aussi de bronze ; mais elle était seulement en bas-relief. Il y était représenté en habits pontificaux, à cause de sa qualité de patriarche d’Alexandrie. Le sarcophage était entouré de vingt-une figures, d’un pied de haut, représentant la cérémonie des funérailles; aux quatre coins, se voyaient les signes des quatre Évangélistes1 2.

En 1365, le cardinal de Dormans ayant fondé à Paris le collège dit de Beauvais, il fut élevé, dans la chapelle de cette maison, de l’an 1 373 à l’an 1387, six statues, à des personnes de sa famille représentées au naturel, dit l’historien, et en mémoire de leurs bienfaits 3.

Le faste domestique croissait, à cette époque, de jour en jour,

1 D. Félibien, Jlist. de Paris , t. I, p. 371, 372.

* Piganiol, Descript. de Paris, édit, de 1742; p. 123, 132. — Millin, Anliq. nat., t IV, Jacobins, pl. iv.

1 bubreul, p. 538, 310.

comme la magnificence des tombeaux ; le roi Charles Y en donnait lui-même l’exemple. Il serait difficile de comprendre comment un prince aussi sage prodigua tant de trésors pour l’embellissement de ses palais, si l’on n’avait pénétré le motif qui dirigeait cet esprit éminemment judicieux. Charles V affectait, dans ses habitudes, une pompe dont aucun de ses prédécesseurs n’avait donné l’exemple. Toujours à cheval, richement vêtu, il ne se montrait en public qu’au milieu d’un brillant cortège d’officiers, de pages, de gardes, de valets; on le vit, en peu de temps, rebâtir le Louvre, construire le vaste hôtel Saint-Paul, élever la Bastille, fonder et embellir le château de Vincennes et celui de Bcaullè , réédifier les maisons royales de Saint-Germain en Laye, de Saiat-Ouen, de Creil, de Melun, de Montargis *. Tous ces édifices furent enrichis de peintures, de sculptures en pierre et en marbre, de meubles sculptés et dorés par les ouvriers les plus habiles, il choisit quatre de ces habitations pour sa demeure la plus ordinaire. C’étaient le Louvre, l’hôtel Saint-Paul, d'dYhôtel des grands ébattements , Vincennes et le château de Beaullé , notable manoir, situé près de Saint- Maur. Ces quatre maisons demeuraient constamment fournies de meubles et d’argenterie, sans qu’il fut nécessaire de transporter rien de l’une à l’autre. Une surveillance perpétuelle hâtait les travaux et maintenait l’ordre parmi tant de richesses. Ce sage roi, suivant les expressions de Christine de Pisan, son panégyriste, dirigeait lui-même ses solennels édifices ; il était sage artiste, vray archilecleur, diviseur certain , prudent ordeneur 2. Mais ce qui est encore plus digne de remarque , occupé de l’embellissement de tant de palais , il reconquérait un tiers de la France, rétablissait la marine, jetait les fondements de la Bibliothèque Royale, et accomplissait de si vastes entreprises, par les seules

' il édifia Beaulté , qui moult est notable manoir. — - Moult fit réédifier notablement le châtel de Saint-Germain, etc. (Christ, de Pisan, Mém., part, in, cbap.n; Collect. de mém. relat. à Vhist. de France, 1785, t. V, p. 199, 200.)

s Christ, de Pisan, Livre des faits de Charles V, part, ni, ch. ii ; Çollcct. des Mém, publ. par Petitot, t. VJ.

TABLEAU historique

ressources que lui assuraient scs revenus ordinaires et la sagesse de son administration. Jamais il n’accrut les charges de ses peuples, si ce n’est dans les occasions où les étals du royaume lui offrirent eux-mêmes des tributs volontaires.

La rééducation du Louvre fut entreprise vers l’an 1365. Philippe-Auguste avait, comme nous l’avons dit, construit ou du moins considérablement agrandi ce palais. Mais les édifices de ce roi ne convenaient plus au goût exercé de Charles V ; Raymond du Temple, son principal architecte, n’oublia rien de ce qui pouvait ennoblir cette habilalion royale; sur la seconde porte, ou la porte intérieure de l’entrée principale, qui était tournée au midi vers la rivière, furent élevées la statue du roi et celle de la reine Jeanne de Bourbon *. Les murs de la salle des festins, située au rez-dechaussée, furent entièrement couverts de peintures représentant des paysages. La porte de la grande chapelle s’ouvrait au fond de cette salle. On la décora d’un fronton, dans lequel étaient sculptés une image de la Vierge, des anges tenant des encensoirs et jouant de divers instruments. Dans l’intérieur de la chapelle s’élevaient treize statues, représentant chacune un des prophètes. Les cheminées des appartements, qui occupaient souvent plusieurs toises en carré, n’exercèrent pas moins le talent des sculpteurs. Celle de la chambre du roi était chargée de treize statues, représentant treize prophètes, de douze figures d'animaux allégoriques, et de deux anges qui soutenaient les armes de France. Nous avons vu, au treizième siècle, la cheminée de la salle du château de Coucy, ornée pareillement des statues des neuf preux. Cet ancien usage se maintenait toujours.

L’entrée des pièces principales était formée par des porches en menuiserie, à plusieurs faces, surmontés de petites statues et d’autres ornements. Les escabelles, les bancs, les pliants, les fau desleuils à bras, étaient enrichis de bas-reliefs et de figures en ronde-bosse 1 2. Les chenets, les pincettes, étaient couverts d’orne-

1 Sauvai, t. II, p. 20, 22, 281.

5 Sauvai, loc. cit., p. 20, 21, 2TD.

ments. Les couches, qui avaient de onze à douze pieds de large, s’élevaient sur des marches couvertes de tapis ; ajoutons, pour peindre le beau caractère de Charles Y, qu’au milieu de ce somptueux mobilier, il conservait, comme un objet précieux, un vieil banc qui avait appartenu à saint Louis '.

D’accord avec un ensemble si riche, l’escalier principal, ou la grande vis , construit extérieurement dans la cour et adossé au corps de logis du midi, fut revêtu presque entièrement, en dedSis et en dehors, de basses-tail'les et de rondes-bosses. A l’extérieur, étaient élevées, auprès de plusieurs bas-reliefs, dix grandes statues de pierre, représentant le roi, la reine, leurs enfants, les ducs d’Anjou, de Bourgogne et de Berry, frères du roi. Au dedans, deux sergents d’armes étaient sculptés à la porte du roi, deux à la porte de la reine. Des figures de la Vierge et de saint Jean, des anges supportant des heaumes, des armoiries et d’autres décorations, ornaient les fenêtres et la voûte1 2.

L’hôtel Saint-Paul était si vaste, qu’il renfermait des appartements complets, non-seulement pour les enfants du roi, mais encore pour tous les princes et toutes les princesses de son sang. A chacun de ces appartements étaient jointes deux chapelles, une plus grande et une plus petite. Dans la plus grande de celles du roi, se trouvaient des statues des douze Apôtres, en pierre, et grandes à peu près comme nature. La principale chapelle de la reine était décorée de la même manière et aussi richement 3.

C’était l’habitude du roi de ne manger que sur l’argent et sur l’or : il en était de même des enfants de France et des princes du sang. Dans chacune des quatre habitations ordinaires de la cour, se trouvait une pièce, dite la chambre aux joyaux , où était renfermée la vaisselle à l’usage des princes. Celle du Louvre avait neul toises de long sur quatre et demie de large; elle était environnée d’armoires à plusieurs étages, où l’argent et l’or éclataient de

1 Sauvai, loc. cit., p. 270.

* Ibid., p. 23, 24.

» Sauvai, t. II, p. 22; 278, 279, 581, 282. — Félib., llist. de Paris, t« I, p. 653.

90 TA15LEAU HISTORIQUE

toutes parts. La vaisselle était souvent ornée do bas-reliefs, d’émaux et même de pierreries C ,

Non-seulement celte argenterie était fabriquée en France, mais le roi lui-même affectait de s’enorgueillir du mérite de cette fabrication. Une occasion solennelle lui donna lieu de manifester ce sentiment. En 1378 , l’empereur Charles IV étant venu en Fpnce accompagné du jeune roi des Romains, son fils, la ville de Paris leur offrit à l’un et à l’autre de magnifiques présents en orfèvrerie, moult bien ouvrée et dorée . Le roi leur fît présenter des esguières et une coupe d’or, dont les embellissements en émail représentaient le ciel et les signes du zodiaque. Parmi ces objets, se trouvaient notamment deux grands flacons d’or, où, suivant les termes de riiistorien, esloit figuré en y mages eslevées (c’est-à-dire en bas-reliefs), comment sainct Jacques nionslroit à sainct Charles-maigne le chemin en E $p ai gne par révelacion 2. Mais cet hommage fut accompagné d’un mot qui, en paraissant en amoindrir la valeur, la relevait réellement. : « Le roi vous salue, dit à l’empereur le duc de Berry, et il vous envoyé de ses joy aulx ielz comme à Paris on les fait 3. »

A l’exemple du monarque, les princes ses frères et les autres personnes de sa famille possédaient aussi chacun plusieurs palais dans l’enceinte de Taris , et partout régnait un faste rival de celui du roi. C’était le luxe du temps ; les grands multipliaient leurs habitations, pour varier plus commodément leurs jouissances. Le duc de Berry, à qui appartenait le château de Vinceslrc, y avait rassemblé tout ce que les arts pouvaient produire alors de plus accompli : peintures exécutées sur les murs, vitraux historiques, portraits originaux des rois de France de la troisième race, et des empereurs d’Orient et d’Occident, figures en marbre et en bois,

• Sauvai, ibid., p. 280, 281. — Montfauc., Monum. de la Mon. fr., t. III, p. 52 et suiv.

’ Christ, de Pisan, Livre des faits de Charles V , part, m, chap. 40 ( Collect . des mém. de l'histde Fr., éd. Petitot, t. VI, p. 95.)

• Ibid.

huis et meubles ornés de sculptures, rieu n’y était oublié. Vincestre était un riche musée.

En 1411, un parti de Bourguignons se porta vers cette moult belle maison , richement et notablement édifiée et peinte , qui estoit au duc de Berry ; et y bouttèrent le feut et fut arse, si bien qu'il ne demeura que les parois C’est cet édifice, totalement changé de destination, qui s’appelle aujourd’hui Bicêlre.

Tandis qu’il embellissait ainsi ses propres habitations, Charles V n’oubliait pas les églises. Voulant être regardé comme le fondateur de celles des Grands-Augustins et des Céleslins, construites en partie par ses bienfaits, il fit poser, à ce titre, au-dessus de la porte d’entrée du couvent des Augustins, un bas-relief où il était représenté, accompagné de deux religieux, offrant à la Vierge, on présence de saint Augustin, un modèle de l’église 2. Sur le portail de celle des Célestins, il plaça sa statue et celle de la reine Jeanne de Bourbon. En 1370, le jour de la consécration de ce dernier édifice, il donna une image d’argent de la Vierge et une de saint Pierre, toutes deux enrichies d’or 3. On sait combien l’église des Céleslins devint célèbre, à cause des chefs-d’œuvre qu’on y déposa dans les siècles suivants.

Mais, de tous les monuments de sculpture de ce règne , les plus remarquables peut-être sont les tombeaux de deux hommes, peu faits pour un si grand honneur, je veux parler des deux fous du roi. Les princes contemporains de Charles V entretenaient, comme on sait, auprès de leurs personnes des bouffons, appelés fous, chargés de divertir leurs cours désœuvrées. Charles ne crut pas pouvoir se dispenser de sacrifier, sur ce point, aux habitudes de son temps ; ou peut-être, appréciant dans cet usage ce qu’il offrait de moral, il voulut avoir de ces modernes Ésopes

1 Juvén. des Ursins, Hisl. de Charles VI, p. 230. — M. Petitot, Tabl. du règne de Charles VI, chap. vi ; Collect. de mém., t. VI, p.298.

1 Dubreul, p. 440. — Millin, Antiq. nat., t. III; Gr. Aug., p. 13,

pl. i.

* Dubreul, p. G97. — Beurrier, llist. du monast. des Célest., p GO. — Sauvai, t. I, p. 448. — Millin. Antiq. nat., t. I; Célest.

TABLEAU HISTORIQUE

auprès de lui, afin de s’instruire par leurs saillies ; car, sous des formes grotesques, ces bouffons jouissaient, on ne l’ignore pas, du privilège de dire aux rois la vérité. Charles eut deux fous, dont l’un se nommait Thévenin de Sainl-Légier. Tous deux moururent de son vivant, vers l’an 1 374, à peu d'intervalle l’un de l’autre; et tous deux, apparemment, s’étaient fait une grande réputation d’esprit; car rien d’aussi magnifique jusqu’alors, parmi les sculptures de marbre ou de pierre, que les mausolées élevés à ces risibles personnages. Les monuments consacrés, cent cinquante ans plus tard, à Louis XII et ù François Ier semblent n’en avoir été que des imitations.

Le premier de ces tombeaux fut érigé dans l’église de Saint- Germain l’Auxerrois, nommée alors Saint-Germain le Rond. La forme n’en est pas exactement connue dans toutes ses parties ; mais on sait qu’il servit de modèle à celui de Saint-Légier, mort en 137 4 i. Or, celui-ci, qui fut placé à Senlis dans l’église de Saint-Maurice, existait encore au milieu du dix-septième siècle, lorsque Sauvai écrivait ; cet auteur l’a vu, et il en fait une description très-détaillée. La statue, en marbre blanc, à l’exception de la tète et des mains qui étaient en albâtre, reposait sur le sarcophage. D’une main, le fou tenait une marotte; de l’autre, deux bourses appuyées sur sa poitrine. Des figures de pierre, distribuées dans des niches et taillées , dit Sauvai, avec une délicatesse incroyable, environnaient le sarcophage. Sur quatre piliers ornés de sculptures, s’élevait, au-dessus de la statue, un tabernacle ou une voûte, sur laquelle se voyaient encore sept figures en rondebosse. L’inscription portait : « Cy gist Thevenyn de S.-Legier, » fol du Roy noslre Sire, qui trespassa le unziesme juillet 1 374 2. » Par un rare honneur, le nom du statuaire est connu : Sauvai l’a retrouvé dans les archives de la chambre des Comptes ; il se nommait Hennequin de la Croix 3.

Un monument moins riche, mais non moins singulier, avait

' Sauvai, 1. 1, p. 533.

* Ibid., p. 331, et t. 111, p. 34.

* llid.

Î)lî LA SCULPTURE FRANÇAISE. 93

donné, quelques années auparavant, l'exemple de ces bizarres apothéoses. Guillaume de Chanac, dit Guillaume F> évêque de Paris, mort en 1 348, avait un cuisinier, nommé Jacques, qui mourut et qu’il regretta beaucoup. Pour honorer sa mémoire, il lui consacra une tombe dans le cloître de l’abbaye Saint-Victor, et, sur la pierre sépulcrale, il fit représenter une broche et une poêle; à côté de ces instruments, on grava l’inscription suivante : «Ci-gît Jacques, natif de Louvres (en Parisisj, cuisinier de » Guilhaume, évêque de Paris» ( Ilicjacet Jacobus de Lupara , ccquus Guilhelmi episcopi Parisiensis ,).

On voudrait se persuader que l’évêque Guillaume V avait pour but de faire sentir la vanité de ces tombes destinées à flatter les vivants, bien plus qu’à honorer les morts ; mais il est impossible de n’y pas reconnaître, au contraire, les mœurs du siècle. L’excès des distinctions sociales avait profondément enraciné dans les esprits le désir de se distinguer encore après la mort, si l’on avait dominé, de son vivant, par son rang ou par sa fortune.

Ce soin que nous venons de retrouver dans le mausolée de Sainl-Légier, et que nous avions remarqué précédemment, de sculpter le visage et les mains du mort en albâtre ; ce soin, dis-je, dont le but était de donner aux traits plus de vérité, en employant une matière plus douce et plus transparente que le marbre ou la pierre commune, nous manifeste de plus en plus l’intention des artistes de parvenir à une imitation fidèle, animée, parlante. Nous y voyons la sculpture mettant en œuvre un moyen qui ne saurait être entièrement approuvé, à cause du désaccord qu’il peut jeter dans l’ensemble d’une figure, mais qui ne sort point cependant des limites de l’art. En marbre, en albâtre, en ivoire, en bronze, eu argent , la sculpture est toujours de la sculpture, tant que la matière qu’elle entreprend d’animer conserve sa teinte native.

Il n’en est pas de même d’un autre procédé usité dans tout le cours du moyen âge, celui de colorier la sculpture, pour lui communiquer une apparence plus trompeuse du vrai. Uors, cet art

1 Sauva!, t. ÎII, p. 3i.

tableau historique

manque totalement son but et ne manifeste que son ignorance. Or, il faut l’avouer, cette vicieuse pratique n’était pas totalement abandonnée sous le règne de Charles V, on la retrouvait encore quelquefois dans les compositions appelées des mystères, et par conséquent dans quelques-unes de celles qui ornaient les portails des églises, quand elles représentaient des personnages divins dans leur nature humaine. Les images de la Vierge, de Jésus-Christ, des martyrs et de leurs bourreaux étaient peintes à toutes couleurs, quand le statuaire n’avait pas eu la noble émulation de parier à l’âme sans cette insipide ressource.

Cet usage remontait assez loin et n’était nullement particulier à la France. Nous le trouvons à Rome, sous les papes Adrien Ier et Léon III. Adrien Ier fit exécuter des images d’argent, dont les têtes furent peintes de couleurs imitant la nature (habentes décidas effigies ‘J; Adrien Ier fit peindre aussi des figures en plâtre dans une chapelle de Saint-Pierre ( diversis coloribus a novo fecit ) ; et il suivait en cela, dit son historien, « un exemple beaucoup plus ancien » ( exemplo olitano 2). Léon III, son successeur , consacrait pareillement , dans diverses églises de Rome, des images de Jésus-Christ, en pierre, peintes des couleurs naturelles ( imagines Jesu Christi depictas fecit et conslituit 3).

Isidore de Séville nous atteste le fait comme ayant eu lieu au commencement du septième siècle 4, et saint Nil nous en donne la preuve au quatrième 5.

Il tirait son origine du désir de faire éprouveT avec peu de ravail celte agréable illusion, qui devient le chef-d’œuvre dit statuaire, lorsqu’elle est produite par une imitation achevée dit beau. La sculpture ne s’est jamais dissimulé que son triomphe réside dans cette déception produite sur nos sens par la vérité de

‘ Anast., De vitis Pontif., p. 112.

5 Id. ibid., p. 116. *

5 Id. ibid., p. 122.

4 Effigies signaque exprimere, pingereque coloribus (Isidor. Ilispal., Orig.,Yib. xix, cap. xn etxv).

• S. Nil , Epùt. ad Olympiad lib. îv, epist. Cl.

ses images. Tant que le ciseau fut en possession de la plénitude de son savoir et de ses ressources, la blancheur du marbre, la roideur du bronze, ne l’intimidèrent point. « Trompe-moi ! disaient les Grecs au statuaire; que je croie voir la vie pénétrer dans le marbre sous ta brûlante main ; homme de génie , surpasse les dieux ; ils n’ont animé que de la chair, fais respirer la pierre et l’airain. » Si ce miracle paraissait s’étre accompli, une voix unanime récompensait l’artiste ; l’admiration s’exprimait dans les mêmes termes que le précepte: «Le bronze palpite, il souffre, il se plaint, il marche, il va parler ! » tel était le cri général ; le philosophe et le poète accordaient à cette sorte de prodige les mêmes éloges que la foule ignorante.

Quand l’art de choisir les formes et celui de les imiter avec fidélité, eurent échappé au statuaire, il se rejeta sur la couleur. Mais, tandis qu’il croyait avoir atteint à une perfection nouvelle, il avait, en effet, rétrogradé. L’art qui nous fait croire à la présence de la vie, dans le bronze ou le marbre, nous émeut d’autant plus vivement, que la transformation d’une pierre en un être animé est une merveille presque inconcevable. A la jouissance qui naît de la sympathie, se joint notre surprise sur la cause qui produit en nous un sentiment si vif ; nous jouissons de notre émotion, en nous étonnant de la cause qui l’a fait naître. La statue est-elle peinte ? le charme est détruit, parce que la diffîcfllté n’a pas été vaincue. Mais il y a plus encore : la surabondance des moyens nous fait désirer une surabondance d’émotions , et c’est en ce point, que notre espérance est déjouée. Après un premier instant de déception, nous nous courrouçons contre l’ar liste, qui, en mettant en action tant de ressorts, produit en nous si peu d’effet. L impression que nous éprouvons renferme même quelque chose le pénible et de repoussant : cette figure, qui nous offre les couleurs d’un être vivant et l’impassibilité d’un être inanimé, qui semblait d’abord se mouvoir et qui ne bouge jamais, qu’on écoutait et qui demeure muette, produit en nous l’effet, qu’on me permette celte expression, d’une personne morte, de qui une main amicale n’a pas fermé la paupière.

TABLEAU HISTORIQUE

Le défaut de ce genre d’imitation ne consiste donc pas, comme on l’a dit, en ce qu’elle produit une illusion trop vive, mais, au contraire, en ce qu’elle produit une illusion trop imparfaite, et surtout trop en disproportion avec ses moyens. Il ne faut donc pas en conclure, pour le dire en passant, que l’art doive éviter de produire une forte illusion. Ce conseil est inutile, s’il n’est dangereux. Il est dans l’imitation des limites que le plus rare talent ne franchira jamais. Rien n'est vrai que le vrai. Que l’art statuaire nous trompe donc autant qu’il le pourra, mais sans renoncer à se montrer grand et noble, sans petitesses, sans pauvretés, et surtout sans recourir à la ressource du coloris, qui ne crée qu’une déception passagère et pénible ; qu’il nous trompe, en un mot, en renonçant aux moyens de nous tromper étrangers à ses ressources naturelles : c’est alors qu’il recueillera des applaudissements unanimes.

Quoi qu’il en soit, au reste, du mérite de ces réflexions, on sent combien le statuaire, se reposant sur la puissance du coloris, croyait pouvoir impunément négliger la justesse des formes. Si cet usage eût été exclusif, l’art serait demeuré sans doute bien plus longtemps asservi à la routine. Mais la sculpture peinte ne fut jamais qu’une sorte d’exception à l’usage général. Le bronze, le marbre, l’albâtre, conservèrent toujours leur couleur propre. Sous Charles V* le bas-relief où était représenté ce roi, sur la porte du couvent des Grands -Augustins de Paris 4,.sa statue et celle de Jeanne de Bourbon, élevées sur la façade de l’église des Célestins1 2et quelques autres monuments, étaient encore peints et dores. Mais celte pratique devenait rare de plus en plus. Le quinzième siècle en offre peu d’exemples. L’art dédaigna un si insipide moyen, dès qu’il conçut une juste idée de sa puissance.

Le mausolée de Saint-Légier, p us magnifique que la plupart de ceux qui avaient précédé, devint, quant à sa voûte supérieure, le modèle de plusieurs de ceux qu’on exécuta postérieuremeU.

1 Millina reconnu les traces de !a couleur et de la dorure. Anliq. nat., t. III, Gr. Augustins, p. 13.

1 Beurrier, p, 60.

Les calamités qui suivirent la mort de Charles Y ne changèrent rien ni à ce faste des tombeaux, ni au luxe domestique auquel servaient les beaux-arts. Malheureusement, les princes, frères de Charles V, qui avaient puisé auprès de lui des goûts si ruineux, n’héritèrent pas de sa sagesse et de ses principes d’économie. L’habitude de la dépense ne dà/eloppa dans leurs âmes que l’ambition et la rapacité, et elle devint une des causes des fléaux qui désolèrent la France.

A peine le sage roi eut-il fermé les yeux, que le duc d’Anjou, l'aîné de ses frères, s’empara de son argenterie, de ses bijoux, comme de ses autres trésors. Les valeurs qui n’étaient pas monnayées furent sans pitié jetées au creuset.

Mais bientôt Charles VI déploya autant et plus de faste encore que son père ; tout fut remplacé, et la fabrication devint un nouvel aliment pour l’industrie.

A l’époque de son décès, qui èut lieu en 1380, Charles V avait ordonné que les restes du connétable du Guesclin , mort deux mois avant lui, fussent honorablement inhumés dans l’église de Saint-Denis, en haulte tombe, à grant solemnilé, en la chapelle que pour luy-même, le roi, avoit faict faire. Cet ordre fut exécuté. La représentation du bon connétable !, sculptée en marbre blanc, grande comme nature, fut placée sur une tombe de marbre noir. Celte statue subsiste encore 1 2. Nous y retrouvons, comme l’a justement remarqué Félibien , la taille et les traits du connétable, conformes au portrait que les historiens ont fait de sa personne3.

Deux tombeaux furent consacrés à Charles V lui-même: L’ur fut placé dans l’église de Saint-Denis ; la statue du roi y était couchée à côté de celle de Jeanne de Bourbon, sa femme; douze

1 Christ, de Pisan, Livre des faits de Charles V , part, ni, chap. lxx; collect. de Petitot, t. VII, p. 137.

2 Musée des Monum. franc. 1810, p. 201, n° 59. — Aujourd'hui à Saint-Denis.

3 D. Féhb , Uist. de Saint- Denis, p. t>37.

TABLEAU HISTORIQUE

niches en ornaient le pourtour *. L’autre renfermait seulement le cœur de ce prince; il orna longtemps l’église cathédrale de Rouen. La statue du roi, en marbre blanc, était pareillement couchée au-dessus ; il y avait à l’entour, dit l’historien, plusieurs riches embellissements de sculptures 1 2.

Ce faste des sépultures s’étendait jusqu’à des hommes de la classe moyenne. En 1 380, le corps de Pierre de La Neuville, conseiller au Parlement, fut inhumé dans l’église de Saint-Etienne des Grecs ; la statue en marbre de ce magistrat et celle de sa femme furent posées sur le sarcophage 3. En 1 394, dans l’église de Saint-Jacques de la Boucherie, fut élevée une tombe de cuivre à Simon de Dammartin, valet de chambre du roi, et à sa femme; elle fut ornée de leur représentation 4. En 1399, Nicolas Boulard, écuyer de cuisine du roi, et Jeanne Dupuis, sa femme, obtinrent , dans la même église , une tombe de marbre, ornée de leurs statues 5.

Vers l’an 1400, Nicolas Flamel, libraire (celui que le peuple a soupçonné d’avoir fabriqué de l’or), fit placer lui-même sa statue et celle de Pernelle , sa femme, sur le petit portail de cette église de Saint-Jacques , dont on terminait alors la construction 6. Je pourrais multiplier les exemples de ce genre à l’infini.

Vers l’an 1 380, le cardinal Aymeric de Magnac, évêque de Paris, éleva sa propre statue sur un pilier, dans le chœur de l’église Notre-Dame, en mémoire de quelque service qu’il avait rendu au chapitre 7.

Nous avons remarqué, dès le douzième siècle, cet usage de

1 t). Félib., tlist. de l'égl. de Saint-Denis, p. 556. — Ce monument subsiste encore ; il est gravé dans Y Atlas du Musée des Monuments français, qu’on a l’obligation à M. Al. Lenoir d'avoir fait graver.

* La Pommeraye, Iiist, de l'égl. cathéd, de Rouen , p. Ci..

1 Dubreul, p. 192. .

4 Dubreul, p. Gi3.

6 Sauvai, Antiq. de Paris, t. I, p. 3GI.

* Sauvai, ibid.

7 ld., t. I, p. 378.

consacrer des statues, soit au dehors, soit dans l'intérieur des églises, à des personnages vivants, à cause de leurs bienfaits. Il se perpétua longtemps ; nous le retrouverons encore plus d’une fois.

Vers la même époque, Guillaume de Vienne fit élever, de son vivant, son propre tombeau, dans l’église de l’abbaye de Saint- Seine, et le décora avec une très-grande magnificence. Ce monument formait, dans son ensemble, une chapelle divisée en deux arches; neuf statues étaient adossées aux piliers; huit autres, d’une moindre proportion , remplissaient des niches sculptées entre des colonnes, autour du sarcophage ; au-dessus de la pierre sépulcrale, reposait celle du prélat ’.

En 1389, le chancelier Pierre d’Orgemont fut représenté dans l’église de la Culture Sainte-Catherine de Paris, à genoux sur son tombeau ; il était couvert de son armure, ceint de son épée ; son casque reposait à ses pieds. Cette statue était accompagnée de bas-reliefs historiques et de plusieurs figures en ronde-bosse 1 2.

Vers la fin de ce siècle, on plaça, dans la cathédrale de la ville de Mantes, le tombeau d’une princesse de la maison de Navarre. Quatre figures d’anges, en ronde-bosse, étaient posées sur le sarcophage, auprès de celle de la princesse. Au pourtour, se voyaient, de chaque côté, trois figures assises, représentant des princes et des princesses de la maison de Navarre, qui tenaient en mains des épées ou des livres 3.

En 1397, on érigeait à Lagny, dans l’église de l’abbaye de Port-aux-Dames, un tombeau où étaient déposées les entrailles de Jeanne d’Évreux, troisième femme de Charles le Bel, et celles de Blanche, sa fille. Sur le sarcophage de marbre noir, reposaient

1 D. Plancher a publié une gravure de ce monument ( Histoire de Bourgogne, t. III, p. 383).

* Ce monument est gravé dans Y Atlas du Musée des Monum. franc., publié par M. Lcnoir, et cité dans le catalogue de ce Musée, n« 437, p. 204, éd. de 1810.

• Millin, Antiq. nat.t t. II, N.-D. de Mantes, p. 24 à 38, pl. 11.

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trois statues en marbre blanc, représentant la reine et deux enfants à ses cotés

Un monument encore plus riche embellit une chapelle de l’église Saint-Denis, en 1 398 : ce fut le tombeau consacré à la reine Blanche, veuve de Philippe de Valois, et à la princesse Jeanne, leur fille. Autour du sarcophage, sur lequel reposaient les statues en marbre des deux princesses, furent disposées vingtquatre niches où s’élevèrent vingt-quatre statues en albâtre, représentant des personnes descendantes de saint Louis. Déjà, dans la même chapelle, se voyaient debout, sur des colonnes, des statues qui représentaient au naturel le roi Philippe, sa femme et sa fille, en leur qualité de fondateurs de cet édifice 2.

L’église de Saint-Maurice de Vienne, en Dauphiné, commencée en 1239, terminée seulement en 1515, se continuait à l’époque dont nous parlons avec un nouveau zèle. On construisit sur le portail soixante-trois niches renfermant des statues, la plupart colossales ou grandes comme nature. Trois cordons de bas-reliefs les séparaient. Au centre s’élevait la statue de saint Maurice, colossale et en bronze3. Des Adrets saccagea ce monument en 1567.

De tels ouvrages me dispensent d’en citer une multitude d’autres. Je ne parlerai point d’une grande quantité de tombeaux, ornés de statues et élevés à des hommes de tous les étals ; d’ouvrages d’orfèvrerie de toute espèce, embellis par la sculpture, tels que des châsses, des devants d’autels, des retables, surmontés de bas-reliefs; des figures d’anges en ronde-bosse, en argent, et quelquefois dorées, tenant des flambeaux ou des encensoirs 4 ; des meubles, des bijoux de tout genre, en argent et en or, enrichis d’images ciselées, émaillées, niellées. La seule histoire des princes de la maison de Bourgogne me fournirait, en grand nombre, des objets du travail le plus recherché : des gobelets d’or semés d’é-

' Martenne, Voy. lilt., t. II, p. 7t.

* Duhreul, lue. cit., p. 835. — D. Félib., toc. rit., p. 560.

* Charrier, Rech. des anliq. de Vienne, p. 237, 238.

4 D’Achery, Spicil. — Martenne, Thesaur. —Id,, Ampl. collectez te.

maux, des aiguières, des coupes csmaillées (ce sont les termes des historiens) , d'apôtres et de prophètes , esmaillées d'aigles et d'enfants ; d’autres ouvrées d'enlevures , c’est-Vdire enrichies de bas-reliefs qu’on avait exécutés au repoussoir *.

Les fontaines, les puits se faisaient remarquer, à cette époque, par des pierres moult belles Le puits construit, en 1 396, au milieu du grand cloître de la Chartreuse de Dijon, était surmonté d’une grande croix, en pierre de Tonnerre, et de figures en rondebosse de six pieds de proportion 3.

Quelquefois même les sceaux des princes français de ce siècle manifestent des progrès sensibles dans l’art du dessin. Tel est celui de Robert, comte de Flandres, mort en 1320, où ce prince est représenté à cheval. La figure du cavalier, son écharpe bottante, offrent un mérite très-remarquable. Tel est encore celui de l’archevêque de Sens, Pierre Roger, qui florissait en 1 320; ce prélat y est représenté donnant la bénédiction ; l’art des draperies se montre notablement amélioré dans ce petit ouvrage4. J’omets une multitude de ces objets ; je renonce aussi à beaucoup de monuments dont les dates ne sont pas certaines.

Mais, en terminant le tableau historique du quatorzième siècle, j’ose inviter le lecteur à jeter encore un coup d’œil avec moi sur le chœur de l’église Notre-Dame de Paris. J’en ai montré quelques détails, cela ne suffit point ; il faut le voir dans son ensemble, tel qu’il était à l’époque dont nous parlons. En rappelant des monuments que j’ai cités, j’en citerai d’autres dont je n’ai pas encore fait mention. Ce musée religieux, si je puis me servir de celte expression, offrait un ensemble de richesses dont rien ne saurait aujourd’hui donner une idée.

' D. Plancher, Histoire de Bourgogne, t. I, p. 170, 186 ; Preuves, nos clxvii et clxxxv.

* Alain Chartier, Histoire de Charles VI, p.3i0.

8 Gilquin, Bxplic. des tombeaux des ducs de Bourgogne, ouvrage manuscrit analysé dans Y Année littéraire, 1770, t. V, p. 202.

4 Des exemplaires de ces deux sceaux m’ont été communiqués par mon confrère à l’Académie, M. l’abbé de Bettencourt, ancien bénédictin, qui possède une collection curieuse de ces sortes de monuments historiques.

TABLEAU HISTORIQUE

Dans l’intérieur du chœur régnait, ai-je dit, tout autour, fort au-dessus des stalles, une suite de grandes figures en ronde-bosse, représentant les histoires de l’Évangile et les Actes des apôtres. Au-dessous de ces sculptures, étaient de petits bas-reliefs où se voyait l’histoire de l’Ancien Testament. Auprès de l’autel, s’élevaient, d’un côté, la statue de Philippe-Auguste, et de l’autre, celle de Louis VIII ; un peu plus loin, du côté de l’Évangile, celle de l’évêque Aymeric de Magnac. Mais ce n’était là qu’une partie des ornements de cette enceinte. Des sculptures frappaient les yeux de toutes parts. Au-dessus de la principale porte d’entrée, s’élevait un crucifix en pierre, grand comme nature ; dans le fond du chœur, à droite et à gauche, reposaient les sarcophages, en marbre et en cuivre, de plusieurs évêques, où l’on voyait les images de ces prélats : ici, en ronde-bosse ; là, gravées seulement sur le métal, et plus ou moins entourées d’ornements *. Des châsses, des bustes de saints couvraient l’autel. Auprès des quatre coins, sur des piliers de cuivre doré, s’élevaient quatre anges, du même métal. Derrière l’autel, sur quatre colonnes de cuivre doré, de quinze pieds de haut, dominait la châsse de saint Marcel, d’argent et d’or, exécutée en 1262, et couverte de sculptures qui représentaient la vie du saint 2. Au-dessous de ce riche monument d’orfèvrerie, se voyait le tombeau de Philippe de France, fds de Louis le Gros, archidiacre de l’église de Paris. Le sarcophage était en marbre noir ; la statue, en marbre blanc. Ce tombeau datait de l’an 1 1 6 1 3. Par delà, près de l’arche centrale de l’abside, s’élevait, au-dessus de tous ces objets, une statue de la Vierge, colossale et en marbre, parfaitement bien travaillée 4. Au centre, était le lutrin, en cuivre, dont le pied, en forme de candélabre, était enrichi de figures en ronde-bosse et en bas-relief ; il portait des anliphonaires, dont les couvertures étaient ornées de sculptures en ivoire. Sor-

‘ Dubreul. — Carpentier, Description historique de l'cglise de Pu» ri «, etc.

* Sauvai, t. I, p. 373.

* Carpentier, Description de l'église de Paris, p. 30, grav., ibid.

* Dubreul, loc. cit.

tait-on de l’enceinte pour parcourir la nef qui environne le sanctuaire: sur la ceinture extérieure, d’une extrémité à l’autre, se déployait la longue suite de sculptures de Jehan Ravy, mêlée de bas-reliefs et de ronde-bosse. Près de là, se voyait l’image de Du Fayel, qui avait contribué à en payer les frais. Au-devant des chapelles, s’élevaient, sur des demi-colonnes, les statues du pape Benoît XI et des seigneurs de sa famille , celles des évêques Simon de Bucy et Denys du Moulin !, de Guillaume de Melun, du cardinal Michel du Bec , celles de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre; et, auprès de ces deux dernières statues, étaient sculptées en bas-relief les figures des Templiers.

A l’entrée de la chapelle, dite des Ardents , était un bas-relief, en cuivre, d’un pied en carré, représentant Jésus-Christ sur la croix, la Vierge et saint Jean-Baptiste; enfin, du côté du revestiaire, se voyait le Mystère du martyre de saint Etienne, en figures de rondebosse, grandes comme nature; et à coté, le bas-relief où le donateur était représenté à genoux, son porte-croix auprès de lui, devant une image de la Vierge qui tenait l’enfant Jésus dans ses bras.

Je ne sais si, après de tels exemples, on pourrait dire encore qu’il ne s’exécutait point de sculptures en France au treizième et au quatorzième siècle; quant à moi, il me semble, au contraire, que le ciseau de nos statuaires produisait alors beaucoup plus d’ouvrages qu’il ne fait aujourd’hui.

Quand on voit une si prodigieuse quantité de monuments de tous les genres, il faut bien que la supposition faite si gratuitement de colonies d’artistes italiens qui les auraient exécutés, s’évanouisse ; car il ne s’agit pas d’un travail momentané, pour lequel peut être appelée une main étrangère ; des productions si nombreuses, et qui renaissent ainsi d’année en année , sont nécessairement des fruits indigènes du sol fécond qui les voit germer. Mais, de plus, je le répète, et personne n’en doutera , au milieu d’un si grand nombre de maîtres français, employés à tant de travaux, comment

Dubreul, p. 12. — G, Calel, Mém. de l*hisl~du Langued.,\). 930.

TABLEAU HISTORIQUE

n’aurait-il pas paru, à différents intervalles, des hommes de génie, instruits dans toutes les connaissances permises à leurs contemporains, et capables même de devancer leur siècle.

Il serait donc démontré, par le nombre seul des ouvrages de sculpture, que nous possédions des sculpteurs habiles pour leur temps, à toutes les époques dont j’esquisse l’histoire, quand même il n’en existerait point d’autres preuves.

La plupart de ces monuments, il est vrai, ne se retrouvent plus. Que sont-ils devenus? Il faut l’avouer, ce n’est pas le temps qui nous les a ravis, c’est le marteau qui les a détruits; et peut-être aussi en doit-on attribuer la ruine à une opinion exagérée des succès progressifs de l’art, plutôt qu’à une critique éclairée des défauts inévitables dans les premiers âges.

Le chœur de Notre-Dame de Paris offre un exemple de cette destruction. En 1 650, lorsqu’on le répara, ces antiques monuments furent, pour la plupart, brisés ; et, en 1699, lorsqu’on y érigea l’autel qui subsiste encore, presque tout le reste fut anéanti1. C’est avec cette indifférence pour les travaux de leurs prédécesseurs, que nos pères se sont conduits si souvent jusqu’à nos jours. Habile à produire, mais peu jaloux de conserver, le Français n’a plus tenu compte des anciennes créations des arts, aussitôt après qu’il a cru les avoir surpassées. On dirait que, parvenu à l’état d’homme, il ait rougi d’avoir commencé par être enfant. Précipitation funeste, puisqu’elle a mis au néant tant de titres à la gloire nationale !

Mais je n’ai pas montré encore toutes les créations du ciseau français, antérieures à l’époque faussement appelée celle de la restauration. Quelque riche en productions des arts, qu’ait été le règne prospère de Charles V, nous parcourrons bientôt une des périodes les plus tristes de nos annales, et nous verrons si le génie national ne s’est pas élevé encore plus haut que dans les siècles précédents, malgré les calamités publiques journellement renaissantes, et les entraves de tous les genres qui semblaient devoir suspendre sa marche.

Sauvai, toc. cit.

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