PYTHAGORAS DE RHEGION. — LA GRANDE GRÈCE ET LA TRADITION
PÉLOPONNÉSIENNE.
Un fait digne d'attention, c'est l'unité de développement des écoles doriennes. Sans secousse, sans transition brusque, elles perfectionnent les types que leur ont légués les maîtres du sixième siècle. Leur fidélité à l'art du bronze, leur attachement persistant à la statuaire athlétique, la méthode patiente et sûre avec laquelle elles marchent de progrès en progrès, voilà des traits de physionomie très accusés. La période de transition ne fait que continuer, avec plus de liberté, les traditions de l'époque précédente. Rappelons-nous d'ailleurs qu'à Argos, Agélaïdas est en pleine activité productrice vers 480, et que sa carrière se prolonge encore au delà.
Un sculpteur contemporain de Calamis, Pythagoras, nous paraît représenter assez exactement, pour cette période, l'état d'avancement des écoles doriennes. Pythagoras est à vrai dire d'origine samienne; très jeune encore, il faisait sans doute partie du groupe d'émigrants ioniens qui vers la 71e olympiade s'établissent dans la Grande Grèce, à Zanclé, et deviennent les sujets du tyran de Rhégion, Anaxilas '. Mais il est dorien d'éducation ; les sources littéraires lui donnent pour maître un bronzier de Rhégion, Cléarkhos, et son œuvre comprend une assez longue série de ces statues d'athlètes qui pour les artistes du Péloponnèse étaient comme une spécialité professionnelle2. Quelques-unes de ces statues nous aident même à fixer quelques points de repère chronologiques. Une des plus anciennes était celle du ( ïotoniate Astylos, trois fois vainqueur à Olympie, en 488, 484, et 480. Or l'œuvre de Pvthatroras était antérieure aux deux dernières victoires, c'est-à-dire à 484; les Crotoniates enlevèrent la copie qui
1. Des signatures de Pythagoras, retrouvées à Olympie, le désignent comme Samien. Ilu8ocyofa; ïiu.10; Lœwy, Inschr. griech, Bildh., il"' 23, 2-1. Cela explique l'erreur de Pline, qui distingue à tort deux artistes du nom de Pythagoras, l'un de Samos, l'autre de Rhégion. (Xat. Bist.,3i, 59). Sur Pythagoras de Rhégion, voir Waldstein, Pythagoras of Rhégion and the early Athlète statues, dans les Essays on art of Pheidias, 1885, p. 823. S. Reinach, Gazettearch. 1887, pp. 81-85. Urlichs, If érables und die ffydra, tin Torso des von Wagntrscher Kunstinstituts der Univtrsitâi Wûrzburg, und ueber einigt Wtrkedes Kunsûtn Pytha»
goras, Leipzig, 1890.
2. Pausaivias, VI, 4-3 .Cf. pour les sources relatives à Pythagoras, Overbeck, Schrifquellen, 489-507,
SCULPTCRE GltKCQl'E. — T. I. 52
se trouvait dans leur ville, quand Astylos, pour capter les bonnes grâces de Hiéron, eut l'idée de se présenter comme Syracusain aux Hellanodices, juges du concours. Les fouilles d'Olvmpie nous ont rendu la base d'une autre statue exécutée par Pythagoras ', celle du pugiliste Euthymos, de la Locride Ëpizéphyrienne, trois fois vainqueur, et célèbre surtout pour avoir terrassé en combat singulier le Héros de Témésa, un fantôme noir, vêtu d'une peau de loup, qui terrifiait les habitants de cette ville. La statue d'Olvmpie était postérieure à la troisième victoire, remportée en 472. Enfin, d'après le témoignage toujours un peu suspect de Pline 2, le sculpteur de Rhégion aurait remporté le prix sur Myron, avec une statue de pancratiaste consacrée à Delphes. En résumé, Pythagoras est en pleine période de production entre 484 et 4G0; il appartient à la génération formée par les derniers maîtres archaïques.
D'autres statues d'athlètes, commandées pour Olympie, viennent encore attester sa grande réputation. On admirait dans l'Altis les statues du Mantinéen Protolaos, du Stymphalien Dromeus ;!, du Sicilien Léontiskos, de Mnaséas de Cyrène, surnommé le Libyen ', et surtout le char de bronze de Kratisthénès, fils de Mnaséas, où l'artiste avait placé une Niké à côté de l'image du vainqueur. Mais l'artiste de Rhégion ne se confine pas dans ces sujets. La statue du citharôde Cléon, à Thèbes, un Persée avec les talonnières, un groupe d'Etéocle et de Polynice appartiennent à un cycle différent. Les Tarentins montraient avec orgueil une de ses œuvres de maîtrise, dont ils étaient fort jaloux : la Phénicienne Europe, enlevée par Zeus, qui a
1. Loewy, Tnschr. griech, Bildh, 23, IvjO-juo; Ao/.pô; AgtvxXéos TpU 'O/.ujjltu1 èvixciw | Ecxôva S'écrtYjffEV •z'rx.z [ipoTOtç laofàv. | Eû6uu.oç Aoxçà; ircè Zesupîou àvç6i)xe. ll'jtafôfa: £iuio; èicoiyiacv. Cf. Pausanias, VJ.O. 4.
2. Nat. lïist., 34, â!>. Ailleurs Pline le donne comme un contemporain de Polyclète, de Myron et de Scopas (34. 49). S'il s'agit du grand sculpteur Scopas, l'affirmation est évidemment erronée. M. Klein a essayé de démontrer qu'il est ici question d'un autre Scopas, qui aurait vécu au cinquième siècle. (.4 rch. epigr. Mittheil, am Œsterreich, IV, p. 22.) Voir les critiques opposées parBrunn à cette théorie : Sitzungsberichte der bayer, AJcademie der Wissenschqfien, 4880, p. 456.
:;. Urlichs ( mémoire cite), identifie Dromeus avec une autre œuvre de Pythagoras citée par Pline, {Nat., Hisl. 84-50) l'homme nu portant des pommes (malaferens nud-us).
4. Pour M. Uilichs (ibid.), c'est l'entant portant des tablettes (puer tennis tabdlas) de Pline, lac. cit. La signature du sculpteur aurait été gravée sur les tablettes. Cf. S. Reinach, Reçue critique, 1891, n« 18, ]
pris la forme d'un taureau, et la porte à travers la nier jusqu'en Crète '. Sur une des terrasses de Delphes, on voyait la statue de bronze d'Apollon, perçant de ses flèches le serpent Python, statue que divers critiques ont proposé de reconnaître, sans grande certitude, sur une monnaie de Crotone ~. Enfin, Syracuse possédait une statue très vantée de Pythagoras : Philoctète blessé dans l'île de Lemnos. Le héros traînait péniblement son pied blessé; la vérité de l'attitude, l'expression de souffrance donnaient au spectateur comme la sensation de la douleur physique. On est fondé â croire que la statue syracusaine a servi de prototype aux graveurs en pierres fines qui ont traité le même sujet ; plusieurs pierres gravées la reproduisent avec des variantes, et les plus voisines de l'original paraissent être celles où le héros marche avec effort, le corps courbé, appuyé sur un bâton noueux (fig. 211 et 212) 3. On voit par là quels progrès se manifestent dans l'étude des mouvements du corps humain, et comment l'art grec a déjà fait une précieuse conquête, celle de l'expression. Sans doute
le célèbre pancratiaste delphiende Pythagoras devait offrir des mérites analogues pour la justesse et le réalisme de l'attitude. M. Benndorf le rapproche d'une stèle funéraire d'Halimonte représentant un pugiliste, les bras tendus en avant, solidement campé sur une jambe , tandis que l'autre pied effleure le sol \ On songe volontiers à quelque réminiscence de la statue fameuse qui fut préférée à celle de Mvron.
Les textes anciens ne marchandent pas les éloges au sculpteur de
Fié. 211 et 212. — Philoctète blessé. Pierres gravées.
1. M. Murray croit reconnaître une copie pins récente de cette œuvre dans un groupe de marbre du British Muséum, provenant de Crête. Greeh sculpture, I. 2e éd., p. 24s. fig. 53.
2. Raoul Rochette, Mémoire» de numismatique et d'antiquité, p. 33 suiv. et pi. III, n° 19. Millier Wieseler, Denhmoûer der ait. Kutut, II. 13, 14.3. L'identification a été contestée par M. Schreiber, Apollon Pythoktonos, Leipzig, 1879, p. 68 et suivantes.
3. Milani. Annali dell' Inst., 1X81. pi. T, p. 249, et II mit:: di FUottete nélla letteratura classica e nell' artejigurata, Florence, 187'.». pi. II, fig. lô, 10, 17. 22.
4. Otto Benndorf, Anzeiger der phUosophUch-hatorischen Klasse de l'Académie de Vienne. 3 novembre 1886, n° XXII. M. S. Reinach a proposé de reconnaître le style de Pythagoras dans un bnste d'athlète conservé au Louvre (Uaiette archéologique, 1887, pi. 10. 1, et p. 81 et suivantes). Le buste me parait être d'une époque plus récente.
Rhégion. Pausanias l'appelle un des meilleurs maîtres de la plastique '. Mais deux traits précis doivent surtout être relevés. D'une part, on louait Pythagoras d'avoir le premier traité la chevelure avec plus de soin, et exprimé avec plus de justesse le jeu des muscles et la saillie des veines'" ; de l'autre on lui reconnaissait le mérite d'avoir poussé très loin l'étude de la symétrie et du rythme :). Nous connaissons trop mal ses œuvres pour apprécier les qualités de style et de technique; mais le témoignage relatif à la composition, à la structure de ses statues est fort intéressant. Pour les critiques grecs, la symétrie désigne le rapport exact des parties entre elles; elle s'applique aux proportions, et nous sommes ainsi ramenés à cette étude raisonnée de la forme qui est comme le trait distinctif de l'art péloponnésien. Le rythme s'applique aux ligues et au mouvement. Il éveille l'idée d'une sorte de souplesse flexible et onduleuse dans les contours, d'une silhouette aux lignes rompues et habilement contrariées, comme l'est par exemple celle d'un homme debout, pliant légèrement la jambe qui ne sert pas de soutien au corps. Dans cette attitude, le torse n'est plus rigide , ainsi qu'il arrive dans les statues primitives, et la ligne médiane passant par le centre de gravité de la figure ne la divise plus en deux parties rigoureusement symétriques. Chose curieuse, nous avons déjà vu ce progrès s'annoncer timidement dans l'ancienne école argienne. N'estce pas la preuve que par la tournure particulière de son esprit, par son éducation, Pythagoras se rattache à la grande école péloponnésienne ?
Les régions où s'exerce l'influence des écoles du Péloponnèse sont entraînées dans le même mouvement d'art. En Sicile, la sculpture décorative est assez sûre d'elle-même pour aborder des sujets où l'habileté de métier ne suffit pas, et où l'expression des sentiments revendique déjà sa place. Nous en trouvons la preuve à Sélinonte. L'Héraiou de Sélinonte s'élevait sur une colline située à l'est de la ville, et occupée par les temples les plus récemment construits. Il avait été édifié au cinquième siècle, et la destruction de la ville, en 409,
1. Pausanias, VI, l. 3, EïrepTi; xaî i>.Xoç àya6ô; ta èç tiXocttixiiv.
2. Pline. Nat. Bist.,M, 59. Hic primus nervoa et venas expressit capillimique diligentius. o. Diogène Laerce, VIII, 46. llpùTov îoxo'jvxa puOpLcy xoù <TU|i[iSTf!a; iatoyâaian.
nous fournit une limite extrême au delà de laquelle ou ne peut pas descendre; d'autre part, le style des sculptures nous fait croire que l'achèvement du temple n'était pas postérieur à 450. Les métopes étaient placées intérieurement, au-dessus de l'entrée du pronaos et du posticum. Des six métopes du posticum, une seule est assez bien conservée pour qu'on y reconnaisse la lutte d'Athéna contre un géant1.
FlG. 213. — Héra et Zeus. Métope de l'Héraiou de Sélinonte.
Mais les plus beaux morceaux proviennent du pronaos. Un grand style, une pure inspiration donnent, une haute valeur à l'admirable métope où le sculpteur a représenté le mariage divin (îspoç yxpos) de Zeus et de Héra (fig. 213) -. Assis sur un rocher, le buste un peu renversé, Zeus attire doucement à lui la déesse qui se tient debout, entr'ouvrant son voile avec une exquise pudeur; c'est l'attitude recueillie, le geste chaste de la jeune épousée qui se dévoile* dans la chambre
l.Benndorf, Die Metopen von Selinunt, pL X. ■Î.Ibid., pi. VI II.
nuptiale. Un souffle de poésie homérique anime cette scène, comme si l'artiste s'était souvenu des vers où le poète d'Iliade raconte les amours de Zens et de Héra sur le mont Gargaros '. « Héra, arrête-toi un moment avant de t'éloigner. Partage ma couche... Jamais déesse ni mortelle ne m'inspirèrent tant de désirs. » Le style est à la hauteur de l'inspiration. Pourtant, comme dans les autres métopes, l'artiste a mis en oeuvre le tuf calcaire, réservant le marbre pour les parties nues des figures féminines, qui sont sculptées dans des pièces rapportées; mais en dépit de cette technique, la figure de Héra, grave et recueillie ; celle de Zeus modelée avec une largeur puissante, contiennent de ces beautés auxquelles un reste d'archaïsme donue seulement un charme de plus. Les traces de l'ancien style sont plus sensibles clans la métope qui montre le combat d'Héraclès contre l'Amazone 2. Coiffée du bonnet phrygien, et protégée par une cuirasse, la guerrière à demi-vaincue recule sous l'attaque du héros qui a saisi à pleine poignée la pointe de sa coiffure. Héraclès est prêt à asséner un coup de massue, et ce mouvement développe les lignes d'un torse robuste, derrière lequel se déploie la peau du lion néinéen. Le modelé est irréprochable, mais la tête, avec sa chevelure aux boucles régulières, accuse encore l'influence de l'archaïsme finissant et rappelle celle d'Harmodios', dans la statue de Naples. Même mélange de liberté et de concession au style traditionnel dans la métope d' Actéon (fig. 214) :) ; toutefois la composition atteste que l'art sait déjà chercher avec succès des effets de contraste. Voici, à gauche, Artémis debout, presque immobile, ne se mêlant à l'action que par le geste sobre de ses deux mains tendues, comme pour exciter les chiens; à droite, Actéon se défend avec son épée contre la meute hurlante; celle-ci l'attaque à belles dents, trompée par la peau de cerf qu* Artémis a jetée sur les épaules du chasseur. Nous devons encore signaler, comme appartenant sans doute au même temple, un remarquable fragment de métope découvert en 1890, près des murs de l'acropole. Une femme, peut-être Héra, vêtue d'une fine tunique plissée et d'un voile, étend le bras droit vers