Lucien. /.. Menteur
n'est plus eu action, et a pris son point d'appui un peu au hasard; le pied pose légèrement sur les doigts repliés. A vrai dire, tout le poids du corps retombe sur la jambe droite, et le bras inoccupé, appuyé sur le genou, contribue à assurer l'équilibre. Au premier abord la pose paraît bizarre et tourmentée; elle semble justifier les épithètes de « contourné », de « laborieux », appliquées par un critique romain au Discobole '. Et pourtant, calculez le poids du disque de bronze, faites-le intervenir, comme un élément essentiel, dans la pondération de la statue : vous trouverez que l'attitude est d'une très grande justesse et que l'artiste a résolu, avec une sûreté étonnante, un des problèmes de statique les plus ardus. Ajoutez que la copie de marbre nous donne une idée incomplète de la difficulté vaincue. Ce tronc de palmier, imaginé par le copiste, dénature et alourdit la silhouette. Il faut se représenter le bronze original dégagé de ce soutien artificiel, et donnant, par la complication savante de ses lignes, l'impression d'une parfaite stabilité. Là n'était pas le seul mérite de l'œuvre. Le mouvement du Discobole est aussi violent que peu durable ; dans un instant, le disque lancé, le corps va suivre instinctivement l'impulsion ; le buste va se redresser; le pied gauche va se reporter en avant. Pour fixer le corps humain dans une attitude aussi fugitive, il faut une science consommée et sûre d'elle-même; c'est un véritable coup d'audace. Si la statue de marbre est impuissante à nous révéler l'accent personnel, la touche particulière du maître, au moins semble-t-elle l'œuvre d'un copiste habile et consciencieux. Le mouvement de la tête, dénaturé par les restaurations dans les autres statues, est ici très exact, et, comme dans la description de Lucien, les yeux suivent la direction du bras qui tient le disque. La tête elle-même a un caractère typique très accusé; physionomie volontaire, arcade sourcilière saillante, front bas et traversé par un pli , chevelure courte, massée, dessinant la forme du crâne haut et bombé. Le modelé du corps est accusé et ressenti, sans virtuosité. Les veines des bras et des mains sont soulignées avec un accent nerveux. On devine sans trop de peine la facture précise et sévère du bronze original.
1. Qumtilieu, Tnst. orat.,11, 19,8. «Quid tam distortum et élaborât um, qnamest ille discobolos My rosis S »
Avec cette surprenante justesse d'observation et cette merveilleuse dextérité de main, on comprend que Myron ait excellé dans les figures d'animaux, et que l'antiquité ait salué en lui un « animalier » de premier rang. On lui attribuait les quatre taureaux de bronze qui se dressaient autour d'un autel, sous le portique du temple d'Apollon Palatin'. Mais surtout les critiques anciens n'avaient pas assez d'éloges pour sa fameuse vache de bronze. Athènes avait d'abord possédé ce chef-d'œuvre de Myron, consacré dans le voisinage de l'Acropole, peut-être à l'occasion des grandes Panathénées ; il était encore en place au temps de Cicéron. Apporté à Rome, il fit l'ornement du Forum de la Paix, construit par Vespasien après la prise de Jérusalem, et c'est là que le trouva l'invasion des Goths2. U Anthologie contient une longue série d'épigrammes où les poètes rivalisent d'invention pour louer l'œuvre de Myron3. L'intensité de vie qui éclate dans cette vache de bronze, tel est le thème auquel chaque épigramme apporte une ingénieuse variante. C'est une vache véritable , bronzée par la vieillesse ; Myron l'a moulée sur le vif. Les bergers s'y trompent, et la prennent pour une de leurs bêtes : « Berger, fais paître ton troupeau plus loin, de peur que, croyant voir respirer la vache de Myron, tu ne la veuilles emmener avec tes bœufs. » Les animaux eux-mêmes s'y méprennent : les veaux viennent la téter, les taons la piquent, les lions veulent la dévorer. Elle est vivante (êprvooç) • elle va mugir (ij.u-/.r,at-y.i) . Par malheur, on ne peut dégager de ces fantaisies littéraires aucun trait descriptif bien précis, et c'est avec beaucoup de réserves qu'il faut rapprocher de l'œuvre de Myron une vache en bronze trouvée à Herculanum, et conservée au Cabinet des médailles (fig. 245) '.Malgré ses dimensions modestes, c'est une œuvre de grand style, traitée avec un rare accent de vérité. L'artiste a rendu très heureusement la mollesse indolente de la démarche, l'amaigrissement des flancs, signe d'une maternité récente, et l'anxiété tout animale que trahit la tête allongée et mugissante. Nous reconnaissons volontiers ici une copie réduite d'un