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LA BÉOTIE

De toutes les régions de la Grèce centrale que sépare de l'Attique, comme une frontière naturelle, la chaîne de montagnes reliant au Parnès le massif du Cithéron, la plus riche en œuvres archaïques, jusqu'à ce jour, est la Béotie. L'abondance des produits céramiques, vases et terres cuites, livrés par les nécropoles de Tanagra, de Thisbé,de Thespiës, de Thèbes, attestait déjà une industrie florissante, capable de rivaliser avec celle de Corinthe. Des fouilles récentes, exécutées par l'Ecole française d'Athènes, ont accru dans une large mesure la série des oeuvres de la sculpture béotienne, et en ont éclairé l'histoire d'un jour tout nouveau. Pendant plusieurs campagnes, commencées en 1884, M. Holleaux a dégagé les ruines d'un temple situé sur les flancs du mont Ptoion, près de la fontaine de Perdicovrysi, à peu de distance de l'ancienne ville d'Akraiphiae, aujourd'hui Karditza1. Ce sanctuaire, consacré à Apollon Ptoos, devait sa prospérité à l'oracle, très vénéré eu Béotie, dont il était le siège. La renommée de l'oracle qui se soutient jusqu'à l'époque romaine remontait à une haute antiquité; aussi les trouvailles de M. Holleaux sont-elles particulièrement instructives pour l'histoire de l'art primitif en Béotie.

1. Voir le rapport de M. Holleaux, Bail. <l ■ corresp. h-llm., IX. 1885, p. 474 suiv. Les monuments découverts ont été publiés dans une série d'articles, Bull, de corresp. heUèn., de 1886, à 1890. Ils seront prochainement réunis dans un travail d'ensemble que prépare M. Holleaux. Voir sur les fouilles du Ptoion, Diehl, Excursions archéologiques en Grive, ch. VI, pp. 189 et suivantes.

Outre des figurines tout à fait rudimentaires, les fouilles ont mis au jour une riche série de statues votives, des statuettes, des ustensiles de bronze, en un mot tout le matériel d'offrandes qui constituait le trésor d'un temple grec. La plupart des sculptures appartiennent au sixième siècle. Jointes à celles que possédaient déjà le musée central d'Athènes et les musées locaux de Skimatari et de Thèbes ', elles permettent d'étudier, avec une précision inespérée, le développement de l'art archaïque béotien.

La matière des anciennes sculptures béotiennes suffit à nous faire reconnaître une école indigène. Les premiers sculpteurs mettent d'abord en oeuvre une sorte de pierre calcaire que les archéologues grecs appellent Trûpcvoç Ta'Ôoç; c'est un tuf poreux, d'un ton jaunâtre, d'un grain très tendre, facile à entailler. Quelquefois ils se servent d'une pierre blanchâtre, provenant également du pays. L'emploi d'une matière moins rebelle que le marbre est, à vrai dire, commun à toutes les écoles primitives de la Grèce continentale. En Attique, dans le Péloponnèse, en Sicile, le travail du tuf sert de transition entre la sculpture sur bois et la statuaire en marbre. Mais les Béotiens semblent s'y être attardés plus longtemps que leurs voisins ; et lorsqu'ils y renoncent, c'est pour adopter le marbre que leur fournissent leurs carrières, marbre grisâtre, pailleté de mica, tirant parfois sur le bleu, très inférieur comme qualité à celui des îles et de l'Attique.

Nos lecteurs connaissent déjà quelques spécimens des vieilles sculptures béotiennes taillées dans le tuf. C'est cette étrange tête virile du Ptoion, dont nous avons signalé l'exécution presque barbare, le travail dur et heurté (fig. 58); c'est encore ce fragment de statue drapée, si grossièrement équarrie (fig. Cl). Nous n'y reviendrons pas. Aussi bien ces monuments ne sont guère que des copies en pierre de xoana; ils attestent le souvenir persistant du travail du bois; on perdrait sa peine à y chercher des caractères de style, une tradition d'école.

Un peu moins enfantine, quoique bien naïve encore, est l'exécution

1. M. Koertea dressé le catalogue des sculptures conservées dans les musées locaux de Béotie : Vie antiken Sculpturen ava Boeotierij MUth&il. Ath&n, III, 1878, pp. 301-422. Voir du même auteur, une étude d'ensemble sur ces sculptures, Mittheil. Aih n, IV, 1379, p. 208 suiv.

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d'une stèle funéraire découverte à Tanagra, dans la nécropole de Kokali (fig. 91) l. L'inscription gravée sur la base nous apprend qu'elle a été consacrée par Amphalkès à la mémoire de deux amis, Dermys et Kitylos2. Contrairement à l'usage adopté plus tard en Béotie,

Fig. 91. — Stèle funéraire de Dermys et de Kitylos, sculpture en tuf trouvée à Tanagra (Musée central d'Athènes). Hauteur des figures, lm,17.

1. Kojrte. Hfittheil. Atlwn, III, p. 309, n° 4, pi. XIV. Alb. Duniont, Gazette arch., 1878, p. 100 pi. 29 j Cf. les remarques de C. Robert, Arch. Zeitung, 1875, p. 151 et suiv. et Haussoullier, Quomodo sepulcra deeoraverint Tanagraei, p. 38 et suiv. Ce monument, autrefois conservé au musée de Skimatari, a été transporté au musée central d'Athènes.

2. W'i.fi'iy.r,- [sJïtokt' i-\ KiTÛXtp rfi' ÈTti AÉpjrji. Les noms des personnages sont reproduits sur le fond, à gauche Aépu,u;, à droite KitiAoç. Voir pour les inscriptions, Roehl, Tmcriptiones graecœ antiquissimœ, n" 265, p. 00.

la stèle n'est pas traitée en bas-relief; les figures, sculptées presque en ronde-bosse dans un bloc de tuf, sont connue appliquées sur un fond ; debout sur une plinthe, la tête à demi engagée dans une sorte d'entablement, elles ont l'apparence de Caryatides. Les deux amis se tiennent fraternellement embrassés, chacun d'eux ayant un bras passé autour du cou du voisin ; il faut quelque attention pour s'en assurer, car les bras semblent en réalité sortir de l'entablement. Avec une amusante naïveté, l'artiste a pris soin de désigner par son nom chacun des personnages, précaution bien justifiée par la similitude des deux figures. Elles sont en effet identiques par la symétrie de l'attitude, par les proportions prises sur une mesure unique, par la puérilité de certains détails d'anatomie, gauchement rendus, comme ces bourrelets qui marquent, au-dessus de la rotule, les muscles du genou. Les têtes sont mutilées ; mais on imagine sans peine que le pauvre sculpteur n'avait eu ni l'audace ni l'ambition de s'attaquer à la ressemblance individuelle. A la date où l'on peut placer la stèle de Tanagra, c'est-à-dire dans les premières années du sixième siècle ', il ne saurait être question d'un portrait.

Jusqu'ici, nous n'avions jjas encore rencontré de figures groupées. Mais le monument de Dermys et de Kitylos mérite-t-il le nom de groupe? En réalité, nous y voyons simplement la répétition, presque mécanique, d'une seule et même figure, celle de l'homme nu et debout. Nous voici donc ramenés à ce type viril, dont nous avons étudié plus haut la formation. Tel est en effet le thème favori de l'art béotien.

Grâce aux fouilles du Ptoion, le musée central d'Athènes est celui où l'on peut le mieux suivre la lente évolution qui transforme le type rigide issu de la sculpture sur bois. Monotones en apparence, d'aspect uniforme, ces mornes figures n'en révèlent pas moins à l'observateur attentif des variantes, des nuances de style répondant à un lent progrès. A la tête de la série se place la statue d'Orchoniène ; c'est celle-là même que nous avons choisie pour exemple ,

1. Certains critiques, se fondant sur des raisons épigraphiques, ont proposé- une date beaucoup plus basse. M. C. Robert (Arch. Ztitung, 1875. p. 151) et M. Koerte (Mittheil. Athen., IV, p. 270) voient dans la stèle de Tanagra l'œuvre d'une école provinciale très attardée. M. Holleaux a démontré que les caractères de l'inscription s'accordent avec une date plus reculée. Bull. Je corresp. hellén., 1886., p. 78.

en étudiant, dans la statuaire primitive, la survivance de la technique du bois (fig. 56) '. Nous ne nous y attarderons pas. Aussi bien, voici,

dans la série des marbres du Ptoion, une statue qui semble dériver directement de celle d'Orchomène ( fig.

92) ". L'auteur de la découverte a très heureusement fait ressortir les caractères communs : visage large du bas et plutôt carré qu'ovale , encolure épaisse, ventre aplati, cuisses trop larges par rapport au tronc. Mêmes analogies dans la coupe et dans les traits du visage : la forme droite du nez, la structure de la bouche, fendue largement par une entaille toute droite, accentuent encore la ressemblance. Pourtant, le travail est déjà moins brutal. Si le sculpteur se souvient encore trop de la technique du bois; s'il use, lui aussi, de plans coupés, il prend soin d'en amortir la brusque intersection. Le modelé est plus enveloppé. Suivant la juste remarque de M. Holleaux, c'est encore le type d'Orchomène, « mais adouci et allégé ».

Le propre de l'archaïsme grec est de procéder avec lenteur, de n'aborder les difficultés qu'une à fis. 92. — statue virile, trouvée près du une. Nulle part cette laborieuse pa-

temple d'Apollon Ptoos (Musée central tieQce Qe ge réyèle i clajrement

d'Athènes ). Hauteur en l'état actuel

i",3f>). que dans la série des statues viri-

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